Le journal de Dominique- Le Parfum Vert-Nicolas Pariser

Vu à l’Alticiné Samedi 24 décembre

            Entre la critique décourageante…

            (« Eh ben, en voilà, un nanar ! […] Nicolas Pariser a souhaité aborder l’univers de la comédie. Pourquoi pas ? […] Entre deux clins d’œil à Hitchcock et à Tintin, il est question d’extrême droite en Europe, d’antisémitisme, de souvenirs de la Shoah, rien que ça… Vincent Lacoste est cette fois mauvais comme un cochon » -ce qui est méchant pour les cochons, comme dirait Groucho Marx- « et la talentueuse Sandrine Kiberlain ne parvient pas à sauver le film ; elle a même l’air, parfois, de s’ennuyer. Comme nous »)

… que Le Canard enchaîné classe dans la rubrique « Les films qu’on peut ne pas voir » et les propos dithyrambiques de Laurent Delmas sur France Inter…

(« J’ai surtout vu Le Parfum vert de Nicolas Pariser, troisième film de ce cinéaste français extrêmement talentueux et là, il nous propose une revisitation […] c’est un peu Tintin en hitchcockie, Tintin chez Alfred Hitchcock, c’est réussi, c’est formidablement interprété par Vincent Lacoste et Sandrine Kiberlain, ça va à toute allure, c’est brillantissime, ça parle aussi de choses beaucoup plus graves comme la géopolitique et comme le faisait Hitchcock aussi en son temps avec par exemple Les 39 marches ou ses grands films d’espionnage, non vraiment pour la période il faut aller voir ce film parce qu’il est à la fois intelligent, brillant, drôle, sensible et il va à toute allure »)

… qui encourage les auditeurs à offrir en un billet comme cadeau de Noël, et n’ayant trouvé à la médiathèque, afin d’en savoir plus (ces avis contraires, ça nous intrigue) ni Le Monde de mercredi ni Télérama (le dernier remonte à octobre et non, je ne suis pas abonnée à cette revue) et encore moins Positif dont il ne subsiste qu’une page de couverture, reste à nous faire notre propre opinion sur Le Parfum vert de Nicolas Pariser. C’est pourquoi nous nous retrouvons pour la séance de 14h 10 dans la salle 9 de l’Alticiné où nous retrouvons nos places « attitrées »…

(Dernier rang à droite,  la salle est petite, 74 places,  c’est ce qu’affiche l’écran dans le hall avant que nous n’achetions nos billets, et comme nous sommes les seuls spectateurs…) 

… du temps où les séances du jeudi des Cramés s’y tenaient.

Alors ? Ça commence comme du Hitchcock  (le chignon de Kim Novak dans Vertigo),

ça continue comme du Hitchcock…

(Vincent Lacoste se retrouve face au méchant -Rüdiger Vogler qui semble, après Rio ne répond plus, être voué à jouer les méchants germanophones, tel Gert Fröbe en son temps- dans une maison « squattée » comme, me semble-t-il, Cary Grant face à James Mason dans La Mort aux trousses)

… ça se poursuit (idem) dans des trains (La mort aux trousses encore, Une femme disparaît) et ça finit dans un théâtre comme dans L’Homme qui en savait trop. Le tout sur un rythme soutenu : n’en déplaise au Canard, on ne s’ennuie pas.

Là où ça pêche :

• Le discours de Sandrine Kiberlain sur Israël et l’Europe. Si Hitchcock faisait de la géopolitique, c’était de façon discrète, sans s‘appesantir, comme en passant. On comprenait sans qu’on nous assène un exposé lourdingue.

• Le couple Vincent Lacoste/Sandrine Kiberlain ne fonctionne pas. Trop de différence d’âge entre les deux. Ça n’est pas que me gênent les couples où la femme compte plus d’années que l’homme, ça les regarde, mais ici on n’y croit pas, manque de glamour → pas hitchcockien. 

Et surtout Vincent Lacoste me semble une erreur de casting. Pas (assez ?) de charme. J’aurais bien vu, à la place… Raphaël Personnaz ? Avec Noémie Merlant ? Oui Raphaël Personnaz et Noémie Merlant, celle de L’Innocent, voilà en tout cas qui aurait été bien plus excitant. 

Excitante : la belle maison Art Nouveau où sont logés, à Bruxelles, le duo Lacoste/Kiberlain. Il nous semble bien (oui, c’est elle, aucun doute) reconnaître, à son pavage, la maison Flagey…

(Située en face d’un plan d’eau. Aucune rivière ne coulant -du moins de façon visible- à Bruxelles même, on ne peut être qu’à Ixelles) 

… « qu’Ernest Blérot édifia en 1904 au 39 de ce qui est aujourd’hui l’avenue du général de Gaulle » comme je l’écrivais le 12 mars 2017 lors de notre dernier BANAD.

Et comme la maison accueille désormais des chambres d’hôtes, il se pourrait même que s’y trouve vraiment l’appartement qui sert de planque à nos héros. Dans ce cas ça donnerait envie d’y passer quelques nuits si ça n’était si loin du centre. Non, décidément, le mieux c’est encore l’hôtel Métropole. 

RMN-Cristian Mungiu

« On ne veut pas de ces Srilankais », « retournez chez vous », « on a déjà eu les Roms », « on ne veut pas devenir cosmopolites comme Paris », « voyez où nous a menés l’Europe » : la parole se libère, raciste et xénophobe, stéréotypée et péremptoire lors d’une réunion de 17 minutes dans une salle des fêtes où 26 personnes prennent la parole, simultanément bien plus que successivement, – personne ne maîtrisant vraiment les débats – en réclamant la « démocratie », en exigeant un vote à main levée pour renvoyer les 3 étrangers recrutés par la boulangerie industrielle du village. Cacophonie en temps réel d’un tribunal populaire qui se veut et se croit démocratie, vox populi, ochlocratie ou gouvernement de la foule, expression populiste, pour ne pas dire populacière – le verbe haut, le bras levé, le menton rageur pour exprimer sa soi-disant opinion – peur bavarde du déclassement, haine recuite en ressentiments de tout poil – qui se parent des oripeaux du bon sens bedonnant, de la science aussi chez un médecin racialiste – les classes sociales dites aisées ou cultivées ne sont pas en reste non plus, on l’a bien vu en France avec, tout récemment, la montée de Zemmour et les votes bourgeois en sa faveur…Derrière ce concert d’invectives ou de déclarations à l’emporte-pièce, où perce aussi l’inquiétude sincère de quelques intervenants – sur le chômage, les trop bas salaires de l’usine expliquant l’expatriation de travailleurs roumains détachés compensée par l’arrivée de migrants, les voix rationnelles, les messages posés et modérés peinent à se faire entendre – celles de Csilla et de sa patronne reconnaissant les difficultés économiques de la boulangerie, l’attente vaine des subventions européennes…

Quant aux élites ou aux institutions, elles semblent avoir déserté la salle, ou laissé l’agora aux démagogues, aux populistes : seul un jeune Français naïf, représentant d’une ONG écologique, tente maladroitement de se faire entendre en défendant la cause des ours, cependant tueurs de brebis (ou symboles des fachos ??) ; le maire n’intervient pas, ou si peu, pour réguler les débats – si l’on ose dire ; quant au prêtre, il est largement responsable de cette assemblée haineuse, pour n’être pas intervenu quand des villageois avaient fermé la porte de son église aux Srilankais pourtant de confession catholique, pour avoir bien vite cédé en plein sermon à la vindicte de ses ouailles après avoir vaguement tenté de défendre les trois migrants, pour avoir enfin refusé tout dialogue avec ceux-ci quand Csilla était venue les lui présenter et réclamer son aide contre le racisme et l’exclusion. Attitude bien peu chrétienne, lui avait rétorqué Csilla, surtout face à un travailleur lui-même chrétien, mais encore faut-il aller au-delà des apparences, du faciès, du souci de l’opinion publique – un ministre de Dieu ne devrait pourtant avoir pour juge-arbitre et étoile de Bethléem que le Tout-Puissant…N’est-ce pas Noël, avec sa couronne de houx, son sapin étincelant dans la salle – mais pour des coeurs en hiver il est vrai ?

Ce long plan-séquence, inspiré d’une scène chorale de discussion trouvée sur Internet, comme le rappelle Georges dans sa belle présentation très circonstanciée de RMN, le dernier Cristian Mungiu, est assurément le clou du film, le morceau de bravoure qui me séduirait par la saisie d’une globalité comme par l’écoute de chaque parole, dans le refus d’un champ contre-champ trop dramatique ou psychologique et du jugement personnel du réalisateur ne privilégiant aucun visage ni propos, si la colère ne montait en moi, si le dégoût ne m’envahissait bientôt face à ces visages révulsés, à ces colères égarées, à ces paroles figées. La tentation me vient un instant – et j’y cède – de dire qu’on a là le triste visage de la démocratie, qu’on se prend à regretter que tout le monde y ait droit, puisse s’exprimer – comme si ce n’était pas le meilleur régime qui soit ou, du moins, selon le mot de Churchill, « le moins mauvais », « le pire à l’exclusion de tous les autres » ! Témoin la parole libérée de députés Rassemblement National divisant notre pays et agitant la peur du « grand remplacement » : Grégoire de Fournas n’éructait-il pas récemment encore, dans l’enceinte de l’Assemblée, un nauséabond « Qu’ils retournent en Afrique » en s’adressant à un député noir de la Nupes ?

Etrange film que RMN, entêtant et déconcertant, fin et complexe, lourd aussi et partant dans tous les sens, à l’image de ses 3 sous-titrages multilingues et multicolores, qui suscita mardi soir un débat des plus animés, près d’une heure, entre la salle, le hall et l’entrée d’Alticiné. Une parole parfois un peu anarchique, recentrée et éclairée par les rappels historiques et géographiques de Georges sur la Transylvanie, au Nord-Ouest de la Roumanie, le mélange des communautés roumaine, hongroise, allemande dans cette province. Une parole démocratique, raisonnable et rationnelle heureusement : quelle joie et quelle fierté d’appartenir à cette bande de copains et d’allumés que forment les Cramés et dont depuis des années l’enthousiasme fébrile, le feu sacré ne s’éteignent pas malgré leur nom conjuratoire – ou plutôt propitiatoire ?!

RMN comme un acronyme pour RouMaNie, ou les 3 communautés – Roman, Maghiar, Neamt – comme les noms des héros, Rudi, Matthias et Nous, ou « Je reste » en roumain (comme Csilla ?) ou encore, aux dires du cinéaste, comme l’IRM, la radiographie terrible, sans concession (à l’image du scanner d’Otto, père cancéreux de Matthias poursuivi par cette vision sur son portable), d’un village gangrené par la haine, obsédé par les loups (entrés dans Paris – disait Reggiani), envahi par les ours (métaphore des migrants ou de leurs persécuteurs, affublés de cagoules dignes du KuKluxKlan ou de masques de plantigrades dans la curieuse scène finale où Matthias, fusil en main, débarque chez Csilla qui lui demande curieusement « pardon » – de n’avoir pas su répondre à son amour retrouvé, de quitter, de fuir ce village maudit où elle n’a pu garder ou imposer les trois migrants pour des cieux plus radieux où elle pourra vivre sereinement, lbérée du machisme de Matthias, jouer au violon la musique d’In the mood for love). L’animalité parcourt l’intrigue, emblématise les passions, entre folklore de Noël et réminiscences fantastiques de vampires et loups-garous…

Les mains crispées de Matthias cherchant, implorant plutôt celles, réticentes et autrement préoccupées, de Csilla, dans la scène de la réunion publique, comme si cet homme fruste, viriliste, brusquant son fils Rudi traumatisé sans doute par la vision d’un pendu en pleine forêt mais libérant un renard piégé par son père – refus de la force brute, note d’espoir du film – profitait d’un moment collectif, et de la confusion politique, pour reconquérir son ex-amie. Hésitation émouvante, demande d’amour d’un homme paumé, renvoyé d’Allemagne dans son village natal pour avoir frappé dans l’abattoir inaugural du film son contremaître qui l’avait traité de « gitan », écartelé entre son père malade, son fils également mutique après son choc forestier, et les deux femmes de sa vie, la mère de son fils, qui ne l’aime plus mais l’héberge dans l’intérêt et pour l’éducation de leur fils, et son ex-amie qui l’aime peut-être encore un peu mais lui ferme sa porte et son lit. Un homme qui, affublé d’un micro, ne parvient pas à prendre la parole lors de la réunion, qui voudrait bien rejoindre, séduire Csilla sur le chemin du militantisme xénophile mais qui, dénué de conscience politique, semble à peine capable de se rebeller, ou même de réfléchir à son sort, replié sur lui-même, enfermé dans une souffrance taciturne, une pure affirmation de mâle instinctif et souffrant : la conscience politique, n’est-ce pas aussi parfois un luxe d’intellectuel ou de bobo ?

Fable sociale, thriller avec la montée prévisible de la violence, sur fond d’aboiements ou de hurlements, film fantastique ou halluciné au pays de Dracula, dans une forêt maudite où plane le spectre d’un pendu avant que ne s’y balance finalement le cadavre bien réel d’Otto devenu fou – RMN est tout cela à la fois. On pourrait y ajouter un film familial où la décomposition du couple, la folie du grand-père et le mutisme de l’enfant font écho à la déchirure d’un village écartelé entre ses communautés et ravagé par la haine.

A l’utopie du village planétaire qui ferait oublier tous les Clochemerle du monde, RMN oppose le fantôme menaçant, avec la montée des extrémismes, d’un village assiégé, ou se croyant tel, marinant dans les haines recuites, concentré venimeux des extrêmes droites et du populisme grandissants ou, plus banalement, comme dans cette chanson d’Henri Tachan, « Un village », de la bêtise et de la méchanceté humaines.

Claude

"Un village,
C’est le curé en chaire,
Le docteur et le maire
« Qui ne sont pas fiers pourtant ».
Un village,
C’est la guerre et la haine
Entre Albert et Eugène,
Pour un lopin de champ.
Un village,
C’est ce bloc unanime
À tirer grise mine
À l’étranger au clan.
Un village,
C’est l’idiot, que lapident
Les notaires placides
Qui passent en ricanant..." ("Un village", chanson d'Henri TACHAN)

Pour écouter cette chanson de Henri Tachan, cliquez ci-dessous.

https://youtu.be/1rrcNx0vYXg?t=11

L’ange rouge-Yasuzo Masumura (2)

Pour compléter l’article de Georges et notre débat très vivant de dimanche soir, notamment sur le « noir et blanc » nous épargnant une trop grande violence, insupportable en couleur selon Marie-No et le côté sainte « trop c’est trop » et apparemment bien peu féministe de ce film qu’évoquait Evelyne face à l’esprit sacrificiel de Sakura pardonnant à son violeur, se donnant à l’homme sans bras (Orihara) et enfin à son médecin-chef (Okabe), je voudrais dire que L’Ange rouge, malgré mon malaise initial et ce didactisme marqué et répétitif, m’a vraiment séduit et impressionné.

Comme nombre de critiques le remarquent, ce film allie de manière assez stupéfiante un brûlot antimilitariste et un drame érotique, en une infusion permanente, jamais provocante ou racoleuse de l’amour et de la mort, d’Eros et Thanatos.

D’une part, la vision glaçante des corps triés entre cadavres putréfiés, morts en sursis, blessés graves mais amputables et sauvables nous prend à la gorge avec d’autant plus de force que l’individu est ravalé au rang d’objet – avec ces membres coupés, bras et jambes jetés dans un panier – qu’on ne nous épargne rien en apparence, ni les visages révulsés, ni les cris de douleur, ni la stridence de la scie salvatrice, ou fatale – sans oublier les ravages du choléra décimant le village assiégé. Il n’y a pourtant dans cette accumulation, qui me semblait au début du film assez insupportable, aucune complaisance, tant le cinéste s’attarde plus sur la physionomie des blessés, sur l’absurdité du travail accompli par le chirurgien amputeur Osake, saint laïque morphinomane allant jusqu’au bout d’une horreur souvent inutile pour sauver un maximum de soldats et qui, ramené à la vie et à l’amour par Sakura, se sacrifiera au combat : après ces scènes d’hôpital de campagne où les combats ne sont jamais montrés, le film s’achève en effet sur de terribles scènes de guerre, avec l’encerclement du village par les troupes chinoises dans l’attente désespérée et inutile de renforts qui arriveront trop tard.

Dans ce film plus rythmé que la répétition des situations ne le laisserait croire, l’attente finale contraste avec la frénésie, la trépidation initiales : le tri des morts et des blessés, la dureté des officiers et de l’infirmière en chef traquant les simulateurs, les soldats arrachant leurs bandages, aggravant leurs blessures pour ne pas retourner au front, la fermeté inhumaine, trop humaine des amputations décidées à la diable par Okabe, dans l’urgence des situations… Ce thème de l’attente et du (double) confinement (face à l’ennemi et à l’épidémie) n’est pas sans rappeler Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, si ce n’est qu’Okabe rencontrera bien ici son destin, en l’occurrence le combat et la mort. Certes, on peut regretter que les Japonais, envahisseurs de la Chine et de la Mandchourie, auteurs du terrible massacre de Nankin en 1937, soient ici représentés comme des victimes perdues dans l’immense territoire chinois – mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ?? Mais sa dimension métaphysique – le combat entre Eros et Thanatos – « le voyage au bout de l’enfer » qu’il met en scène symboliquement, quels que soient le conflit et les belligérants, et surtout la vision clinique et sans concession de l’arrière, des conséquences de la guerre – mutilations du corps et impossible assouvissement de l’amour – ne confèrent-ils pas à ce film une dimension antimilitariste étonnante ? Rares sont les films en effet qui nous montrent, qui ne nous montrent quasiment que des blessés – et non des morts ou des héros ! Le personnage d’Okabe, à lui seul, incarne sans doute le message pacifiste du film par-delà le nationalisme nippon et le manichéisme anti-chinois apparent du cinéaste Yasuko Masumura : le chirurgien, si dure que soit, comme l’infirmière en chef, la carapace qu’il se donne, a gardé toute son humanité bougonne : il est la figure absolue, héroïque, la quintessence du pessimisme actif, entre action incessante, épuisante, au prix de longues nuits d’insomnie et sentiment d’une vanité absurde de la guerre, d’une impuissance personnelle absolue – que métaphorise sans doute l’impuissance sexuelle d’un homme drogué pour oublier…

Comme le rappelle Georges, il s’incrirait, en portant les situations à incandesence, dans la lignée des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick – avec l’horreur des tranchées, la folie d’un soldat giflé par un général en visite, les condamnations à mort de prétendus lâches envoyés au casse-pipes par un général inepte et arriviste – comme si la mort même au combat ne suffisait pas ! Il rappelle aussi La Chambre des officiers de François Dupeyron d’après le roman de Marc Dugain où un éclat d’obus vous défigure à vie, où le dévouement des infirmières ne suffit pas à vous sauver du désespoir, où la visite de votre femme et de votre fils ne vous reconnaissant plus sous les bandages sanglants vous accule au suicide – comme Ohihara, l’homme sans bras, se jetant dans L’Ange rouge du haut d’un toit, malgré la nuit d’amour passée avec Sakura – suicide par désespoir, suicide peut-être aussi par excès de joie, lorsqu’on a atteint un certain climax comme Olivier dans Les Faux monnayeurs de Gide : se tuer quand on a connu l’inouï, dont on désespérait, mais que cela ne se reproduira plus, que, plus rien, de toute façon, ne sera comme avant…Ne pas renvoyer chez eux les amputés ou les gueules cassées, ne pas montrer au public les désastres intimes de la guerre : même mensonge dans ces deux films de la propagande nationaliste, des politiques français en 1914-1918 comme japonais en 1939 pour ne pas saper le moral des troupes, ne pas s’aliéner la population ! Et, pour ces corps mutilés et ce rôle incroyable de l’infirmière Sakura qui pousse le dévouement jusqu’à l’aide, au sacrifice ? sexuel, on pense bien sûr à Johnny got his gun de Dalton Trumbo où l’infirmière capte et écoute l’appel du blessé qu’on croyait réduit à l’état de légume, lui donne tous les soins et toute l’affection, si dérisoires, si impuissants soient-ils, dont elle est capable.

D’autre part, ce film parle de désir et d’amour, mêlant confusément et superbement les deux – le désir appelant l’amour comme son prolongement sentimental et spirituel, la soif d’amour attisant le désir dans sa manifestation concrète, charnelle. Au-delà de la répétition des situations (Sakura pardonnant à son agresseur blessé et mourant, puis se donnant à l’homme sans bras et au médecin-chef), au-delà de la perplexité face à une certaine invraisemblance à oublier ou dépasser ainsi, aussi vite, un viol, ou à passer de l’aide professionnelle de la soignante au don sexuel à Ohihara puis à l’amour vrai pour son chef, la figure de Sakura, magnifiquement interprétée par Ayaho Wakeo, va au-delà de la psychologie traditionnelle : elle est le symbole vivant, énigmatique de ce combat entre Eros et Thanatos, où l’amour est filmé sans jamais montrer la nudité de la jeune femme, à travers le voilage d’un lit dans la petite chambre d’Okabe, dans l’abandon des corps au petit matin, après la nuit d’amour à l’auberge, de Sakura et d’Ohihara. Jacques Lourcelles peut ainsi écrire dans son Dictionnaire du cinéma : « la pureté impassible des traits de l’héroïne imprime à sa composition et à son jeu une fascination puissante. Son personnage n’est à proprement parler ni bénéfique ni maléfique. Compatissante en maintes circonstances – exemple le plus illustratif : retrouvant l’homme qui l’avait violée dans un état déplorable, elle lui pardonne et insiste auprès du chirurgien, dont elle deviendra amoureuse, pour qu’il ait une transfusion sanguine -, unissant le sexe et la mort, elle est quelque chose de plus subtil : une sorte d’émanation atroce et logique des horreurs de la guerre parmi lesquelles elle évolue comme un spectre, au-delà du Bien et du Mal ». Renchérissant sur cette ambiguïté à la fois vivifiante et mortifère du personnage, Sylvie Pierre, dans un article des Cahiers du Cinéma, en 1970, évoque une héroïne qui « rachète et annule symboliquement les castrations du chirurgien (…) Dans L’Ange rouge, tout homme que Wakao Ayako a fait jouir en meurt (…), comme si ses pouvoirs érotiques en faisaient la prêtresse des sacrifices humains demandés par le Japon, et en ce sens, la castratrice suprême. Ainsi n’a-t-elle donné le sabre de l’héroïsme au chirurgien en lui restituant sa vigueur sexuelle que pour le lui faire immédiatement briser au combat corps-à-corps ».

Il fallait oser en tout cas, surtout au Japon où le corps est codifié et le rite amoureux raffiné et complexe, montrer aussi crument, sans vulgarité ni ostentation – qui plus est dans un film de guerre censé illustrer et défendre une conception viriliste de l’homme et du combattant – la frustration sexuelle, l’impossible masturbation de l’homme sans bras prenant – littéralement – son pied pour jouir et donner du plaisir, en une scène bouleversante qui aurait pu paraître du fétichisme grotesque dans un autre contexte, et, comme celle, plus discrète et esthétisée du Bel Antonio chez Bolognini, l’impuissance sexuelle d’Okabe : elle éclaire a posteriori sa brusquerie, sa muflerie initiales avec Sakura, son désir confus de la garder auprès de lui après la piqûre du soir, le combat entre le désir et la pudeur, le désespoir d’un homme et l’amour enfin avoué et consenti. Etrange nuit d’amour entre le médecin et l’infirmière affirmant une puissance virile, tançant et ligotant le chirurgien enfin sevré de sa morphine coutumière, s’abandonnant aux caresses d’une femme. D’une infirmière devenue enfin femme, dans cette découverte et ce don absolu de soi à l’approche de la mort.

Dans cette atmosphère de guerre où les affects, d’être noués et comme refoulés, irradient d’autant plus intensément, où l’émotion semble interdite par l’urgence de l’action et la vanité des grands sentiments, Sakura – cette « fleur de cerisier » un peu éthérée, un peu désincarnée, fût-elle un ange de mort autant que de vie – nous rappelle, à travers ces situations extrêmes, que nous ne sommes que des corps aimants, que des corps souffrants…Pour reprendre une belle formule de Libération sur ce film, « il n’y a d’autre serment que le partage de la chair. » D’autre amour même ? pourrait-on ajouter…

Claude

LES HARKIS : Philippe Faucon (Notes)

À propos des chiffres

Lors du débat qui a suivi la projection du film « Les Harkis », à la demande du public des chiffres on été avancés concernant le rapport entre le nombre de Harkis recrutés par l’armée française et le nombre de combattants du FLN .

En ce qui concerne les Harkis la question n’est certainement pas insoluble, la comptabilité des sommes versées pendant la guerre et au moment de la dissolution de ces compagnies devraient permettre d’apporter une réponse assez proche de la réalité.

Le 19 mars 1962 le contrôleur général des armées dénombre 263 000 musulmans (harkis et autres) engagés du côté français – avait-il des raisons de les sous estimer ?

Ce chiffre ne remet pas nécessairement en cause les 400 000 annoncés par Jean-Pierre hier soir. Durant la période allant de 1954 à 1962 il y a eu des tués (20 000 ?), des fins de contrat et des désertions (beaucoup de harkis auraient cotisé à l’organisation politico-administrative du FLN). C’est peut-être pour ces différentes manières de compter que les chiffres varient de 200 000 à 400 000 selon des historiens pour l’ensemble de la période.

Par contre il est très difficile de trouver des chiffres fiables sur le nombre de membres du FLN pendant toute cette période.

Pour le Général Maurice Faivre les effectifs de l’ALN n’auraient jamais dépassé 50.000 hommes.

Selon le ministère algérien des anciens combattants 130 000 algériens ont servi dans l’ALN, il s’agit certainement du cumul des anciens combattants vivants au moment de l’indépendance car en ce qui concerne le nombre de soldats du FLN tués on trouve selon les sources de 140 000 à 150 000 morts.

Difficile de s’y retrouver.

Je sais que ces chiffres sont difficiles à connaître et que ceux annoncés par les autorités françaises ne sont pas les mêmes que ceux indiqués par des historiens français ou par les autorités algériennes ils ont souvent été utilisés par les partisans de l’Algérie française pour dire que le FLN avait perdu la guerre sur le plan militaire et également pour essayer de démontrer que la population algérienne était favorable à la France.
Si l’on suit l’historiographie militaire la France n’aurait jamais perdu de guerre sauf peut-être celle de 1870.

Henri

L’ange Rouge – Yasuzo Masumura -(Notes)

Sur le titre « L’Ange Rouge » une proposition : rouge comme le sang et réminiscence de l’Ange Blanc (1931) : Lora Hart (Barbara Stanwyck) qui postule pour un emploi de nurse dans un hôpital puis obtient son diplôme d’infirmière ?

Coïncidence ? en 1939 Dalton Trumbo publie un livre « Johnny s’en va t’en guerre » (Johnny Got His Gundont il fera un remarquable film antimilitariste en 1971. Voici ce qu’en dit Wikipédia :

« Joe Bonham (Timothy Bottoms) est un jeune Américain plein d’enthousiasme. Il décide de s’engager pour aller combattre sur le front pendant la première guerre mondiale. Au cours d’une mission de reconnaissance, il est grièvement blessé par un obus et perd la parole, la vue, l’ouïe et l’odorat. On lui ampute ensuite les quatre membres alors qu’on croit qu’il n’est plus conscient. Allongé sur son lit d’hôpital, il se remémore son passé et essaie de deviner le monde qui l’entoure à l’aide de la seule possibilité qui lui reste : la sensibilité de sa peau. Une infirmière particulièrement dévouée l’aide à retrouver un lien avec le monde extérieur. Lorsque le personnel médical comprend que son âme et son être sont intacts sous ce corps en apparence décédé, ils doivent prendre une décision médicale selon les valeurs et les croyances de l’époque. »

Ce film est un chef-d’œuvre antimilitariste presque à l’égal à mon goût de « Les Sentiers de la Gloire » (Stanley Kubrick) ! 

En 1966, sort « l’Ange Rouge » il reprend ce thème qu’il transpose en 1938, Guerre du Japon contre la Chine. Ici, il ne manque à l’homme que ses bras (si l’on peut dire). L’infirmière (Sakura) joue le même rôle que celui de l’infirmière du roman de Dalton Trumbo. Elle va rendre à cet homme la dignité et le bonheur que la guerre lui a dérobé.

Dans l’Ange Rouge, Sakura est le principal personnage. Avant cette histoire de l’homme sans bras, elle se fait violer ou violenter par des soldats malades, et… Le lendemain elle est disponible pour le service. Plus tard, elle tentera en vain, de sauver son jeune agresseur principal d’une mort certaine

Ensuite, c’est un grand pas de les faire figurer, vient la séquence des « femmes de réconfort », nom donné aux prostituées pour les soldats : L’une d’entre elles est prise de vomissements, on suspecte le choléra. Sakura protège ces trois femmes avec autorité contre une bande de soudards venus réclamer leur dû. Que protège cette infirmière ? L’intégrité de la troupe ou par solidarité, ces pauvres femmes ? L’une d’elle, belle indifférente fume en attendant…Et là encore, retournons sur Wikipédia :

« Femmes de réconfort est l’euphémisme employé au Japon à propos des victimes, souvent mineures, du système d’esclavage sexuel de masse organisé à travers l’Asie par et pour l’armée et la marine impériales japonaises, en particulier durant la Seconde Guerre mondiale. L’emploi de ce terme est fortement contesté par les organisations qui exigent du gouvernement japonais des excuses formelles et des réparations, et préfèrent le terme non édulcoré d’« esclaves sexuelles ».

La guerre vue des infirmeries de campagne c’est des mourants, des futurs mourants, blessés viscéraux, et sans doute des grands brûlés qu’on laisse mourir, et ceux qu’on peut soigner, en gros, ce sont ceux qu’on peut amputer. (Depuis Ambroise Paré, rien de nouveau). Ils seront alors sauvés s’ils résistent à l’amputation et à ses suites. Ça ne fait pas bézef. « Sauvés » ils seront soustraits au peuple japonais, ne retourneront pas chez eux. Le mieux étant que la population et les familles ignorent cela.

…Dans ce film anti-miitariste, l’infirmière devient curieusement amoureuse du médecin-chirurgien déprimé qu’elle admire, il ressemble à son père. Puis elle va devenir la seule survivante d’une bataille contre les chinois.

Voici un film qui dénonce les horreurs de la guerre, d’une part, celle de cette sexualité et des amours morbides (ce qui est très bien vu) et d’autre part, des soldats en situation survie, mutilés ou attendant de l’être, s’il ne leur est pas donné de mourir « au champ d’honneur ».

Mais « L’Ange Rouge » est aussi comme l’observe Évelyne, un film qui véhicule une « certaine image des femmes » et j’ajouterai, toute une époque ! Il déplore une guerre comme il le ferait de toutes guerres. Cependant l’Histoire dit autre chose : « Pendant six semaines, de décembre 1937 à janvier 1938, les troupes japonaises perpétrèrent des atrocités à grande échelle, tuant plusieurs milliers de civils chinois, violant d’innombrables femmes, pillant et brûlant des propriétés ». 1938, Une abomination ! Un holocauste ! Très proche du nazisme européen qui commence alors à s’exprimer pleinement.

Image d’archives

Malgré ses passages gores qui caractérisent bien la guerre, on a tout de même l’impression que « l’Ange Rouge » fait de la condition des femmes une péripétie liée à la situation et qu’il soustrait de son champ les crimes de guerre japonais pourtant connus et documentés au moment du tournage. Alors, sans doute parce que nous sommes en 2022, ce film me laisse une impression mitigée.

Georges

Juste sous vos yeux de Hong Sang-Soo

Vingt-quatre heures dans une vie, quand le temps est venu d’alléger le temps, de revisiter son enfance, de dire ses erreurs, d’affronter ses rêves envolés.
Lorsque le temps presse de « rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer »
San-gok qui fut actrice, étoile filante dans une autre vie que la sienne, une vie presque oubliée, est revenue pour quelques jours dans sa Corée du Sud natale.
Elle s’applique à goûter ce qui est là en face d’elle, à apprécier les plaisirs simples d’un beau paysage où les couleurs saturées lui sautent forcément aux yeux, d’une tasse de café, d’une cigarette, même si elle se recache pour fumer.


Réflexion sur le temps qui passe, sur la mort, Juste sous vos yeux est une invitation à profiter de la vie, fragile, si précieuse quand on sait les jours comptés.
Par petites touches Hong Sang-soo nous met sur la piste du secret de cette femme que l’âge a rattrapée.
Dire avant tout que San-gok est interprétée par la magnifique actrice Lee Hye-young qui donne au personnage sa grâce, sa délicatesse, son élégance et son charme infinis.
Une journée dans la vie d’une femme, qui retrouve sa soeur et les lieux de son enfance avant de se rendre à un rendez-vous, élément déclencheur de sa venue à Séoul. Dans une épure soutenue de bout en bout du film, les scènes se succèdent et nous emmènent dans les dédales du récit admirable d’un parcours de vie dense et détaillé, suite de scènes gracieuses d’intimité familiale remplies de non-dits.
Ca déborde de partout, inondant les conversations avec sa soeur d’une gêne certaine, recouvrant la rencontre avec son neveu, reportée et déplacée dans la rue, d’un flux de tendresse, emportant la visite de la maison de son enfance, où vit toujours la petite fille qu’elle fut, dans une vague de mélancolie.
Comme les souvenirs sont lourds …
Et maintenant ?
Lors d’un tête-à-tête au fond d’un bar désert dont il a les clés, Jae-Won, le réalisateur propose un rôle à San-gok qui le refuse aussitôt et, entre crevettes frites et porc aigre-doux (chopés par le jeune assistant au restau chinois du coin), et surtout entre deux rasades d’alcool fort (chinois aussi), c’est la fin du secret.
La vérité a éclaté, brutale, embarrassant tant le réalisateur que, l’alcool aidant, il verse quelques larmes … On fait du cinéma ou on n’en fait pas !
San-gok, elle, parle, beaucoup et voilà que c’est elle qui le réconforte ! Un comble !
Ils se rapprochent, ont quelques gestes, elle lui fait dire sans mal ce qu’elle veut entendre : qu’il veut coucher avec elle, qu’ils partiront demain et qu’il la filmera. Pourquoi ne pas rêver une dernière fois à la vie, à l’amour, au cinéma ?
Un magnifique plan silencieux , deux silhouettes de dos, sous la pluie avec du bleu, à attendre, et pour elle, les derniers moments d’illusion …
Un message le lendemain matin sur le répondeur de San-gok la fait redescendre sur terre et, à la deuxième écoute, elle se réfugie encore dans ce rire étrange, incongru, cruel sur elle-même et sur les hommes, s’efforçant de mettre le tragique à distance. Un rire prolongé par des sanglots, dès qu’elle tourne le dos.
« Tu fais un rêve? » On sait que sa sœur ne lui racontera son rêve qu’après midi.
Elle ignore encore que les heures sont comptées.

Juste sous vos yeux, est un régal, du concentré de Hong Sang-soo : économie de plans sur une partition virtuose.
Des voix qui se succèdent, se répondent, se toisent, s’affrontent, s’ignorent, se séduisent, comme dans un opéra racontant à merveille ce qui se voit et ce qui ne se voit pas.
Avec pour ce film une tonalité dramatique, tragique, inhabituelle chez Hong Sang-Soo … qui peut inquiéter.

Mais il semblerait que ce soit un moment de flip passager : vu le film suivant La romancière, le film et le heureux hasard et … c’est une autre histoire !


Marie-No

Un Beau Matin-Mia Hansen Love(2)

« Un beau Matin » au Masque et la Plume, « Un beau matin » à L’Alticiné

Pour préparer la présentation du mardi soir, j’ai écouté le Masque et la Plume. Voici quelques bribes de leurs commentaires que je souhaite à mon tour commenter. 

Michel Ciment, « C’est un peu le même problème que le précédent film de Mia… c’est qu’il y a deux récits, le rapport de cette femme avec son père handicapé, (qui rappelle F.Ozon) et l’épisode de l’amant qui est d’une banalité, d’une platitude… Elle a essayé de mixer, elle ne veut pas risquer trop, elle a eu peur d’être trop triste, donc elle fait des scènes d’amour physique, de copulation »…

Eric Neuhoff « c’est un robinet d’eau tiède, comme d’habitude, même l’histoire avec le père est exsangue, c’est d’une platitude… Et tous ces intellectuels… c’est un film sincère mais inutile… Une palme d’Or « péa »

Camille Nevers : « C’est un film qui évite de se poser la question de la mort » « véracité qui manque de vérité ».

Mia Hansen Love, si l’on excepte « l’Avenir » Ours d’Argent avec près de 300 000 entrées, voisine pour ses sept autres films  les 70 000 entrées, elle fait un cinéma dont on peut dire  pour l’instant, qu’il est confidentiel. On peut alors s’étonner que ces critiques présentent ce film juste pour le démolir. Ça n’exige aucun courage, ils n’ont pas Pialat en face d’eux. C’est donc facile.

Entre un premier critique péremptoire et expéditif ; un deuxième tout heureux de s’offrir un bon mot ; et une troisième qui donne l’impression qu’elle n’a même pas vu le film dont elle parle, on pourrait dire que ces gens au lieu de servir le cinéma d’auteur trouvent jubilatoire de prédater des films. (Tout en se satisfaisant d’en vivre !) 

Le Cinéma de Mia Hansen Love

À ce jour, le cinéma de Mia Hansen comporte 8 longs-métrages qui ont la propriété de se répondre, de s’éclairer les uns par rapport aux autres, si chaque film est une œuvre, son ensemble forme une Œuvre cohérente en tous points. Ces films ont pour matière des événements, situations de sa propre vie, mais ils sont transposés, réinventés. Il n’y a pas plus d’égotisme dans cette démarche que celle d’un peintre qui fait son autoportrait. Pour poursuivre cette analogie avec la peinture, il y a chez elle une démarche impressionniste, elle travaille par touches légères. « La vie est plus grande que le cinéma » dit-elle, et donc elle bannit les effets de caméra, le spectateur doit l’oublier. Plans et enchainements sont soignés et bien rythmés. Il y a un rythme et une harmonie d’ensemble et un style qui lui est propre.

Deux mots sur « Un beau Matin »

D’abord, il y a le casting, tous les acteurs sont justes, on pourrait dire mille choses sur chacun, je m’arrêterai sur Léa Seydoux (Sandra) sincère, sensible et humble.(Voir le billet de Pierre). Son visage se lit comme un livre. Dans un autre registre, elle investit son rôle à l’égal d’Isabelle Huppert dans l’Avenir. Autant de talent, autant de classe.

Sur le sujet du film et pour revenir aux critiques du Masque, nous savons tous que les films sur l’alzheimer, sur les maladies graves et fatales ne manquent pas, on pourrait citer « Amour » et plus près de nous « The Father ». Mia Hansen Love voulait-elle ajouter un film aux films ? Bien sûr que non, elle voulait parler d’une femme. Le sujet, c’est : il était une fois une femme dans une situation de vie deux fois éprouvante. L’une dont l’issue est certaine, celle du père, Georg (Pascal Gregorry) qui se conjugue à une autre dont l’issu est incertaine, vivre avec Clément  (Melvil Poupaud), l’homme qu’elle a choisi d’aimer. Et donc ce que Mia Hansen Love nous montre,  c’est le combat d’une femme pour résister à des tensions angoissantes, les pires, celles où se joue la séparation. Et ce qu’on voit aussi, c’est sa volonté, son risque, de construire tout de même. Bref, une vie, une femme !

On peut aussi remarquer la qualité de présence de Sandra auprès de son père et de son amant, on peut alors voir comment les dialogues, les attitudes, les expressions de visage sont marqués, nimbés par l’interpénétration des situations dans son esprit. Elles déteignent. Tous les films de Mia Hansen Love restituent la complexité de la vie, pas moins celui-ci.

Enfin, tout comme Rohmer, elle laisse à ses personnages leur chance. Elle cite volontiers « Conte d’Hiver ». La dernière image délicate, celle de l’affiche, montre Sandra, Clément et Linn (Camille Leban) la fille de Sandra, en haut de la Butte Montmartre regardant Paris : « ta maison, c’est tout droit »… La naissance d’une famille, la force de la vie.

Sans Filtre (3)

C’était sûr que Ruben Östlund nous (re)ferait grincer des dents !
Un film d’auteur virtuose qui bouscule. On aime ça !
Avec en vrac : le milieu de la mode, de la pub, le monde des « influenceurs », des « bloggeurs », la beauté, LA valeur marchande qui permet de monter dans l’ascenseur social GV, la lutte des classes qui prend l’eau, la société sans repères, en apnée, les hocquets du grand mâle blanc, les rapports de genres … Il passe tout ça à la moulinette et au final ça donne une histoire ébouriffante en 3 parties.
1- Parenthèse.
Portraits de Carl et Yaya, jeunes, beaux, riches, le vent en poupe et complètement conscients d’être sur le fil : bientôt, le carrosse redeviendra citrouille.
L’humour grinçant, anticonformiste frappe d’entrée de jeu avec la scène du casting où les jeunes mâles gracieux sont scrutés, manipulés. Sourire pour le bon marché, dédain pour le luxe.
Le compagnon de Ruben Östlund est photographe de mode, il connaît bien le sujet.
C’est le seul secteur d’activité où les hommes sont trois fois moins bien payés que les femmes. Ca peut rendre nerveux et Carl est nerveux. Déjà marqué au mitan de ses vingt ans par la ride de la tristesse appelée ailleurs ride du souci, il dépend du regard de tout le monde et en particulier de celui de Yaya. Sur lui et aussi sur la note de restaurant qu’elle ne s’abaisse pas à faire entrer dans son champ de vision, qu’elle refuse de voir, jouant au bonneteau avec ses nerfs comme avec son pauvre billet de 50 euros qu’elle fait disparaître sous ses yeux le laissant désemparé, au bout de sa vie. Elle décide, elle jubile. Elle compte bien profiter comme elle l’entend des avantages du seul secteur où les femmes gagnent beaucoup d’argent, trois fois plus que les hommes.
Elle a l’argent et le luxe de ne pas en parler, de ne pas s’en occuper, pour conjurer le sort, continuer et atteindre son but : devenir trophée.
Carl a un objectif : assujettir Yaya, se l’annexer, assurer ses arrières. Profiter.
Un partout, balle au centre.
2- Tempête
Yaya est invitée sur une croisière de luxe. Elle demande à Carl de l’accompagner, un Carl aux abois qui veille et n’entend se faire souffler Yaya par personne et pas par ce beau matelot, simple membre de l’équipage, un pauvre quoi, que Yaya a regardé et à qui elle a même parlé ! Il le fait virer et, ironie du sort, le sauve probablement !
Pour alimenter son blog et ses pages, Yaya, est en mode selfie non stop, concentrée sur elle-même. Elle évolue flanquée de Carl, parmi les passagers, oligarques russes, couple de britanniques âgés amoureux et tranquilles enrichis sans vergogne, une paraplégique ultra riche hors sol (l’argent ne peut pas tout) … aucun état d’âme pour personne, tous couvés par un équipage briefé pour servir, répondre oui à tout et n’importe quoi. La prime suivra.
Pendant ce temps-là, le commandant boit. Il a baissé pavillon, s’est renié, a perdu son idéal, s’est abimé et il boit sa honte jusqu’à la lie seul ou avec l’ennemi. A vomir, cette vie, à ch… ces passagers.
Il faudrait une tempête, un déluge pour mélanger tout ça, redistribuer les cartes. Bingo.
3 -La possibilité d’une île
Certains ont échoué sur un rivage. Abigail, ex-responsable des toilettes sur le yacht, occupe de droit la place essentielle à la survie des naufragés. Elle sait pêcher à la main et faire du feu : c’est le nouveau capitaine. On assiste à une inversion du pouvoir, détenu jusqu’alors par un homme, blanc et capitaliste, encore et toujours prêt à abattre le plus faible, à faire passer de simples braiements pour de terribles menaces.
Le pouvoir passe à une personne jusqu’ici triplement exploitée : femme, migrante et sous-payée. Carl n’hésite pas à surfer sur la vague et joue tranquillement sa carte de beau gosse, parfumé, qui plus est. De gigolo. Comme avant.
Le pouvoir restitué au travailleur ! c’est arrivé, donc !
Calmos, pas si vite. Le monstre est là tapi dans la nuit, il gronde sur l’île perdue cernée par les corps de ceux qui n’ont pas survécu flottants dans les eaux troubles, s’échouant sur le sable. Ouf ! dire que cette bagouse, ce collier de diamants auraient pu couler sans la vigilance du gros russe, pietà pleurant de soulagement d’avoir pu, just in time, récupérer ses billes !
Yaya n’a rien à faire, plus de connexion et a l’idée de partir à la découverte de cette île, pour voir de l’autre côté. Sans Carl mais avec Abigail. Yaya, jeune et préservée, court les sentiers escarpés comme une chèvre. Abigail, mature et usée par le labeur, peine, trébuche, s’essouffle. Un chemin de croix.
De l’autre côté de l’île, l’ascenseur est là, les portes s’ouvrent, Abigail se fige, terrassée de désespoir. Yaya respire, tout va être comme avant, elle va pouvoir reprendre son atout en main, jouir et faire jouir de sa beauté. Offrant à Abigail un poste d’« assistante personnelle», elle déclenche son courroux, fracasse son espoir.
Carl a senti le vent tourner, il accourt. Et saura retomber sur ses pattes.


Le monde des apparences, de l’argent roi, de l’aliénation humaine, tel qu’il nous dégoûte. C’est à se tatouer un Triangle of sadness permanent !
Un cinéma amer, cocasse, un film en montagnes russes.
Ruben Östlund nous trimbale.
C’est épatant, décidemment.

Marie-No

Amis du blog, bonsoir

Ces jours-ci sont plutôt « Sans Filtre », Monica, Pierre, Henri, Georges : autant de commentaires et par chance, autant de points de vue. Qu’à cela ne tienne, à toutes ces réactions, un point commun, le plaisir d’être au cinéma, de voir des films, de laisser leur aura nous accompagner. Les films comme les rêves sont tellement mieux mis en mots. Lisez, écrivez dans ce blog.