Soudain-Ryūsuke Hamaguchi 

Voici un film sur la relation et le soin aux personnes du grand âge qui conjugue à la fois une critique politique, la vie, le soin et l’accompagnement dans les Ehpad, et la rencontre très vite amicale et intellectuelle puis dramatique de deux femmes : l’une, directrice d’établissement, Marilou, interprétée par Virginie Efira, et l’autre, Mari, metteuse en scène, interprétée par Tao Okamoto, toutes deux ont obtenu le prix d’interprétation à Cannes.

Le film a du succès car il parle à chacun d’entre nous. Toutefois, en dépit de sa gravité, je lui trouve parfois certaines naïvetés. La première, c’est cette insistance didactique sur l’Humanitude*, qui, pour être une méthode relationnelle valable, n’en est pas moins un logo, une marque déposée par une entreprise de formation, un produit marchand (j’insiste). Sans faire toute l’histoire du mot, il faut rappeler que le docteur Lucien Mias utilisait ce concept avant l’existence de l’entreprise Humanitude, qu’il mettait à disposition, des articles scientifiques, des études de recherche-action produites par les aides-soignantes sur son site alors ouvert à tous, Papidoc. Le docteur Mias (Mazamet) , pour ne citer que lui, avait compris que les soignants étaient des personnes apprenantes, ayant autant besoin de formation permanente que génératrices de savoirs. Donc des acteurs créatifs, capable de transmettre des connaissances. Les promoteurs du concept se sont largement inspirés des travaux de l’Ehpad de Mazamet.

Avec Soudain, on nous présente un remède total, une panacée. Nombre de directeurs d’institutions privées souhaitent orienter leurs budgets vers ce type de formation. Elles sont brèves, coûtent cher, mais sont budgétisées et se présentent comme un remède au turn-over et à l’absentéisme au travail d’équipes dont le ratio soignant/soigné est souvent bas. C’est oublier un peu vite que si cette formation très codifiée enseigne des comportements fixes et facilement repérables par les managers, les dégénérescences cognitives, elles, poursuivent leur propre mouvement. L’accompagnement, c’est autre chose que des comportements de soins codifiés, il exige de la créativité et des capacités à accepter le déclin et à l’accompagner.

Je trouve gènant le discours absurde qu’on fait tenir à Sophie l’infirmière : « si on réussit à refaire marcher les patients, leur niveau d’aide tarifaire va changer, nous aurons moins de subventions et donc moins de personnel… ». Le film place dans la bouche d’une infirmière un discours gestionnaire qui pourrait être tenu ailleurs. On aurait plus facilement entendu une infirmière rappeler que les troubles musculo-squelettiques en Ehpad représentent 85 % de l’absence au travail…

Mais puisqu’on parle d’économie, remarquons que les deux protagonistes échangent sur le capital… Et l’on retrouve des formules curieuses telles que « le capitalisme produit de la dénatalité et du vieillissement ». Si l’on comprend très bien que la marchandisation du temps de chacun produit de la dénatalité… On ne peut pas dire que le capitalisme produit le vieillissement de n’importe qui, soyons sérieux. D’ailleurs, leur discours sur le capitalisme s’arrête là où il faudrait poser une question qui fâche : quelle est la part du travail et des dividendes dans l’excédent brut d’exploitation de ces maisons ? Et pourquoi des dividendes ? Dans Soudain, en somme, une formation marchande vient au secours d’Ehpad souvent marchands. Dit autrement le capitalisme soigne ainsi le capitalisme.

Soudain, après sa critique « mordante », ne nous dit rien d’autre que ceci : ne rien attendre, rien ne viendra de l’extérieur, il faut s’adapter… Et l’on suspecte alors dans la démarche du réalisateur un arrière-fond spirituel qui doit emprunter à Confucius… pourquoi pas… mais au prix de certaines confusions.

Georges