Les Dimanches d’Alauda RUIZ de AZUA

(Présentation assurée par Gisèle Mazel, débat animé par Claude Sabatier)

« Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que chacun a ses raisons », dit le cinéaste Jean Renoir dans La Règle du jeu : Les Dimanches, film de la cinéaste espagnole quadragénaire Alauda Ruiz de Azua, sorti le 11 février, propose à cet égard une réflexion subtile sur la vocation religieuse mais surtout sur les fissures puis la déflagration que produit une décision aussi inattendue d’une jeune fille de 17 ans, Ainara, d’entrer dans un couvent sur tous les membres de la famille : le père Inaki, la tante Maïté, la grand-mère Lilas… Le propos est insolite et paradoxal : là où on s’attendrait à ce qu’une famille réactionnaire, des parents ringards s’opposent à l’émancipation sexuelle ou politique d’une adolescente, c’est une jeune femme qui adopte une position, et prend une décision dite « conservatrice » face à un entourage libéral et progressiste ! A en juger par les réactions modérées mais enthousiastes et le débat nourri autour des motivations de la postulante et bientôt novice Ainara – peur de la vie comme dans Le Dialogue des Carmélites de Georges Bernanos ? réponse compensatoire à la mort de sa mère dans son enfance ?endoctrinement catholique ? – la réalisatrice a réussi un film complexe, jamais manichéen – malgré le contexte géographique et historique en arrière-plan rappelé par Gisèle : l’action se déroule au Pays basque, province à jamais marquée par le massacre de Guernica le 26 avril 1937 par les bombardiers nazis et avuions fascistes italiens, et l’on sait la collusion du haut clergé espagnol avec le régime franquiste, d’où la méfiance de Maïté marquée par son éducation religieuse, face à « l’appel » divin supposé de sa nièce. Gisèle souligne également la coïncidence entre notre soirée-débat et une date cardinale en Espagne : le 14 avril 1931, il y a 95 ans, à la suite d’élections municipales, était proclamée la Seconde République espagnole, une république laïque…

On ne sautait juger de l’extérieur de l’authenticité et de la profondeur de la foi – pas plus sans doute que de l’opinion politique ou de l’intimité amoureuse – de l’autre. Ce film offre une méditation profonde sur les voies incompréhensibles (comme dit la formule chrétienne) moins de Dieu que de l’intériorité humaine qu’il faut comprendre, respecter et aimer mais sur laquelle des parents légitimement inquiets ne peuvent que s’interroger et interpeller leur enfant, avec plus ou moins de finesse et de détachement : le vague ennui du père, restaurateur égoïste, qui se dit qu’il aura une bouche de moins à nourrir, la sollicitude discrète de la grand-mère qui sait venir parler dans sa chambre à sa petite-fille, l’amour éperdu de Maïté, devenue athée, qui se transformera en haine face au choix déterminé de la jeune fille, et qui ira jusqu’à déshériter sa nièce et son frère vendant il est vrai son appartement en dépit de ses promesses… Comment accompagner quelqu’un qu’on aime, sans forcer sa conscience ni rester indifférent aux conséquences de ses choix, quand on craint ou qu’on est convaincu qu’il se trompe profondément ? Comment, pourtant, et sur quels critères en juger ? On ne peut cependant se défendre du sentiment qu’Ainara hésite entre Dieu et le monde, incarné par le désir amoureux pour son petit copain Mikel, que la mort de sa mère – traumatisme initial – serait pour beaucoup dans sa décision. « La vocation n’est pas un choix mais un appel » – dit le bandeau de l’affiche. Deux scènes semblent bien le suggérer : celle des obsèques de sa grand-mère et le dernier dialogue d’Ainara et Maïté (le monologue de Maïté bien plutôt)…

A l’issue de la cérémonie, Ainara est effondrée : elle prie avec une intensité rare pour sa grand-mère, appelant sur elle la grâce de Dieu, réclamant aussi pour elle-même l’amour du Créateur pour qu’il l’éclaire dans sa vie et dans ses choix. Son imploration pourtant si intime est tellement forte, ses larmes si abondantes et contre toute attente son visage finalement illuminé par sa foi que ses proches sont saisis par ce cheminement spirituel (un appel à Dieu et non plus seulement vers Dieu) dont ils ne peuvent plus mettre en doute la sincérité. Comme empêtrés et empêchés par les bancs de l’Eglise qui les sépare d’Ainara, ils se regardent, hésitent, se tiennent à distance – conscients que quelque chose de vrai est en train de se jouer sous leurs yeux, quelque chose qu’ils ne conçoivent sans doute toujours pas rationnellement, mais auquel ils ne peuvent qu’aquiescer confusément, par un ébranlement affectif et profond de leur être. Le père, d’ordinaire plutôt mutique et maladroit, s’approche et étreint longuement sa fille. C’est une image bouleversante de la compréhension de l’autre : com-prendre, c’est moins saisir intellectuellement qu’embrasser la complexité, le mystère de l’autre. Au cheminement religieux d’Ainara répond ici le cheminement empathique d’Inaki, à l’amour divin pour le Père l’amour profane du père…

Un autre moment est très fort : le dépit et la colère de Maïté pour qui Ainara non seulement fait un mauvais choix, mais trahit la famille, déserte la vie, se fuit dans le couvent de clôture des Betinas (serment et plénitude d’Elisabeth, la mère de la Vierge Marie) au lieu de s’ouvrir à la vie, de poursuivre une relation amoureuse avec Mikel avec lequel la tante accuse sa nièce d’avoir eu un rapport sexuel devant la Mère supérieure pour briser ce retrait du monde. La rage de Maïté (si émouvante Patricia Lopez Arnaiz) éclate et je dois dire, malgré mon respect pour la vocation spirituelle de la jeune fille, que j’épouse le point de vue et la blessure de cette femme athée, incandescente, malheureuse en amour – trompât-elle son mari à qui elle avoue ses frasques nocturnes face à son indifférence et si dure soit-elle en se coupant de sa famille à la fin. Face à ses arguments désespérés, à cet amour éperdu et impuissant, Ainara reste de marbre quand Maïté prend son visage entre ses mains : « je prierai pour toi », lui répond-elle : sérénité d’une jeune fille appartenant déjà à un autre monde ou froideur ennuyée et silencieuse ? A chacun d’en juger… Et on ne pourra qu’opposer à cette rage inutile la sérénité de la Mère supérieure, Isabel, qui interroge avec tact et respect (mais non sans quelque jésuitisme à mon sens) Ainara sur sa relation avec Mikel (un simple baiser surpris par les petites soeurs ou l’acte sexulel ?) ou répond au père et à la tante désireux d’éviter à Ainara son retrait au monde qu’elle ne peut rien faire face à l’appel divin. Là encore, chacun jugera, en fonction de son degré de foi ou de son athéisme, si Isabel (subtile et ambiguë Nagore Aranbru) est sincère, profondément respectueuse ou si elle ne se retranche pas commodément derrière Dieu et la vocation supposée ou réelle d’Ainara.

Au bout du compte, ce séisme familial permet une recomposition relationnelle autant qu’une révélation à soi-même : Ainara accomplit sa destinée (et elle pourra de temps en temps revoir sa famille), le père poursuivra et approfondira sa relation avec sa nouvelle femme, Maïté, libérée de ses proches pour elle si veules, retourenera vers ce mari résigné et mal aimé. Le regard souriant et complice qu’elle lui lance dans la rue, d’un trottoir à l’autre, n’est-il pas la promesse d’un retour ? La critique des Cahiers du cinéma voit dans Ainara une figure comparable à celle du jeune Visiteur du Théorème de Pasolini : « il faut imaginer un Théorème presque inversé, sentant le linge propre et les longs cheveux raides, un dérèglement calme venu de l’intérieur, un déchiffrement frénétique mais retenu de la famille ».

Pour reprendre la notion de « discernement  » au coeur du film, expérience et période probatoires pour la jeune postulante à la vie monacale et pour les religieuses qui l’accueillent, voulant faire la part de l’esprit du monde (peur, fuite, motifs inavoués, etc.) et de l’esprit de Dieu, Les Dimanches stimulent le discernement, l’esprit critique et la lucidité du spectateur, tout en ménageant infiniment la part de l’affect, de la compréhension, du sentiment religieux par-delà l’incompréhension initiale.

Claude

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