MAY DECEMBER, Todd Haynes

Todd Haynes nous offre un nouveau joyau que la critique du Monde classe dans la catégorie ‘à ne pas manquer’. Certes, chacun est libre d’aimer ou de ne pas aimer un film. Cependant une chose ne saurait être niée concernant May December : nous avons là une œuvre qui ne laissera pas indifférent, une œuvre subtile et kaléidoscopique, une œuvre dont on aura envie de parler avec ses amis en sortant du cinéma, une œuvre qui interroge, qui met mal à l’aise, une œuvre très dense et entêtante : bref un vrai film d’auteur.

Le sujet est librement inspiré d’une affaire qui a défié la chronique des tabloïds dans les années 1990 : une femme au début de la trentaine, mariée et mère de famille, tombe amoureuse d’un jeune garçon de 13 ans dont elle aura un enfant en prison. Ayant purgé sa peine, elle divorce, épouse son jeune amant et fonde une nouvelle famille avec lui.

Cette femme, Gracie Atherton-Yoo (Julian Moore), et son jeune époux Joe Yoo (Charles Melton) vivent désormais à Savannah, Géorgie, dans un Sud que connaissait bien Tennessee Williams, et dont il a décortiqué, au théâtre comme dans ses nouvelles, l’atmosphère poisseuse et perverse, dont la moiteur des lieux n’est pas sans conséquences sur le comportement des personnages.

Gracie a donc purgé sa peine et vit confortablement installée dans une maison de rêve avec mari et enfants et s’apprête à recevoir Elizabeth Berry (Natalie Portman), célèbre actrice qui vient observer  cette petite famille en apparence harmonieuse pour mieux se mettre dans la peau de Gracie, dont elle est sur le point d’incarner le personnage à l’écran.

Todd Haynes a traité à plusieurs reprises des sujets de société qui nous interrogent, voire qui nous dérangent ; citons quelques exemples : l’homosexualité féminine (Carol) et masculine (Loin du Paradis), l’amour interdit entre une femme blanche et son jardinier noir (Loin du Paradis), la pollution des grandes firmes et ses conséquences mortelles sur l’homme et l’environnement (Dark Waters).

Au cœur de May December se trouve le désir amoureux transgressif et donc interdit, ses conséquences passées, présentes et à venir.

Elizabeth Berry, l’actrice qui entre dans l’intimité du couple Gracie/Joe et de leur famille pour mieux  comprendre celle qu’elle est sur le point d’incarner, est l’œil qui va observer de près, tel l’entomologiste, la famille Yoo dans leur ‘prison dorée’ , tout comme Joe et ses ‘petites bêtes’ qu’il soigne et observe jusqu’à ce que les chrysalides donnent naissance à de beaux papillons qu’il délivrera en leur rendant la liberté.

Outre les cadrages soignés, les jeux de miroir qui abondent dans le film, Elizabeth devenant le double de Gracie, le mimétisme transgressif, toutes les scènes sont les pièces d’un puzzle que nous avons parfois du mal à mettre ensemble. Nous sentons que des choses nous échappent : qui croire ? que croire ? A toute cette beauté et cette esthétique de la mise en scène, Todd Haynes a choisi d’associer une bande son qui a elle aussi marqué les spectateurs de 1971 (dont je fais partie) : la musique du film de Joseph Losey Le Messager, palme d’or à Cannes en 1971, musique composée par Michel Legrand et parfois réarrangée ici dans May December.  Ces notes sombres, fatales, oppressantes et entêtantes sont intimement liées à ce qui se déroule sous nos yeux : tout comme le jeune Leo du Messager, narrateur et observateur entraîné malgré lui dans une histoire d’adultes qu’il ne comprend pas et dont il ne mesure pas les conséquences, Elizabeth est celle qui observe et essaie de se fondre dans un rôle pour mieux le comprendre, et sera in fine elle-même prise au piège du désir. Le mimétisme amoureux a parfaitement fonctionné, Elizabeth est à son tour une tentatrice et transgresse la loi, le dernier plan du film, ne laisse aucun doute à ce sujet. Les symboles animaliers sont particulièrement clairs. Ainsi, me semble-t-il, à 50 ans de distance, les deux personnages, Leo (Le Messager) et Elizabeth, sont eux-mêmes mis en abyme par le biais de la musique du film de Losey.

C’est aussi d’une façon extrêmement subtile, par touches rapides, mais de façon moins explicite que dans Loin du Paradis,  que le réalisateur nous suggère la façon dont ‘les autres’, qu’ils soient voisins, amis, enfants, avocat, voient ce couple inhabituel. Après les efforts de compréhension, d’acceptation, certains finalement se détournent, tout comme Elizabeth qui lorsqu’elle arrive chez les Yoo, est plutôt stupéfaite de la quasi normalité dans laquelle Gracie et Joe ont réussi à se fondre.

Natalie Portman et Julian Moore offrent toutes les deux un jeu d’une grande subtilité, et parviennent totalement à créer ce qui me paraît être une sorte « d’aigle à deux têtes ». L’une et l’autre ne font finalement qu’une seule et unique femme avec ses fragilités et ses désirs, l’une pouvant désormais interpréter l’autre sans trahir son modèle.       

On ressort ébranlé de ce film de maître, nous-mêmes ayant joué les voyeurs, et nous ne savons plus très bien où nous situer, chaque individu pouvant, un jour ou l’autre, dépasser la limite imposée par la société en matière d’amour et de désir.   

Chantal

Blackbird, blackberry (2)

Film géorgien de Elene Naveriani

Ça commence par le bouillonnement des eaux du Rioni.
On est au cœur d’un village de Géorgie où il ne se passe rien.
Pour Ethero les jours jusque-là se suivaient et se ressemblaient. Se lever, se coucher, dans l’appartement vide rempli de l’absence de ses père et frère morts, ses persécuteurs qui continuent à venir régulièrement lui rendre visite, à s’asseoir à la table et exiger qu’elle les serve, comme avant l’accident.
Selon les convenances leurs photos sont accrochées au mur à côté de celle de sa mère, femme magnifique, jeune pour toujours, celle qui lui a donné la vie en échange de sa mort, il y a presque cinquante ans. Les photos de son père et de son frère, elles les tournent à l’envers en arrivant le soir ou dès qu’une voisine vient fouiner dans sa vie, et les retournent à l’endroit en partant le matin tant la vue de leurs visages lui est insupportable. La nuit, seule la photo de sa mère la regarde.
Ça commence par le bruit de l’eau et le chant d’un merle dont l’envol soudain surprend Ethero en pleine gourmandise, dégustant une de ces petites baies noires mûries au bord du chemin qui longe la falaise. Le jus de la mûre lui coule dans la gorge quand elle perd pied, glisse, glisse … mais se rattrape, se cramponne, hisse son grand corps lourd, remonte.
Ethero est écorchée mais vivante, à l’image de sa vie.
Grâce au merle, ce jour-là elle a la chance de se voir morte là, en bas, 20 mètres plus bas, couchée contre la terre. Cette vision -partagée avec nous- agit, en silence, comme un électrochoc qui va donner le sens du reste de sa vie.
De retour dans son commerce, une épicerie/droguerie, elle commence par s’autoriser enfin à goûter la peau de Mourmane, le livreur, à s’enivrer de son odeur. A 48 ans, Ethéro découvre l’amour physique.


Elene Naveriani sait montrer l’attraction fusionnelle de ces deux corps fatigués qui dans l’amour se délestent du poids des ans et s’émerveillent comme tous les amoureux, de tous les âges.
Leur lit de carton dans l’arrière-boutique devient le plus beau lit du monde par la magie du plaisir partagé qu’ils retrouveront avec le même bonheur, ensuite, dans d’autres lieux, à l’abri des regards, dans une clairière, une chambre d’hôtel, ailleurs, là et ici aussi, encore …
Ethero a enfin accepté d’exister et de ressentir. Sur elle, les sarcasmes des commères ses voisines ne font plus d’effet. Le sortilège est rompu.
C’est le grain de folie de ces deux personnages qui finit par compléter la saveur de ce film. Ethero devient ce qu’elle est, une personne unique, sensible et forte, douce et aimante, pudique et tendre. Comme Mourmane, prêt à lui décrocher la lune dans un poème.

Un vrai conte de fées … euh, sauf qu’un certain nombre de critères sont un peu chamboulés : ils ne sont pas jeunes, ne se marieront pas (Mourmane l’est déjà), ne vivront pas ensemble, ils n’auront pas beaucoup d’enfants (Mourmane en a déjà) …

On reprend
Un vrai conte, le sien : Ethero a décidé de rester libre, elle ne se mariera jamais, elle est désormais capable de vivre heureuse et elle aura (peut-être) un enfant. Toute seule.
Sortie du chemin qu’on avait tracé pour elle, elle n’a pas peur de tomber. La photo de sa mère sera désormais retournée à l’envers, elle aussi, et le restera, dans le tiroir, avec celles de son père et de son frère. Et voilà !

Blackbird, Blackberry troisième long métrage de Elene Naveriani est un hymne à la vie, une belle histoire d’amour, avec Eka Chavleishvili, magnifique comédienne, déjà rencontrée en Neli dans Wet Sand (non distribué en France mais vu aux Ciné Rencontres de Prades 2022) deuxième long métrage, inoubliable, de cette jeune réalisatrice qui s’impose comme véritable auteur qui dit : «J’adore les comédies romantiques, et je voulais jouer avec les codes du genre. Et quand j’ai lu le roman de Tamta Melashvili « Blackbird, blackbird, blackberry », je me suis dit qu’il fallait que je traduise le personnage d’Etéri dans le langage du cinéma, car il est très proche de ce que je cherche, à savoir quelque chose de physique, mais aussi d’assez théorique : la manière dont l’histoire, le temps, s’impriment dans le corps »

De ce livre est née Ethero et un film magnifique

Marie-No

Pierre, Feuille, Pistolet-Maciek Hamela

Pierre, feuille, pistolet, un film documentaire qui traite de l’opération spéciale en Ukraine déclenchée le 24 février 2022 par la Russie, se veut l’écho d’une mobilisation spontanée qui a eu lieu au début de la guerre.

Les visages apparaissent tous ensemble sur l’écran.

Ce sont des Ukrainiens anonymes qui fuient leur pays, qui sont filmés à l’arrière d’un monospace de 8 places durant les premières semaines de la guerre.

Il y a ceux qui, dévastés par la détresse, n’ouvrent jamais la bouche. Ceux qui écoutent, acquiescent d’un sourire triste ou préfèrent regarder par la fenêtre. Ceux qui préviennent qu’il n’existe pas de mot pour décrire « ça », puis qui, passés quelques kilomètres, racontent comme dans l’urgence les humiliations, les violences, la honte. Ils fuient pour eux et leurs enfants.

Ce film nous émeut au plus haut point et c’est un véritable « coup de poing dans l’estomac » qui nous recevons à l’évocation de chaque cas personnel dans cet espace contraint.

Comme cette agricultrice qui a dû laisser ses animaux en particulier abandonner sa vache qui avait compris qu’elle allait devoir se débrouiller seule. Chacun sait que les animaux ressentent beaucoup de choses que nous ne sommes pas en mesure de ressentir en tant qu’humain.

Ewelina, une mère porteuse âgée de 21 ans qui a un enfant dont le mari est soldat, rêve d’ouvrir dans sa ville un café style européen. Elle a rendez-vous en Pologne avec William, un Français père du bébé qu’elle porte. Avant la guerre, elle avait un rêve aller à Paris, rêve qu’elle va pouvoir concrétiser grâce à cette guerre mais ce qu’elle ne sait pas c’est que les parents du bébé sont un couple d’homosexuels et que le bébé sera élevé par deux pères.

Sasha, 34 ans, vivait à Tchernihiv à 40 kilomètres de la Biélorussie avec femme et enfants. Un missile russe est tombé à quelques mètres de leur immeuble et a très fortement endommagé les fenêtres et les portes de leur appartement. À la suite de cet évènement, son fils a perdu un œil et sa fille Sonya s’est arrêtée de parler.

Dans le monospace, elle se lie d’amitié avec Sofia qui a un an de plus qu’elle et alors qu’elles feuillettent des livres sur les animaux, elle retrouve sa voix pour la 1ère fois depuis l’explosion mais les sons qu’elle émet ne forment pas encore des mots.

Sifa une Congolaise qui habite en Ukraine depuis 10 ans, y a terminé ses études et a ouvert une boutique de tissus à Odessa. La guerre a éclaté, alors qu’elle rendait visite à sa famille à Kiev. Tous ont décidé de partir mais elle a laissé sa place à sa petite sœur car le véhicule était plein. Elle a dû prendre un taxi, a été arrêtée par les forces spéciales russes qui lui ont tiré dessus à bout portant. Elle a subi deux opérations pour déloger les balles de son corps mais la dernière est restée coincée dans son bassin. Pour son transport, son chirurgien s’attendait à voir une ambulance et lorsqu’il a vu le van il n’a pas mâché ses mots. Comme il n’y avait pas d’autres alternatives, la voiture a été adaptée pour la transporter à la frontière polonaise où une ambulance l’attendait pour l’emmener dans un hôpital polonais.

Tous ces cas ne peuvent que nous émouvoir et nous amener à réfléchir sur le recours à la guerre. Pourquoi l’homme est-il enclin à déclarer la guerre ? Est-ce que la guerre est utile ?

La guerre fait intervenir d’importantes dynamiques de groupe, tant au sein des forces armées qu’au niveau des sociétés. Elle fait naître ou renforce des solidarités collectives qui jouent un rôle important dans la construction de l’identité personnelle.

La guerre est aussi une façon de ressouder une communauté contre un ennemi commun, de justifier le respect d’une forte discipline, voire d’acquérir ou conserver un pouvoir « charismatique ».

Cette guerre nous fait prendre conscience de l’état du monde qui, malheureusement en 2024, n’est pas brillant.

Nous avons cru, pour la génération qui me concerne, pouvoir être une génération sans guerre en France ou en Europe mais n’était-ce pas une utopie à laquelle nous, humains ou états, nous sommes accrochés à tort ?

Marie-Christine

Blackbird, Blackberry – Elene Naveriani

Quelques mots en commençant par la fin. Ethero, cette femme qui approche la cinquantaine qui se croyait atteinte d’un cancer de l’utérus (et qui sait, déjà morte !), apprend d’une manière un peu expéditive qu’en réalité elle est enceinte.

Elle est seule face à elle même, de sa gorge sort un son qui  hésite entre plainte et horreur, puis elle s’apaise progressivement, redevient calme, légèrement souriante et grave à la fois. Alors on repense à sa naissance conjointe avec le déclenchement de la maladie de sa mère, (si fine, pas comme elle, mais il faut voir ce qu’elle était devenue disent ses amis) puis sa mort.

Il y a des enfants sur qui pèsent les secrets familiaux, comme  encryptés (1*), d’autres à qui l’on assigne une faute, (si tu n’étais pas née, elle ne serait pas morte).

Seule fille dans une famille d’hommes, elle grandit dans une affleurante et permanente réprobation. Vivre avec ces hommes, père et frères,  autonomise si l’on peut dire, mais surtout la vaccine.

Adulte, elle devient, contrairement à sa mère, une femme forte (aux deux sens du terme) célibataire et commerçante, elle a des amies dont elle est la souffre douleur, mais elle ne se laisse pas faire.
Un jour, un livreur qu’elle connaît bien, entre comme d’habitude dans la boutique,  un paquet à la main. Elle le fixe,  s’approche de lui, se campe, le hume littéralement, et c’est ainsi qu’à 48 ans, tout s’enchaîne, elle perd sa virginité. Elle la perd comme une réponse à une question : « qu’est-ce que ça fait ? N’en parlons plus !» Mais il y a davantage dans cette aventure, la naissance de sentiments partagés. L’homme qu’elle a choisi l’aimait secrètement. D’ailleurs il lui fera une proposition sérieuse qu’elle refusera. S’est-elle  donnée la peine d’être libre pour finir  femme d’un homme ?

Mais revenons à cette salle d’échographie, où Ethero enceinte, « cause » de la mort de sa mère, qui voulait elle-même mourir d’un cancer, déjoue le signe indien et va donner la vie. Elle sort de ce jeu de forteresse assiégée dans laquelle elle s’était laissée enfermer. Elle renaît.

La caméra comme à l’époque du muet  ne s’assigne rien d’autre que de filmer  le langage des corps et des visages, l’inflection, l’evanescence des sentiments, les tourments, les frissons et les joies indiscibles.

…et l’avenir c’est l’autre a dit un philosophe (2).

Georges

  1. Nicolas Abraham et de Maria Torok 
  2. Emmanuel Levinas

Le dernier des Juifs de Noé Debré

Le dernier des juifs de Noé Debré est un remarquable premier film, une sympathique tragicomédie. Il est tourné dans les quartiers de Noisy-le-Sec [Seine-Saint-Denis], Agnès Jaoui et un petit nouveau, Mickael Zindel (retenez ce nom) dont Noé Debré dit : « je l’ai rencontré par l’intermédiaire d’une amie, qui me l’a présenté comme un cousin, apprenti acteur, qui bossait dans un kebab et inquiétait beaucoup sa famille ». Et l’apprenti acteur devient maître, ce jeune homme interprète Bellicha, un petit juif de banlieue, originaire d’Afrique du Nord, il est parfait dans son rôle, plutôt dégingandé, discrètement fantasque, rêveur, velléitaire, distrait et…unique dans son quartier, car il y est le dernier des juifs et seul auprès de sa mère (Gisèle), malade qui a perdu l’habitude de sortir.

Tous deux ont bien conservé les rituels de leur religion, juste ce qu’il faut pour marquer leur appartenance communautaire, et donc assez peu. Bellicha a pour Gisèle sa mère, fragile, malade, un peu nostalgique, la dévotion d’un fils unique vivant seul avec sa mère. Ils mangent casher et Maman envoi son fiston faire des courses, hélas, la dernière boutique casher ferme définitivement ses portes.

Un peu comme dans « Good-Bye Lenine », il ne veut pas que sa mère le sache, il achète donc du poulet halal dans une boucherie halal, mais le stratagème fait long feu. C’est ainsi qu’on découvre que ce fiston raconte à sa mère toute sorte de fabulations : qu’il travaille, qu’il fait du krav maga. (On verra d’une manière assez drôle que Gisèle n’est pas dupe, mais que les aventures imaginaires de son fils lui conviennent.) Au lieu de quoi, il va passer du temps avec sa maîtresse, Mira, mariée, mère de famille, tout comme lui en mal de tendresse et qui s’ennuie.

Gisèle de l’appartement dont elle ne bouge plus depuis longtemps sent bien que les choses se délitent, entre son attachement à sa banlieue et la disparition de sa communauté, elle cherche où partir avec son fils, d’autant que sa santé décline, et c’est pathétique de les voir hésiter entre Saint Mandé, et Le 17ème arrondissement, où vivent des communautés bourgeoises juives, parmi les bourgeois. Mère et fils de condition modeste savent au fond d’eux-mêmes qu’aucun de ces lieux n’est à leur portée ; comme ils sont ambivalents, voulant rester et partir à la fois, tout va bien.

Un jour, Gisèle tombe plus gravement malade. C’est curieux, au fil de ces lignes je me rends compte à quel point la trame dramatique m’occupe alors que ce film est aussi tout le contraire, drôle, tendre, léger dans ce monde parfois rude où racisme est bien là, mais un monde parfois généreux. Je tais les dernières images, sinon qu’elles se présentent pour Bellicha comme un rituel de passage, une sorte d’interrogation et de promesse.

Georges

Le Grand Chariot – Philippe Garrel (2)


Philippe Garrel l’a dit : « je réalise que représenter sa famille est un plaisir habituellement réservé aux peintres. Mes enfants étaient âgés de 22, 30 et 38 ans, il fallait que je trouve une raison pour qu’ils soient réunis à ces âges. »
Le – Grand Chariot c’est donc l’histoire racontée d’une famille et troupe de marionnettes mais également l’histoire d’une famille d’artistes puisque Philipe Garrel le réalisateur fait tourner ses trois enfants et sa famille de cœur.
Le – Grand chariot est le nom de la compagnie de marionnettes, peut être finalement le personnage principal du dernier film de Philippe Garrel.

C’est également le nom joliment peint sur le castelet ou se passe toutes les intrigues et histoires pour le plaisir des spectateurs, petits et grands.
Mais c’est tout autant l’histoire d’une maison, maison poumon ou chaque génération vit et respire marionnettes. Jusqu’à perdre le souffle quand la maison fait des siennes un jour d’orage.
Ce sont trois générations qui nous sont présentées dans cette maison.
La grand-mère d’une merveilleuse écoute, s’émeut, lance ses coups de gueule l’aiguille à la main et fabrique, répare, consolide les marionnettes.
Le père, sorte de patriarche qui représente la passion, le savoir, la transmission, les décisions. Dans la maison, on le suit, on l’écoute, on l’aime et le respecte. Il est le boss.
Puis les trois enfants joués si naturellement par les enfants du réalisateur. Louis le fils aîné qui perpétue mais se questionne, Martha la fidèle, et Léna la rebelle.
La grand-mère veuve, le père seul également, les trois enfants adultes, vivent, parlent, travaillent ensemble dans la grande maison de banlieue. On rit beaucoup, on se taquine. L’amour sous toutes ses formes est bien là…
Le temps semble s’être figé dans ce lieu. On devine qu’ils vivent parmi les meubles des grands-parents, les murs ont 50 ou 60 ans. C’est ainsi que la vue d’un interrupteur plus contemporain nous ramène à notre époque. On est avec eux dans la maison… On écoute, à table ou au pied d’un lit. On est accueillis, en privilégiés.
Un invité, Pieter, passe régulièrement pour dépanner puis devient membre actif de la troupe. On peut s’interroger sur la place de Pieter dans le film et des moments entre lui, Hélène ou sa nouvelle compagne. Sortes de parenthèses que je ressens personnellement moins justes, plus jouées… pour comprendre finalement que Pieter représente la précarité du métier jusqu’à la pauvreté. Dans sa quête des cachets, il se pose un moment près de cette famille ou il se sent bien, comme il le dit : « dans ma propre famille, ce n’est pas pareil » Puis il les quitte pour se consacrer à son art véritable qu’est la peinture pour malheureusement se perdre, couler et voir son rêve s’effondrer.
Pieter nous permet également de saisir l’amour, la bienveillance qui anime tous les membres de cette famille. Ils sont présents pour les autres, ils assistent, écoutent, aident, allant jusqu’à manifester dans la rue pour Léna quand c’est nécessaire. L’entraide est le ciment de cette troupe familiale, ce qui les fait vibrer dans leur métier et leurs rencontres.
On comprend vite toutefois que derrière ce joli portait de famille, la réalité n’est pas simple. Pour la famille et son avenir mais également pour le devenir des troupes de marionnettes dans le futur, est-ce un art terminé ? les traditions là encore se perdent-elles ? Peu à peu dans la tête de Louis notamment, les questionnements se bousculent.
Il faut attendre que le père décède, victime d’un malaise tel Molière en pleine représentation, pour que la voix du fils s’exprime clairement auprès des membres de la famille au fur et à mesure que la grand-mère s’épuise, s’efface puis disparaît à son tour.
Les enfants restent seuls, un peu perdus. Tout est à continuer ou à redessiner.
Pas question pour Martha de lâcher, elle veut perpétuer, rester fidèle pour finalement reprendre les rênes quand Louis décide que quitter le navire pour vivre son rêve de comédien et sa rencontre avec Hélène et son bébé. Léna la plus jeune se pose en voix de la raison, elle comprend ce qui est en cours, elle ressent que l’avenir n’est plus dans les marionnettes. Qu’il va falloir changer, bouger, se réinventer ensemble ou séparément.
Toutefois, elle reste près de Martha, l’assiste, écrit un nouveau spectacle mais l’évidence s’impose à elles, ça ne fonctionne pas ou plus.
C’est donc dame nature qui va douloureusement permettre de passer à d’autres réalisations pour les deux sœurs. Un soir de violent orage, un arbre tombe sur le castelet et le détruit. Martha l’avait rêvé, telle une prémonition, son cauchemar est là et elles se retrouvent toutes deux au milieu des débris tentant de sauver l’insauvable.
Voici donc venu le temps de la réinvention. Chacun partira dans sa direction propre, pour se retrouver, on le constate, autour des amis dans le besoin, des rencontres familiales.
À travers le destin de cette famille, on pressent la fin d’un monde.


Toutefois pour eux, je me mets à espérer que cela va bien se passer. Ils sont joliment remplis par leur histoire, leur famille et ce grand amour qu’ils portent aux autres.
Maintenant, de retour dans le réel, que faut-il en craindre pour nos marionnettistes ?
Les enfants, public ciblé, ont-ils changé, se sont-ils éloignés de cette discipline très ancienne ? Les parents transmetteurs se sont-ils détournés ou ont-ils oublié ? Il suffit pourtant de s’asseoir devant le castelet, au milieu du public de grands et petits pour ressentir que ce n’est pas le cas. Ils interagissent, crient, applaudissent et l’adulte que nous sommes devenus, pressent alors cette petite chose de sa propre enfance affleurer et jaillir dans les applaudissements et les rires. La joie est là !
La fin d’un monde peut être, mais le public est toujours là, prompt à s’émerveiller devant les spectacles proposés, quels qu’ils soient, y compris le cinéma qui vivra peut-être un jour ses derniers instants. La tristesse me gagne en écrivant ces derniers mots… Profitons !

Sylvie Cauchy






Moi, Capitaine, Mattéo Garrone

J’ai été bouleversé par ce film ! Je m’attendais bien en allant voir Moi capitaine, le dernier opus de Matteo Garrone, à découvrir un film dur, âpre, sans concessions sur les migrants – avec ce titre ironiquement antiphrastique qui semble inviter à une traversée maritime épique mais enthousiaste, à un défi juvénile ou arrogant convoquant nos souvenirs de films d’aventure ou de pirate – là où il ne sera pourtant question que de souffrance, de survie en mer, de terre promise pour deux jeunes Sénégalais, Seydou et Moussa, près d’accoster finalement en Sicile, dans « l’Eldorado » (?) rêvé. Happy end apparent, moins artificiel qu’on ne pourrait croire, qu’il faudrait questionner, quand un hélicoptère des garde-frontières tournoie, inquiétant, autour du vieux rafiot conduit par Seydou. Formidable Seydou Sarr, qui ne sait pas piloter, ni même nager, mais s’est vu confier par un passeur, contre ses dernières économies, la responsabilité écrasante de conduire à bon port des femmes, dont une femme enceinte, des enfants, des hommes affaiblis – sans parler des passagers clandestins montés à bord on ne sait trop comment, cachés puis extirpés des cales, évanouis, assoiffés, brûlés au contact des chaudières. A bon port, si l’on peut dire, car outre la menace planante d’un refoulement, ou d’un accueil en prison (Fofana, le jeune migrant dont s’est inspiré le cinéaste, a passé 6 mois en prison après avoir transporté 200 personnes), l’Italie tant attendue se dérobe ; on n’assiste pas à l’arrivée des migrants et on a même comme eux éprouvé des sueurs froides quand les passagers ont aperçu dans la nuit des lueurs faussement salvatrices – bloc sinistre et immobile ou île providentielle ? – ce qui n’était sans doute qu’une plate-forme pétrolière, image de l’argent, du libéralisme…On ne verra donc pas accoster ces migrants en Italie, avec le nouveau chemin de croix que l’on peut imaginer, l’attente, les formalités administratives, le camp de rétention – doux euphémisme pour des conditions d’accueil déplorables…

Non, car Matteo Garrone a choisi justement de nous montrer le début du périple, de Dakar au Sénégal à la Sicile, en passant par le désert nigérien et les geôles libyennes, autrement dit… tout ce que nous ne voyons pas à la télé qui depuis tant de mois nous assène des informations sur les naufrages de bateaux de migrants en Méditerranée, sur l’arrivée à Lampedusa, sur la politique anti-migratoire de Giorgia Melone, présidente d’extrême droite du conseil italien. Ce film constitue du reste un beau pied de nez du réalisateur à la politique de Meloni qui, ulcérée par le Lion d’argent attribué à Garrone pour ce film et le prix du meilleur espoir pour Seydou Sarr, a imposé l’un de ses affidés à la tête de la Mostra de Venise. Est-il besoin de dire aussi que ce film vient à point dans le contexte de l’indigne loi immigration votée en France le 19 décembre 2023 par les députés macronistes avec les voix de la droite et de l’extrême droite et récemment censurée pour une trentaine d’articles par le Conseil constitutionnel ?

Je m’attendais bien à un film difficile et violent mais pas à ce point. Non que nous ne soyons habitués à la violence fictionnelle qui innerve et définit même des genres cinématographiques comme le western ou le polar ou aux images terribles d’actualité, qu’il s’agisse de guerres, d’attentats, ou plus rarement, de corps de migrants – tel ce petit Aylan, Syrien de 3 ans, échoué sur une plage, dont la photo avait bouleversé le monde en septembre 2015. Avec Moi, capitaine, malgré cette fin supposément heureuse ou deux séquences oniriques (le corps d’une femme décédée dans le désert lévitant au-dessus du sable ou Seydou retournant voir sa mère en rêve aux côtés d’un ange) – que Culture au poing, Critikat ou Les Inrockuptibles critiquent si injustement, avec un intellectualisme condescendant, une rare sécheresse de coeur et un vrai défaut d’analyse – on en prend plein la figure. Oui, si esthétiques, sinon esthétisantes que soient certaines prises de vue panoramiques, plans aériens ou à la grue, dans le désert notamment, ce film m’a pris aux tripes et ne me quittera pas de sitôt. Cette histoire, inspirée de la vie de l’Ivoirien Kouassi Pli Adama, devenu médiateur culturel et assisant au scénario, conjugue la puissance d’une fiction au réalisme du documentaire dans le contexte géo-politique de crise migratoire que nous connaissons : 2500 morts entre janvier et septembre 2023 en Méditerranée, 26 000 noyés ou disparus depuis 2015.

La force de ce film ne tient pas seulement, de l’aveu même du cinéaste, au « seul récit épique contemporain » (8000 km ici) que constitue aujourd’hui l’histoire des migrants mais à l’immersion du spectateur dans le tragique d’une histoire, d’une descente aux enfers qui inspire, comme dirait Aristote, terreur et pitié mais au pont de vue interne adopté, au regard naïf de ces deux garçons dont les rêves se heurtent à la violence du monde et dont on épouse de l’intérieur, à chaque étape de leur parcours – ou de leurs errements – les doutes, les peurs glaçantes et les espoirs ténus..

Pitié pour ce nouveau Candide qu’est Seydou – tout comme son cousin Moussa, qui prendra une balle dans la jambe lors de sa réclusion, désillusion, pire : saccage de deux innocences, de deux adolescents amoureux de la vie, férus de musique, qui fuient le Sénégal autant pour devenir vedettes de rap que pour connaître une vie meilleure. Terrible traversée du désert avec ces corps entrevus en contrebas du chemin montueux, sinueux et interminable dans le sable, cette vieille femme qui se meurt et dont Seydou tente de ranimer le cadavre avec le reste de sa gourde. Insoutenables images de tortures dans les geôles lybiennes (ou nigériennes ?), de corps mutilés, de Moussa pendu comme un boeuf écorché, de prisonniers brûlés à la flamme ou à l’acide (pour leur extorquer de l’argent ou un numéro de téléphone d’une personne « ressource »)… Et que dire de ces brigands attaquant les migrants en plein désert pour les détrousser en leur faisant expulser à l’aide dun liquide blanchâtre et laxatif leurs économies pliées dans une capsule cachée dans l’anus – scène ahurissante de violence on ne peut plus intime, humiliante et aliénante ? Comment peut-on aller aussi loin dans la cruauté humaine ? Insupportable promiscuité, mais bientôt libératrice, du vieux rafiot autour de la femme enceinte, – – – qui accouchera finalement, miraculeusement – des prisonniers de la soute arrachés à leur enfer et quasi déjà morts, avec la délivrance de la terre entrevue et cet « Allah Akabar » de grâce rendue qu’on a trop souvent ces dernières années associé au seul cri des terroristes islamistes…

Pitié pour ces visages filmés en gros plan, avec une caméra tournoyante suggérant le vertige de leurs sensations mêlées, pour la terreur qui se lit dans les gouttes de sueur inondant la figure de Seydou, pour le halètement désespéré du garçon recherchant son cousin Moussa dans les souks et sur les chantiers de Tripoli, unique larme de sa mère en colère, si lucide, si âprement aimante, à l’annonce de son intention de quitter le Sénégal pour un impossible rêve cautionné par un sorcier.

L’espoir pourtant renaît en retrouvant Moussa bien que l’état de sa jambe fasse craindre la gangrène, l’entraide et l’amour aussi avec Martin, vieux migrant, maçon de son état, qui prendra Seydou sous son aile pour le sauver d’une possible mort et racheter leur liberté après avoir travaillé avec lui en esclave à construire une fontaine aux belles mosaïques pour un riche marchand. Un père spirituel en lieu et place de son vrai père disparu – qu’il devra quitter toutefois pour rechercher son cousin, et d’enfant devenir pleinement homme à travers tant d’épreuves.

Moi capitaine, un peu plus maître de ma vie sans doute, plus mûr en tout cas, sauveur ou témoin (au sens initiatique) de tant de vies, vrai passeur de rêve et de frontières. Donner ce qu’on n’a pas, pour se hausser au-delà de soi-même.

Claude

Le Grand Chariot de Philippe Garrel

Le Grand Chariot, connu au Canada francophone sous le nom de Grand Chaudron, est un ensemble de sept étoiles particulièrement brillantes, les sept plus brillantes de la Constellation de La Grande Ourse. 
Ce n’est pas rien et, Le Grand Chariot, c’est le nom que le grand-père a choisi pour son théâtre de marionnettes repris par son fils qui va le transmettre à ses enfants. Un fardeau dont il va s’agir de se défaire, ou tenter de se défaire. Le théâtre en l’état ne peut plus fonctionner assez bien pour faire vivre toute la famille dans la grande maison de leur enfance. 
L’époque a changé et même si un enfant d’aujourd’hui se plonge bien sûr aussitôt tout entier dans les aventures de guignol, polichinelle, la princesse, le gendarme, le brigand avec la même ferveur, pas sûr qu’autour de cet enfant qui a le loisir de  crier « il est là, là, il est là ! » pas sûr que beaucoup d’autres enfants y soient un jour menés. Le Théâtre de marionnettes ne fait plus recette. Les marionnettes n’ont pas traversé le périph.
Le Grand Chariotc’est l’histoire d’une famille de marionnettistes, d’une fratrie, Louis et ses deux sœurs, Martha et Lena, de leur père qui dirige la troupe, de la grand-mère Gabrielle (magnifique Francine Bergé), qui a, dans le temps, fabriqué les poupées et qui inlassablement les répare, coud et reprise les blessures de leurs vies. 
Ses blessures à elle, celles qui sont impossibles à réparer, tues jusqu’ici, s’échappent  maintenant qu’elle est vieille. L’amour attentionné qu’elle a passé sa vie à donner à chacun, s’étiole. Elle est arrivée là où le chemin se resserre, où il faut se concentrer sur soi-même.
Elle est arrivée à ce point où la distance avec le drame n’a plus à être tenue. Oublier pour survivre. Gabrielle va passer le relais.

Métaphore d’un monde d’hier qui, petit à petit, s’effrite, cette famille de saltimbanques va devoir évoluer, se disperser pour préserver sa solidité. Réparer sans faiblir ce qui pourrait la briser, la consolider grâce à ceux qui arrivent, la douceur des amoureuses, Hélène qui a le trac et Laure, le regard d’un bébé, la fragilité d’un peintre, Pieter, symbolisant la précarité planant toujours au-dessus de la scène artistique. 
« Les autres » sont ici considérés a priori comme le début de quelque chose de plus beau et à qui il faut consacrer du temps et de l’attention. 
C’est comme l’art du  Kintsugi/Kintsukuroi : réparer avec de l’or une poterie cassée et ainsi l’objet prend paradoxalement toute sa valeur d’avoir été brisé. C’est l’histoire de personnages ornés de leurs cicatrices qui déploient autour d’eux la pudeur de leurs sentiments. 
Les enfants ont grandi et vont vivre leurs vies plus ou moins vite avec plus ou moins de succès. Louis ne fait plus danser les personnages au bout de ses bras, il répète Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Koltès au théâtre, un autre théâtre où le personnage c’est lui désormais, lui tout entier. Martha (Esther) investie par son père adoré de la lourde charge de ce théâtre le voit, miraculeusement, par une belle nuit d’orage être anéanti. A quelque chose, malheur est bon ! C’est sa chance de se bousculer, de rencontrer « un allemand » qui l’emmène avec lui, ailleurs, sur une voie peuplée d’autres  marionnettes, à fil celles-là. Léna, la plus jeune va pouvoir se plonger dans l’écriture de sa pièce.

Le Grand Chariot est une oeuvre cinématographique très personnelle de Philippe Garrel, un grand metteur en scène, qui parle de la représentation, de bienveillance, d’entraide et de transmission. 

Une belle famille dans un beau film.

Marie-No

Oui, je sais …  
ça, c’est une autre histoire

Les Filles vont bien- Itsaso Arana

Avec le concours des Cramés de la Bobine, les filles vont bien atteignent presque les 5000 spectateurs en France, voici un film, dans la veine de ceux de Jonas Trueba, dans lequel il ne se passe presque rien. Presque rien, sinon un instant de vie.

Le cinéma d’Itsaso Arana est dans la veine de celui de Jonas Trueba, mais plus radical encore. Pas l’ombre d’un drame, ni d’un effet comique à l’horizon. Cinq filles viennent séjourner à la campagne, dans une vieille demeure, un ancien moulin de la région de Leon. Elles y font du théâtre, l’une est Metteuse en scène, les quatre autres sont des artistes, certaines sont déjà célèbres, d’autres moins, comme dans la vraie vie.

Elles décident de filmer les répétitions et leur vie, ainsi les dialogues de répétition se mêlent à ceux de leur vie ordinaire. (Nous avions vu une amorce de cela dans Vania 42ème rue de Louis Malle). Un film où il ne se passe presque rien donc, et de plus pour aggraver la situation, les actrices sont belles. Et s’il y a une chose qu’on ne pardonne pas à la beauté, c’est de l’être sans être exploitée. Alors, si l’on peut se demander par quel miracle ce film a été distribué, on peut aussi se demander pour qui ?

Hasardons un début de réponse : Pour ceux qui ont vu les films de Trueba, ceux qui aiment les belles images, la musique de Bach par Keith Jarret, pour tous les autres qui aiment également la grâce et l’aisance de ces filles. Ce film veut transmettre le simple bonheur d’exister, d’être et de faire des choses ensemble, la sororité aussi, (comme le dit Françoise)-. Je me demande ce que Vladimir Jankelevitch, le philosophe du « je-ne-sais-quoi et du presque rien » aurait dit de ce film, sans doute des choses positives, j’en suis sûr.

Dans « les filles vont bien », il y a cette mise en abyme, où des actrices jouent des actrices qui jouent. Itsaso qui assure la Direction d’acteur en est le comble. Elle quitte la réalisation (la réalité) pour devenir une actrice qui joue la réalisatrice. Et son personnage nous donne une leçon de Direction d’acteur, elle partage, laisse vivre, favorise l’expression des émotions de ses artistes. Elle crée des conditions pour que leur travail continu de construction et d’amélioration de leur personne comme de leur personnage advienne. Elle fait en sorte que chacune mette dans son rôle le meilleur d’elle même, et ce meilleur attendu, c’est la joie. Et en effet, les filles vont bien.

En fait ce film aux allures cool, sans la moindre provocation, qui semble plat, nous montre aussi à quel point nos attentes cinématographiques sont conditionnées par le drame et la comédie, par les passions en somme. Alors oui, ce film n’a pas de succès, il ne propose rien que de montrer des jeunes qui vivent et travaillent, tout au plaisir d’être et d’être ensemble…

Georges