NAKED, Mike Leigh (1993)

Il y a 33 ans, le festival de Cannes projetait le 4ème opus du réalisateur britannique alors âgé de 50 ans. Ce film, Naked,  n’obtenait pas la palme d’or (pas assez consensuel) mais Mike Leigh repartait avec le prix de la mise en scène et David Thewlis le prix de la meilleure interprétation pour sa performance incroyable dans le rôle de Johnny, un jeune homme instruit mais paumé, un clochard qui part de Manchester dans une voiture qu’il a volée pour retrouver à Londres son ex-petite amie, Louise Clancy (Lesley Sharp). Le film nous embarque dans une odyssée du désespoir, celle de Johnny, jeune homme crasseux qui survit grâce à la charité des autres, ne veut entrer dans aucun cadre, un marginal sans emploi et donc sans argent qui s’autodétruit: il n’y a pas d’avenir pour lui car l’avenir n’existe pas.

Le premier plan de Naked donne immédiatement le ton du film : il s’ouvre sur une rue sombre dans un quartier ouvrier de Manchester, la nuit,  où Johnny viole une femme, s’enfuit puis vole une voiture. Cette première scène dure, âpre et lugubre n’est que le début de cette odyssée glauque du désespoir, de l’errance, du nihilisme et de l’autodestruction.

Naked est un choc, et peut-être ce choc est-il encore plus brutal et violent qu’il ne l’a été il y a 33 ans.

Johnny est un raté, un paumé, qui ne pourra jamais trouver sa place dans cette société post-Thatchérienne. Il est imprévisible, son cheminement n’a pas de schéma vraiment repérable. Dans ce film il est davantage question de désarroi moral que d’étude sociétale même si quelques touches sont là pour montrer une société en décomposition qui ne sait pas où elle va. Johnny, à l’instar d’autres personnages, lui non plus ne le sait pas.

Louise, son ex petite amie, et Sophie sont installées chez Sandra, mais cette dernière, infirmière, en vacances au Zimbabwe, n’apparaîtra qu’à la fin du film.  Son retour inattendu sera un autre choc : pour Louise, Sophie, et Johnny qui ne l’attendaient pas si tôt, (ils n’avaient pas trouvé le temps de faire un peu de ménage), mais surtout pour elle, Sandra, qui trouve les trois jeunes gens couchés sur le même lit et ne peut qu’être horrifiée lorsqu’elle découvre, cerise sur le gâteau, l’état dans lequel est l’ appartement : ‘a pigsty’ , une porcherie ce qui jusque-là ne gênait personne.  Les mots lui manquent pour exprimer son horreur, sa répugnance et son dégoût à la vue du ‘tableau’ qui est sous ses yeux. Et si je puis dire, elle n’a rien vu…

Dans les scènes d’intérieur , on sent toujours la promiscuité, l’étroitesse du lieu,  renforcée par des cadrages serrés. On étouffe : les scènes dans les escaliers accentuent le manque d’espace. Sophie ne fait quasiment rien de ses journées, si ce n’est boire, se droguer, faire l’amour avec Johnny même si ce dernier est brutal et violent. Elle l’aime sans doute sincèrement, en tout cas elle l’accepte comme il est. Dans ce trio, Louise est celle qui a un travail, si peu intéressant soit-il.  Elle est insérée dans la société, même si elle s’ennuie. Plus réaliste que les autres, elle semble n’être sous l’emprise de rien. Elle essaie d’avancer dans la vie sans se laisser abattre.

D’autres scènes d’intérieur sont en parallèle à celle de l’appartement de Sandra. En effet, un autre jeune homme, Jeremy (Greg Curtwell), riche et bien vêtu, un yuppie (young urban professional, le français dirait un ‘bobo’) jouit d’un luxueux appartement dans lequel il attire ses proies, les contraignant à des actes sexuels violents: c’est un personnage inspiré du roman American Psycho de Bret Easton Ellis. Comme ce dernier,  Jeremy est un psychopathe, violeur et destructeur : pour le réalisateur, Jeremy est l’incarnation du Mal. « Il représente l’archétype de l’époque Thatcher, une métaphore de ces gens qui ont considéré qu’on pouvait tout acheter, tout violer, tout détruire », dit Mike Leigh (Le Monde du 13 mai 1993)

Ce qui n’est pas le cas de Johnny, si odieux soit-il. Ce loser, qui porte le film d’un bout à l’autre, l’ouvre dans la noirceur et le ferme dans la lumière. Il est rarement absent : comme le souligne un journaliste du Guardian « David Thewlis est comme un musicien qui effectuerait un solo de guitare pendant 133 minutes ».

Johnny est un fou shakespearien qui assène aux autres certaines vérités dérangeantes qu’ils ne veulent pas entendre (« La vérité blesse, peut-être pas autant que sauter sur une bicyclette sans selle, mais elle blesse ») ; c’est un vagabond céleste dont le flot continu de paroles, logorrhées décapantes, absurdes, drôles ou absconses, font écho à certains personnages de Samuel Beckett « Et si Dieu nous avait mis là pour se distraire ? » ; Johnny est aussi un dépossédé aux accents dostoïevskiens quand il cite l’Apocalypse.  

Dans Naked, ceux qui travaillent, étant plus ou moins bien insérés dans cette société de fin de siècle, paraissent ternes et ennuyeux, sans éclat, sans énergie: ils incarnent tout ce que Johnny refuse et exècre.

Tout est sombre dans Naked, rares sont les plans en pleine lumière. Et quand ils le sont, comme la scène au restaurant avec Jeremy par exemple, cette lumière a quelque chose de factice, tout sonne faux, du décor aux clients, jusqu’à la serveuse, rappelant certaines pages du magnifique roman de William Trevor, Felicia’s Journey (Le voyage de Felicia,1994, adapté au cinéma en 1999 par Atom Egoyan). Les rues sont sombres, malgré la lumière d’enseignes colorées: la scène avec l’écossais, qui cherche sa compagne Maggie et la retrouve dans les bas-fonds de Londres avec Johnny, peut être vue comme un écho Dickensien du Londres de Fagin ou un rappel du formidable roman de Jack London, The People of The Abyss, (Le peuple d’en-bas). La noirceur est là d’un bout à l’autre, au sens propre comme au figuré.

Comme beaucoup de films, celui-ci mériterait d’être décortiqué, plan par plan, scène par scène, une seule vision ne suffit pas pour en comprendre le mécanisme et la construction. J’ai envie de dire que l’on reçoit une giffle sans vraiment comprendre pourquoi.

Dernier élément d’importance à ne pas laisser de côté : la bande son signée Andrew Dickson, une musique qui accompagne l’errance nocturne de Johnny, avec un rythme haletant, saccadé et répétitif, ou parfois plus doux à des moments où le temps semble être  suspendu, accalmie salvatrice pour tout le monde.

Johnny, ce clochard philosophe qui lit la Bible et ‘Jane Austen by Emma’, connaît les héros de l’Antiquité (« le livreur de pizzas« !) et l’Odyssée d’Homère, cet anti-héros qui agace tout le monde,  mérite peut-être les coups qui lui sont infligés par le colleur d’affiches mais certainement pas ceux  des voyous dont il croise le chemin un peu plus tard et qui sont certainement aussi paumés que lui.

Trente-trois années  après sa sortie, Naked reste un film qui marque, dérange et met mal à l’aise, un film que l’on peut aimer ou détester. Un film « encore plus dérangeant qu’il y a 33 ans », dit ce même journaliste du Guardian. A l’instar de Orange mécanique de Stanley Kubrick, 1971 (22 ans avant Naked!),  on peut se demander si des films d’une telle violence psychologique pourraient encore être faits aujourd’hui, comment les scènes de viol filmées hier pourraient l’être encore aujourd’hui. Hier, il était question de « scènes de sexe », aujourd’hui il est question de « viol et de violences faites aux femmes ». Demandons-nous s’il est possible de regarder une œuvre passée avec les lunettes du présent ?

Chantal

Le Journal de Dominique

(1979. « Sur la musique envoûtante de John Williams, Badham revisite le mythe de Dracula en troquant l’horreur brute contre une sensualité gothique assumée. À l’image de la mise en scène, élégante, Frank Langella incarne un vampire aristocratique plus séduisant que monstrueux. Une variation romantique et mélancolique sur la légende ») 

… présenté par son réalisateur, John Badham, invité d’honneur du festival de la Cinémathèque. 

Après le succès de La Fièvre du samedi soir qui a rapporté gros, carte blanche lui fut donnée pour faire le film de son choix. Ce fut Dracula, incarné par Frank Langella, loin de ceux de Belá Lugosi, Christopher Lee et la cinquantaine d’autres qui peuplent le cinéma sud-américain. Revenant au roman de Bram Stocker, John Badham fait de Dracula un être séduisant, nous mettant en garde contre les dangers qui peuvent se dissimuler derrière la beauté : celle-ci peut cacher le mal absolu (ce qui contredit un peu le résumé de la cinémathèque mais me semble plus approprié) → attention à ne pas se laisser envoûter.

Le film débute non par le voyage de Jonathan Harker en Roumanie mais directement par l’arrivée en Angleterre du bateau transportant Dracula, par une terrible tempête. Le vampire échoue sur une grève et la première chose qu’on voit de lui est une main fine qui sort de dessous la fourrure (semblable à celle du loup dont il prendra l’apparence) de son manteau.

Couleurs rares : camaïeu de gris pour la demeure de Dracula et…

(Mis à part un plan superbe dans lequel le vampire est couché sur Lucy, tous deux silhouettés de noir sur fond rouge -le sang- et mouvant -les flammes de l’enfer-)

… d’ocre pour le reste du film.

Avec Donald Pleasence (le directeur de l’asile qui, quoi qu’il arrive, ne perd jamais l’appétit) et Laurence Olivier (Van Helsing), vieilli, émacié, loin du fringant Andrew Wike qu’il incarnait six ans auparavant.

(1983. James L. Brooks. « Chronique familiale drôle, cruelle et bouleversante, Tendres Passions détricote le lien orageux mais indestructible entre une mère et sa fille -le duo Shirley MacLaine et Debra Winger- avec une écriture ciselée et des personnages désarmants d’humanité. Un classique hollywoodien sur les failles de l’intimité, récompensé par cinq Oscars, dont celui du meilleur film »)

… suivi d’un dialogue avec Debra Winger (belle et élégante femme aux cheveux blancs), autre invitée d’honneur.

     Debra Winger avant…           … et maintenant, toujours belle

Le film (le premier de son réalisateur) : destiné au public américain. Mélo…

(Trois mois de préparation et dix jours de répétition au cours desquels James Brooks matérialisait les décors en mettant du scotch par terre, ce qui déstabilisait l’actrice qui avait du mal à imaginer les lieux) 

… qui n’a pas marché en France…

(Ça ne m’étonne pas, c’est quand même très mélo, même si James Brooks disait que c’était une comédie : face au drame, on peut trouver à rire. Ah ! La fin, avec la mort de l’héroïne ! Manquait que ça !) 

… mais fut bien reçu au Japon.

Debra Winger a eu beaucoup à imaginer, à explorer : elle n’était pas mariée, n’avait jamais été enceinte.

C’est elle qui a eu l’idée de se mettre de la crème solaire sur le nez : la maquilleuse ne voulait pas sans l’accord de James Brooks mais elle l’a fait quand même, ce qui a déclenché le rire du réalisateur (elle imite le rire : des grands ah ah ah).

« Debra Winger n’a pas de scène avec Jack Nicholson mais ils étaient amis et s’aidaient pour répéter. Il n’y a pas eu d’antagonisme avec Shirley MacLaine, actrice d’une autre génération, malgré ce que certains ont pu prétendre.

Elle aimait beaucoup Robert Redford. Un jour, avec son agent, elle avait rendez-vous avec lui pour savoir s’ils pouvaient s’entendre pour tourner ensemble. Comme toujours il était en retard, mais elle l’a aperçu quand il est arrivé dans sa voiture, l’a vu vérifier sa coiffure et mettre une veste malgré la chaleur, et elle a apprécié le fait qu’il n’ait pas voulu les rejoindre avec une allure négligée.

Elle avait besoin de jouer mais pas pour l’argent. Elle n’était pas faite pour le cinéma et a choisi de se retirer pour vivre une vie de famille. Mais elle n’est pas fermée au cinéma pour autant : elle aimerait y retravailler, mais avec des cinéastes européens.

Au cours de l’entretien, elle repère quelqu’un qui la filme avec une caméra, lui demande s’il travaille pour une chaîne YouTube. Je n’entends pas la réponse, mais elle lui enjoint alors de braquer la caméra sur elle et lance « Free Palestine ! » ».

Dominique

Baise-en-ville de Martin JAUVAT (janvier 2026)

Avec Baise-en-ville, la comédie cartoonesque et déjantée sur un Droopy maladroit et attachant, un post-ado lunaire et banlieusard, que Marie-No nous a présentée ce mardi 17 mars, on ne pourra plus dire que les Cramés ne proposent que des sujets sérieux ou graves, que des chroniques sociales genre La Haine ou Les Misérables, des drames sentimentaux ou des thrillers psychologiques ou politiques ! Ou plutôt, à en juger par l’enthousiasme des spectateurs, par la spontanéité du débat et le caractère argumenté des différentes interventions, on devra dire que cette comédie rose bonbon, aux couleurs acidulées, de banlieue pavillonnaire, sans HLM, trafic de drogue ni violence policière, sans misérabilisme ni documentarisme sociologique, réussit le tour de force de traiter sur le mode burlesque – tant s’y enchaînent situations, gags ou jeux de mots insolites – nombre de thèmes sociaux et philosophiques : la moderne solitude (comme dirait Souchon) des villes de grande banlieue (ici Chelles en Seine-et-Marne), les transports, – source de fatigue, de perte de temps -, l’ubérisation et les starts-up, l’oisiveté fêtarde et la superficialité mondaine des riches, les rapports parents-enfants (entre dépendance et difficile envol), les sites de rencontre, l’amour (sous toutes ses formes : filial, parental, amical, etc.), la séduction (souvent bien malaisée) et l’injonction à la performance ou à la réussite sociale, scolaire, amoureuse… »J’essaie de montrer qu’on peut être heureux sans performer tout le temps » – tel est le credo de Martin Jauvat dans ce feel-good movie : il y a bien longtemps qu’on n’avait pas autant ri, mais d’un rire teinté d’émotion, de mélancolie tant le jeune Sprite (Corentin Perrier, d’où le surnom), vingt ans, fan de Manchester United, loin d’être aussi pétillant que son nom, paraît paumé, paresseux et désabusé, pas vraiment sorti de l’enfance : en témoigne son repli… foetal dans sa baignoire, ventre matriciel auquel il reviendra, même un peu plus mûr, comme le suggère la plongée finale sur le tub à travers le velux…. Sa mère en vient à confisquer la bonde de la baignoire à ce Tanguy si craquant, qui parcourt des kilomètres à pied pour se rendre à son travail, qui ne sait pas draguer et se fait culbuter par une jeune et farouche policière… Cette maman que, dans une scène hilarante, il réveille en pleine nuit pour lui dire son amour et sa joie de rentrer enfin discrètement sans faire de bruit !

Le jeune réalisateur trentenaire, acteur principal de son film, nous offre ici son second long métrage, après Grand Paris, proposé par les Cramés en 2022. Et il s’offre surtout les services de deux réalisateurs de renom, qu’il a rencontrés sur des tournages précédents et qui sont devenus en quelque sorte ses mentors au point de tourner comme acteurs, en toute humilité, dans Baise-en-ville – et quelles prises de guerre ! Il met en scène rien moins qu’Emmanuelle Bercot et Michel Hazanavicius, en père discret mais efficace qui offre l’objet-fétiche, le baise-en-ville (pour pouvoir passer une nuit chez une …copine d’occasion au gré de ses déplacements professionnels avec la société de nettoyage Allo Nettoyo) – comme un passage de témoin de réalisateur confirmé, oscarisé avec The Artist, à jeune cinéaste prometteur.

Mais l’on retiendra surtout le rôle généreux (mais plus complexe qu’il n’y paraît) et la performance hilarante, survoltée, en monitrice décoiffante d’auto-école et en coach de vie…amoureuse, de la réalisatrice de La Tête haute : Emmanuelle Bercot. Comme l’explique Françoise, elle est tout ici pour Martin Jauvat, une mère compréhensive, mais souvent dure, une amie pseudo-amante qui inscrit son protégé sur un site de rencontres et le guide même par portable et mico interposés lors d’une désatreuse entrevue dans la chambre d’une jeune…policière fort entreprenante, une grande soeur éclaireuse de vie un peu encombrante parfois, quand elle prend une cuite à la fin d’une soirée ou s’entend dire enfin ses quatre vérités par le jeune homme qui en a un peu marre d’être cornaqué et critiqué ! La monitrice d’auto-école est une femme mûre, au langage rabelaisien et savoureux, qui joue toujours à celle à qui on ne la fait pas : elle ne cesse d’encourager Sprite le mal-nommé pour qu’il apprenne à s’aimer en arrêtant de se sous-estimer par rapport aux autres : « quand on voit la tête de ceux qui conduisent (ou qui ont des enfants, etc.), il ne faut pas avoir de complexes. » Elle aussi souffre sans doute de la solitude, elle encaisse le coup (et elle s’est déjà pris un « bon coup de parpaing »), quand Sprite la renvoie à son âge, à une certaine vulgarité apparente. Elle est pourtant la générosité pure : donner à l’autre (fût-ce à travers des conseils généraux et foireux pour un grand timide) des clés pour un peu de ce bonheur dont on n’a pas soi-même trouvé la recette.

Car personne ne semble avoir trouvé la recette du bonheur : Patrick faisait remarquer le vide autour des personnages, l’absence de figurants, les rues sans voiture, l’attente de trains qui ne passent pas encore, comme si pour tourner Martin Jauvat avait suspendu toute vie et obtenu toutes autorisations pour arr¨êter le trafic ! Le double effet de ce choix est de suggérer la solitude des personnages et, paradoxalement, de créer là-contre comme une bulle, un espace féérique, une bulle de BD avec ces personnages loufoques et attachants, ses situations incroyables et pourtant banales. Un côté Tati, Buster Keaton.

Tout aussi désopilant que le duo mi-amical, mi-amoureux de Sprite et de Marie-Charlotte, court une belle satire du monde du travail, opposé à l’oisiveté bourgeoise : on est loin de Ken Loach et pourtant c’est le même thème, le rythme effréné, la disponibilité à toute heure, l’ubérisation à tout va, avec cette société de nettoyage Allo Nettoyo aux couleurs flashy, au camion sur-équipé au point de faire apparaître les deux associés (Sprite et son patron sympa, joué par Sébastien Chassagne, nullement exploiteur, prêt à aller le chercher chez lui) comme des cosmonautes ou des scaphandriers avec tous leurs ustensiles, sans oublier l’étrange cérémonial des salutations mécaniques et clownesques…Et ils font de sacrées rencontres chez leur employeur d’un soir, qu’ils virent à l’occasion ou dont ils poursuivent les agapes au champagne ou dans une baignoire…La satire du monde du travail est très réussie aussi du côté du beau-frère Walid, inénarrable William Legbill aux jeux de mots foireux (« c’est walidé » ; « travail, famille, Patrick ») qui embauche un temps Sprite mais fait de lui « le stagiaire de son stagiaire » pour …servir le café !

Aimer, et pas forcément séduire, dans notre société envahie par de multiples injonctions. Car la séduction est souvent présentée comme le passage obligé vers l’amour, alors qu’il peut en être le dévoiement, ou la caricature. A preuve : la parole libérée, l’échange mélancolique au bas de l’immeuble du jeune homme et de Safia, la copine policière d’un soir (elle aussi a casqué !) qui devisent sur leur solitude et se dévoilent tendrement (surtout Sprite qui avait oublié ses chaussettes et son pantalon dans la débâcle du flirt !). Le début de l’amour ou plutôt d’une relation, car toute relation est amour, ou quête d’amour. Un régal : un film à voir absolument !

Claude

(Martin Jauvat et Michel Hazanavicius)

Soulèvements, un film documentaire de Thomas LACOSTE (11 février 2026)

Se soulever contre un ordre du monde trumpiste, extractiviste et ultra-libéral, manipulé par des Stérin et autres Bolloré, qui se moque bien des rapports du GIEC, de la préservation de la planète, nie même l’évidence sensible (par les tempêtes, inondations ou incendies) du réchauffement climatique au nom de vérités dites « alternatives » au service d’un pouvoir aveugle et du règne implacable de l’argent-roi.

Ne pas s’enfermer toutefois dans la haine, mais lutter au nom d’une saine et nécessaire révolte, pour l’amour des territoires, « l’épaississement » de la vie concrète, du bonheur des générations à venir, célébrer cette nature de plus en plus bafouée dpuis le remembrement d’après-guerre par la suppression des haies, la déforestation à outrance (qu’on pense aussi à l’Amazonie !), le pompage éhonté des nappes phréatiques, l’artificialisation des sols ou l’étranglement, le détournement des cours d’eau – toutes interventions humaines face auxquelles la nature finit par se venger, par déborder de colère destructrice – on le mesure un peu – ou beaucoup ! – chaque jour…

Célébrer la nature au présent, le chant si étrange (mi-criard, mi fricatif) des engoulevents, la beauté des espèces menacées (telles les outardes), l’amour pour les agneaux nourris au biberon, les vaches salers d’une jeune agricultrice – même au prix d’une formation dans la boucherie pour apprendre à découper la viande avec art…

Assister en ce mardi 9 mars avec une asssitance de 70 personnes (comme aux temps d’avant Covid) à une soirée-débat présentée par notre présidente Marie-Annick, animée par la présidente d’ATTAC 45, Marie-Dominique Dupont, qui retrace l’histoire des Soulèvements de la terre et rend ses lettres de noblesse au combat lucide, courageux, admirable de ces jeunes écologistes, éleveurs et agriculteurs. Ce combat, le gouvernement (avec l’ancien ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin) et l’extrême droite (dans sa perversion du langage et sa glorification des puissants, de l’injustice sous couvert de défense du peuple) l’ont sali et retourné sous le scandaleux vocable d' »éco-terroristes » matraqué (c’est le cas de le dire) à qui mieux mieux dans les media depuis les événements autour de la bassine de Sainte-Soline !

Admirer au contraire ces jeunes qu’on devrait remercier et saluer bien bas pour leur audace bienveillante, leur clairvoyance rare, leur éloquence émouvante et l’impressionnante maturité de leurs propos et de leur activisme, nourris tant par une connaissance scientifique des problématiques écologiques que par une passion chevillée au corps et à l’âme. J’ai trois fois leur âge – et bien qu’un peu militant, au moins anti-raciste et anti-RN, j’ai l’impression d’être trois fois moins averti, courageux et actif ! ! Et ce sont ces jeunes que l’on criminalise pour quelques actions musclées, au prix d’un déploiement policier violent et disproportionné (tu ou minimisé à la TV), pour une vitrine de tableau sali dans un musée (est-ce si grave même si l’on peut s’interroger sur le bien-fondé ou l’efficacité de cde type d’action) ! Le 25 mars 2023, 5200 grenades opposées à 30 000 personnes dans un champs à ciel ouvert, une grenade toutes les 2 secondes, des arrestations par la police anti-terroriste, des gardes à vue de pas moins de…. 96 heures !! Ce fut pour ces jeunes un véritable traumatisme, documenté par la Ligue des droits de l’homme – là où l’on aurait dû les remercier et les féliciter pour leur refus de la fatalité, pour leur dévouement prophétique, pour la lumière de leur regard, de leur sourire bienveillants…

Connaître aussi grâce à ce film si riche, à ce portrait choral de Thomas Laporte, fait d’images d’archives dramatisées en noir et blanc, de photos en couleur de nos riantes campagnes et d’entretien face caméra, toutes les formes de lutte des Soulèvements de la terre rejoints dans leurs combats par Sud Solidaires, ATTAC, la Confédération paysanne… J’ai appris bien des choses que j’ignorais ou mesurais mal : le combat contre l’autoroute A69 Castres-Toulouse si contestée, les ateliers d’auto-construction de machines-outils agricoles, ce glacier près de Chambéry défendu par des jeunes y campant et y plantant fièrement, par défi aux exploitants-exploiteurs sans scrupule de la montagne, leur panneau « Ecolos un jour, Ecolos toujours », les retenues collinaires sur le flanc d’un massif pour amener docilement des pistes de ski au pied des chalets d’ultra-riches peu soucieux du bien commun, les fermes solidaires ou les 1000 repas du Grenier inter-cantines qui donnent envie de « faire grève pour…bien manger » ! Sans oublier la savoureuse anecdote, témoignant de l’humour et de l’inventivité des militants de la terre, autour de l’épisode médiatique de Sainte-Soline : les forces de l’ordre ont vu passer, médusées et impuissantes, au-dessus de leurs têtes, des cerfs-volants aux mille couleurs, porteurs de boules d’argile qui contenaient des lentilles d’eau destinées à rendre inutilisable l’eau des bassines ainsi envahies !

Adhérer à ces combats inter-générationnels et collectifs (sans Je, ni prénom, ni lieu de vie pour se protéger aussi de la censure ou des poursuites) car le documentariste a pris soin de mettre en scène également aux côtés des jeunes des anciens : un père que son fils rudoie avec tendresse pour l’avoir interrompu, un grand-père débordant de tendresse pour sa jeune interlocutrice, l’ancien maire d’un village qui retrace bien l’histoire de l’agriculture, déplore le productivisme des firmes agro-alimentaires et évoque avec amertume mais sans désespoir la difficulté, l’inanité parfois aussi, de l’action politique, du cadre légal dans lequel pourtant il faut demeurer autant que faire se peut. 3 générations nous parlent ici et nous alertent, de 20 à 80 ans…Il s’agit pour le réalisateur de « saisir l’intime », de rechercher « l’écart face aux normes, le surgissement de la parole », de célébrer « une mémoire incarnée et vive, un présent qui – déjà – fait Histoire », de créer « un sensorium en noir et blanc, avec des fulgurances en couleur », le temps d’une rêverie, d’un souffle animal. Dire la communion, la fusion de l’homme et de la nature, dans un parcours géographique dont on peut seulement regretter, peut-être, qu’il soit presque exclusivement rural et pas assez citadin.

Vibrer dans la communauté d’une salle de cinéma face à de puissantes images de vie collective, comme cette construction d’une charpente qui nous rappelle l’une des plus belles scènes de Witness de Peter Weir, magnifiée par la musique de Vangelis.

Débattre enfin, comme nous l’avons fait lors de cette grande soirée documentaire des Cramés, où l’assistance nombreuse n’était pas composée que de cinéphiles mais aussi et surtout de militants et d’agriculteurs, dont les prises de parole fortes et expertes m’ont beaucoup touché. Des rappels de dates et de chiffres aussi, l’abandon du projet si controversé de Notre-Dame des Landes en 2018 (une vraie victoire pour les écologistes), les ZAD (Zones A Défendre), la création des Soulèvements de la terre pendant le Covid en 2020 (150 comités locaux actuellement, 200 000 militants s’en réclamant actuellement), la tentative de dissolution de ce collectif de plus de 100 associations par Gérald Darmanin, heureusement cassée par le Conseil d’Etat.

Pour cette célébration de la nature (qu’une Cramée a pu associer au récent Chant des forêts de Vincent Munier) et l’épisode de l’engoulevent, de son chant si unique, il me revient en mémoire une chanson de Barbara, dont le fleur d’âme, la voix subtile, toujours sur une ligne de crête, me semble bien épouser tout à la fois la sacralisation de la nature et l’inquiétude pour son devenir dont ce film se fait porteur…

« Je portais, en ces temps, l’étole d’engoulevent
Qui chantait au soleil et dansait dans l’étang
Vous aviez les allures d’un dieu de lune inca
En ces fièvres, en ces lieux, en ces époques-là
Et moi, pauvre vestale, au vent de vos envies
Au cœur de vos dédales, je n’étais qu’Ophélie

Je me souviens de vous,
Du temps de ces aubades
Là-bas, à Marienbad
Là-bas, à Marienbad
Mais où donc êtes-vous ?
Vous chantez vos aubades
Si loin de Marienbad
Bien loin de Marienbad »

(Photographie de Thomas Lacoste)

Claude