La Pièce Rapportée-Antonin Peretjatko

De tous les films des cramés de la bobine « la pièce rapportée » cette tranche de vie de la riche famille des Château-Têtard, est un film d’un genre assez inhabituel, il est burlesque, drôle, ce qui est une rareté dans la distribution d’aujourd’hui.

Le film s’ouvre sur une considération absurde digne de Monty Python « Par souci d’équité, le générique comporte autant de voyelles que de consonnes ». Bon début pour un film qui parle d’inégalité !

Comment en parler sans en faire un film politique dénonciateur, véhément, acrimonieux tel un essai des Pinçon-Charlot ? On les remplace un instant par les richissimes Château-Tétard. « La pièce rapportée » est leur histoire, elle est rythmée de canulards, gags en tous genres, principalement visuels. Ils sont parfois fins, le plus souvent gros. Curieusement les plus gros donnent au film sa légèreté et sa puissance critique. S’y arrêter pour les commenter, c’est leur faire perdre leur drôlerie. Mais après tout, ce blog parle aux « Cramés de la Bobine » qui ont vu le film, alors je me propose d’en commenter quatre, tant pis pour vous qui lisez ces lignes !

Ça commence par un flash-back, une scène de chasse, elle est figurée avec l’apparat un peu ridicule des chasses seigneuriales : chasseurs, meute de chiens, rabatteurs, cor de chasse, chevaux… Les tireurs tous excités ouvrent le feu de concert, rageusement. Lorsque cesse le feu, gisent au sol de pauvres rabatteurs en gilet jaune. Quant à Adélaïde, la Reine Mère (Josiane Balasko) blessée au dos par une balle, elle vivra le reste de sa vie en chaise roulante et deviendra despotique. Mais qu’à cela ne tienne ! Ce gag permet de rapprocher, de condenser les choses disparates : La Sologne et ses chasses en enclos … Avec la question des gilets jaunes qui a suscité des passions et commentaires violents (superposables à ceux utilisés en son temps contre la Commune (cf Flaubert, Madame de Sévigné). 

On revient ensuite à ici et maintenant avec l’arrivée d’Ava (Anaïs Demoustier) à son travail. Elle est hôtesse d’accueil dans une station de métro. Le jour où nous la voyons elle n’a pas composté son billet. Malheur ! Des contrôleurs l’arrêtent, « je suis votre collègue » leur dit-elle. Désolé, mais le devoir c’est le devoir ! Répond le contrôleur. ll la verbalise et se paie immédiatement en passant un détecteur sans contact devant le sac à main d’Ava contenant sa carte bleue. Ce gag obéit au même système que le précédent, simultanément il décrit des agents au fonctionnement bureaucratique et en même temps montre que l’argent numérique finit par échapper à son détenteur contre son gré. Il souligne ainsi une des authentiques menaces liées à ces formes de monnaies numériques. (Une monnaie qu’on peut soustraire rapidement à son possesseur et qui pourrait même disparaître un jour de nos comptes, d’un simple clic sur un ordinateur).

La question de l’enrichissement des Château-Tétard est présentée d’une manière drôle, les ascenseurs, le monte-personne « Pinochet », l’invention de la valise à roulette. Derrière l’humour, on distingue aussi certains mécanismes d’enrichissement. Tels l’opportunisme qui consiste à vendre n’importe quoi à n’importe qui pourvu que ça rapporte et… L’invention de la valise à roulette. La valise à roulette nous raconte celle plus sérieuse du brevet industriel qui est central dans la société marchande. Le brevet est pourvoyeur de rentes. Parfois, il prime l’intérêt général, c’est un débat actuel.

Paul (Philippe Katerine) offre le champagne pour fêter la suppression de l’impôt sur la fortune. C’est une manière de dire que pour les 400 contribuables les plus aisés, 0,1 % de leur richesse annuelle déclarée représente désormais le montant de leur impôt sur la fortune.

En écrivant ces lignes, je suis bien conscient du caractère rasoir du propos, en revanche le comique est un excellent moyen de le faire. Et ce film est comique. Quelles sont les qualités morales pour devenir chauffeur chez les Château-Tétard ? Comment renouvelle-t-on sa garde-robe lorsqu’on est Directeur d’une agence de détective ? etc…Tout est dans le film.

On peut également voir dans les scènes de détective une parodie de Baisers volés (1968) et justement, l’humour d’Antonin Pertjatko est tout à fait celui des années soixante, nous y reviendrons. Cet humour est devenu quasi impossible dans la société actuelle de 2022 où la censure n’est plus directement celle du pouvoir mais celle des mœurs, de l’intériorisation par nous tous du « convenable » (et de notre aveuglement face à l’indécent).

Pour autant ce film, contrairement à beaucoup est contemporain. Nul besoin de se plonger dans le passé. Ce qu’on nous montre se passe ici et maintenant et c’est assez rare pour le souligner. Voyons cette rolls blanche qui circule sur le périphérique, regardons les campements de ceux qui y vivent ! (en attendant le ruissellement?) Peu de films ont cette caractéristique d’actualité, nombre films d’aujourd’hui regardent soit ailleurs, soit dans le rétroviseur soit les deux !

Ajoutons que les acteurs du film sont tous remarquables pour ne citer qu’Anaïs Demoustier avec sa fraicheur et sa grâce, Philippe Katerine et son « doux » parlé snob, la distinction même ! Ecoutons Josiane Balasko l’authentique Reine Mère…(dont le mépris de classe transpire à chaque mot, particulièrement envers Ava.)

Anaïs Demoustier, Philippe Katerine, William Lebghil, Josiane Balasko

Antonin Peretjatko renouvelle l’humour Énorme, celui des « Raisins Verts (1) » et il le fait d’une manière sympathique, sauf dans le premier plan et d’une manière allégorique, il n’y a pas de cibles humaines. Laurence remarquait justement qu’à la fin du film, la voie d’Ava était en tout point ressemblante à celle de la Reine Mère. Ava se glisse dans le confort offert par Paul son époux. Ce ne sont pas des personnes que vise le réalisateur, elles sont dans un système, celui des héritiers, il s’attache à le montrer.

(1) Les raisins verts Jean Christophe Averty années 60

Compartiment n°6-Juho Kuosmanen

Compartiment n°6

Les lecteurs du beau livre de Rosa Liksom seront surpris des changements de trajectoire opérés par le scénario et il ne s’agit  pas seulement de la destination du train.  Au demeurant, il y a ce que peut une caméra et ce que peut un livre. Aucun livre ne peut traduire à chaque instant, l’émotion d’un visage, aucun film ne peut nous livrer la pensée d’un être. Au cinéma, on est comme dans la vie, on ne peut connaître la pensée de l’autre, ni l’usage qu’un personnage peut faire de son imaginaire. Dans le roman, Laura se remémore, observe les paysages, les lieux et les choses pour mieux se couper des diatribes de son encombrant voisin. On pourrait développer sans doute plus habilement et plus amplement ces choses, disons alors que la transposition d’un roman en film est heureuse lorsqu’elle restitue l’air de famille, l’esprit du livre tout en formant un objet unique, autonome et beau. Ici c’est le cas. On peut imaginer que Rosa Liksom et Yuho Kuomanen sont également fiers de cette réalisation de Compartiment  n°6.

Il y a dans ce Compartiment n° 6 des manifestations d’ironie, d’abord il y a par deux fois, cette chanson « Voyage, voyage de Desireless » qu’on peut entendre à la fois aussi bien comme une belle chanson  que,  compte tenu du sujet, une forme de dérision.

Une autre marque d’ironie c’est l’usage prétexte des pétroglyphes, la prétendue intention du voyage qu’ils occasionnent. Dans le roman, ils interviennent page 148, en passant. Dans le film immédiatement, mais on se doute que les pétroglyphes comme objet de visite ne valent pour Laura que par le contexte imaginaire dans lequel elle désire les voir… En amoureuse avec Irina ! Mais Irina prétexte ne pas pouvoir l’accompagner et le film prend alors une autre direction.

Et sans doute y a-t-il aussi une ironie de l’Histoire dans cette histoire : Dans le livre, pour les voir il faut se rendre à Oulan-Bator, dans le film c’est à Mourmansk, or les pétroglyphes les plus proches pour Laura cette Finlandaise sont ceux du lac Onéga, en Carélie, cet ex-territoire finlandais !

J’ai échangé avec un critique de critikat qui assurément n’aime pas ce film et qui à l’un de mes commentaires me répond ceci : « la linéarité du propos me paraît assez bien justifier le terme d’ »odyssée personnelle » tout souligne lourdement ces analogies entre parcours physique et reconstruction émotionnelle, déconstruction d’un couple et formation d’un autre, recherche d’une vérité intime dans un environnement glacial et inhospitalier ».(1) Tout est contenu dans « lourdement », ce que le critique comprend avec justesse, il le trouve lourd et je trouve ça dommage.

D’autres critiques apprécient le travail d’acteurs, traversés de milles sentiments. Regardons quelques traits de la situation en jouant quelques citations de critiques et du réalisateur:

« L’auteur joue de cette ambivalence au premier arrêt à Saint-Petersbourg. La tentation de rebrousser chemin n’est freinée que par un coup de fil passé à Irina qui empêche de reprendre le chemin de Moscou. Le sentiment de ne pas être désirée est plus fort que la peur de la solitude. La beauté intervient quand Laura décide enfin de lâcher prise, d’abandonner son malheur sur une route enneigée au milieu de nulle part, pour enfin embrasser l’instant » Le bleu du miroir…

Seidi Haarla dans le rôle de Laura

De sa relation avec Irina, sa maîtresse : « Dès les premières scènes, le malaise entre elles est perceptible, tout semble indiquer qu’Irina veut se débarrasser d’elle pour se retrouver seule dans son appartement. Plus qu’une relation saine, le regard d’Irina est une addiction, un moteur qui a tout de toxique. Le mal-être infiltre chaque plan de cette première moitié de film où jamais le sourire de Laura ne vient émerger de son visage qui reste inlassablement fermé. (Le bleu du miroir) »

En ne l’accompagnant pas à Mourmansk, Irina envoi Laura promener, en quelque sorte ! Laura prendra tout doucement conscience de la situtation en voyage. Cette « promenade » devient alors une sorte de rituel de passage. (Franchement troublé par Lihoa son compagnon de compartiment.)

Irina c’est cette fille avec qui elle a eu des rapports affectifs et sexuels, mais aussi de dépendance, elle a un bel appartement, fréquente des artistes, fait la fête, elle est cultivée. Laura est un peu décalée dans ce contexte.

Irina me fait songer à Emma dans « la vie d’Adèle »de Kechiche, et Laura me fait songer à Adèle, la dissymétrie dans la relation de l’une à l’autre est très voisine : Laura ne songe qu’à exister dans les yeux d’Irina qu’elle admire. Le long voyage qui la mène à Mourmansk, lui fait prendre conscience de la nature de cette relation.

Cependant le film n’est nullement introspectif, car le compagnon de compartiment de Laura c’est Lihoa. Lui, c’est l’extraversion même, la grossièreté en plus. Quand Laura et Lihoa se rencontrent dans un train pour Mourmansk, ils s’insultent dès les premiers mots.

« Tout semble donc joué dès la première scène. Au moment où Laura rentre dans le compartiment et découvre son compagnon de voyage, un homme aux traits durs et au crâne rasé, assommé par la vodka » (le bleu du miroir).

Yuriy Borisov dans le rôle de Lihoa

Avec  l’arrivée de Lihoa, nous changeons de référence cinématographique, nous nous rapprochons de « Drive my car » de Ryusuke Hamaguchi par ce hasard qui conduit des personnages nullement faits pour se rencontrer, à coexister. L’écart qu’il y a d’Irina à Laura est symétrique à celui qui sépare Laura de Lihoa, c’est une autre forme d’ironie, car elle n’en est pas consciente. D’autant moins consciente qu’elle se croit encore sous la protection bienveillante de son amante. Et là, citons Juho Kusmanen, qui est excelle dans les jeux de miroir (ceux qui ont vu Olli Maki le savent déjà )

« Pendant le voyage Laura se rend compte qu’elle est en fait un peu comme Ljoha, maladroite et solitaire ».

« Pour moi, cette histoire parle beaucoup de connexion et je pense que Laura et Ljoha partagent quelque chose de plus profond qu’un besoin sexuel. Ils sont plus comme des frères et sœurs qui se seraient perdus de vue depuis longtemps. J’aime à penser qu’ils partagent les mêmes sentiments non exprimés. C’est plus comme s’ils avaient eu la même enfance que les mêmes convictions politiques ou autres. Ils sont connectés à un niveau émotionnel, mais ils n’ont pas les mêmes références culturelles.

Je pense que l’histoire traite aussi bien de la rencontre avec l’Autre que de la plongée en soi-même pour tenter de comprendre et d’accepter qui l’on est. Ce ne sont pas deux thèmes qui s’excluent mutuellement, car lorsque vous rencontrez quelqu’un de nouveau, vous avez la possibilité de recommencer, de prétendre être ce que vous aimeriez être.

Cette idée de rencontrer l’Autre et de renoncer aux idées pré́établies que nous avons les uns sur les autres est certainement une des clés d’un monde meilleur. »

D’ailleurs ce film est comme inséré dans une sorte de parenthèse ironique, Lioha demande à Laura : comment dit-on je t’aime en Finnois ? « haista vittu » (va te faire foutre) lui répond-elle. À la fin du film Lihoa écrit maladroitement sa déclaration d’amour à Laura : « haista vittu » lui écrit-il. La dernière image, c’est le sourire de Laura, sans doute songe-t-elle qu’au moment où elle lui disait va-te-faire foutre, c’était exactement à son insu, ce qu’il lui arrivait. Et alors elle songe que celui qui lui écrit va te faire foutre, c’est celui qui veut se rapprocher d’elle.    

PS 1 : les critiques citées sont pour le bleu du miroir ne sont pas signées, pour Critikat la citation est de Etienne Cimetière-Cano.

PS 2 : De la critique d’Etienne Cimetière-Cano, je retiens ce superbe passage :  « le voyage se ressent enfin dans toute sa poésie nostalgique, à l’image de ce très beau plan hypnotique filmé à l’arrière du train de nuit, alors que les rails s’éloignent sous la neige et le brouillard, et que résonne un monologue de Laura. Le film s’oublie alors pour un temps, s’abandonnant à la contemplation du paysage glacé et au plaisir d’un temps suspendu. » J’avais éprouvé cette même sensation de beauté, mais en aucun cas ne l’aurais aussi bien dit ! 

Tous mes voeux de bonne année accompagnent ce film!

Georges

En bref, deux films à ne pas manquer

Madre Paralelas de Pedro ALMODOVAR

Avec Penélope Cruz, Milena Smit, Israel Elejalde

Deux femmes, Janis et Ana, se rencontrent dans une chambre d’hôpital sur le point d’accoucher. Elles sont toutes les deux célibataires et sont tombées enceintes par accident. Janis, d’âge mûr, n’a aucun regret et durant les heures qui précèdent l’accouchement, elle est folle de joie. Ana en revanche, est une adolescente effrayée, pleine de remords et traumatisée. Janis essaie de lui remonter le moral alors qu’elles marchent telles des somnambules dans le couloir de l’hôpital. Les quelques mots qu’elles échangent pendant ces heures vont créer un lien très étroit entre elles, que le hasard se chargera de compliquer d’une manière qui changera leur vie à toutes les deux.

Voici un film total, il est beau, certains plans sont des œuvres d’art, et aussi belle la musique comme souvent dans ses films, c’est à la fois un thriller, une histoire politique, une histoire d’affections, une histoire de naissances, de pertes et de mort, mais surtout de Vie. Tous ces thèmes sont tissés ensemble, de quoi est fait l’amour d’une mère ? Ici point de jugement de Salomon… Pourquoi exhumer de leurs « cryptes psychologiques » tous ces cadavres tués en masse durant la guerre d’Espagne ? Almodovar embrasse tout, il est de ces réalisateurs qui apprivoisent les choses cachées, qui leur rend leur dignité, les civilise. Quant à ses actrices et acteurs, on se dit à chaque fois que ça ne devait être eux ou personne, ils sont l’esprit même d’Almodovar. C’est à l’Alticiné.

PS : Avec mon apitoiement sur tous ceux qui hélas ne verront ce film qu’à la télé!

PS : Avec mon apitoiement pour tous ces gens qui ne verront ce film que sur leur écran de télévision.

Un Heros – d’Asgar Farhadi

Avec Amir Jadidi, Mohsen Tanabandeh, Sahar Goldust

Titre original Ghahreman

Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu…

Un autre chef-d’œuvre, le cinéma iranien est décidément un des plus important et des plus prodigieux cinéma du monde. Et Asghar Farhadi l’un des ses meilleurs représentants. A lire le synopsis, on se rend compte que ces vignettes sont souvent un exercice de fatuité. Dans ce film, n’est confortable que le fauteuil du cinéma dans lequel nous sommes assis. Le film rebondit sans cesse, nous surprend, nous indigne, nous sommes comme dans le tambour d’une machine à laver. On nous y parle du rapport de l’homme à la vérité, la vérité intime et la vérité publique, celle qui est socialement admise. Il s’agit aussi de la dette et d’une petite sœur à elle, la prédation ; de la justice et de la réparation, ajoutons le bruit de fond des réseaux sociaux et pour le héros « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéïenne » dit-on. Tout cela pas n’importe où, en Iran. Mais l’Iran c’est juste une coloration. 

Les Intranquilles-Joachim Lafosse

Si certains films utilisent la fiction pour décrire le réel, d’autres utilisent le réel pour faire de la fiction. Dans ce dernier cas, vous verrez sans doute « L’événement d’Audrey Diwan » pour l’heure, ce mardi, Françoise nous a présenté les « intranquilles » un film dur, parfaitement documenté et interprété et ce fut un plaisir d’entendre ses explications et d’en débattre.

Dans le dossier de presse, Joachim Lafosse nous dit : « Leïla a compris qu’il ne s’agissait pas d’un film sur la maniaco- dépression mais plutôt d’une interrogation sur la capacité et les limites de l’engagement amoureux ». C’est un peu une coquetterie, car la bipolarité y est néanmoins remarquablement traitée et incarnée par Damien Bonnard et cela, d’une manière quasi documentaire. Il faut remercier le réalisateur de l’avoir fait et avec talent.

Avant d’en toucher un mot, sans doute faut-il préciser une ou deux choses sur la réalité de cette maladie mentale. D’abord, il faut distinguer folie de maladie mentale. Des fous il y en a beaucoup et il ne se passe pas de jour sans qu’on nous en montre des manifestations, par exemple : l’hubris d’un professeur marseillais plus avant et dans un autre registre Auschwitz, Hiroschima dans toute leur horreur expriment une manifestation de la folie humaine. Les malades mentaux de leur côté ne génèrent aucunement la folie du monde, tout au plus, ils la traduisent comme ils peuvent, à leur manière, seuls dans leur coin, ça ne va pas bien loin.

L’une des folies humaines des plus sournoises de notre société, c’est justement son rapport de dénégation, la mise à la trappe de la maladie mentale et des malades mentaux. Le journal le figaro nous rappelle ceci : « Dans l’Hexagone, 12 millions de Français sont aujourd’hui touchés par un trouble psychique. On estime également que 1 personne sur 5 sera atteinte un jour d’une maladie psychique en France. » Où sont-ils ? comment les traite-t-on? (dans tous les sens du terme) , qui en parle ? Parmi elle la psychose maniaco dépressive rebaptisé bipolarité, elle concerne 650 000 à 1 600 000  français.

Mais parlons du film, trois acteurs principaux Leïla Bekhti dans le rôle de Leïla, Damien Bonnard dans le rôle de Damien et Gabriel Merz Chammah dans le rôle d’Amine. Voici un gentil couple avec leur enfant, lui est un peintre qui marche plutôt bien, elle est tapissière décoratrice. Ils vivent à la campagne.

On observe la montée crescendo de l’état maniaque de Damien et en contrepoint, les réactions bienveillantes, puis inquiètes, puis angoissées de Leïla, c’est tout ce qui se passe autour de l’enfant qui concentre le maximum de ses peurs.

On observe dans ce film que Damien triche avec son traitement, il a besoin d’éprouver son utilité réelle, il éprouve alors le besoin ne pas le prendre… pour voir. … peut-être aussi pour obtenir cet état d’euphorie (anti-angoisse)  qui lui donne l’élan devant la pression que représente la préparation d’une exposition. On voit aussi Damien faire son travail de peintre avec une énergie folle, dans un élan créatif brûlant, y dépenser tout ce qui lui reste de concentration en dépit de sa fuite des idées, de sa fébrilité anxieuse, d’une fatigue toujours surcompensée et d’une insomnie tenace. 

Lorsque nous regardons sur internet la liste des personnalités bipolaires, on se retrouve devant une liste interminable et parfois fantaisiste de personnages atteints par ce trouble. Et on observe alors que beaucoup d’artistes le sont. On peut supposer que leur fulgurance, leur compréhension intuitive des choses, leur empathie permanente, leur générosité favorisent leur élan créatif. On peut aussi supposer que la permissivité du monde artistique est plus grande que celle de la population générale en regard de la norme.

Mais la question du film c’est aussi l’épuisement affectif de Leïla. Il se manifeste par l’exacerbation un peu persécutante envers son époux de ses préventions et sa manière de surprotéger Amine leur fils. Au bout de cette crise, Damien parti vivre chez son père, va beaucoup mieux. Il a accepté de se soigner, il ne met plus sa vie et celle des autres en danger.

Joachim Lafosse, en nous peignant ce tableau de la maniaco-dépression et d’une dissension fatale dans le couple nous parle aussi de la maladie de son père qui était atteint de ce trouble, et nous pouvons trouver beau qu’il attribue sa maladie à Damien le fils…et de faire du père pour ce film,  une instance bienveillante et  protectrice. 

Le genou d’Ahed-Nadav Lapid

Il s’est passé un peu de temps depuis que j’ai vu le Genou d’Ahed. Il a été présenté le 16.11 par Sylvie et je regrette de ne pas avoir pu le revoir à ce moment-là, entendu les débats, ça devait être passionnant.

Nadav Lapid est l’un de mes cinéastes préférés, je me souviens d’avoir présenté « l’institutrice », j’ai relu mes notes de l’époque, je commençais par citer tous les films Israéliens qui m’avaient marqué, c’était en 2014. Quels sont les films notables entre 2014 et maintenant ? Peu. Il y a en eu un autre du même réalisateur, « Synonymes ». Sans doute n’a-t-il pas eu le succès du Genou d’Ahed, c’est regrettable.

Avant même de voir le Genou d’Ahed, je me doutais qu’il nous emmènerait sur un ring, je n’ai pas été déçu.

Il faut dire que j’étais prévenu, j’avais lu ceci dans le blog du cinéma : « Il invente un langage filmique qui n’appartient qu’à lui et qui s’exprime autant dans sa manière d’organiser le récit, que par l’image, la musique et le son. Sur l’image voici ce qu’en dit le blog du cinéma : Follement virtuose, la mise en scène que déploie Nadav Lapid ne s’impose aucune limite. La caméra vole, vit, gigote, s’élance : rien ne peut l’arrêter. En un claquement de doigts, la caméra s’élève de la terre jusqu’au ciel ; elle produit d’ahurissants travellings à 360° simplement pour filmer un dialogue ou un échange. Elle refuse la fixité et accompagne des mouvements incessants, imprévisibles et étourdissants ; guidée par le regard de « Y » et le ballottement de ses pensées ».

Plus loin :

« Le nez littéralement collé à l’objectif, le personnage s’approche si près de la caméra qu’il semble nous en révéler la présence ; d’autant plus lorsqu’il tente d’échapper à la mise au point de l’opérateur dans un va-et-vient chorégraphié. Tout du long, Lapid nous mitraille la rétine avec ses folles idées de mise en scène. Avec ses gros plans qui dévisagent. Avec ces visages qui bouillonnent. »

Ça commence, inconfortable par une pluie sur la route, violente, rageuse, sauvage puis… Transition brutale, nous sommes transportés dans le désert.

Ce film de Nadav Lapid n’a pas été conçu à n’importe quel moment, il suit de trois ans la mort d’Era Lapid, sa mère, chef monteuse distinguée qui a été de tous ses films. Comme tous les artistes, Nadav fait quelque chose d’autre de sa douleur et de son tourment. Les psychanalystes diraient peut-être que sa vision du monde est projective (qu’il transpose l’origine intérieure de sa douleur sur le monde extérieur). Peut-être, cependant, pour chacun de ses films Nadav Lapid sait à merveille faire de sa biographie un sujet qui bouscule et dépasse sa propre singularité pour mettre à nu l’ordre social. Ici des institutions de son pays dans ce qu’elles ont de paranoïaque et guerrière, avec leur cortège de censure, de contrôle, de soldatesque, de menace et de violence.

La séquence du Genou d’Ahed n’était pas prévu dans le film, il y a été instinctivement ajouté sur la seconde version. Il est inspiré d’un fait historique. Nous nous souvenons à propos d’Ahed de la phrase hystérique d’un député israélien : « Il aurait fallu lui tirer dessus, ne fût-ce que dans le genou ». Cette formule par son incongruité monstrueuse c’est le LA du film, son prisme. Nadav Lapid nous montre une société dont les institutions sont folles, et nous allons voir un homme en souffrance et en colère « Y »interprété par Avshalom Pollak (un autre lui-même, aussi beau et fringant) concentrer et exprimer en miroir la folie de son pays, qui est aussi celle du monde. 

 Si pour chaque film, Nadav Lapid invente un langage qui lui est propre, souvent violent, antipathique, ce qu’il n’invente pas, ce sont les faits. Ils nous sont montrés comme dans un miroir brisé, chaque éclat reflète une chose folle et le tout de ce miroir renvoie un vilain tableau. Celui de la justice, de l’armée, du monde politique de la culture et des médias. Mais qui nous les montre, c’est aussi le sujet du film, un citoyen ? Un traumatisé de guerre ? Un intellectuel engagé, un artiste ? Tout cela à la fois. Tout comme dans Synonymes, simultanément la machine et son produit.

Une séquence nous l’indique, celle d’un simulacre : des jeunes soldats cernés par l’ennemi reçoivent l’ordre de mettre fin à leurs jours. « Y » dit, j’étais de ceux là, puis il se rétracte et dit :  » j’étais leur chef » celui qui leur en a donné l’ordre. On ne sait qui il était, nous aimons attribuer des rôles, or ici il brouille les cartes. Et ce « on ne sait pas » nous le montre sous un jour cynique. Cependant, très rapidement, on est pris de vertige, un simulacre, une réalité ? Chef, simple homme de troupe ? Qu’importe, quel est le dénominateur commun ? La guerre qui remplace le libre arbitre par l’obéissance, elle seule rend plausible toutes les possibilités de ce récit et replace l’histoire au niveau où elle devrait être, la dénonciation de ses commanditaires.

Une autre scène, celle de Yahalom, la charmante déléguée culturelle, (remarquablement jouée par Nur Fibak) me revient évidemment en mémoire, symboliquement bousculée d’une manière manipulatoire par Y, elle n’a pas été inventée, elle existe autant que le système qui l’utilise, voici ce qu’en dit Nadav Lapid : « cette femme était étonnante, très curieuse, très respectueuse envers mes films, très enthousiaste. Elle ne méritait que la sympathie et soudain, à la fin de la discussion, elle a mentionné un formulaire que je devais signer, sans quoi l’échange avec le public ne pourrait pas avoir lieu. Je devais mentionner précisément de quels sujets j’allais parler avec les spectateurs du film. » Observons que Yahalom qui la figure dans le film est belle, charmante intelligente, sympathique mais qui ne pense pas. Qui symbolise-t-elle ?

Ce Genou d’Ahed, je lui aurais souhaité la Palme d’Or. Voici un film original sur la forme et le fond, rageur, fascinant de vivacité, où tout nous paraît imprévu, qui mêle un personnage singulier, indomptable, le bouillonnement d’une pensée lucide, à fleur de peau de ce témoin et acteur à l’histoire d’une société qui étouffe dans sa violence latente, dans son système de surveillance et dans l’avachissement intellectuel de son pouvoir. Il nous en livre « à bout portant » sa vérité, dénonce la vacuité, le ridicule de ses institutions, sans chercher à dissimuler l’ambivalence, de l’amour/haine de « Y », le dénonciateur et… de lui-même.

Chers Camarades-Andreï Konchalovsky

Avec Yuliya Vysotskaya, Vladislav Komarov et Andrey Gusev.
Auteurs :  Andrey Konchalovsky et Elena Kiseleva


Synopsis : Une ville de province dans le sud de l’URSS en 1962. Lioudmila est une fonctionnaire farouchement dévouée au Parti Communiste. Sa fille décide de participer à la grève d’une usine locale et les événements prennent une tournure tragique. Les autorités dissimulent la violence de la répression. Lioudmila se lance alors dans une quête éperdue à la recherche de sa fille disparue. 

Nous avons eu beaucoup de chance de voir ce film d’Andreï Kontchalovski, la présentation de Sylvie et le débat étaient particulièrement éclairants concernant les intentions du réalisateur et cet événement des premiers jours de juin 1962, connus du reste du monde 30 ans après.

En matière d’esthétique, il y a ces images noires et blanches, éclatantes, dans un format 1.33 et un cadrage digne des grands cinéastes Russes.

C’est à la fois une reconstitution historique d’une « impensable » et pourtant fatale grève ainsi que des manifestations violemment réprimées de début juin dans l’usine de construction de locomotives de Novotcherkassk.

C’est aussi un film captivant par l’histoire de son personnage, une mère célibataire, petite apparatchik locale, jusqu’au bout des ongles loyale au pouvoir et à l’idéologie en cours, comprenant la nécessaire répression des ouvriers. Mais…elle apprend que son adolescente de fille a filé vers des sentiers de la grève et des manifestations. Or, on a tiré sur la foule, l’armée ou des snipers du KGB ? Il y a eu des morts. Où est la jeune fille ? Les forces de l’ordre ont enterré secrètement des cadavres dans des tombes désafectées des cimetières alentour… Peut-être la fille de Lioudmila s’y compte-t-elle ?

Et c’est sans doute un film qui ne nous parle pas seulement au passé, souvent nous avons vu et toujours nous voyons, partout dans le monde, de semblables événements. Un peuple face à un pouvoir violent, dans l’exercice de la « violence légitime ». Nos souvenirs fourmillent de ces images. L’histoire de la France recèle les mêmes répressions violentes, en 1961, à la même époque donc, a eu lieu la plus violente répression d’après guerre contre des manifestants d’origine algérienne.

Dans « Chers Camarades » on voit et on entend la population louer Staline, le père de Loudmilia ressortir d’une vieille malle, une icône et son costume de l’armée Blanche, et Loudmilia, fervente communiste retrouver dans son inquiètude extrême, les gestes de la foi chrétienne. Le film nous montre les contradictions des personnages, peut-être sont-elles fécondes ?

Avec « Chers Camarades » nous sommes sous N.Kroutchtchev, celui-là même qui a vigoureusement dénoncé la politique répressive de Staline, l’homme dont les réformes ont influencé celles d’un Gorbatchev… dont la disgrâce est présente et permanente. Ce qu’on nous montre ici de la période N.K, c’est un évènement qui toute proportion gardée, le rapproche par sa violence et ses méthodes du bien aimé petit père des peuples, Staline. (le film ne le montre pas, mais on a aussi fusillé des « meneurs ») et ce qu’on nous fait entendre sur Staline, c’est le regret du peuple qu’il ne soit plus là.

L’univers mental des personnages ne fait-il pas écho à l’ambivalence mémorielle actuelle du peuple Russe, peut-être politiquement entretenue ? Aujourd’hui, sur internet, on peut voir dans un organe d’information Russe, « Russia Beyond *» le Président Poutine déposant des fleurs rouges devant la stèle commémorant cet événement.

L’Histoire, comme notre propre mémoire et au service d’un usage dans le présent. On se  contentera donc d’admirer l’art d’Andreï Kontchalovski avec toujours à l’esprit que l’écran du cinéma ne doit pas faire écran au réel !

Georges

https://fr.rbth.com/histoire/85221-massacre-novotcherkassk-urss-usine

Bergman Island- Mia Hansen Love

Petit rappel, ce blog est fait pour tous ceux, dont je suis, qui ont l’esprit de l’escalier. Et parfois, l’escalier n’est peut-être même pas le bon !

…Et j’étais parti comme chacun pour trouver ce film plat. A n’y voir qu’empilement de récits dans le récit : Un couple d’artiste Chris et Tony arrive sur cette île où Bergman a vécu. Il y a sa maison l’endroit où il habitait, son lit, « le lit des divorces », et puis la dame qui les accueille rappelle que « scènes de la vie conjugale » tourné ici a occasionné moult divorces. Mais ce couple, lui plus vieux, et elle si jeune présente toutes les garanties d’amour. Il est célèbre, elle l’aime et l’admire, elle est belle, fraîche et artiste, il l’aime sans réserve.

Ils sont venus là pour écrire, lui pas de problème, ses carnets s’emplissent de notes, il est reconnu, il donne des conférences. De son côté, elle sèche, elle n’a pas d’idées, elle sèche, et lui ne bouge pas. Les artistes doivent prendre leur responsabilité. Et un jour, Chris tient la dernière partie de son film, elle la raconte à Tony, elle ajoute :  je n’arrive pas à trouver une fin. Tony l’invite à la chercher ou à renoncer.

Après quelques tranches des vies de Bergman puis celle de Chris et Tony, s’ouvre celle des personnages imaginé par Chris : Amy et Joseph. C’est une histoire banale, ils se sont aimés, perdus et revus et aimés de nouveau, la première fois c’était trop tôt, la seconde trop tard. D’ailleurs Amy a un enfant et elle aime aussi son mari. Banal, encore faut-il trouver une fin.

Voici, l’hypothèse que je forme et qui unit ces trois récits. Ce qui se joue dans ce voyage à Bergman Island c’est le couple Chris, Tony, on nous en avertit métaphoriquement en début de film, par Bergman interposé. Au fond Chris ne sèche pas tant que ça, elle a une histoire dans la tête qui l’empêche d’avancer, une histoire qui serait aussi celle de sa propre vie. Et quelle est-elle ? C’est la sienne qu’elle raconte, comme un aveux, et l’interprète de  Joseph, serait l’homme en question (où son équivalent). Elle le revoit cette dernière fois, en tant qu’acteur de son film, il lui caresse tendrement la main, puis part. Elle peut faire son deuil.

Elle n’arrivait pas à trouver la fin ?  Surtout, elle n’arrivait pas à avouer cette histoire et le besoin d’avouer tout de même c’est une constante. Et Tony ? Le savait-il ?  Oui, en silence. C’est ce qui expliquerait sa neutralité.   Bref ce serait alors l’histoire d’une « non scène de la vie conjugale » où d’une scène à bas bruit. Ainsi ces récits ne seraient pas superposés, mais enchâssés. La fin, c’est le choix de Chris. Dans la vie comme en art, il faut faire des choix. A la fin du film, elle aperçoit June son enfant qui arrive en courant vers elle, elle l’embrasse avec tendresse et bonheur.  

Scène de la Vie conjugale Ingmar Bergman

Cette image ci-dessus, on la retrouve en clin d’oeil avec le couple Chris-Tony.

Alors… si ça se trouve, c’est quelque chose comme ça cette histoire ! 


Journal des Ciné Rencontres de Prades 2021 (4 et fin)

Si le festival de Prades 2021 comporte peu de nouveaux longs-métrages de fiction, les courts-métrages ont été à l’honneur, au total 32 courts-métrages (dont 8 Iraniens)…

Nous avons également pu apprécier trois nouveaux documentaires :

« Du Rififi dans le tiroir » d’Anne Morin, cette femme et son époux se sont lancés dans une procédure d’adoption, seul le Mali rendait possible l’adoption. Anne Morin décide de filmer méticuleusement l’aventure de cette adoption, avec ses impasses, les affres de l’attente particulièrement dues au changement de pouvoir et à l’évolution des législations au Mali. Et son combat pour aboutir… Elle utilise parfois la fiction pour faire comprendre ce qu’elle a éprouvé. Ce documentaire comporte bien quelques longueurs, mais il est touchant et sa fin est heureuse. Le Jury Jeunes en a fait son premier prix. Anne Morin était autant émue que si elle avait reçu une palme d’or !

« Retourner à Sölöz » de Serge Avédikian en présence de… Serge Avedikian. Nous le connaissons, nous l’avons vu aux Cramés de la Bobine et pour certains d’entre nous à Prades en 2016. Chacun se souvient de son énergie et de son enthousiasme communicatif. Sölöz est un lieu de mémoire pour lui-même, la communauté Arménienne, pour les Turcs quoi qu’il en soit, et pour l’humanité. De quoi est faite cette mémoire et qui accepte de la faire sienne ?

Avant le génocide, ce village était celui de ses ancêtres, après le génocide des Turcs de Salonique y furent transplantés, Avedikian s’y est rendu 4 fois entre les années quatre-vingt et maintenant. Ce lieu ou à chaque voyage les traces matérielles des Arméniens s’effacent davantage est aussi pour Avedikian l’occasion d’échanger avec les habitants. Comment dialoguer, comment se rapprocher, garder le fil ? Ce Documentaire est à découvrir. D’ailleurs l’œuvre entière de Serge Avedikian le serait.

Et Pour finir avec les documentaires voici « Charlie Chaplin le Génie de la Liberté » d’Yves Jeuland et François Aimé, ils n’en sont pas à leur coup d’essai, ils avaient réalisé ensemble un documentaire sur Jean Gabin. Charlie Chaplin dure 2h25 et on ne voit pas passer le temps, c’est un travail superbe qui a necessité des années de travail. Aucun subterfuge, pas de fausses interviews de gens qui l’ont connu, seulement des extraits de films et de reportages. L’Homme privé Chaplin, l’Acteur Charlot, L’homme public Chaplin, tout cela est impeccablement tressé avec des commentaires bien documentés. Ce travail est un chef-d’œuvre ! S’il n’était pas possible de le présenter aux Cramés de la Bobine, il vous faudrait aller le voir où qu’il passe!

Le festival se termine par une carte blanche à Thierry Laurentin, Directeur de programmation à la Gaumont et… Cinéphile. 3 films Panique de Duvivier 1946 (Une adaptation de Monsieur Hire de Simenon), Ten de Abbas Kiarostami 2002 et The Swimmer1968 de Franck Perry… 3 chefs-d’œuvre présentés et débattus par Thierry Laurentin, et avec quelle maestria ! On ne peut souhaiter qu’une chose, que ces films superbes prennent place dans Ciné Culte !

Les ciné rencontres de Prades, sont un peu une université d’été des amateurs de cinéma. Et si l’on peut regretter l’absence de nouveautés, sa tenue qui n’a rien à envier aux années précédentes laisse augurer un excellent cru 2022.

Journal des ciné-rencontres de Prades 2021 (3)

Les réalisatrices irannienes

« Vous croyez regarder le cinéma ? C’est le cinéma qui vous regarde »

Thierry Laurentin

Quatre longs-métrages et une série de courts, filmés entre 2000 et maintenant, tous réalisés par des femmes, ajoutons « Ten »d’Abbas Kiarostami qui est un film qui concerne les femmes, tout cela donne à la fois une idée de la vitalité d’un cinéma iranien et nous fait entrevoir un paradoxe, plus de 30 réalisatrices !.. et dans un climat de censure omniprésente dont nous reparlerons.

Mais d’abord, un mot sur la condition des femmes, elles ont le droit de vote, elles portent le voile d’une manière très différente de celles des autres pays musulmans, le noir et les couleurs caca, s’ils gagnent du terrain, ne sont pas sur toutes les têtes féminines. Elles peuvent être élues et d’ailleurs le sont, elles travaillent au même titre que les hommes, et nombre d’entre elles occupent des postes importants, d’ailleurs nous signale Mamad Haghighat, (l’homme par qui le cinéma iranien nous pouvons apprécier le cinéma Iranien) : « 60% des universitaires sont des femmes ». L’Iran n’est donc pas le golf, loin de là. Néanmoins, la vie des femmes demeure, pour utiliser la formule d’Ajar, « une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines », et nous pourrions ajouter avec les interdits, les « devoirs », les inégalités.

Néanmoins, il y a un cinéma Iranien Féminin. Comme l’ensemble du cinéma iranien, il est soumis à une stricte surveillance, en amont les scénarios sont lus et « corrigés » et en aval par la censure ! Loin d’être une digue infranchissable cette censure oblige les réalisateurs à redoubler d’astuces et de malice. Les censeurs de leur côté sont moins remarquables par leur sagacité que par leur soumission à l’autorité politico-religieuse.

Comment faire pour éviter la vindicte castratrice de ces gens-là. La liste des ruses ne sera jamais exhaustive car la créativité des réalisateurs est sans borne voici quelques exemples : parler d’une histoire passée transposable aujourd’hui, faire trois courts-métrages (les censeurs sont moins regardants sur les courts) puis les rassembler ; tondre les cheveux de l’actrice pour pouvoir montrer sa tête sans voile (le voile a pour but de cacher les cheveux) donc le voile ne s’impose plus etc. Et pour éviter le regard des autorités sur le tournage, préférence est donnée aux lieux clos, appartements, voitures. Bref, à bon chat, bon rat ! De sorte que l’imaginaire et la créativité des Iraniens en sont décuplés ! Dans ce système, les femmes ne sont pas des talents secondaires, elles sont pour certaines des réalisatrices géniales.

Les films que nous avons vus :

Marzieh Meshkini ouvre avec « Le jour où je suis devenue femme » 2001, un triptyque. En trois récits, elle décrit le pouvoir masculin dans ce qu’il peut avoir d’abominable, tel cette petite fille de 9 ans, arrachée à ses jeux d’enfants pour mettre son foulard, prélude à être maquillée, richement vêtue puis présentée au « Monsieur » qui va l’épouser où cette femme sur un vélo, parmi des dizaines de femmes à vélo, (les femmes sur un vélo, ce n’est pas islmique) poursuivie pas un cavalier qui la menace d’une manière cavalière et offre aux spectateurs une image géniale et insolite comme seul le cinéma peut en produire ! Où encore cette veuve âgée, devenue riche qui réalise des vœux devenus dérisoires et puérils. Mariées enfants, sous tutelle, libres trop tard, est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Avec ce documentaire, Mitra Farhani avec « Fifi hurle de joie » en 2012 nous transporte en Italie pour faire connaissance de l’œuvre sculptée ou peinte de Mohasses, ce personnage un peu transfuge, censuré au plus haut point puisque ses œuvres ont été détruites par la censure en Iran, qu’il en a détruit lui-même une partie, montre le prix à payer pour être libre. Et son oeuvre témoigne de cette intolérable liberté. (Ajoutons qu’il était homosexuel, ce qui ne devait pas arranger son affaire)

Rakhshan Bani-Etemad 2013, avec « les contes » une critique très vive de la société ordinaire et de l’oppression quotidienne des braves gens par ce pouvoir diffus d’opprimer l’autre, constitutif d’un pouvoir plus grand.

Enfin, il faut surtout retenir « Le Fils » de Noshin Meraji, 2021 parce qu’il est récent, c’est un film très original. Il nous dit d’une manière ironique, avec un comique un peu noir et d’une manière pénétrante sur quoi repose un masculin pas si singulier que ça. Ce film Iranien atteint la fantaisie d’un film italien. Un film à voir, et nous ne pouvons qu’espérer qu’il pourra être présenté aux cramés de la bobine.

À suivre… Prochain billet et pour finir, je vous toucherai de quelques mots d’autres films du festival.

Journal des Ciné rencontres de Prades 2021 (2)

Prades, tout commence par ce « single » musical sur fond de Clip, (voir ci dessus), et des spectateurs qui tapent des mains pour accompagner la musique. C’est la même ambiance, la même magie du lieu, beaucoup d’habitués, nous le savons parce que nous le sommes un peu devenus.

Nous avons vu le documentaire de Chris Marker sur Simone Signoret, sincère, lucide sur elle-même, quelquefois drôle, toujours consciente. Les morceaux d’interviews sont épatants, car jamais dans ses réponses aux questions, elle ne se place où on l’attend, toujours elle surprend. Et puis Chris Marker, quel documentariste !

Nous avons déjà vu quelques bons films de cinéastes iraniennes, présenté par Mamad Haghighat que les habitués de Prades connaissent bien. Mais je remets à plus tard de vous en parler, parce qu’il va y en avoir beaucoup et en ce moment c’est aussi la rencontre avec Damien Manivel et la projection de tous ses films. Tous ceux d’entre les Cramés de la Bobine qui ont vu ses films n’ont jamais manqué d’être perplexes et déconcertés. Tous ceux qui l’ont entendu commenter ses films ont toujours été intéressés par la manière qu’il a de parler de son travail, il y a une sorte de candeur et de profondeur dans ses propos et toujours ce flou artistique. On a aussi l’impression qu’il élabore et réinvente en permanence son commentaire.   

Vous souvenez-vous de Chantal Akerman, elle disait quelque chose comme « si à la fin d’un film vous dites : « je n’ai pas vu passer le temps », c’est qu’on vous a volé votre temps !

Damien Manivel

Le temps, c’est le premier sujet de Damien Manivel, et son parti pris, c’est la lenteur. Qu’est-ce qui se passe durant ses films ? Rien ou presque, ces riens qui sont le sel même de ses films, l’imprévu, une lumière, un son, une apparition imprévue dans le champ. Son travail se manifeste souvent par des détails insolites. Quant à sa manière de filmer, un cinéphile de Prades remarquait : « pour filmer on commence par dire « Action », or il nous présente un cadre vide, l’acteur y entre par un côté, un peu quand il veut… » 

C’est exagéré ! Sans doute n’est-il pas conventionnel pourtant son travail est reconnu, il n’y a aucun doute sur ce point,  l’un de ses courts-métrages lui a permis d’obtenir le prix Jean Vigo. De toutes les façons, il semble imperméable au nombre de spectateurs dans la salle ou durant les débats. Il réalise et produit ses films lui-même, sans rien demander. Il fait son œuvre comme il l’entend. Le plus souvent dit-il avec « des lignes narratives assez simples », (et sur ce point nous ne pouvons que confirmer!).

Il nous faut donc accepter de renoncer à nos attentes et lâcher prise.

J’ai été séduit par Les Enfants d’Isadora son dernier film. Damien Manivel était danseur, il ne manque jamais de le dire. Au moment du tournage, il se sentait mûr pour faire un film sur la danse. Comme il venait de gagner un peu d’argent en produisant des films, il pense alors à travailler sur ce sujet de danse, il y avait longtemps songé, maintenant, il se sent mûr. Il commence avec Agathe Bonitzer qui n’est pas danseuse, mais crédible. Il la dirige curieusement, lorsqu’elle lui demande : « qu’est-ce que je dois faire ? » il lui dit juste d’être lente. La coach de danse d’Agathe remarque : « ce qu’elle fait en ce moment ressemble beaucoup à « la Mère » d’Isadora Duncan. Damien qui commence son film sans savoir trop ce qu’il va mettre dedans, consulte internet et les livres, la nuit, le jour, il tient son sujet : 

« Après la mort accidentelle de ses deux enfants, la danseuse mythique Isadora Duncan après une longue période de prostration a composé un solo d’adieu : La Mère ». Un siècle plus tard, quatre femmes font la rencontre de cette danse bouleversante ». 

La musique c’est celle de Scriabine. Et la structure du film est une sorte de triptyque, la rencontre avec le solo d’Isadora et son déchiffrage, l’exploration du sujet (Agathe Bonitzer), le travail (Marika Ritzi et Manon Carpentier) et la reception par le public (Elsa Wolliaston, son actrice fétiche). On est surpris et troublé par le choix des acteurs, mais c’est un bon choix, rien que ça est créatif… ils sont vraiment très bien. Comme on peut lire entre les lignes, on peut voir entre les images :  ce film réussit à montrer l’ineffable, à nous faire sentir comment chacun est saisi par une chorégraphie et sa musique, et comment elle travaille en chacun des personnages. 

Le lendemain, il nous présentait « Takara, la nuit où j’ai nagé » très vite,  j’ai somnolé…

23/07 fin de festival, le jury des jeunes a attribué une mention spéciale à Takara ce petit enfant marchant dans la neige, pour la beauté des images,

La prochaine fois je vous toucherai quelques mots de ce cinéma féminin iranien