FIRST COW, Kelly REICHARDT

Ce septième long métrage de la cinéaste américaine Kelly Reichardt avait tout pour être choisi par les Cramés qui, en 2017, avait déjà présenté Certain Women, Certaines femmes: une cinéaste rare, sept films à son actif malgré trente années de métier, d’abord assistante auprès de réalisateurs comme Todd Haynes ou Gus Van Stant, une critique dithyrambique dans la plupart des revues cinématographiques où ce dernier opus est qualifié de « chef d’œuvre »; et, s’il fallait encore une preuve de la notoriété de Kelly Reichardt en Europe, rappelons ici qu’une rétrospective lui a été consacrée à Beaubourg en octobre 2021.
Pour autant, First Cow a divisé les spectateurs, laissant certains perplexes, et d’autres ‘en dehors’ du film quand une autre partie a, quant à elle, eu le sentiment de partager l’aventure de Cookie et King-Lu.
Il n’est en effet pas facile de ‘rentrer’ dans ce film, souvent étiqueté par la presse de ‘western,’ alors qu’il n’en suit en rien les codes, tout au contraire. Et c’est sans doute là le tour de force de la réalisatrice : surprendre à un point tel que certains spectateurs resteront sur le bord de la route, regardant le périple de Cookie et King-Lu de très loin….
L’histoire de Otis Figowitz dit Cookie (John Magaro) et de King-Lu (Orion Lee) est peut-être d’apparence ‘simple’ mais là encore la réalisatrice réussit l’exploit de nous parler de la Conquête de l’Ouest sous un angle original et par petites touches disséminées tout au long du film. C’est que Kelly Reichardt prend son temps et nous impose de ‘vivre’ au rythme de la nature, un rythme lent, contemplatif loin de la frénésie du western traditionnel. Tout est expérience visuelle, olfactive et auditive : un prologue où l’on voit une barge moderne qui s’écoule lentement sur le fleuve Columbia, un chien qui fouine le sol à la recherche d’un quelconque trésor à savourer, découvrant finalement les ossements humains, deux squelettes que sa maîtresse va mettre à jour… et lorsque la caméra s’élève suivant le regard de la jeune femme attirée par le chant d’oiseaux perchés tout en haut d’un arbre, nous voilà catapultés deux cents ans en arrière, en 1820, quand l’Oregon était encore un vaste territoire, ensuite divisé en trois états Oregon, Washington et Idaho, la rivière Columbia servant de séparation entre les deux premiers.

Cet elliptique retour en arrière nous amène littéralement sur les pas de Cookie (la caméra offre un gros plan sur ses pieds chaussés de bottes se posant l’un après l’autre sur les feuilles qui tapissent le sol humide de la forêt), à la recherche de nourriture pour le dîner des trappeurs avec lesquels il voyage jusqu’au Fort Tillikum, se chargeant de cuisiner pour eux.
La nature, personnage à part entière du film, offre les champignons délicatement cueillis et humés par Cookie, tout comme elle offrira aussi poisson, myrtilles, écureuils pour nourrir des hommes affamés. Cette nature fragile doit être respectée : Cookie le sait qui remettra sur le dos une sorte de petit lézard qui, sans ce geste délicat, aurait péri ; c’est lui encore qui cueille quelques fleurs sauvages pour décorer l’intérieur de la cabane de King-Lu, son désormais inséparable ami.
L’amitié est un autre thème majeur du film. Lorsque Cookie découvre King-Lu nu caché parmi les fougères de la forêt qu’il arpente, il se doit de le protéger, la question ne se pose même pas, elle va de soi, tout comme il se doit de protéger tout être vivant de la forêt.


Cette amitié indéfectible est peut-être le fil rouge du film : en effet, depuis le début où une citation extraite de The Marriage of Heaven and Hell de William Blake (1757-1827) est mise en exergue du film, « The bird a nest, the spider a web, man friendship » / «L’oiseau a son nid, l’araignée a sa toile, l’homme l’amitié », puis de nos jours la promenade de la jeune femme et de son chien, scène écho à l’ouverture de Wendy and Lucy, 3ème film de la réalisatrice, Kelly Reichardt pose ainsi d’emblée le lien homme/nature : Cookie et King-Lu s’unissent de façon tacite pour le meilleur comme pour le pire, envisagent un avenir commun où ils partageraient les revenus que leur rapporteraient un hôtel et une pâtisserie ; mais pour l’heure c’est grâce aux talents de pâtissier de Cookie qu’ils vont céder à l’appel du commerce, comme d’autres au Fort, et à celui du gain, quitte à voler l’ingrédient précieux et nécessaire à la fabrication de beignets que tout le monde s’arrache : le lait de l’unique vache du fort, propriété du Chief Factor, négociant et gouverneur du territoire. Ce vol, une fois découvert, leur sera fatal ….


Nous sommes donc loin d’une Chevauchée Fantastique, d’une Captive aux yeux clairs, d’un Impitoyable, ou même d’un Open Range.
Kelly Reichardt délaisse le format large du cinémascope afin que l’œil ne se distrait pas, ne s’éloigne pas de ce qu’elle veut nous faire partager : les menus détails du quotidien de ces pionniers de l’ouest qui vivent en harmonie -ou presque- les uns avec les autres, qu’ils soient Juifs, Chinois, Russes, Britanniques, ou Amérindiens auxquels elle ne manque pas de rendre hommage, ce que le cinéma a peu fait, ces derniers ayant été presque toujours dépossédés de leur culture.

Cela ne signifie en rien que la dureté de la vie sur la Frontière soit effacée. La violence est soit suggérée, narrée, ou montrée au second plan comme les trappeurs qui se querellent, et que l’on voit de loin, la caméra étant dans la tente de Cookie dont on voit le visage en plan très rapproché ; ou encore ceux qui se battent dans le ‘saloon’ et vont très vite régler leur compte à l’extérieur quand la caméra, elle, reste sur Cookie et King-Lu.
L’esclavage n’est pas mis de côté non plus : au Fort, un homme noir fait le récit de son évasion ; on remarque que les domestiques du gouverneur sont Amérindiens, même si ce dernier a pour femme une amérindienne sans doute de la tribu des Nez-Percés dont la famille est invitée chez lui.
Enfin, l’avertissement d’une crise écologique mais aussi économique est suggéré : à force de tuer des castors pour pouvoir satisfaire les envies de fourrure des riches européens, ils disparaîtront et, la mode changeant, les fourrures ne seront plus de mise: l’homme qui court après le profit court aussi à sa perte .…
Voilà ce que l’on peut trouver çà et là par petites touches dans ce film aux accents dignes de Thoreau, d’Ermerson ou de Whitman (River of Grass n’est-il pas un écho à Leaves of Grass de Whitman ?), l’idée d’une vie avec la terre nourricière, si dure soit cette vie, où les besoins de l’homme se résument au strict minimum mais où l’environnement est capital, propice à la méditation, à un ‘vivre autrement’, loin ‘du bruit et de la fureur’ ou de ‘la foule déchaînée’.
Par sa simplicité, le rêve de Cookie et King-Lu ressemble à celui de George et Lennie personnages de Of Mice And Men, Des souris et des hommes, de Steinbeck ; il ne s’agit pas d’un rêve démesuré et inaccessible. C’est le rêve rêvé par tous les pionniers du Nouveau Monde, avoir simplement une vie un peu meilleure que celle qu’on a quittée ou que l’on a vécue jusqu’à présent. Même si le capitalisme pointe, on est loin du ‘grand capital’ et de ses profits indécents.
First Cow est un film poétique et délicat, qui invite à la réflexion et force l’admiration : on peut vivre simplement sans être une brute, il y a toujours, semble-t-il, une alternative à une situation donnée, cela dépend peut-être de l’angle que l’on choisit pour la regarder. Savoir regarder, c’est aussi ce que nous dit Kelly Reichardt, sa caméra ‘regarde’ beaucoup et de très près, hommes, animaux ou objets, elle ‘regarde’ aussi à travers des interstices ceux des fougères, des branches ou des planches d’une cabane, ou encore ces plongées sur le fleuve qui serpente observé depuis une trouée dans la forêt. Beaucoup d’émotion, de délicatesse, de non-dit –on remarque une économie de mots tout au long du film, la réalisatrice fait passer des sentiments par le biais de ces images souvent en plans serrés, ceux des mains qui fabriquent les gâteaux ou caressent la vache, ceux des regards appuyés ou furtifs, tous ces petits riens sont présents dans ce dernier film de Kelly Reichardt et nous interrogent nous, sur notre propre existence. On est encore dans une naïveté primitive – le visage de Cookie n’exprime-t-il pas cette naïveté ? ̶ où tout semble encore possible. Cette fresque est accompagnée par la musique mystérieuse de William Tyler qui elle aussi semble n’être que murmures et chuchotements.
L’amitié, qui fait prendre des risques à Cookie et à King-Lu, est forte et sans faille, elle les unit jusqu’au bout dans une magistrale scène finale : là où l’on attend le bruit de la vengeance on ne perçoit que le silence assourdissant de la forêt. Somptueux !
Terminons en rappelant la définition que Kelly Reichardt donne de son cinéma : « Mes films sont comme des coups d’œil furtifs à des gens de passage.» (cité dans Télérama 3745). À méditer !


Chantal

A l’abordage-Guillaume Brac (2)

Guillaume Brac vient nous aborder

Non, le film de Guillaume Brac ne met pas en scène des pirates, mais de jeunes acteurs très prometteurs du Centre National d’Art Dramatique.

L’abordage est « une manœuvre qui consiste à s’amarrer bord à bord avec un navire et monter à son bord pour s’en rendre maître. » peut-on lire dans le Robert. Tout le monde le sait. Alors pourquoi donner ce titre à un film dans lequel il n’y a ni mer, ni bateaux, ni pirates ?

Certes il y a l’eau, celle de la Seine et celle de la Drôme puisque l’essentiel du film se situe dans un camping du département éponyme, il y a quelques bateaux, mais ce sont des canoés ou des kayaks, et si ….. Félix était un pirate ? Pourquoi pas ?  N’est-il pas celui qui veut mener un assaut, ne veut-il pas aller à l’abordage de la jolie Alma rencontrée en bord de Seine, un soir de fête et avec laquelle il a dansé et passé la nuit dans un parc, jusqu’au matin où la belle courut pour ne pas rater le train qui l’emmènerait dans la Drôme, justement ….

Félix n’y tient plus, il veut voler vers sa belle et décide d’embarquer Chérif son pote qui travaille dans une superette de quartier, Chérif, aspect poupin, le pote qu’on a envie d’avoir à ses côtés, celui qui va vous réconcilier et vous aider en toute circonstances, Chérif, celui qui rend service, Chérif celui qui n’a pas de petite amie en ce moment…  

Et les voilà partis en covoiturage avec Edouard, un jeune homme un peu coincé qui s’attendait à covoiturer des jeunes filles et qui lui part dans la Drôme rejoindre maman dans sa belle maison avec piscine…. Félix à l’arrière, mangeant des chips ‘qui vont salir les sièges », Chérif à l’avant, sourire amusé, et maman au téléphone qui se demande avec qui est son ‘chaton’ et semble l’attendre avec impatience.

Voilà tout ce petit monde, embarqué dans une voiture, parti à la découverte, non seulement de lieux – magnifique petit village de Die aux rues si étroites que, ‘chaton’, ne parvenant pas à manœuvrer, recule sur un pot de fleurs, rendant ainsi la voiture de maman inutilisable pendant une bonne semaine… mais aussi à la découverte de l’autre, peut-être un autre moi-même (Félix/Martin, tous deux n’ayant d’yeux que pour Alma), l’autre celui qui n’est pas du même milieu que moi (Edouard & Alma / Félix & Chérif)  mais avec lequel je partage tout de même des choses, Chérif et Edouard sont plutôt prêts à aider – c’est finalement grâce à Edouard que Félix et Chérif rejoignent la Drôme ; c’est grâce à Chérif qu’Héléna peut se baigner et répondre au téléphone laissant sa petite fille aux bons soins de Chétif.

Bref un petit monde coloré et mixte, un microcosme de la société rêvée où tout le monde serait courtois et bienveillant, un petit monde où les tensions ne prennent pas le dessus sur l’amitié, où la compréhension (le patron de Chérif n’est-il pas compréhensif et complice ?), l’amitié, la tendresse et l’amour s’installent tour à tour,

On pourrait croire que tout n’est que légèreté, frivolité et marivaudage ; cependant une certaine ‘lutte des classes’ se profile : Alma est une « petite fille riche et capricieuse», Félix n’est pas tout à fait à sa place dans le monde d’Alma, – que penseraient les parents s’il franchissait le seuil de la maison de campagne- Edouard « un fils à maman au grand cœur » qui sourcille un peu lorsque Chérif lui explique que ceux qui sont dans une école de commerce vont faire acheter aux consommateurs des conserves qu’eux-mêmes n’achèteraient pas – il est peut-être lui-même dans une école de commerce…

À l’abordage, un titre intéressant qui colle aux personnages : tous vont à l’abordage de quelque chose ou quelqu’un, en particulier Félix, prêt à escalader le mur de la propriété des parents d’Alma, tel Romeo grimpant jusqu’au balcon de Juliet ; Martin éconduit par Alma va à l’abordage de Lucie ; et Edouard, peut-être à l’abordage de lui-même, ‘chaton’ sortant de son cocon sans retenue, enfin libéré dans une scène de karaoké où Héléna et Chérif vont à l’abordage l’un de l’autre.

C’est grâce à tous ces jeunes acteurs que le film doit sa fraîcheur, sa spontanéité, où l’on en vient à s’interroger sur nos propres souvenirs de jeunesse, ces moments fugaces inscrits dans un été : et si la vie se résumait à une parenthèse estivale dans un camping au bord de la Drôme ?

Un film d’aujourd’hui, un film où seul compte l’instant présent malgré la nostalgie qu’il est impossible de ne pas éprouver en entendant Aline en karaoké, un film délicat et touchant, à voir et revoir sans modération.

Chantal

 

THE LAST HILLBILLY- Diane Sara Bouzgarrou & Thomas Jenkoe

Peu de spectateurs pour un documentaire à l’affiche aussi singulière que le titre : rien n’est fait pour attirer un large public si ce n’est l’accroche de Télérama « Sauvage et lumineux »…

Nous avons donc assisté à la projection ce lundi 27 septembre du premier long métrage de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, documentaire français, rappelons-le ici, même si le sujet nous emmène dans les Appalaches, une chaîne de montagnes longue de 2000 km s’étendant du nord est au sud des Etats-Unis et plus particulièrement dans l’état peu connu du Kentucky où vivent des blancs appelés péjorativement « Hillbillies »  leur faisant ainsi porter l’insigne ‘du-type-bouseux-qui-ne-connaît-rien-et-ne-sort-pas-de-son-trou’,  ‘du-petit-blanc-raciste-laisser-pour-compte’, de celui « qui a voté Trump et est responsable du merdier qui s’en est suivi » comme le dit Brian Ritchie, l’homme au T-shirt orange sur l’affiche et qui signe les textes du documentaire. Et d’ajouter à la fin d’une énumération que l’on croit être des stéréotypes : « It’s all true », ‘Tout ça est vrai.’

« Sauvage » : comment comprendre ce qualificatif ? Peut-être dans le rapport de l’homme à la nature, une nature omniprésente dans le film, domestiquée ou non, une nature des grands espaces qui semblent vierges, mais ce n’est qu’une illusion et nous sommes d’emblée avertis: un daim, comme beaucoup d’autres, se meurt dans la rivière, un veau est mort dans un étang, un poisson est trouvé mort dans une rivière  – est-ce une mort naturelle comme aiment à le supposer les enfants qui le prennent et lui offrent une sépulture ? Et qu’en est-il de ces trous béants, près d’usines désaffectées, ces rails qui ne mènent désormais nulle part, tout ce délabrement, toute cette rouille, traces d’une activité passée, mais aussi traces laissées par l’homme qui a dynamité la roche pour aller chercher du charbon et donc donner du travail à ces ‘hillbillies’ qui aujourd’hui n’en ont plus…. L’homme est responsable de l’empoisonnement des eaux et de tous les maux qui ont plongé la région dans un chaos que les réalisateurs ont choisi de filmer en plongée grâce à des drones… Alors ces appalachiens chassent, ils s’occupent de leurs fermes et de leurs vaches, des fermes qui sont toutes plutôt délabrées selon des critères de ‘cols blancs’ mais qui procurent un toit, un cocon dans lequel évoluent les familles, des fermes où les enfants s’ennuient, car ils n’ont rien à faire si ce n’est ‘dormir et marcher’ comme le dit une amie de la fille de Brian Ritchie, ou conduire un tracteur sur une route dont on ne sait où elle aboutit, ou enfin maudire la terre entière et toutes les galaxies comme le fait le jeune Austin dans un dernier plan où, tournoyant dans la rivière, la nuit, il demande de l’aide….’Help’ est donc le mot de la fin, la jeune génération souhaite-t-elle vivre comme les anciens, parents, grands-parents et arrière-grands-parents avant eux ? Ils aimeraient bien avoir une Game boy, et peut-être avoir autre chose qu’un brownie pour fêter leur anniversaire…

Leur père, Brian, figure emblématique du film, leur explique que le monde n’est plus le même, que les nouvelles ‘valeurs’, les smartphones, les tablettes et autres objets connectés sont « de la merde, et que ça disparaîtra un jour ». Brian, lui, est un poète, un philosophe, un homme qui semble choisir ses mots, un homme qui aime sa terre mais ne supporte pas l’idée qu’elle disparaisse, un homme qui a peur pour ses enfants, il a déjà perdu un frère à cause de la drogue, il a sans doute peur que ses enfants plongent dans un univers qui les détruira. 

« Sauvage » car Brian prend la nature à bras le corps, il vit avec elle, à son rythme et par elle. Tel un pionnier il fait des feux de camp autour desquels il raconte à ses enfants sa vie passée, sa vie d’enfant ; Brian est un conteur, un passeur, il communique avec les coyotes, avec la nature et a peur de voir un monde disparaître.

La mort est présente tout au long du film, Brian s’allonge dans un cimetière – image forte et symbolique –  qui semble improvisé, où son frère, mort en pleine jeunesse, est enterré. Brian écoute les bruits de la nature, observe ce qui l’entoure : on dirait qu’il connaît tous les secrets des lieux. Brian raconte l’Histoire à ses enfants pour qu’ils s’imprègnent eux aussi car c’est leur Histoire.

Brian en voix-off et ce sont ses poèmes qu’il nous livre en superposition des paysages, lyrique est cette voix, comme envoûtante, mais aussi rocailleuse et fracturée. Car il s’agit bien de fracture dans ce documentaire, de plongée dans l’abîme dont on ne revient pas.

Brian est responsable de ses mots et de ses actes, il ne se cache pas, il est ‘vrai’, il n’y a pas de détour dans son discours tout est droit, franc, sans ambiguïté. Il assume tout.

« Lumineux » : par l’univers que nous découvrons, par la ‘sagesse’ de Brian, son art de philosopher, ses peurs, ses interrogations, ses espoirs, par la nature et ces plans qui mettent Brian au-dessus des brumes et des sommets. 

Lumineux encore par ces enfants qui sont ‘The land of the future’, quitteront-ils les Appalaches pour aller en ville ? Et comme certains, reviendront-ils après, finalement ?

Autre moment inattendu et lumineux où un ami se met à chanter un gospel très connu (tout en buvant une bière) Amazing Grace, remerciant Dieu de l’avoir éclairé et donc sauvé :

 Amazing grace, How sweet the sound
That saved a wretch like me.
I once was lost, but now I am found,
Was blind, but now I see.

Grâce étonnante, au son si doux,/ Qui sauva le misérable que j’étais ;/ J’étais perdu mais je suis retrouvé, /J’étais aveugle, maintenant je vois.

Et que penser du petit Austin, assis sur le porche lisant de façon hachée un passage de la Bible dont il ne comprend sans doute pas vraiment le sens ? Lumineux là encore !

D’où vient cette ‘lumière’ dans un documentaire où pourtant le sombre domine, et où on a le sentiment que l’apocalypse est pour bientôt, où la bande son nous donne la chair de poule, chamboulant notre rythme cardiaque car elle souligne ce désespoir et cette fin annoncée – Brian n’est-il pas le dernier Hillbilly comme nous l’indique le titre du documentaire ? Une musique aux timbres plus glaçants les uns que les autres par l’utilisation d’instruments à percussion, d’objets métalliques venus de ces industries aujourd’hui disparues, de banjos et d’harmonica aux accents lancinants, une musique qui fait corps avec les paysages en ruines. Cette bande son qui réhausse les angoisses des protagonistes est signée Jay Gambit, compositeur noise de Philadelphie accompagné de Tanya Byrne du groupe Bismuth. 

Ce documentaire n’est-il pas une sorte de voyage initiatique, un voyage à l’intérieur de Brian Ritchie, car presque tout ici est vu à travers lui ? Comme les réalisateurs l’ont expliqué lors d’interviews, ils voulaient une sorte de courant de conscience, stream of consciousness, à l’instar de Virginia Woolf et de James Joyce, d’où le choix également d’un format qui restreint le champ de vision pour que nous ne soyons pas à nous extasier sur des paysages grandioses façon western, mais qu’à l’inverse nous nous concentrions sur l’essentiel, les gens. Peu importe que ces gens aient voté Trump, ornent leur cimetière du drapeau sudiste et enseignent à leurs enfants le maniement des armes, ils n’en sont pas moins des hommes qui ont été brisés, fragilisés, et se retrouvent seuls, qui ont leur culture, leur langue parfois difficile à comprendre et qui restent dignes même au bord du gouffre. Ce sont d’abord et avant tout des êtres humains. 

Chantal Levy

Bertrand Tavernier : Le cinéma et rien d’autre

Je crois me souvenir de Philippe Noiret interrogé par un journaliste à un JT pour présenter le dernier film dans lequel il jouait, L’horloger de Saint Paul, réalisé par Bertrand Tavernier. Je ne connaissais pas ce réalisateur mais j’aimais beaucoup Noiret. Je suis allée voir le film pour l’acteur : j’ai adoré, j’ai été fascinée par la présence de Noiret, mais j’ai été frappée par la façon dont le réalisateur filmait la ville, sa ville… C’était en 1974, j’avais 20 ans et je découvrais un réalisateur qui s’appelait Bertrand Tavernier. Puis j’ai vu les films suivants, presque tous, certains plus marquants que d’autres, plus engagés aussi. J’allais au cinéma non plus pour voir Noiret, qui a tourné 6 films avec lui, mais pour voir un film DE Bertrand Tavernier.

Je me souviens de ses conférences, de ses analyses de films, décortiquées comme peu savent le faire, des conférences lumineuses qui vous font comprendre ce qu’est le langage cinématographique comme un professeur de Lettres qui vous fait entrer au plus profond d’un texte et vous le fait aimer, moment magique où tout s’éclaire et vous semble limpide…

Plus tard, je l’ai écouté présenter son ouvrage sur le cinéma américain, toujours aussi passionnant : on se sent humble à écouter des gens comme cela, on apprend, encore et encore, on va même se croire un peu plus intelligent. On resterait des heures à écouter…

Réalisateur inclassable puisqu’il a exploré quasiment tous les genres et a traité de sujets très différents ; créant des liens solides avec ses acteurs, passionné et passionnant, conteur hors pair, il avait cette voix chaude et envoûtante, celle d’un passionné, une voix qui savait aussi s’élever pour mieux s’indigner, se mettre en colère, se révolter, dénoncer: citons ici quelques œuvres, La vie et rien d’autre, Capitaine Conan, Ça commence aujourd’huiDe l’autre côté du périph en collaboration avec Niels, son fils, des films, un documentaire qui témoignent de son engagement.

Est-ce sa passion du cinéma américain qui le pousse à faire Round Midnight , 1986 (Autour de minuit) sur la vie de deux jazzmen, Lester Young et Bud Powell et plus tard, en 2009, à adapter le roman de James Lee Burke Dans la brume électrique ? Peut-être…

Je ne lis que très peu de bandes dessinées mais je suis allée voir le film DE Bertrand Tavernier Quai d’Orsay découvrant qu’il s’agissait d’une BD de Christophe Blain et Abel Lanzac : quel délice ! Un tout autre genre !

Films en costumes d’époque, films policiers, films qui s’inscrivent dans une réalité sociale et économique contemporaine, Bertrand Tavernier s’est essayé à tout. Les Cramés ne s’y sont pas trompés lorsqu’ils l’ont choisi pour une de leurs rétrospectives.

Si Philippe Noiret a « aidé » le jeune réalisateur Bertrand Tavernier, ce dernier a, quant à lui, « révélé » certains acteurs sous un angle inattendu : deux, entre autres, m’ont particulièrement frappée : Joseph Bouvier (Michel Galabru) Le juge et l’assassin, Marie, marquise de Mézières (Mélanie Thierry), La princesse de Montpensier.

Des films à voir et revoir, des interviews à réécouter, des ouvrages à lire, Bertrand Tavernier, ce ‘grand’ du cinéma, ce cinéphile d’une culture époustouflante, cinéaste connu et reconnu nous laisse une œuvre éclectique et abondante, Bertrand Tavernier, nous avons perdu l’autre ‘Lumière’ du cinéma, ce 7ème Art auquel il aura consacré sa vie : du grand art Monsieur Tavernier!

Les quizz de Chantal (3) (A.Hitchcock suite et fin)

HITCHCOCK ET LES OBJETS

Jeu de devinettes où un objet souligné dans la devinette évoque un (ou deux) film. A vous de trouver lequel.
1) Elle avait une paire de ciseaux mais ne s’en servait pas uniquement pour de la couture….
2) Parfois on court pour ne pas rater l’avion. Mais que faire quand c’est lui qui vous court après ?
3)Il faut des jumelles sur un champ de courses, mais est-ce bien nécessaire pour faire connaissance avec ses voisins ? (2 films)
4) Pourquoi ne pas demander la clé à son mari ou à sa femme lorsqu’on en a besoin ? Des raisons sans doute inavouables se cachent derrière ces manœuvres, non ? (2 films)
5) Un rideau se déchire car il n’est pas de fer.
6) Est-il bien raisonnable de mettre la tête dans un four à gaz pour vérifier son bon fonctionnement ?

A vous de jouer! Réponses : Dimanche soir