Après Chili 1976, présenté à Cannes en 2022 dans le cadre de la quinzaine des réalisateurs, Dègel y fut présenté cette année dans la sélection Un certain regard.
C’est peu dire que ce deuxième long métrage de Manuella Martelli est placé sous le signe du regard. Celui qu’on porte sur le passé et même sur le présent. Ce regard est celui de la réalisatrice, du spectateur, mais aussi celui d’une petite fille de 9 ans, Inès, qui est hébergée pour un temps dans l’hôtel du Volcan administré par sa grand-mère, ses parents étant en Espagne, « à l’autre bout du monde » pour l’exposition universelle de Séville où un morceau d’iceberg est exposé pour représenter leur pays. Nous sommes au Chili en 1992, soit deux années après la fin de la dictature d’Augusto Pinochet.
Inès, formidable Maya O’Rourke qui crève l’écran d’un bout à l’autre du film, essaie de combler sa solitude en observant ce qui se passe autour d’elle: elle écoute et espionne le monde des adultes qu’elle ne comprend pas toujours. Elle trouve l’affection maternelle manquante auprès de la réceptionniste de l’hôtel ou de la femme de chambre, puis très vite auprès d’Hanna une jeune skieuse allemande de 14 ans à l’avenir prometteur. Mais un jour Hanna disparaît, laissant Inès dans un profond désarroi et une solitude plus grande encore.
Lorsque des recherches sont entreprises par les autorités chiliennes (on peine à leur faire confiance) et s’avèrent infructueuses, Inès va servir de guide et d’interprète à Lina, mère d’Hanna, ancienne patineuse en RDA, « un pays qui a disparu » selon les mots d’Hanna. Au désarroi d’Inès s’ajoute le désespoir d’une mère qui veut retrouver sa fille et se met à douter de l’innocence des uns ou des autres, en particulier de celle d’Alexander, son compagnon et entraîneur sportif du groupe de skieurs allemands, doute savamment entretenu par la réalisatrice dans sa manière de filmer certaines scènes. Ces scènes ambigües instillent le doute chez les spectateurs qui craignent la manipulation et la violence de l’adulte entraîneur qui aurait une emprise sur Hanna, sportive de haut niveau et seule fille du groupe, sujet de moqueries de la part des garçons.
Le film est semé d’indices, que chacun pourra interpréter selon sa propre perception et son émotion, selon qu’il ou elle éprouve ou pas une certaine empathie à l’égard d’Inès et de Lina, les deux personnages étant au coeur de la seconde partie du film, comme liées l’une à l’autre par un pacte tacite.
Manuella Martelli ne cache pas son admiration pour Carlos Saura et en particulier pour son film Cria Cuervos (1976), dans lequel une petite fille, Ana, vit dans une atmosphère toute aussi étouffante et éprouvante que celle de l’Espagne franquiste. Les points communs de ces deux films sont indéniables.
Le titre du film mérite qu’on s’y arrête: le ‘dégel’ marque la fin d’une période et l’apparition d’une autre: après le départ de Pinochet en 1990, c’est une période de transition qui s’ouvre, période durant laquelle les chiliens tentent de reconstruire leur pays mais aussi eux-mêmes, jetant un voile sur le passé: c’est du moins l’option choisie par la famille d’Inès, grands-parents et parents, comme le prouvent leurs discours et leurs actes. Inès, quant à elle, reste perplexe, et semble comprendre que l’attitude de certains, dont sa grand-mère, n’est sans doute pas la meilleure qui soit. Les silences restent lourds mais éloquents, les secrets sont bien gardés, enfouis dans les mémoires individuelles pour ne plus en ressortir. C’est peut-être de cette façon que l’on peut ‘passer à autre chose’.
Manuella Martelli nous offre un film délicat et émouvant, où les thèmes sont abordés par touches évoquant le fait que nul ne sort indemne d’une dictature comme celle de Pinochet : elle laisse des traces, visibles ou invisibles, des traces sur le comportement des gens, leur manière d’être et de penser. La dictature peut-elle sortir dela mémoire? On se défait mal de 17 années de mensonges, de totalitarisme absolu, d’emprisonnement, de viols, d’humiliation, de tortures, de morts et de disparitions. On fait semblant… La grand-mère d’Inès en est l’exemple frappant: elle interdit à sa petite fille de dire ce qu’elle a vu, ce qu’elle sait, la forçant à mentir à celle qu’elle voudrait aider. L’enfant, si jeune soit-elle n’est pas dupe…
Certains plans du film sont saisissants: le brouillard qui enveloppe tout et obstrue la vue; les ombres, telles des fantômes rappelant qu’aujourd’hui encore, 53 ans après la dictature, des familles cherchent toujours leurs disparus (à ce jour, on compte environ 1200 personnes encore portées disparues), la neige qui ne cesse de tomber, accumulant les couches les une sur les autres, dans un féérique manteau blanc qui lui aussi cache des secrets. Toutes les métaphores d’un pays hanté par son passé sont là. La découverte d’un charnier montré dans un reportage à la télévision ouvre les pans d’une histoire inconnue dans les yeux d’Inès.
Les fantômes: c’est celui du frère de Sonia que l’on ne voit pas sur une photo de famille, celui de Sebastian, le cousin d’Inès, que l’on fait ‘disparaître’ pour que la famille n’ait pas d’ennuis (il a, semble-t-il, été le dernier à voir Hanna vivante), et même le fantôme d’Hanna à travers Inès lorsqu’elle porte les vêtements de la skieuse, trop grands pour elle, que Lina lui fait retirer en disant « tu n’es pas ma fille » tout en l’ayant à certains égards considérée sans doute comme ‘une fille de substitution’. Le jeu est fini!
Que penser de ces images de glace et de feu? l’iceberg dont on sait que seul un tiers de la masse est visible, on ne sait pas ce que les deux autres tiers renferment en-dessous, dans l’eau; que va-t-on découvrir sous la neige après le dégel? et ces braises ardentes qui permettent d’allumer une cigarette, et qui côtoient des plaques de neige, de quoi sont-elles le résultat? On passe d’un plan glacé à un autre plus chaud avec un poêle qui chauffe une pièce, comme pour rassurer….
Un dernier indice sur ce qui s’est passé durant les années de dictature: le rouge. C’est la couleur du sang versé, celui des morts; le sang symbole ambivalent de vie et de mort; c’est le sang qui sort de la bouche d’Inès lorsqu’elle perd sa dent de lait, et c’est la couleur rouge de l’écharpe d’Hanna qui flotte dans le courant d’une rivière dégelée.
La bande son accompagne les différents moments: elle peut être parfois douce et consolatrice, parfois métallique et de mauvaise augure lorsqu’elle est associée aux ‘fantômes’. Les couloirs de l’hôtel sont eux aussi lugubres et inquiétants: que va-t-on trouver au détour d’un couloir?
Ce film suit de près une petite fille de 9 ans qui cherche à comprendre la disparition de son amie et qui peu à peu entre dans le monde d’adultes chiliens pour qui les « disparitions » étaient ce qu’ils ont vécu pendant des années et que certains essaient peut-être de nier sans pour autant pouvoir les effacer de leur mémoire. L’oubli est impossible. Le questionnement est, quant à lui, impossible à éviter: il inonde le yeux d’Inès dont le visage apparaît très souvent en plans rapprochés.
Dans un film subtil où l’horreur est tue mais affleurante et toujours hors champ, Manuella Martelli s’emploie à montrer combien le passé se reflète sans cesse dans le présent, et comment les terreurs d’hier sont aussi celles d’aujourd’hui.
Romance, feel-good movie ? Comment qualifier ce premier long-métrage d’Avril Besson sur le thème du deuil, des rencontres, de l’amour ?
La réalisatrice voulait un film sans conflit, un film doux autour d’un duo mélancolique traversé par le deuil. Elle a elle-même perdu son père à l’âge de 14 ans et trouvé sa grand-mère morte dans les mêmes circonstances que dans la première scène du film, en arrivant sur les lieux de leur rendez-vous. Le message téléphonique est celui laissé par sa propre grand-mère, le dernier, reçu au cours de l’écriture du film.
Avril Besson souhaitait filmer une rencontre improbable entre deux personnages féminins, à l’instar des deux héroïnes de Bagdad Café. Et Titou représente une sorte de figure paternelle mais dans une famille choisie.
Quant à la transidentité de Marina, elle n’en fait pas un sujet. Elle a choisi de montrer une trans d’une trentaine d’années, installée dans sa vie, loin des récits de transition ou de coming-out conflictuels, clichés habituels mis en scène au cinéma. Evidemment, elle l’aborde, mais en finesse, en filigrane, notamment à travers la violence de l’homme qui vient récupérer la pétition qu’elle a rédigée et nous savons aussi que sa mère l’a rejetée.
Ce film a sans-doute laissé quelques spectateurs perplexes, il ne se passe pas grand-chose. J’ai moi-même eu ce sentiment à la première vision, et même de l’agacement face au jeu d’India Hair. Mais la seconde fois, sachant sans doute à quoi m’attendre, je me suis laissée embarquer, plus rien ne m’a gênée, j’ai pu adhérer aux choix de la réalisatrice et trouver ses personnages attachants.
En fin de séance, j’ai donné quelques chiffres sur la situation de la population trans en France, leurs droits, les soins auxquels ils ont recours, leur discrimination. Vous trouverez le lien ci-dessous.
Avec ce premier long métrage, né d’une expérience vécue jeune, en tant que domestique au service d’une riche saoudienne, cachée par son amant dans une grande villa, Héléne Rosselet Ruiz nous fait découvrir l’univers feutré de très riches saoudiens en évoquant entre autres multiples thèmes celui de la femme objet. Celle que l’on pare, que l’on collectionne, que l’on déplace, que l’on jette.
Une jeune fille de 20 ans, Laura, jouée par Malou Khebizi, actrice très physique qui habite son personnage avec beaucoup de talent, est engagée, parmi d’autres candidates, pour servir 7 jours sur 7, à toute heure, une femme semble-t-il très exigeante. Pourquoi Laura parmi d’autres candidates qui paraissent davantage correspondre au poste ? La jeunesse est-elle plus malléable ou Laura a-t-elle laissé voir combien elle avait besoin de ce travail et donc prête à toutes les concessions, l’on ne sait pas…
Dans la toute première partie du film, la femme exigeante est nommée ELLE, puis nous comprenons qu’elle se prénomme Nouria.
Elle est jeune, belle, d’humeur inégale et tourne en rond dans cette drôle de maison dont elle ne peut sortir. C’est interdit ! Seul un regard à la fenêtre lui permet de s’évader un peu mais sur une ruelle très fermée. Paris n’apparait pas. Nouria est bien cachée.
Aux côtés des deux femmes, un homme est là, Erme qui fait l’interface entre l’amant, prince saoudien semble-t-il, nommé Monsieur, et les deux femmes. Toutefois nous apprenons dans une conversation entre Laura et Erme, qu’il y a prince et prince. Celui-ci n’est peut-être pas de « première catégorie » dans la hiérarchie des princes, ce qui le rend moins libre de ses actes que certains. Ceci explique peut-être pourquoi les rencontres entre monsieur et Nouria se déroulent toujours à l’intérieur de la villa. Et peut être également la fin du film que je ne dévoilerais pas.
Erme distille, dans les moments de pause à la cuisine, quelques informations qui permettent à la domestique d’en apprendre un peu plus sur la situation. Avec quelques mots, il semble la prévenir, discrètement. Elle semble l’apprivoiser peu à peu. Le taiseux s’ouvre à elle.
Erme explique que la femme est cachée à l’épouse du prince et certainement à tout un royaume très codifié.
La vie semble bien monotone pour les deux femmes entre ménage, service, exercices de musculation pour l’une qui se prépare à entrer dans l’armée, et Nouria qui, désœuvrée, passe de la chambre au salon, puis à la piscine située à l’intérieur de la maison et ce sont à peu près les seules pièces qu’elles semblent autorisée ou s’autoriser à fréquenter. Quelques visites extérieures comme la manucure ou la présentation de vêtements viennent déranger de temps en temps son quotidien.
On devine beaucoup d’espaces cachés, la recluse est elle-même souvent dans la pénombre, comme un secret, l’ambiance est plutôt glauque.
Une malheureuse panthère noire, animal objet se trouve également dans la villa et tourne en rond à l’image de sa brune propriétaire ce qui ajoute encore au malaise.
Entre brimades, moqueries et gestes hautains envers la domestique, les femmes se croisent dans les 3 ou 4 pièces de la maison « prison ». Le contact n’est pas des plus chaleureux mais le décor est posé dès le départ. L’une ordonne et l’autre sert en silence si possible. Pour des raisons différentes, aucune des deux femmes n’est libre. Nous relisons Barbe Bleue.
L’absence de Monsieur, fort mal vécu par Madame, la laisse déprimée, hargneuse, frustrée et il lui est facile de « passer ses nerfs » sur la jeune domestique.
Quand Laura se rebiffe, les rôles s’inversent, autre chose de crée. Une forme de sororité vient peu à peu investir la villa, permettant aux deux femmes de se rapprocher jusqu’à s’évader quelques heures dans un Paris tout en lumière.
Une bouffée d’oxygène qui donnera envie à Nouria de forcer son destin et bousculera à jamais la cage dorée.
Laura dépassée par les règles de cet univers, bousculée par le sort de Nouria cherchera toutefois à l’aider mais se trouvera limitée dans ses actes. On devine qu’elle ne sortira pas indemne de l’expérience.
Le secret a tout effacé.
Le triangle d’or est un beau film. Un huit clos qui tisse peu à peu des liens fort entre les protagonistes. A l’image de cette dernière soirée ou Laura s’endort entre Nouria et Erme qui la couvre tel deux parents protecteurs. Ils savent que tout est fini mais la protège encore quelques heures.
Entre la saoudienne, le palestinien et le jeune française, se joue sous nos yeux une belle histoire. Tout le reste n’est que décor.
Je zappe le film (déjà vu ; pas envie de revoir) de Joachim Trier Back home.
14h 15. Courts métrages en compétition pour le prix Bernard Jubard.
• Curiosity on planet Mars…
(2026. « A Séoul, Ki-Tae, qui approche la trentaine, mène une vie insatisfaisante. Il est contacté par téléphone par une jeune femme qui souhaite simplement faire sa connaissance[1] »)
… de Tommy Baron, où une IA prend l’identité de jeunes femmes décédées pour s’incruster, via leur smartphone, dans la vie de jeunes hommes mal dans leur peau.
• J’ai avalé une chenille…
(2024. « À la fête de Max, Tristan a avalé une chenille avec de la tequila. Depuis, il est dans le coma et il pense : à la fille de la soirée, à l’infirmière qui fume dans sa chambre, à sa mère envahissante et à sa photo de profil Facebook qui ne changera plus jamais[2] »)
… film d’animation de Basile Khatir. Bof…
• La confrontation…
(2025. « Derrière les portes closes du poste de police, Maxime, une adolescente de 17 ans, va devoir affronter sa plus grande peur. Se retrouver dans la même pièce que son parrain qui l’a violée lorsqu’elle était enfant[3] »)
… de Sandy Pujol-Latour et Marie Abbenanti.
Je n’en vois que des bribes, je commence à avoir un coup de mou.
• Comme si la terre les avait avalées…
(2024. « Olivia, une jeune femme qui vit à l’étranger, retourne dans sa ville natale, au Mexique, dans l’espoir de renouer avec son passé. Mais la violence dont elle a été témoin dans son enfance ne s’est pas atténuée[4] »)
… film d’animation de Natalia León dont je ne vois rien. Sommeil.
• Mort d’un acteur…
(2024. « Philippe Rebbot est annoncé mort par les médias et les réseaux sociaux. Premier problème : il va très bien. Second problème : la rumeur prend de l’ampleur, malgré ses tentatives de démenti[5] »)
… d’Ambroise Rateau. Avec, outre Philippe Rebbot, Finnegan Oldfield qui cherche à le remplacer. Je me réveille.
17h. Karla…
(2025. « Munich, 1962. Karla, 12 ans, fuit courageusement sa famille pour porter de graves accusations d’abus à l’encontre de son père. Mais dans une culture patriarcale marquée par le silence et la répression, elle se heurte à un monde qui accueille son récit avec scepticisme[6] »)
… film allemand de Christina Tournatzès en lice pour le prix Solveig Anspach.
Malgré ce qu’elle refuse de dire (trop dur), un juge croit Karla, ce qui ramène au film primé l’année dernière : On vous croit.
Pudeur et délicatesse.
Note : 5.
Je ne revois pas, à 21h, Valeur sentimentale de Joachim Trier.
Jeudi 23 juillet
Je zappe encore une fois Robert Redford et Les Trois jours du condor…
(De même pour la conférence de N. T. Binh et Thierry Laurentin « Etre cinéphile en 2026, passion, mémoire et transmission » qui doit être très intéressante mais j’ai trois séances à venir en ce jour et je dois me ménager)
… et commence ma journée cinématographique à
14h. Deuxième séance de courts métrages en compétition pour le prix Bernard Jubard.
• Don Quichotte contre les forces du mal…
(2025. « « Don Quichotte reprend les armes. Cette fois, il s’attaque aux monstres modernes qui, selon lui, pervertissent l’humanité : la télévision, internet, l’argent… Un combat aussi noble que désespéré ?[7] »)
… de Guillaume Rieu.
• Saint-Honoré…
(2024. « Dans les quartiers nord d’Amiens, un jeune homme rêve de devenir pâtissier. Alors qu’une promesse d’embauche se profile, il est entrainé malgré́ lui dans une situation qui pourrait tout compromettre[8] »)
… de Mohamed Seddiki et Christopher Caulier, avec Andranic Manet.
• Ne réveillez pas l’enfant qui dort…
(2025. « Diamant est une jeune dakaroise de 15 ans qui rêve de faire des films, seulement sa famille a d’autres plans pour elle. Le matin d’un rendez-vous auquel elle ne veut
surtout pas se rendre, elle ne se réveille pas[9] »)
… de Kevin Aubert
• Sam et Lola…
(2024. « Sam et Lola ne supportent plus leur troisième coloc, l’infernal Kevin. Lorsqu’elles le tuent par accident, elles décident de cacher le corps… jusqu’à ce que Katty, la copine de Kevin, débarque dans l’appartement…[10] »)
… de Mahaut Adam. Mauvais genre…
(Entre autres -mais pas que-, pour détourner l’attention de policiers, une des filles s’écrie, Là, Marion Maréchal à poil !)
… et humour noir. Mon préféré.
• Féline…
(2026. « 1944. Dans le massif du Vercors s’organise l’un des bastions majeurs de la Résistance française. Face à la menace croissante, l’armée allemande lance l’assaut. Grièvement blessé, Pierre tente de fuir lorsqu’il se retrouve face à Franz, un très jeune soldat allemand, tout aussi désemparé que lui[11] »)
… de Hugo Lange, dont le titre n’est pas tout à fait approprié. Je l’aurais plutôt appelé « Cervidae » (mais ça aurait manqué de poésie) vu que c’est une biche ou un daim qui détourne l’attention du soldat allemand et permet au Français de fuir. Film très court (à peine plus de 2 minutes) mais dense.
17h. Broken voices…
(2025. « Dans les années 1990, Karolina, 13 ans, se voit offrir la chance de rejoindre une prestigieuse chorale où chante déjà sa sœur Elle attise toutefois les jalousies des autres filles quand elle devient la favorite de leur chef de chœur. Le portrait tout en délicatesse d’une adolescente dont le talent et les rêves pourraient être brisés par la manipulation et l’abus d’autorité[12] »)
… film tchéco-slovaque d’Ondřej Provazník, en compétition pour le prix Solveig Anspach et que j’aurais pu voir à Arras.
Dans la lignée de Karla. Beaucoup de délicatesse (du viol on ne voit que les jambes des protagonistes). Si j’ai mis 5 aux deux films précédents (c’est la première fois que je mets des notes aussi hautes) celui-ci mériterait un 6. Comme cela n’est pas possible, je lui attribue un 5 en espérant qu’il remportera le prix.
21h. Histoires de la nuit…
(2026. « Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés[13] »)
… de Léa Mysius, seule réalisatrice (c’est un peu frustrant) présente cette année avec son chef opérateur Paul Guilhaume. Elle a étudié le scénario à la Femis.
Film adapté (en a gardé le titre) du roman de Laurent Mauvignier dont Léa Mysius a ôté tous les flash-back pour se concentrer sur l’action.
L’action : se situe dans une ferme isolée en face de laquelle vit une peintre italienne dans une construction moderne. Les fenêtres de l’une permettent de voir dans l’autre.
Des dangers que représente la mise de vidéos personnelles sur les réseaux sociaux.
Film sur la transmission de la violence (la petite fille tue son père biologique qui menace sa mère, il lui faudra vivre avec ça) et choisit sa famille (sa mère et son père adoptif).
Pour accompagner son film, Léa Mysius a trouvé une des rares musiques qui s’intitulent Ida, en résonance avec le prénom de la petite fille.
Histoires de la nuit aété tourné en 31 jours (la cinéaste a rencontré ses comédiens un an avant) soit 20 plans par jour, ce qui est beaucoup. Le luxe de douter était exclu. Cinq minutes de doute et le bateau coulait. Tout était noté. Le tournage est une expérience de transe. Il y a un côté performance sur un plateau.
Trois mois de montage (aujourd’hui = ôter ce qu’on ne veut pas). Travail à l’économie.
Vendredi 24 juillet
Je fais l’impasse sur Thelma (Joachim Trier ; déjà vu) et la conférence de Thierry Laurentin (dont les copains ressortent enthousiasmés ; je rate quelque chose, tant pis) sur l’histoire du box office en France, 1945-2025.
14h. L’Île jaune…
(2015. « Ena, onze ans, rencontre un jeune pêcheur sur un port. Il lui offre une anguille et lui donne rendez-vous pour le dimanche suivant de l’autre côté de l’étang. Il faut qu’elle y soit[14] »)
… de Léa Mysius et Paul Guilhaume.
Pour parvenir ses fins, Ena n’hésite pas à mentir à ses parents et à se servir d’un jeune garçon au visage brûlé. Mais les vents joueront contre elle.
Ce court métrage est suivi du premier long métrage,
Ava…
(2017. « Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l’océan quand elle apprend qu’elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien
noir qui appartient à un jeune homme en fuite…[15] »)
… de Léa Mysius. Avec Noée Abita et Laure Calamy.
Film de fin d’étude. Tout part de l’image qu’a la cinéaste d’un chien noir qui se faufile sur une plage entre des corps luisants de crème solaire. Ensuite, suite à une migraine ophtalmique, lui vient l’idée des problèmes de vue dont souffre Ava.
Film sur les sens : en perdant la vue, Ava développe ses autres sens → espoir.
Allongement de focale pour matérialiser la perte de la vision périphérique, la faire disparaître.
Dans la première séquence Léa Mysius utilise toute la palette des couleurs qui peu à peu disparaissent pour finir vers le noir. Pas de réalisme.
Le cinéma ne peut pas résoudre des problèmes politiques mais peut donner une nouvelle représentation du monde.
17h. Forêtivre…
(2026. « Un refuge de montagne. Trois femmes qui s’y succèdent pour accueillir les randonneurs et entretenir le lieu. Dans ce coin du bout du monde, le passage du temps est paradoxal : il semble arrêté mais enjambe les saisons et les époques. On y fait surtout des rencontres aussi improbables que marquantes avec un militant écologiste, un soldat et un Grand Tétras[16] »)
… de la Belge Manon Coubia, dernier film en lice pour le prix Solveig Anspach.
Film quasi documentaire (j’en trouve d’ailleurs le résumé sur internet sur le site « Visions du réel ») qui détonne avec les cinq autres. Je m’endors doucement vers la fin. Annie me réveille à temps pour que je voie le Grand Tétras qui n’a pas été filmé par la réalisatrice mais est extrait d’un autre film.
Note : 2
Et je ne vais pas revoir Et au milieu coule une rivière (2h 03) projeté en plein air au château Pams à 21h 30 (au mieux).
Samedi 25 juillet
Je ne revois pas non plus Les Cinq diables de Léa Mysius et ne vais au Lido qu’à
14h. Cadavre exquis…
(2012. « Maëlys, huit ans, habite dans une campagne reculée avec ses parents. Insolente et solitaire, elle passe sa vie dans les bois et les marais. Un jour, elle trouve au milieu des roseaux le cadavre d’une jeune fille nue. Fascinée par sa beauté et sa texture, elle décide de l’emmener dans sa cabane…[17] »)
… de Léa Mysius.
La jeune actrice ne voyait pas une morte mais une personne vivante. Faire jouer des enfants demande un travail de trois mois en amont.
Montage fait de petits bouts de film où la femme brune (qui se plaignait de mouches
sur son corps nu) retenait sa respiration.
Le film se termine par l’incendie de la cabane de Maëlys auquel elle assiste en compagnie de son père : l’incendie s’est-il déclaré parce que la petite fille jouait avec un réchaud ? Ou bien est-ce le père qui a mis le feu pour faire disparaître le cadavre (est-il l’assassin de la jeune femme) ?
17h. Rencontre, animée par Bernard Payen (responsable de programmation à la Cinémathèque française), avec Léa Mysius et Paul Guilhaume.
Ce dernier nous dit l’importance de la lumière pour créer l’espace et le volume.
Pour tourner sur pellicule il faut éclairer quatre fois plus qu’en numérique. En numérique on ajuste tandis qu’en argentique on règle. Cette révolution technologique abolit les ombres. Et avec elle il n’y a plus de limite de temps. Au contraire elle en fait gagner. Est-ce la raison pour laquelle les films d’aujourd’hui durent généralement plus de deux heures ? Probablement, dit Léa Mysius. Si les producteurs (et les distributeurs ?) demandent aux cinéastes de faire des films d’une heure et demie, les réalisateurs se font plaisir et en rajoutent (et c’est dommage ; bien des films seraient meilleurs s’ils étaient plus courts[18])
Le côté féministe de Léa Mysius s’exprime par le fait que, dans ses films, les femmes sont aussi ambigües que les hommes.
Le calendrier des films est réglé d’abord en fonction de Cannes puis des autres festivals : c’est important pour la vente. La date de sortie est choisie par le distributeur et les avant-premières sont importantes pour la vente à l’international. Les cinéastes accompagnent leurs films pendant un an.
(A noter : le goût de Léa Mysius pour les petites filles pas commodes aux prénoms courts -deux syllabes- se terminant par la lettre a. Et pour les grands Noirs –Ava, Les cinq diables–[19])
21h. Remise des prix en présence de Léa Mysius mais pas de Paul Guilhaume, retenu par ses devoirs de papa (la réalisatrice avait cet après-midi leur petite fille dans les bras)
Coup de cœur du jury jeune (encore une fois composé uniquement de filles) : Valeur sentimentale (mention pour Ava).
Court métrage : Mort d’un acteur.
Prix Solveig Anspach : Karla.
Mes deuxièmes choix.
Après cela vient le film de clôture :
Fjord…
(2026. « Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause[20] ».
… de Cristian Mungiu qui a reçu sa deuxième palme d’or pour ce film que nous présente brièvement N. T. Binh.
Le point de départ : un fait divers mettant en cause une famille roumaine souhaitant vivre en Norvège et dont C. Mungiu a rencontré les principaux protagonistes pour leur poser des questions.
Avec Renate Reinsve vue chez Joachim Trier (Julie en douze chapitres, Valeur sentimentale) et Sebastian Stan, acteur américain d’origine roumaine, connu (mais pas par moi) pour ses rôles dans l’univers cinématographique Marvel et (là je l’ai vu mais ne le reconnais pas, c‘était pourtant il y a seulement deux ans) dans The Apprentice dans lequel il interprète Donald Trump.
Cristian Mungiu prépare ses œuvres cinématographiques en travaillant individuellement avec ses acteurs. Il filme les répétitions et tourne en plans-séquences.
Les prochaines Ciné-Rencontres auront lieu du 17 au 24 juillet 2027.
Voici un film sur la relation et le soin aux personnes du grand âge qui conjugue à la fois une critique politique, la vie, le soin et l’accompagnement dans les Ehpad, et la rencontre très vite amicale et intellectuelle puis dramatique de deux femmes : l’une, directrice d’établissement, Marilou, interprétée par Virginie Efira, et l’autre, Mari, metteuse en scène, interprétée par Tao Okamoto, toutes deux ont obtenu le prix d’interprétation à Cannes.
Le film a du succès car il parle à chacun d’entre nous. Ne s’agit-il pas de faire progresser la prise en charge aux personnes âgées ? Toutefois, en dépit de sa gravité, je lui trouve parfois certaines naïvetés. La première, c’est cette insistance didactique sur l’Humanitude*, qui, pour être une méthode relationnelle valable, n’en est pas moins un logo, une marque déposée par une entreprise de formation, un produit marchand (j’insiste). Sans faire toute l’histoire du mot, il faut rappeler que le docteur Lucien Mias utilisait ce concept avant l’existence de l’entreprise Humanitude, qu’il mettait à disposition, des articles scientifiques, des études de recherche-action produites par les aides-soignantes sur son site alors ouvert à tous, Papidoc. Le docteur Mias (Mazamet) , pour ne citer que lui, avait compris que les soignants étaient des personnes apprenantes, ayant autant besoin de formation permanente que génératrices de savoirs. Donc des acteurs créatifs, capable de transmettre des connaissances. Les promoteurs du concept se sont largement inspirés des travaux de l’Ehpad de Mazamet.
Avec Soudain, on nous présente un remède total, une panacée. Nombre de directeurs d’institutions privées souhaitent orienter leurs budgets vers ce type de formation. Elles sont brèves, coûtent cher, mais sont budgétisées et se présentent comme un remède au turn-over et à l’absentéisme au travail d’équipes dont le ratio soignant/soigné est souvent bas. C’est oublier un peu vite que si cette formation très codifiée enseigne des comportements fixes et facilement repérables par les managers, les dégénérescences cognitives, elles, poursuivent leur propre mouvement. L’accompagnement, c’est autre chose que des comportements de soins codifiés, il exige de la créativité et des capacités à accepter le déclin et à l’accompagner.
Je trouve gènant le discours absurde qu’on fait tenir à Sophie l’infirmière : « si on réussit à refaire marcher les patients, leur niveau d’aide tarifaire va changer, nous aurons moins de subventions et donc moins de personnel… ». Le film place dans la bouche d’une infirmière un discours gestionnaire qui pourrait être tenu ailleurs. On aurait plus facilement entendu une infirmière rappeler que les troubles musculo-squelettiques en Ehpad représentent 85 % de l’absence au travail…
Mais puisqu’on parle d’économie, remarquons que les deux protagonistes échangent sur le capital… Et l’on retrouve des formules curieuses telles que « le capitalisme produit de la dénatalité et du vieillissement ». Si l’on comprend très bien que la marchandisation du temps de chacun produit de la dénatalité… On ne peut pas dire que le capitalisme produit le vieillissement de n’importe qui, soyons sérieux. D’ailleurs, leur discours sur le capitalisme s’arrête là où il faudrait poser une question qui fâche : quelle est la part du travail et des dividendes dans l’excédent brut d’exploitation de ces maisons ? Et pourquoi des dividendes ? Dans Soudain, en somme, une formation marchande vient au secours d’Ehpad souvent marchands. Dit autrement le capitalisme soigne ainsi le capitalisme.
Soudain, après sa critique « mordante », ne nous dit rien d’autre que ceci : ne rien attendre, rien ne viendra de l’extérieur, il faut s’adapter… Et l’on suspecte alors dans la démarche du réalisateur un arrière-fond spirituel qui doit emprunter à Confucius… pourquoi pas… mais au prix de certaines confusions.