Under the volcano de Damian KOCUR (février 2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Jeudi 24 juillet, 17 h 00 (compétition long métrage prix Solveig Anspach)

Under the volcano, qui a représenté la Pologne aux Oscars 2024, est le deuxième long métrage de Damian Kocur, cinéaste doctorant et professeur à l’école de cinéma de Lodz : il a été présenté en sélection officielle des festivals de Toronto et de Zurich et a obtenu les prix de la mise en scène et de l’interprétation masculine lors du festival international du film de Marrakech 2024. Inspiré de l’histoire d’une famille d’Ukraine rapportée par un journal allemand, il nous fait découvrir une famille recomposée de ce pays, assez riche, coincée sur l’île de Ténérife, dans un grand hôtel au moment de l’annonce fracassante de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2024, pendant – contrepoint dérisoire – le carnaval aux Canaries. Le père Roma (Roman Lutsky), sa nouvelle femme Nastia (Anastasia Karpienko) et les enfants de Roma, le petit Fedir (Fedir Pugachov) et Sofiia (Sofiia Berezovska), doivent attendre un climat plus favorable pour repartir (malgré l’hébergement gratuit offert par l’hôtel), leur vol ayant été annulé et des images de guerre leur venant de la télévision ou des réseaux sociaux sur lesquels l’ado en révolte passe l’essentiel de son temps, en vidéo avec une amie demeurée à Kiev ou en compagnie d’un migrant africain, Mike…

Sur ce schéma très simple, le cinéaste nous propose un film assez lent, fondé sur l’attente et l’angoisse qui saisissent ces voyageurs plutôt nantis et les transforment en exilés, pour ne pas dire en réfugiés…touristiques. La tension monte entre les membres de la famille, exacerbée par la situation d’enfermement subit et la relation difficile entre la jeune fille et sa belle-mère, et (un peu lourdement) symbolisée par la présence d’un volcan, le Teide, sur les pentes duquel l’ascension du petit groupe s’avère rude et conflictuelle. Si peu « moralement légitime » que se sente le réalisateur polonais, qui a aidé aux cuisines à la frontière ukrainienne et vu affluer nombre de réfugiés depuis l’agression russe, il a voulu faire oeuvre utile en évoquant le « sentiment d’impuissance » que l’on peut ressentir depuis maintenant trois ans face à cette guerre interminable dont l’Europe se croyait immunisée depuis le conflit de l’ex-Yougoslavie dans les années 90.

Pour autant, Damian Kocur ne parle pas ici de la guerre proprement dite mais de ses répercussions matérielles et psychologiques sur une famille captée par de courtes profondeurs de champ – caméra ou point de vue subjectifs qui pourraient nous offrir un film bouleversant, là où se rejoignent la petite et la grande Histoire – tels Music box de Costa-Gavras ou L’Histoire officielle de Luis Puenzo pour l’évocation « domestique » d’une dictature… Pourtant, on ne peut se déprendre d’une relative déception, tant la guerre semble le plus souvent hors-champ (à part quelques images télé et vidéo seulement au milieu du film) et à l’inverse l’angoisse et la peur de la famille se déliter, se réduire à des querelles plus conjugales ou générationnelles qu’existentielles, ou à des questions matérielles : de laverie automatique, de smartphone plongé dans la mer, de batterie déchargée ou inopérante avant une randonnée dans la caldera de Los Canadas. « Je ne fais pas un film sur la guerre : je montre le genre d’état émotionnel que génère la guerre » – explique le réalisateur, qui est aussi scénariste et chef-opérateur. « L’état émotionnel » ne manque-t-il pas d’aliment narratif et d’intensité affective, de tensions et de contrastes dans ce film que maints critiques jugent trop naturaliste ? On relèvera toutefois une discussion assez vive, qui menace de s’envenimer avec une famille russe dans le restaurant, un échange de Roma avec son frère qui officie dans la Force de Défense territoriale de Kharkiv et la probable décision du père de famille, très attaché à son fils et à son passé de rappeur, qui se culpabilise de son absence au pays et de sa passivité, de s’engager finalement dans l’armée ukrainienne.

L’intérêt semble se porter, plus que sur les échos de ce conflit, sur Sofiia l’adolescente (saisie en séquences séparées par des fondus au noir), poussée à l’eau par sa belle-mère, qui souffre de son embonpoint et des quolibets des autres jeunes, s’enfermant et se fuyant dans les réseaux sociaux ? Son amitié avec un migrant – Ténérife étant la porte d’entrée des Africains vers l’Europe – est trop peu exploitée pour convaincre ou offrir au propos une véritable dimension sociale : si l’on voit des migrants vendant des bracelets aux touristes, le drame d’un bateau de réfugiés échoué n’apparaît qu’indirectement, dans une image vidéo. La jeune actrice de 16 ans a ici vécu sa première expérience de cinéma.

Damian Kocur, dont le film a pris six mois entre l’écriture du scénario et les premiers castings, et le tournage une vingtaine de jours, avec deux caméras et de 2 à 50 prises pour certaines scènes, part d’un synopsis plutôt que d’un scénario et élabore l’histoire avec ses acteurs, au prix de nombreuses improvisations et d’un minimum de dialogues à apprendre par coeur. Il souligne enfin que son film a été diversement apprécié par le public polonais, dont une partie lui semble être restée antisémite.

Hanami de Denise FERNANDES (2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Mercredi 23 juillet, 17 h 00 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

Avec Hanami, de Denise Fernandes, réalisatrice portugaise (née à Lisbonne) de parents capverdiens mais qui a grandi en Suisse à Locarno et s’est formée au cinéma à Logano (au Conservatoire National des Sciences Audiovisuelles) avant de partir à Cuba puis à Paris, les Ciné-rencontres nous ont proposé le film sans doute le plus minimaliste, introspectif et contemplatif de leur 66ème édition, dans le cadre de la compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach. Un film primé aux festivals de Locarno, de Göteborg (meilleur premier long métrage), de Chicago (meilleure réalisatrice) – dont la lenteur peut lasser comme fasciner. « En grandissant en Europe, j’ai constaté que le Cap-Vert était souvent absent des cartes en raison de sa petite taille » : « j’ai voulu le rendre visible ». « Ce lieu – explique la cinéaste qui a voulu rendre hommage à la terre natale de ses parents qu’elle n’a pas connue enfant mais explorée adulte lors de ses voyages et grâce à ce premier long métrage – était une toile vierge qui m’offrait une liberté totale pour explorer ma créativité. »

Récit d’apprentissage en trois strates temporelles avec dédoublement des actrices – on voit ainsi Nana bébé, puis enfant (Dailma Mendès), enfin adolescente (Sanaya Andrade) – Hanami constitue aussi une belle méditation poétique et onirique sur l’enracinement (dans l’île de Foco) et l’exil (vers l’Amérique promise) : faut-il faire le choix de partir (effectué par Nia, la mère de Nana, jouée par Alicia da Luz Gomez) pour mieux se trouver (ou se fuir en abandonnant plus ou moins sa fille à l’oncle et à la tante ou plutôt à la communauté familiale) ou de rester au nom de la fidélité à sa terre, aux siens – mais au risque de s’enkyster dans la pauvreté comme tant d’habitants l’ont compris…? Nana, lorsque sa mère réapparaîtra au moment de son adolescence, choisira de demeurer dans son île, qui continuera à « prendre soin d’elle » comme le prophétisait la grand-mère…Cette question essentielle de l’identité et de l’appartenance traverse le film, de manière plus trouble qu’il n’y paraît : quelle est cette mystérieuse maladie dont souffre la mère et qui l’oblige à partir si vite, non sans avoir en un rituel sacré transmis son bébé de main en main en une étrange chaîne ? Les fièvres dont souffre Nina et pour soigner lesquelles elle se rend au pied du volcan auprès d’un guérisseur… japonais n’expriment-elles pas la somatisation de la souffrance quand on est ainsi délaissé et confié à une communauté, si fort que soit ici le lien au collectif et à la nature ? « Parfois, en tant qu’être humains, nous portons en nous une douleur que nous ne comprenons pas et avec laquelle nous luttons toute notre vie » – explique la cinéaste évoquant son héroïne.

Les reflets, de plus en plus ténus, dans le miroir ou dans les vitres, traduisent bien cette quête de soi et cette difficile relation à la mère : le sentiment d’appartenance est aussi synonyme de dépossession, perte du lien maternel qui ne sera jamais vraiment restauré et refus de l’avoir au profit de l’être, dans une union permanente avec des paysages d’un bleu profond et une terre volcanique noire d’encre. On notera l’importance des sensations non seulement visuelles mais surtout auditives lorsque Nana plaque contre son oreille un coquillage qui devient une conque nous donnant à entendre les vagues océaniques, le flux et le ressac. On peut certes regretter une certaine sécheresse narrative, à l’image de ces terres volcaniques, qui ne permet pas de développer assez la relation mère-fille et de comprendre les vraies raisons du départ de Nia : il est toutefois difficile de rester insensible à cette beauté et spiritualité insulaires qui semblent protégées du monde et intensifiées par la limitation spatiale.

La dimension la plus originale de ce film aux dialogues si économes tient au réalisme magique qui en baigne surtout la première partie, même si l’on se perd parfois un peu aux confins du réel et de l’imaginaire. Nombre de scènes ou de plans, longs et fixes, témoignent d’une véritable captation de l’instant ou d’une immobilisation du temps au coeur d’un quotidien aussi banal qu’insolite : la complicité de Nana vendant des gâteaux dans l’épicerie et de sa grand-mère, avec ses histoires de sirènes, le beau moment final du tressage (un geste simple, rituel pour un résultat complexe à l’image de ces identités croisées et mêlées), le son d’un violon, des inserts sur le « savon de sorcière » (une plante médicinale), des jeux et des oeufs dans le nid d’une tortue de mer.

Le sens symbolique de cette oeuvre sensorielle et fantasmatique nous est sans doute donné par son titre paradoxal et l’atmosphère japonisante qui la nimbent d’une aura de sagesse et de philosophie orientales. Le terme « hanami » renvoie en effet à la célébration de l’éclosion des fleurs de cerisier (sakura) au Japon : c’est à l’émergence d’une personnalité, à la naissance à soi, dans la fusion avec la nature et au nom d’une nécessité intérieure, que nous invite cette lente et savoureuse méditation. « Hanami dans le ciel / Doux, mon amour est rose » – chante le poète. Et déjà Nana, après la chute d’un vase, parlait à sa mère dans le ventre qui lui donnerait la vie : « maman, en nous, les morceaux brisés sont recollés avec de l’or ». Allusion au kitsugi, à la jointure en or qui permet d’embellir les fêlures d’un objet brisé – de rafistoler une identité émiettée ?

Party Girl de Claire BURGER (2014)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Vendredi 25 juillet, 14 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

LA PEUR D’AIMER

Caméra d’or au festival de Cannes 2014, projeté en ouverture d’Un certain regard, Party girl est un film attachant, qui nous donne effectivement une vision empathique et réaliste, sans jamais tomber dans la chronique sociale misérabiliste ou l’étalage de bons sentiments de la télé-réalité avec laquelle il semble pourtant flirter si l’on considère que ce film-frontière (notion chère à Claire Burger) se situe aux confins de la Moselle et de l’Allemagne, du réel et de la fiction, de l’émotion et du pathétique. Le propos et la démarche sont en effet originaux dans la mesure où c’est un film collectif, réalisé par Claire Burger et deux de ses compagnons de la Femis, Marie Amachoukeli et Samuel Theis, qui n’est autre dans la vie réelle que le fils d’Angélique Litzenburger et que les trois autres enfants dans le film de cette « belle de nuit » sont les propres enfants de l’actrice. La dimension documentaire du film est d’autant plus prégnante que les acteurs sont pour la plupart non-professionnels : clients et stripteaseuses du cabaret, famille d’accueil bien réelle… Une affaire de famille qui aurait pu être scabreuse, notamment pour filmer la nuit de noces, cette scène superbe où Angélique (un prénom un peu antiphrastique pour une entraîneuse de cabaret), qui s’est jusqu’ici refusée à Michel (Joseph Bour) et qui a pu faire croire qu’elle se préservait pour le mariage, lui avoue ne pas être amoureuse : vérité des corps qui ici coïncide avec la sincérité des sentiments, le désir ne pouvant s’éveiller chez cette femme d’une authenticité absolue dans son dilemme que si le coeur y est. Dilemme entre une vie de séduction (et de boisson) à être désirée par les hommes et le rêve d’être aimé d’un seul homme, entre soif d’indépendance et volonté de se ranger, liberté fantasque d’une soixantenaire restée adolescente dans l’âme et tentation de se marier, d’être enfin épouse et mère : doit-elle repousser la chance unique qui lui est offerte au moment de la retraite par Michel, un client depuis longtemps amoureux d’elle, ancien mineur de fond, de l’épouser, d’avoir une maison, un jardin, de mener une vie ordinaire mais d’une tranquille plénitude bien méritée ?

C’est sans compter sur le caractère farouche d’Angélique que son nouveau compagnon voudrait forcer à être plus sobre, rentrer à l’issue d’une soirée au restaurant, sur cette indépendance excentrique qui, telle les montgolfières de la fête foraine à Forbach, refuse au fond toute attache. Et la grâce du film est de faire de ce personnage, de ce milieu populaire, où l’on parle tantôt français, tantôt allemand (ou un dialecte mêlé des deux), où les gros mots fusent comme les approximations grammaticales, un univers romanesque : les rêves d’évasion ne sont pas réservés aux seules bourgeoises ou aux aristocrates… Et l’on se prend d’affection pour Angélique, pour ce très beau porttait de femme, lorsque dans la voiture elle se confie à son fils, le cinéaste, sur sa peur du mariage, le sentiment de commettre une erreur en s’enfermant dans un engagement contraire à sa nature profonde. Rares sont les films qui offrent à la fois une scène de mariage aussi spontanée et émouvante, entre cérémonie et flonflons (avec les hommages des quatre enfants à une mère pourtant éparpillée et absente) et une réflexion aussi simple et incarnée sur le désir et le doute, la problématique coïncidence ente le mariage et l’amour. Et qui est vraiment Angélique, entre Yolande Moreau et Lola (ou Belle de jour) et qui, en actrice amatrice capricieuse, eût bien aimé que le film portât son nom, dans sa majesté brisée (selon Première), derrière ses paillettes et ses breloques qui semblent la protéger d’elle-même ?

C’est ça l’amour – pour parodier le titre du deuxième film de Claire Burger – l’honnêteté par rapport à son désir, la peur aussi de blesser l’autre, de le repousser (car on s’identifie à ses sentiments, à ses résolutions) – crainte qui anime aussi Michel laissant tout son temps à Angélique pour l’aimer et le désirer. Paradoxe de la nuit de noces, moment suprême, moment de vérité, redouté des jeunes filles autrefois pour la perte de leur virginité, fantasmé par les romans et jusqu’à l’Eglise mais qui marque ici la fin d’une illusion ou d’un malentendu, la révélation aussi d’un mensonge ou d’une incertitude : car doit-on être amoureux pour aimer ? Faut-il être aussi intranisgeant avec la sexualité ? Le désir ne peut-il pas venir avec le temps, épouser la tendresse ?

C’est sans doute un point de détail – et l’émotion que nous procure un film a sans doute peu à voir avec sa vraisemblance – mais on a un peu de mal à croire que cette mère si peu présente puisse être aussi bien accueillie par ses enfants de pères différents et que surtout, sans qu’on ait trop d’explications sur son passé et les circonstance de sa désertion maternelle, elle puisse aller chercher dans sa famillc d’accueil et ramener la jeune Cynthia qui exprime pour sa vraie mère un amour sincère sans doute mais d’une spontanéité un peu surprenante. L’écriture de la lettre d’Angélique à Cynthia – exercice difficile chez les gens peu cultivés et solennel par rapport à l’évidence et la simplicité de l’oral – constitue d’ailleurs un moment savoureux et révélateur du film pour la gêne et le tensions qu’elle génère autour de la table familiale. Le groupe familial (Séverine, Samuel, Mario et Cynthia) est soudé comme le sont Angélique et ses copines du cabaret : c’est un film collectif, vivifiant !

Au terme de ce mariage d’un jour, Angélique reprend sa liberté, ou Michel, plus accablé d’un sentiment de honte et d’incompréhension qu’en colère face à une trahison ou une infidélité, la lui rend ; elle retourne danser, sans doute au Tanz cabaret. Monte alors le beau riff de guitare de « Party girl », ballade rêveuse et mélancolique de Chinawoman (Michelle Gurevitch) : « Can’t you see / I’me a party girl / Do a twirl / See my eyes glow a glance / Can’t you see I’m a natural ? »

Langue étrangère de Claire BURGER

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Jeudi 24 juillet, 21 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

Langue étrangère, troisième film de Claire Burger présente aux Ciné-rencontres, sélectionné à la Berlinale 2024, est assurément l’une de mes plus belles et fortes émotions du festival : à ma troisième vision, mon enthousiasme ne se dément pas, conforté par la rencontre avec la réalisatrice, animée par Bernard Payen et Josefa Heinsius, jeune actrice magnétique et mystérieuse issue du théâtre, avec ses yeux d’un bleu profond et son sourire timide, dont c’est la première apparition au cinéma. Ce film sur les frontières (amicale et amoureuse, personnelle et familiale, linguistique et politique), d’une grande poésie et d’une rare sensibilité, me semble brasser une grande richesse thématique, du « réel sensible » (selon la formule du programme) à la vérité de la fiction – n’en déplaise à des critiques du Monde ou d’Avoir à lire qui trouvent le propos trop chargé et pas assez charpenté, malgré ses deux parties et points de vue : d’une part, le séjour de Fanny, jeune Strasbourgeoise, à Leipzig chez Lena, sa correspondante allemande, d’autre part de Lena, originaire de cette ville de l’ex-RDA chez Fanny, dans la ville du Parlement européen. (Claire Burger est originaire de Forbach, ville près de la frontière franco-allemande).

Six motifs me semblent irriguer subtilement cette oeuvre : la relation amicale et amoureuse entre Fanny et Lena, la famille, recomposée et dysfonctionnelle (avec des mères plus ou moins en conflit avec les adolescentes), la quête d’identité – de l’adolescence (de l’enfance ?) à l’âge adulte, la notion de langue (avec la connotation linguistique et érotique du film pour la cinéaste), la politique et l’engagement militant (Claire Burger ayant voulu incarner l’Europe, le « couple » pour les Français, voire « l’amitié » franco-allemande pour des Allemands plus… distants ?). Ce dernier opus de la réalisatrice pose surtout, à tous ces niveaux, la question de la vérité, à l’ère de la post-vérité fascisante et des idéaux ou des illusions politiques malmenés, tandis qu’au niveau des personnages, Fanny s’invente une vie, une soeur black block – affabulation ? mensonge ? désir d’être aimé de Lena ? Chaque aspect tisse habilement l’intime et le collectif.

C’est une belle histoire d’amitié amoureuse et homosexuelle – et qui vient de loin. Fanny en effet est pour le moins mal accueillie, pour ne pas dire pas accueillie du tout par sa correspondante, qui non seulement ne vient pas la chercher à la gare, avec sa mère, mais ne se dérange même pas à son arrivée à la maison. Lena ne souhaitait pas avoir de correspondante – ce genre d’appariement est parfois plus l’affaire des parents et du lycée que des jeunes eux-mêmes. Et tout dans leurs caractères les oppose : autant Fanny est timide et mal à l’aise en allemand, autant Lena paraîtra extravertie, plus à l’aise en français, notamment avec son militantisme et sa franchise avec sa mère. Reçue en « étrangère » par Lena, Fanny parviendra pourtant à l’émouvoir : sommée par sa correspondante de repartir alors qu’elle se baigne dans le jacuzzi, elle se confie alors sur son malaise – « C’est l’enfer au lycée comme à la maison » avoue-t-elle – amadouant la jeune Allemande contre toute attente. Souffrance sincère ou jeu habile pour conquérir enfin Lena ? L’habileté de Claire Burger est d’achever son prologue par cette nouvelle direction…A quoi tiennent parfois les rencontres ? A un premier contact difficile, à une répulsion-attraction… L’échange sur la langue, dans la même piscine, le désir d’engagement politique, les soirées dans les boîtes gay, la drogue aussi – tout va rapprocher les deux jeunes femmes, jusqu’à l’imposture de Fanny sur sa soeur. Entre elles se noue une belle histoire, hésitant entre l’amour et l’amitié, toute de sensualité et de soif d’absolu, y compris dans cet étrange trio où Fanny s’offre aux baisers d’un garçon sous le regard complice et bientôt actif de Lena. L’épilogue, aussi conflictuel que le prologue était indifférent, marque le basculement dans la relation amoureuse avec ses déchirements (Lena ayant voulu partir à la révélation des mensonges de son amie) et son acceptation de l’autre, si décevant qu’il ait pu être.

Le film soulève aussi la question des rapports générationnels entre ces jeunes filles et leur mère, celle aussi de la nécessité de se définir à l’adolescence en-dehors de ses parents, voire contre eux – surtout quand ceux-ci ne renvoient pas comme ici une image très stable ni rassurante : l’une des rares faiblesses du film est d’offrir une vision peut-être trop similaire (et peut-être un peu stéréotypée ou pas assez développée) des deux mamans dans un souci de symétrie un peu rigide. Susanne (Nina Hoss) est une mère inquiète, à qui sa fille reproche de se faire « entretenir », qui vit mal sa solitude et le remariage de son ex-mari, Tobias, venu lui rendre visite avec ses deux enfants : le repas tourne court car Susanne, qui n’a toujours pas appris à ses parents sa séparation d’avec Tobias, lui fait une véritable scène de jalousie quand celui-ci, sur la terrasse, plaisante avec Fanny, la correspondante, qui se met à swinguer devant lui. La tension était déjà montée avec Oma et surtout Opa, dit « le Monstre », vieil homme raciste, « ostalgique », électeur de l’AFD, qui s’étonne que le père de Fanny, Anthar (Jalal Altawil), parle l’arabe et que sa mère Antonia (Chiara Mastroianni), interprète au Parlement européen, puisse connaître et traduire cette langue ! La situation est encore plus compliquée du côté de la famille française : Antonia révèlera les affabulations de Fanny (une soeur black block, une agression dans le train, une copine enceinte désireuse d’avorter) – personnage borderline que Claire Burger dit avoir eu du mal à créer tant elle a dû éviter de la rendre antipathique, au prix d’un changement de point de vue au coeur du film. Elle souffre elle aussi. Elle est ou serait trompée par son mari, comme le lui assène sa fille. Mais qu’en sait-elle ? Une embrassade un peu appuyée d’Anthar qui nie devant Lena toute infidélité. Là aussi, la vérité est affaire de point de vue, de croyance, ou d’hésitation sentimentale, de pas, de frontière franchie, ou non ? Le spectateur s’en trouve un peu désorienté, entre ignorance et mythomanie.

La question de la langue est évidemment au coeur du film dont elle constitue le motif structurant, le fond et la forme, en somme : sont mis en scène une mère interprète, deux séjours linguistiques, avec les difficultés inhérentes à la rencontre entre une jeune fille française et sa correspondante allemande, surtout dans cette terre alsacienne longtemps disputée entre les deux pays – avec des niveaux de connaissance et un degré de volonté de parler la langue de l’autre différents – le tout accentué par l’accueil de Fanny et Lena dans la classe de l’autre. Fanny, ostracisée par ses camarades, se retrouve en difficulté quand les autres lycéens accueillent Lena avec un salut nazi – et cela ne se passe pas mieux quand son exposé en visioconférence dans la classe de Lena est interrompu par les jeunes Allemands qui critiquent les Français pour leurs « grèves » et leur « racisme dans les quartiers ». Plus subtilement, la langue permet l’apprentissage et l’apprivoisement de l’autre, d’abord rejeté ou ressenti comme « étranger » : mieux, elle est instrument de désir amical et amoureux. Symptomatiquement, le jacuzzi, lieu d’abord froid où Lena ordonne quasiment à Fanny de rentrer à Strasbourg, devient refuge amical (face aux tourments familiaux) puis nid d’amour où l’on jouit de la musique des mots, où l’on s’interroge sur leur genre, où l’on désigne les nuages (« die Volke » et non « das Volk »)ou des parties de son corps (« der Fuß », « die Bruste ») pour suggérer et apprivoiser son désir… Le langage du corps est sans doute instrument de vérité. La mise en scène fluide, au steady-cam, le travail sur la lumière bleutée, sur l’iridescence, notamment dans les bouillonnements du jacuzzi, permettent aussi de suggérer le flottement des points de vue, la labilité du monde : saluons le travail du chef opérateur Julien Poupard et, pour la musique originale, néo-punk, gothique et techno, celui de Rebecca Warrior.

C’est enfin un film politique, au sens noble du terme, sur la croyance et la volonté de changer le monde : à travers l’évocation d’une double culture, on suit le parcours individuel de deux jeunes femmes qui se cherchent, l’une dans l’engagement écologique (« Friday for future »), l’autre dans la fiction mensongère d’une soeur dont la photo aurait été captée sur les réseaux sociaux et dont Fanny feint de rechercher la trace, de manif en bar gay, pour mieux conquérir son amie. (Notons au passage que Claire Burger interroge ici le statut plus ou moins véridique de l’image : la photo exhibée par Fanny sur son portable ne renvoie à aucun référent réel, en tout cas pas à une soeur fantasmée, alors que la fiction cinématographique et la distance linguistique se mettent au service de la vérité des sentiments et du rapprochement franco-allemand). De politique, la cinéaste nous parle plus encore à travers les discussions familiales – sujet brûlant, à éviter mais inévitable – dans les classes des correspondantes et dans la rue, avec les manifestations violentes et ces black block (dont serait Justine, inventée par Fanny) : faut-il y voir, comme le suggère Première, « une fascination sociétale démesurée pour les groupuscules d’extrême gauche » chez Claire Burger ? Je ne crois pas : la réalisatrice rend compte d’une réalité militante et radicale, à l’époque de Greta Thunberg ou des Gilets jaunes – le film a été conçu pendant le Covid et elle veut témoigner de la libération de la jeunesse. Plus profondément, Claire Burger évoque comme un arrière-plan menaçant la montée de l’extrême droite qui me semble être le message principal du film, et ne peut que faire écho à notre actualité brûlante. Le populisme et la peste brune semblent s’insinuer partout : dans la nostalgie du grand-père de Lena, dans la réflexion scolaire de Lena sur les Allemands qui n’auraient pas soldé leur passé nazi, ou les manifestations du lundi (les « Montagsdemonstrationen ») de Leipzig avant la chute du Mur de Berlin récupérées comme par hasard par l’AFD… Les jeunes filles se voient finalement arrêtées lors de manifestations : rêve ou réalité ?

De cette valse-hésitation sentimentale, de ces chassés-croisés familiaux géographiques, nous retiendrons enfin la peur de l’avenir qui saisit ces jeunes femmes en quête d’identité. « J’ai peur de tout – avoue Fanny – du futur, des fascistes qui sont partout et qui peuvent prendre le pouvoir, de vieillir et de devenir encore plus lâche ». Oui, c’est bien la question essentielle aujourd’hui en France…

C’est ça l’amour de Claire BURGER (2018)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Vendredi 25 juillet, 9 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

Etre père ? Se retrouver seul, enfin pas tout à fait – avec ses enfants – parce que son épouse, refusant tout statut patriarcal – quand bien même on est un homme déconstruit, doux et toujours en proie au doute – a quitté la maison pour vivre sa vie, après avoir sans doute beaucoup assumé, comme tant de femmes, pendant 17 ans, ses filles, les courses, le ménage et le mari…Une femme qui veut enfin être libre (on le voit peu au cinéma), sans se soucier du qu’en-dira-t-on, non pour rencontrer tout de suite un autre homme (cela se fera en son temps), mais pour se mettre en accord avec elle-même, sans colère ni haine : elle garde même de la tendresse (c’est ça l’amour) pour son ex-époux, auquel elle confie leurs filles, pour qu’il s’affirme enfin, fasse ses preuves, avant qu’elle ait trouvé un appartement décent pour les accueillir dans de bonnes conditions. Elle sera même présente quand, drogué par la plus jeune, Frida (prénommée en hommage à Frida Kahlo et jouée par Justine Lacroix), Mario (génial Bouli Lanners) fera un malaise, qu’il sera entouré (c’est l’affiche du film !) par ses deux filles, Frida encore enfant (14 ans) et Niki (comme Niki de Saint-Pahlle, incarnée par Sarah Henochsberg) et son ex-femme. Un tableau bouleversant de douceur et de tendresse dans ce lit conjugal et qui ferait presque oublier que la famille a éclaté, mais qu’elle est prête, non à se reconstituer (c’est bien fini) mais à se retrouver en de graves circonstances : stupeur, peur, rire final dans cette scènce centrale qui dit l’amour, la séparation, et la permanence. Se dominer, se dépasser mais quelle intelligence, quelles ressources de force et d’amour, quelle indulgence pour soi–même et pour l’autre ne faut-il pas puiser en soi (ce n’est pas hélas le cas dans toutes les familles) pour se dire que la vie continue, que la paternité comme la maternité solitaires feront vivre la famille, grandir les enfants par-delà les rancoeur et les déchirures ! Se dire qu’il y a encore de l’amour quand il n’y a plus d’amour… C’est ça l’amour, qu’on ne peut enfermer dans une définition unique, qui peut revêtir tant de formes – comme l’acceptation, si douloureuse soit-elle, que le bonheur de l’autre peut se jouer en-dehors de nous, voire contre nous…Le deuil en somme. « On fait tous le même chemin / Qu’il est long lorsqu’il faut le faire / Avec son mal au creux des reins » – chantait Barbara dans Le Mal de vivre.

Etre père séparé ou divorcé ? Un statut où l’orgueil en prend un coup mais sans se mettre en colère, où l’on se réinvente, où l’on se féminise et se révèle (on ne peut, il est vrai, guère faire autrement !) car seul un père seul peut s’élever à la hauteur d’une femme, se rendre compte de ce que vivent nombre de mères polyvalentes, de mères qui doivent subir, si elles ne se sentent guère épaulées, une double charge mentale, celle du foyer et celle du travail. Devoir affronter pleinement son rôle de père en se détachant peu à peu de l’illusion qui vous porte encore quelque temps, que votre femme pourrait revenir – « repose-toi un peu de moi » – alors qu’elle vous a clairement fait entendre que c’était fini – mais vous ne l’avez pas entendu, vous n’avez pas voulu comprendre, vous n’en êtes encore qu’aux prémisses du deuil, de cette séparation, de cet amour inachevé qui vous pousse à multiplier les occasions de rencontrer celle que vous aimez encore…Vous l’appelez sous différents prétextes, pour donner des nouvelles des filles (qui vont bien, rien à dire), vous l’appelez car ça fait du bien d’entendre ta voix, même si ça fait plus de mal encore, l’amour est toujours un peu maso.

Mais, « c’est ça l’amour » – cet acharnement à aimer, à espérer en vain, contre toute attente : elle réfléchira peut-être, qui sait ? sera touchée par votre fidélité à vous-même, à elle et surtout par votre tendresse et omniprésence de père qui fait tout ce qu’il peut, entre coups de gueule quand les filles veulent sortir (la petite surtout, ne serait-elle pas lesbienne ? et la grande qui fait une fête avec alcool et drogue dans la maison, dégueulasse) et accès de tendresse mais il ne fait pas trop se laisser choyer, infantiliser par ses propres enfants… Rester digne, offrir une image de père à la fois attentif, bienveillant, sévère au besoin alors qu’on est en morceaux, triste à en mourir…Surtout ne pas montrer sa souffrance, « gérer » sa tristesse (le mot est affreux, je sais) car, même si l’on sait que l’ex-, digne et respectueux, n’en profitera pas, les enfants, eux, pourraient, sentir les failles et, plus ou moins inconsciemment, en profiter, jouer l’un des parents contre l’autre ? Car on veut les garder le plus souvent possible, les avoir à la maison…

Car « c’est ça l’amour » aussi, cet équilibrisme sans fin entre une disponibilité permanente à ces jeunes (qui vous reprochent, la petite surtout, d’être responsable de la séparation) et un effacement salutaire (pour vous autant que pour vous) pour favoriser leur soif d’indépendance (la grande surtout, qui sort, a un copain beur, qu’elle larguera, il est vrai, quelque temps après, sans trop de ménagement – comme la petite s’est fait larguer par sa copine qui voulait juste l’embrasser un peu, pour essayer, sans être amoureuse). Vous vous souvenez, vous ne vouliez pas qu’elle dorme à la maison, surtout pas dans le même lit ; vous en avez fait un cirque, elles se sont même barricadées ; vous avez fait sortir Frida, pour lui parler, vous étiez un peu ridicule et pourtant dans votre rôle. Elle vous a haï, elle qui vous aime tant, malgré son égoïsme, son intransigeance jugeante, son minois boudeur – c’est ça l’amour aussi, cet amour-haine et elle obtiendra que sa soeur et elle aillent vivre chez leur mère. Amour-haine qu’éprouve si fort la grande, plus proche de son père – pour sa mère, à qui elle reproche, au café, de les avoir abandonnées, de prendre son pied puisque – leur avoue-t-elle – elle a rencontré un autre homme.

Père solitaire, père fracassé mais père aimé par vos filles, il faudra bien aussi, au bout de votre chemin de deuil, que vous vous reconstruisiez – comme vos filles doivent à leur manière se réparer. Ne pas vous culpabiliser comme tant de pères qui renoncent à sortir pour s’inventer une nouvelle vie, ne pas penser toujours à vos filles. Impossible quadrature de vies parallèles mais croisées. Mais vous avez de la ressource, vous avez trouvé un cours de théâtre dans cette petite ville de Forbach, où Claire Burger est née, où les mines ont fermé, où elle a dû, comme Frida, avec sa grande soeur, vivre auprès de son père divorcé. (Notez que, dans son souci de réalisme et de charge émotionnelle, la cinéaste est allée jusqu’à tourner son film dans la maison même de son enfance, et vous, Boulie Lanners, le barbu, le bourru, le tatoué, vous qui n’avez pas d’enfant, vous êtes allé jusqu’à vous enfermer tout un week-end dans votre maison de Liège avec les deux jeunes acteurs pour vous imprégner de votre rôle, pour mener tous ensemble cette vie familiale que vous ne connaissez pas. Un sacré rôle de composition, vous le reconnaissez vous-même, l’un des meilleurs de votre carrière – comme si l’art était plus fort que la vie, qu’il vous donnât même des sensations et des émotions jamais éprouvées. Et beaucoup d’hommes se sont reconnus en vous et vous ont remercié après la projection du film. Vous n’étiez toutefois pas un homme totalement déconstruit : quand s’était approchée de votre voiture dans un parking nocturne une camionneuse qui vous demandait de baisser le volume de votre musique, vous l’aviez d’abord prise pour une pute. Le short, le décolleté, ah! les stérotypes…)

Alors, comme vous êtes nerveux et impatient d’échapper à vos tourments – vous l’avez montré en vous énervant, au centre d’aide sociale de la préfecture où vous bossez, contre une collègue bien peu empathique avec un migrant venu faire renouveler sa carte de séjour (certes, le boulot structure quand on va mal, mais jusqu’à un certain point !), vous sortez… Vous allez à ce cours de théâtre d’Atlas – belle mise en abyme de la douleur et de la solitude – où des Forbachois de toutes origines et situations – fonctionnaires, chômeurs, divorcés comme vous – se retrouvent, pour construire un spectacle sur la ville, fait de bric et de broc, de phrases qui leur tiennent à coeur, sur leur quotidien, leur travail, leurs espoirs – phrases de chacun que tous répèteront pour créer une communauté vivante et vibrante. Faire spectacle de son intimité : l’art est la vie. Bien sûr, Armelle, votre ex-, y travaille comme éclairagiste, vous n’êtes pas venu ici tout à fait par hasard. Vous êtes bien tenté de monter au dernier étage pour lui parler, mais le gardien vous barre la route : pour la petite histoire, il n’est autre que le père de la cinéaste, ouvreur de…théâtre dans la vie : incroyable, votre double est votre obstacle. Qui sait ? Peut-être vous protège-t-il contre vous-même...C’est ça l’amour ! Vous ne vous sentez d’abord pas à votre place : un camarade de plateau vous fait d’ailleurs remarquer cruellement que vous confondez le cours de théâtre avec un groupe de parole ou un psychiatre. Il est vrai que, levant les yeux vers le projecteur, vous interpellez directement votre femme sur les enfants, la maison, devant tout le monde – non sans une certaine impudeur qui peut mettre mal à l’aise votre spectateur. C’est pourtant elle qui, à la fin, fera la lumière sur vous – lorsque vous donnerez enfin tous votre spectacle, que vous aurez fait votre chemin, que vous aurez embrassé dans votre lit Antonia, votre animatrice de théâtre, après une soirée bien arrosée : « je voudrais t’embrasser mais pas un vrai baiser, une façon pour moi de recouvrir quelque chose » – lui lancerez-vous. Et elle vous aura dit d’essayer, de vous laisser aller, et vous aurez échangé un vrai et long baiser d’amour. « C’est ça l’amour », le désir inavoué, informulé, ce pari sur l’autre, vos sensations et ses sentiments, ces lèvres tendues vers on ne sait qui, vers on ne sait quoi. Faire confiance, lâcher prise… Et vous serez tombés amoureux et pendant le spectacle, vous vous serez embrassés à pleine bouche, à la stupéfaction du spectateur (du film je veux dire) car dans la salle, on a compris que tout le monde s’embrassait ainsi, que c’était la règle du jeu. Alors, le baiser, intime ou collectif, l’art ou la vie, vrai ou fictif ? On s’y perd ! Qu’importe : ça bouge. La résilience. Mario est sauvé, sur ce chemin de lumière que lui tend de son projecteur son ex-épouse le guidant – suprême et sublime paradoxe – vers une autre femme…

Mario est sauvé, comme il l’a été peu à peu par ses enfants : « nos enfants seront plus beaux et plus heureux que nous », dit je ne sais plus quel personnage dans le film. C’est ça l’amour, croire, vouloir, parier que nos enfants réussiront mieux que nous, qu’ils seront tout au moins plus heureux. Savoir aussi qu’ils nous admirent, qu’ils sont venus nous voir au théâtre, qu’ils ont vécu en direct, par la magie de la culture avec les expos, les ballets à la télé, l’oépra dans la voiture (la culture plus sensible et intelligente que la vie ?) la naissance artistique, la renaissance existentielle de leur père ! Les dernières images, étonnantes, montrent le père apprenant en pleine campagne à ses filles hilares comment maîtriser un feu d’hydrocarbure, comme à la télé : mais c’est lui qui maîtrise à présent…

Merci Claire pour votre deuxième long métrage, le premier en solo, bercé par Honesty, un concerto de Mozart, Sparring partner de Paolo Conte, pour ce film sublime, bouleversant, sans apitoiement, où chacun reconnaîtra sa vie fragile, fébrile, plus ou moins fracassée.

Dites-lui que je l’aime-Romane Bohringer

Voici un film comme on en voit de plus en plus, à la fois documentaire et fiction, qui tout compte fait est un bon moyen d’approcher une réalité. Romane Bohringer actrice reconnue a attendu d’avoir 45 ans pour réaliser en 2021, avec son compagnon Philippe Rebott son premier film « L’amour Flou » où nous faisons connaissance avec le « sépartement », autrement dit, l’art de se quitter une bonne fois pour toute… mais pas trop.

2025, en ce moment à l’Alticiné, il y a « Dites lui que je l’aime » dans ce film s’entrecroisent deux histoires familiales qui sont aussi deux histoires d’abandon.. Celui de Clémentine Autain et celui de Romane. Une similitude entre elles, l’une des mères part lorsqu’elle avait 12 ans, l’autre 14, toute deux meurent dans la trentaine.

Romane a rencontré Clémentine à l’occasion du tournage de « l’amour flou » pour lui demander si elle pouvait y parler de sa mère Dominique Laffin. Clémentine n’y vit aucune difficulté car elle-même préparait un livre sur sa mère.

Plus tard, Clémentine lui a envoyé son livre « dites lui que je l’aime ». Romane s’y est immédiatement projetée, il y avait dedans bien des similitudes avec sa propre histoire. Sauf que l’histoire de Clémentine était en ordre (si l’on peut dire), la sienne non, trop de zones d’ombre, trop d’interdits, trop de laissé en plan… une crypte diraient les psychanalystes (1). Alors elle a décidé de fusionner les deux histoires dans son scénario, et comme personne ne pouvait jouer Clémentine, c’est elle qui est devenue l’actrice de sa propre histoire. Dans l’une des séquences, elle lit à voix haute son propre livre. Et c’est un passage émouvant du film, Clémentine ne lit pas, elle vit authentiquement et son visage raconte son histoire qui est aussi celle de sa mère, cette mère partie, puis trop tôt disparue.

Leurs mères avant leur départ, c’est : distractions à trois sous, fugues et addictions, course aux rencontres de hasard ; « cris, scandales, la saleté (2) » puis un jour, évanouissement, errance.

Et pour ces deux enfants, c’est un vécu d’abandon dans tout ce qu’il a d’implacable… plus tard viendra cette rumination sur la filiation qui laisse comme un fond de « souvenirs hérités (3) » de répétition folle à l’échelle des générations, l’écho lointain d’autres choses également graves. Il y a dans cette histoire, les secrets, la honte. Il y a de pénibles souvenirs écrans qui font écran à pire encore. Et puis cette interrogation brûlante, pourquoi m’as-tu abandonnée, m’as-tu aimée ?

Et les hommes sont aussi dans cette histoire… Yvan Dautin avec Dominique Laffin, Richard Bohringer avec Maggy Bourry, l’un et l’autre avaient leur muse…mais chacun des deux a fait le choix douloureux de protéger son enfant,  à quel prix ?

Le cinéma d’auteur français souvent frileux, fait beaucoup de film sur l’intime et c’est aussi vrai d’ailleurs pour les romans français d’aujourd’hui, c’est un peu comme les nouilles au beurre, tout le monde aime ça. Ici, comme dans l’excellent Carré 35 d’Eric Caravaca, le sujet déborde l’histoire personnelle, car c’est aussi une histoire de dépassement, c’est pourquoi, je vous propose d’aller voir « Dites-lui que je l’aime ». Il le mérite -Vraiment-

Cette chanson du père de Clémentine n’est pas s’en rappeler une expérience vécue.

1) Nicolas Abraham et Maria Torok-L’écorce et le noyau- Champs essais 1987

2) Interview de Romane Bohringer

3) Peter Nadas -ce qui luit dans la nuit- Noir sur Blanc 2025