De toutes mes Forces- Chad Chenouga

3 prix au Festival de Valenciennes 2017

Du 29 juin au 4 juillet

En Présence du réalisateur Chad Chenouga

 Film français (mai 2017, 1h38) de Chad Chenouga avec Khaled Alouach, Yolande Moreau et Laurent Xu

Distributeur : Ad Vitam

 

Synopsis : Nassim est en première dans un grand lycée parisien et semble aussi insouciant que ses copains. Personne ne se doute qu’en réalité, il vient de perdre sa mère et rentre chaque soir dans un foyer. Malgré la bienveillance de la directrice, il refuse d’être assimilé aux jeunes de ce centre. Tel un funambule, Nassim navigue entre ses deux vies, qui ne doivent à aucun prix se rencontrer…

« Deux choses en préalable ».

-Merci à Françoise pour la présentation de Chad Chenouga, de nous avoir signalé 17 rue bleue, le premier film de Chad Chenouga novembre 2001. Comme nous avons aimé « De toutes mes forces » on cherchera à mieux connaître ce réalisateur en se procurant ce film coûte que coûte.

-Et puis, Chad Chenouga débattant sur son film a assuré la réussite de la clotûre de notre saison des Cramés de la Bobine, le public a été conquis par son authenticité, sa sympathie, la qualité de ses réponses à nos questions. Il y a des moments comme ça !

Maintenant, un mot sur le film, ou plutôt sur ce que j’en ai noté.

Nassim est orphelin, ce n’est pas un thème rare, cinétrafic en dénombre 186, des misérables en passant par Tarzan… et je me souviens de               « l’incompris » de Luigi Comencini, cet enfant auquel son père déniait tout chagrin. Ici, l’orphelin c’est Nassim (Khaled Alouach) dont la mère est morte d’une overdose. Il l’a vue gisante, couchée face contre sol, morte. C’est lui qui allait chercher ses médicaments psychotropes à la pharmacie. Il ne peut pas s’autoriser à exprimer ouvertement son chagrin, il lui faudrait alors parler d’elle aux autres, vous imaginez ? On se souvient fugacement de « Fais de beaux rêves » de Marco Bellocchio, la mort par suicide de la mère provoque chez Massimo un sentiment d’abandon, de culpabilité, de honte. Egale douleur pour Nassim et quant à la honte, c’est aussi celle de ne pas être recueilli par sa tante, de devenir une sorte de paria. Il est alors placé dans un foyer d’accueil. Ainsi commence le parcours de Nassim responsable de son présent et de son avenir. Le décor est planté, comment Nassim va-t-il s’y prendre ?

Parmi ce que Chad Chenouga nous donne à voir, j’ai remarqué la manière dont le jeune adolescent met rapidement en place des stratégies d’isolation de ses différentes situations de vie. Il y a son monde psychique marqué par son amour pour sa mère et de son deuil ; il y a aussi le monde du lycée qui représente l’idéal social de Nassim ; et enfin le monde du foyer d’accueil pour orphelin qui représente sa vie quotidienne et un stigmate. Trois entités, trois mondes qui de son point de vue, ne sont pas conciliables, ne doivent pas correspondre, ce serait dangereux. Cela exige habileté et subterfuges (voir la scène sur subterfuge)

Lorsque par inadvertance, ces mondes se recoupent, tout se dérègle pour Nassim, voici quelques illustrations parmi bien d’autres :

-Accepter de dormir chez les parents de sa petite amie au lieu de rentrer au foyer, transforme le carosse en citrouille, aboutit à des mesures de rétorsion de la directrice du foyer. (Sorties, téléphones, etc.)

-Offrir à sa petite amie les boucles d’oreilles de maman, induisent l’inhibition sexuelle de Nassim.

-Laisser un livre tamponné par le foyer chez sa petite amie aboutit à ce qu’elle découvre le « pot aux roses » et que leur relation en soit brisée.

Tout conforte donc Nassim dans son « système » protecteur d’évitement, de cloisonnement et de contrôle, où le souci de paraître prime. Cet exercice exige de l’habileté, du style. Et à propos de style, regardons Nassim, les vêtements de Nassim, il porte de belles chemises, ce n’est pas si fréquent à son âge en 2017. Il porte aussi un remarquable foulard bleu . (Notons en passant un très beau plan de Nassim sur fond bleu). La « vêture » de Nassim (comme on dit au Foyer) ne ressemble qu’à lui-même, elle est subtilement hors des codes vestimentaires des milieux qu’il fréquente. Il est élégant. Au demeurant, c’est un garçon comme les autres, bien de son âge, à l’aise avec ses nombreux potes et les filles.

Les personnages clés qui jalonnent sa vie sont principalement des femmes. Sa mère (petit rôle essentiel et  impeccable de Zineb Trici, pâle, maladive) ; Sa (trop curieuse) petite amie ;  Madame Cousin, la patiente Directrice à la tendresse rentrée, (Yolande Moreau) ;  la déterminée  Zawadi (Jisca Kalvanda, vous vous souvenez de « Divines » ?) ; ou encore  Mina pour son « don de soi », cette jeune fille « ensinte » qui n’est pas sans rappeler le personnage d’ Elodie Bouchez dans « la faute à Voltaire » d’Abdellatif Kechiche.

Singulièrement, en même temps qu’il nous livre le monde compartimenté et douloureux de Nassim, Chad Chenouga montre aussi la possibilité d’un monde ouvert et sa patte de réalisateur  nous fait sentir la tension, la volonté de « devenir » de Nassim. En ce sens, « De toutes mes forces » est un titre parfait.

Autres remarques : 

Chad Chenouga nous a expliqué comment il a fait travailler ses acteurs…au bout c’est une réussite. Bien sûr, nous sommes nombreux à aimer Yolande Moreau, ici elle est une directrice de foyer lucide et clémente, la femme qu’elle représente derrière sa fonction demeure sensible, empathique. Quant aux jeunes, nous leur souhaitons un bel avenir. Pour ma part, je suivrai plus particulièrement Khaled qui commence sa carrière avec ce rôle en or et qui promet, et Jisca cette jeune actrice énergique, débordante de vie et de spontanéité,   j’anticipe bien ce qu’ils nous réservent.

J’ajouterai que cette histoire, trois fois celle de Chad, puisqu’il l’a vécue, écrite et tournée nous apparaît sincère et émouvante. Et je suis d’accord avec Eliane pour noter ce que ce film doit à son cadrage, à ses plans qui parfois se resserrent sur Nassim marquant son enfermement, et à son montage rigoureux et rythmé.

Encore merci Monsieur Chad Chenouga,  et à bientôt pour  votre prochain film.

ADIEU MANDALAY de Midi Z

Grand Prix au Festival International du Film d’Amiens
Du 7 au 13 juin 2017
Soirée-débat mardi 13 à 20h30

Présenté par Laurence Guyon

Film birman (vo, mai 2017, 1h43) de Midi Z avec Kai Ko, Wu Ke-Xi, Wang Shin-Hong
Distributeur : Les Acacias

Synopsis : Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
Liangqing et Guo, deux jeunes birmans, émigrent clandestinement en Thaïlande. Tandis que Liangqing trouve un emploi de plonge dans un restaurant de Bangkok, Guo est embauché dans une usine textile. Sans papiers, leur quotidien est plus que précaire et le jeune couple ne partage pas les mêmes ambitions : si Guo veut gagner assez d’argent pour retourner en Birmanie, Liangqing est prête à tout pour obtenir un visa de travail et échapper à sa condition.

« Aux objets répugnants nous trouvons des appas/Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas ».  Charles Baudelaire.

C’est un truisme de dire que les cinéastes comme tous les auteurs ne sont que partiellement maîtres des significations qu’ils donnent à leur film. Il y a un film par spectateur et encore c’est un minimum ! En d’autres termes, chaque film est interprétable à l’infini. Ce préambule pour dire que si je prends le risque d’être pesant, d’exagérer, ma lecture sauvage « d’Adieu Mandalay », toute contradiction sera bienvenue.

Commençons par la fin, comme chacun je suppose, j’éprouve ce sentiment de répulsion pour les dernières images. De répulsion mais j’y repense, disons alors d’attraction /répulsion. Le jeune Guo armé d’un couteau pénètre dans la chambre de la jeune et belle Liangqing endormie, allongée sur son lit. Il s’agenouille, un genou de chaque côté du frêle corps de Liang, il la domine, la regarde, il aime cette femme-là, il pleure. Elle est sans défense mais se réveille, comprend, se débat, c’est inutile, du sang rougit déjà sa chemise, elle s’agite encore un peu, mais son corps lâche, sa vie l’abandonne. Guo s’allonge par terre, cette image rappelle  un peu une autre en début du film : il dort par terre, elle est dans son lit, il approche sa main pour frôler celle de Liang dormante. Tendresse furtive, une promesse qu’il se fait. Mais pour cette dernière scène, cette même main de Guo qui naguère rêvait de caresser, cette fois est armée du couteau, celui du meurtre et du suicide… Avec sa lame, Guo s’allonge au sol en dessous d’elle,  trouve en même temps que le courage, sa carotide – geyser d’hémoglobine- Un couteau comme une lame de fond     – Drôle d’hymen – Fin.

Cette image en évoque  aussi une autre, la sexualité violente, telle celle qu’à son corps défendant elle a choisie, figurée par la scène du gros et répugnant  lézard.

Leur vie à tous les deux ? Celle des pauvres, de misérables serfs, bêtes de somme, celle d’innombrables individus de par le monde, maintenant. La Thaïlande où ils arrivent, la Birmanie d’où ils viennent, c’est corruption et rançonnage, malheur aux pauvres ! De ce point de vue, le film nous montre des choses banales, nous les avons vu dans de nombreux films*nous sommes sans mauvais jeu de mot, des spectateurs repus.

Alors considérons la violence sociale, le parasitage des pauvres, comme une toile de fond habituelle, de règle, l’ordinaire. Regardons ces deux-là, dans le décor.

Elle et lui viennent du même village, ensemble ils seront voyageurs clandestins. Guo, secrètement amoureux, sera un peu l’ange gardien de Liang, son chevalier servant. Selon Lacan, la condition de l’amour c’est la pauvreté, le manque, celui qui aime offre son manque. Bref aimer c’est offrir ce qu’on n’a pas… Offrir ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui ne demande rien ! Et Liang ne demande rien. Il y a dans ce film mille attitudes de Liang qui nous la montre indifférente. Un instant pourtant, elle sera souriante, comme heureuse, lorsque Guo lui offrira un faux bijou en attendant le vrai. Une promesse. De Guo,  elle concède qu’il est son petit ami, tout cela est chaste. Au fond, Liang ne peut pas s’offrir une histoire d’amour, les histoires d’amour, c’est un truc de riches. D’abord ne plus être pauvre.

Quand Guo considère qu’ils vont faire route ensemble, Liang imagine certainement, être à une croisée de chemins. Il veut gagner assez pour retourner en Birmanie avec elle et elle de son côté, veut aller vivre à Bangkok, avec ou sans lui.

Pour avoir des papiers, de faux papiers, une fausse identité, elle travaille dur. A 18 000 bath soit environs 450 euros par mois, avec ça, quand on a envoyé de l’argent à ses parents, là-bas, on économise, juste assez pour se faire escroquer.

Liang est vierge, cela a son importance. Après ce fiasco, elle conçoit de mettre en vente sa virginité dans un hôtel de luxe. Cette pratique n’est pas spécialement locale, en Allemagne il y a quelques mois nous dit Libération, avec la participation d’une société d’escorte, Alexandra, une jeune femme mannequin roumaine, qui venait de passer 18 ans a mis aux enchères sa virginité et obtenu 2,3 millions d’Euros**. Dans Adieu Mandalay, ce sera 150 000 Baht soit environ 4 000 euros, pour cette virginité. Elle réussit à avoir 300 000 baht pour payer ses faux papiers… Alors, combien, le prix d’un rapport avec une femme non vierge ? Sachant qu’il lui faut 300 000 bath soit 150 000 de plus, que la virginité ne sert qu’une fois, quelle est l’inconnue ? Liang est-elle en voie de professionnalisation ? Ce métier est celui de 2 millions de femmes et 800 000 hommes en Thaïlande (en 2004 selon Wikipédia). Alors, mille fois un Varan sur le corps ou une fois ? Au fond quelle importance dans cette vie-là ? Bangkok, c’est tout.

Mais dis donc Georges, t’en fais un peu trop avec cette histoire, c’est délirant et sordide ces élucubrations. Garde tes fantasmes pour toi. On te présente un film où une pauvre jeune femme exploitée, broyée se fait poignarder durant son sommeil par un amoureux jaloux alors qu’elle allait peut-être s’en sortir avec sa fausse identité, et t’en fais une prostituée ?

 Ce n’est pas un film sur la prostitution, c’est un film sur la misère. L’usage du corps dans cette misère, celui de Guo, celui de Liang. J’objecte que ce n’est pas parce que Liang a fait des études, qu’elle est intelligente qu’elle ne peut pas être prostituée, ce n’est pas un sacrilège, c’est un malheur ordinaire, une condition. Une condition quand la précédente était déjà un numéro, le 369. Alors, ce que tuerait atrocement Guo serait le projet atroce de Liang.

Maintenant, il faudrait revoir la chambre de la scène ou Liang est assassinée, où dort-elle ? Revoir le décor, revoir la cheminée, peut être celle de l’usine ou Guo s’emploie comme bête humaine (lui aussi). Parfois, à  moins de 3 fois, on n’a pas vu un film!

Adieu Mandalay est un film qui vise à donner au spectateur faute d’un sentiment de révolte, dégoût et répulsion. Et je trouve qu’en cela, ce film ressemble à « on achève bien les chevaux », ou encore à « des souris et des hommes » soit la fatalité, le poids des choses, le drame. Quels que soient les mobiles de ces deux pauvres hères, au fond quelle importance ? Si l’on peut ressentir du dégoût, on peut, on doit aussi ressentir de la compassion, et les desseins de ces deux personnages sont sans importance devant leur malheur. Tu nous as présenté un film formidable Laurence.

*Les étudiants en cinéma qui voudraient faire leur thèse sur le thème de la bête humaine sur celui de la corruption  (le léviahtan actuel) où les deux réunis, dans le cinéma contemporain, auraient avantage à savoir classer leurs piles

** et « la petite » de Louis Malle 1978

Après Glory, considérations sur trois femmes managers de nos derniers films.

 

 « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». Guy Debord

 Ces derniers temps, on peut voir apparaître au ciné une nouvelle sorte de femmes, les managers cyniques. Cyniques et sans scrupule ?

Dans Glory, Margita Grosheva incarne Julia Staykova, la communicante du ministre des transports, dont le travail consiste à produire des écrans de fumée, c’est-à-dire de faire du spectacle autour de pas grand-chose pour cacher l’essentiel, en l’occurrence, la corruption.

Dans Toni Erdmann, c’est Sandra Hüller qui est à l’œuvre sous les traits d’Ines Conradi, une jeune et peu sympathique spécialiste de restructuration d’entreprise en mission à Bucarest à qui son père tente de rendre une certaine joie de vivre et humanité. C’est du boulot !

Dans Corporate, Céline Sallette devient Emilie Tesson-Hansen une cost killer, (et les coûts sont humains) persécutrice, qui utilise toutes formes de violences symboliques, dévalorisation, chantage, mensonge et autres manipulations.

Trois belles dames, bien adaptées au monde où elles vivent, à l’ambition illimitée et à l’éthique très limitée. C’est le mérite de notre temps de reconnaître aux femmes, les mêmes désirs narcissiques de puissance, les mêmes possibilités de nuisance que celles dévolues aux hommes. D’autant que ces femmes existent, de plus en plus et de mieux en mieux, c’est un mérite de ces films de leur rendre justice.

Pourtant à chaque fois, à la fin, il y a une petite lumière qui clignote, quelque chose qui leur dit qu’elles sont embarquées sur une drôle de voie.

Constatons qu’au cinéma le pas n’est pas franchi pour nous montrer des femmes absolument cyniques, jusqu’ici, dans chacun de ces films, l’héroïne s’ouvre à autre chose.

– Julia semble avoir un élan de remords et de sollicitude pour Tzanko, il est vrai, brutalement interrompu.

– Ines, retrouve un peu d’humour et de liberté dans ce monde-là, qui est ce qu’il est.

– Émilie reconsidère toute une vie sans vie et sans scrupule pour se mettre au service de la vérité et de la justice. À chacune son rachat.

Avec ces films, on ne peut pas reprocher aux cinéastes d’ignorer ces formes violentes du management. Comme on le voit, s’agissant de femmes managers, les cinéastes ont encore quelques timidités à nous en présenter d’absolument cyniques et sans scrupule. Encore un domaine où le cinéma marche vers la parité.

GLORY de Kristina Grozeva et Petar Valchavov


Présenté par Georges Joniaux

Film bulgare (vo, avril 2017, 1h41) de Kristina Grozeva et Petar Valchanov avec Margita Gosheva, Stefan Denolyubov et Kitodar Todorov

 

 

Glory, digression sur la Slava

 « Give me back the Berlin wall

Give me Stalin and Saint Paul »

-Léonard Cohen-

Glory est l’histoire d’un cantonnier qui trouve un tas de billets sur les rails et les remet à la police, et il reçoit en récompense une montre « Glory » qui ne fonctionne plus au bout de quelques jours. Pour cette remise de montre, Julia la responsable de communication, ôte celle qu’il possédait et la garde « provisoirement ».

Tsanko possédait pour plus grand bien, une bonne vieille montre Slava (Glory), offerte par son père. C’est un objet à la fois précieux et précis, elle provenait de son père et elle ne bougeait pas d’une minute. Si on ne sait rien en effet des relations de Tsanko à son père, qu’on devine aimantes, on sait que les montres Slava telles qu’elles étaient fabriquées avant 1990 en Russie étaient robustes et précises, dotées d’une technologie particulière, le double barillet. (Nous pouvons facilement en apercevoir dans google sur différents sites). Après 1990, Slava est vendue à une société de Hong Kong, et c’est une autre histoire qui commence, comme commence alors, une autre histoire de la Bulgarie.

Cette Slava versus la montre « technologique et moderne » offerte par le ministre, nous parle assez bien de la situation des gens modestes du peuple bulgare. Depuis qu’il n’y a plus d’union soviétique, pour ces gens-là, les gens pauvres et modestes, les Tsanko je veux dire, à l’image de la montre « technologique » et contrefaite, ce qui marchait bien ne marche plus et ce qui prétendument devrait mieux marcher, ne marche pas.

Mais du coup, cette montre nous parle aussi de la culture et du cinéma en Bulgarie. Depuis 1990, l’industrie du cinéma est pauvre, en Bulgarie où réaliser une fiction long-métrage est un exploit… Elle ne possède plus de réseau de distribution, la production s’est effondrée. Par exemple, The Lesson le précédent film de Grozeva et Valchanov a été réalisé sans un sou. Si le financement d’état n’existe guère, le financement privé, guère davantage. On devine que ce cinéma qui dénonce les turpitudes actuelles des pouvoirs n’est pas exactement l’image qu’aimeraient renvoyer les puissances financières et politiques actuelles.

De fait, la production cinématographique Bulgare se présente sous la forme de deux où trois longs-métrages de fiction chaque année, mieux qu’en 1999 où elle n’en avait produit aucun. Glory nous raconte donc trois histoires en une, celle d’un humble cheminot, celle d’une société particulièrement inégalitaire et corrompue, et celle du cinéma et de la culture bulgares dépourvues de tout.

Et c’est une « gloire » des réalisateurs de montrer la corruption, de dénoncer cette violence envers les humbles, et sur un autre plan, de résister par leurs œuvres à cet appauvrissement culturel institué.

G.

PS : digression pour digression, on aurait pu aussi commenter Julia et sa FIV qui fait en quelque sorte le pendant de la montre de Tsanko. Les montres « technologiques » ne fonctionnent pas, la maternité non plus. (taux de fécondité 1,46). On s’épargnera d’autres données de santé publique.

Une vie ailleurs – Olivier Peyon (2)

                                                       

                                                        Présenté par Laurence Guyon
Film français (mars 2017, 1h36) de Olivier Peyon avec Isabelle Carré, Ramzy Bedia et Maria Dupláa
Distributeur : Haut et Court

Soirée tonique et sympathique hier soir, n’est-ce pas Laurence ?  Je retiens ce bel échange entre ceux qui aimaient et ceux qui n’aimaient pas, on se serait cru un instant au « Masque et la plume ». L’un des spectateurs  exposant tout ce qu’il n’aimait pas dans le film, soit presque tout, sauf l’idée de départ, hélas si mal traitée. L’autre spectateur demandant si pour être estimé des cramés de la bobine, un film devait nécessairement  être incompréhensible…Et moi de regretter que ces beaux échanges ne se prolongent  pas de quelques lignes dans le blog.

Je fais partie de ceux qui ont aimé ce film. Sans doute  pouvait-on faire meilleur scénario, mais telle quelle « Une vie ailleurs » dit déjà beaucoup, d’une manière simple, d’une situation affective complexe et quant à la fin du film, elle me séduit, je dirai pourquoi tout à l’heure.

Ce que j’ai aimé dans ce film, c’est d’abord le jeu d’acteurs.  Isabelle Carré incarne une Sylvie impétueuse, avec son impatience irascible, sa bougeotte, avec sa revendication maternelle impérieuse,  ses exigences colériques, son activisme maladroit qui la rendent à la fois pathétique et insupportable. Ce premier rôle remplit pleinement sa fonction,  celui à partir de quoi se déploient et se distribuent ceux des autres, la compassion et l’empathie  de Mehdi l’assistant social , la grand mère que le deuil de son fils conduit à des arrangements avec les faits, la tante cette sacrifiée mère de substitution, Felipe, l’enfant heureux et inconsolable seront  autant de contrepoints remarquables.

Notons pour l’anecdote que la mère s’appelle Sylvie, tous ceux qui autrefois ont écouté Françoise Dolto à la radio se souviennent peut-être du sens qu’elle accordait à ce prénom. Elle y entendait conjointement « S’il vit? » soit une interrogation des parents sur l’identité sexuelle de l’enfant à naître. Or Sylvie à mis au monde le petit garçon, Felipe. Je vous laisse le soin d’interpréter, si le cœur vous en dit.

C’est un choix, les thèmes sont frôlés, suggérés plus qu’approfondis, il n’y a aucune volonté didactique dans ce film, mais au contraire une sorte de petite musique, un peu comme celle du film d’ailleurs. Jolie et sans pesanteur.  On y parle deuil, secret, mensonge, amour filial, attachement. Et pour ce thème majeur de l’attachement, le scénario est impeccable parce qu’il laisse libre chaque spectateur de faire son propre chemin.

Avec une clé toutefois, le final, qu’une spectatrice comparait au jugement du Roi Salomon. Rappelons nous :   » Partagez l’enfant vivant en deux et donnez une moitié à la première et l’autre moitié à la seconde. L’une des femmes déclara qu’elle préférait renoncer à l’enfant plutôt que de le voir mourir. En elle, Salomon reconnut la mère. Il lui fit remettre le nourrisson et sauva donc la vie à l’enfant. »

Dans ce film, la mère adoptive et la mère génitrice décident de s’allier pour elles mêmes, l’une pour l’autre, et pour l’enfant.  C’est une qualité de ce film de montrer une femme sûre de son amour exclusif et de ses droits, s’ouvrir à l’altérité. Sylvie comprend qu’il n’y a pas de vraies et de fausses mères ;  que sont mères celles qui se chargent intimement de l’être.

…Et le plan final un peu appuyé et symbolique montre mieux qu’en mille mots, que Sylvie a appris à comprendre que l’autre, Felipe n’est pas une chose ; qu’il faut s’apprivoiser l’un l’autre autant que soi même, qu’élever, c’est aussi s’élever.

 

 

 

 

 

 

 

 

« Citoyen d’honneur » de Mariano Cohn et Gaston Duprat (2)

 

CITOYEN D’HONNEUR

 Goya du Meilleur film étranger en langue espagnole et Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculineSoirée-débat mardi 11 avril à 20h30

 Présenté par Georges Joniaux

Film argentin (mars 2017, 1h57) de Mariano Cohn et Gastón Duprat avec Oscar Martinez, Dady Brieva et Andrea Frigerio . 
Titre original : El ciudadano ilustre

 

Je ne sais pas si Citoyen d’Honneur va réaliser beaucoup d’entrées en France, mais une chose est sûre, il le mérite, ce film a suscité une multitude d’articles de critiques et cinéphiles. C’est avec une belle unanimité qu’ils le décrivent :

1) Citoyen d’honneur et le cinéma :

« Une comédie inconfortable. Une comédie qui n’en est pas une. Une Evocation grinçante, ironique, cynique, généreuse et tendre. Une réalité cauchemardesque, hilarante et tourmentée…Mais tout de même une comédie fine et mordante.

Un petit bijoux drolatique, décapant voire cruel, tendre et mélancolique

Une comédie caustique, maline, subtile mais aussi déboussolante et inclassable…

Elle n’en manque pas moins de tendresse envers ses personnages. -Personnages complexes, fouillés et parfois contradictoires-

Une mise en scène élégante ».

Derrière les mots pour le décrire, Citoyen d’Honneur, produit chez les auteurs, des associations, des liens les plus variés avec d’autres œuvres. Je me propose ici de présenter quelques références citées, et d’en suggerer d’autres.

Commençons par deux références de Grégory Valens dans Positif :

Providence d’Alain Resnais, le héros fait en une nuit un voyage au bout de lui –même, entre imaginaire et réalité.

-L’antre de la folie de John Carpenter, voici le synopsis : John Trent est enquêteur pour les assurances. Il est chargé, de retrouver Sutter Cane, un écrivain à succès qui a disparu. Durant ses investigations, John se rend compte que le monde d’épouvante apparemment fictif créé par Sutter Cane serait en fait bien réel.

Deux références qui interrogent le rapport entre la réalité et la fiction. Notons que les facétieux Cohn et Duprat, jouent avec leurs spectateurs, je crois  me souvenir qu’on entend quelque chose comme « la réalité dépasse la fiction »… Mais c’est une fiction qui nous dit cela à nous, les spectateurs ! Et d’ailleurs Mantovani, leur génial écrivain, ne dit-il pas, « les faits n’existent pas, ils ne sont que des interprétations » !

D’autres commentaires sont plus sensibles à l’atmosphère :

L_Huitre  :« David Lynch, avec des personnages bizarres qui défilent dans des scènes irréelles, et vont donner à notre écrivain une série croissante d’émotions »

Où encore à la tonalité et à la forme du film font un rapprochement avec le mouvement DOGME 95 (Lars Van Trier et Thomas Vinterberg) soit « le rapport entre l’ironie et le sérieux, l’engagement et l’opportunisme etc ».

Plus convaincantes que ces deux dernières, la référence au cinéma italien, celui des Dino Risi, Luigi Comencini, Etore Scola, et c’est à juste titre que nombre de critiques ont rapproché ce film de l’autre argentin Damian Szifron « les nouveaux sauvages » qui est lui aussi digne successeur de ce fameux cinéma italien. Pour ce qui me concerne, à propos de Citoyen d’Honneur,  j’ai souvenir de « les monstres » et « l’argent de la vieille ».

Il  semble aussi que Cohn et Duprat ne renieraient pas l’influence Roumaine, témoin, ce clin d’œil de Mantovani : « vous verriez ma chambre d’hôtel, on se croirait dans un film roumain », mais tous le décor de Salas pourrait être d’un film Roumain. Et avec leur manière de tourner, et les personnages, tout est roumain, c’est à dire minimaliste, pauvre.

Mais au total, le cinéma de ces deux là, s’il est bien tout cela,  est assurément argentin et personnel, aucun système de référence ne les enferme. Ils jouent avec les références comme un chat avec une pelote de ficelle.

2) Citoyen d’Honneur et la littérature :

Une blogueuse, Cosette 2010  observe que cette histoire ressemble beaucoup au Livre de Joe de Jonathan Tropper, « un écrivain, lors de la mort de son père va retourner dans son village, après avoir quelque peu honni et dénigré cette bourgade et ses habitants dans son roman à succès intitulé Bush Falls, il est quasi certain qu’on ne va pas l’accueillir à bras ouverts »…Troublant ! mais pas tant que ça…  Les réalisateurs le citent d’un clin d’oeil lorsque l’intrusif Florencio jette au public de Mantovani : « Il n’est même pas venu à l’enterrement de son père !».

A la sortie du film, Michel Grob, un cramé de la bobine, observe justement, avec Thomas Sotinel (in le Monde du 06.03.2017),  que Salas fait penser à Amacata dans un Roman de Garcia Marquez. La liste des lieux imaginaires est immense, se référer au prodigieux écrivain argentin Alberto Manguel.

En ce qui me concerne pour ce personnage, je suggère des ressemblances entre Mantovani et Thomas Bernhard qui n’a jamais été prix Nobel, mais qui a écrit en 1980,  « Mes prix littéraires » qui sont « comme un précis du talent sarcastique, mordant, irrévérencieux et furieusement drôle…   de leur auteur ».

Mais n’oublions pas que nous sommes au pays des Borges, Cortazar, Sabato, et de nos jours d’Alberto Manguel, et de bien d’autres remarquables par leur imaginaire, tous pétris de culture Espagnole, Argentine, Universelle. Tous ces écrivains qui ne sont pas devenus « Nobel » mais qui comptent tout de même de grands classiques de la littérature mondiale. (Alors qu’à brûle pourpoint,  qui pourrait citer de mémoire dix prix Nobel de littérature ?)

Et ce film rend hommage au premier d’entre eux, Jorge Luis  Borges, en témoigne cette bibliothèque de Babel de Mantovani… mais surtout,  laissons parler Encyclopédia Universalis : « Pour Borges, le fantastique est consubstantiel à la notion de littérature, conçue avant tout comme une fabulation, un artifice fait de chimères et de cauchemars, gouverné par l’algèbre prodigieuse du songe, mais un songe dirigé et délibéré »

Ce qui est sûr, c’est que ce mardi aux Cramés de la bobine, nous avons joyeusement aimé un film malicieux et… complexe .

« Jours de France » Jérôme Reybaud

Animé par Alain Riou
Dimanche 2 Avril à 14h

En présence du  réalisateur
Film français (mars 2017, 2h21) de Jérôme Reybaud avec Pascal Cervo, Arthur Igual, Fabienne Babe, Nathalie Richard, Laetitia Dosch, Liliane Montevecchi, Jean-Christophe Bouvet et Marie-France

Synopsis : Au petit matin, Pierre quitte Paul. Au volant de son Alfa Roméo, il traverse la France, ses plaines, ses montagnes, sans destination précise. Pierre utilise Grindr, une application de son téléphone portable qui recense et localise pour lui les occasions de drague. Mais Paul y a recours aussi pour mieux le suivre. Au terme de quatre jours et quatre nuits de rencontres – sexuelles ou non – parviendront-ils à se retrouver ?

 

En Alpha, 1,3 tonne d’errance,  de solitude et de confort moderne.

« J’suis snob… J’suis snob
C’est vraiment l’seul défaut que j’gobe  » Boris Vian

Je ne sais pas pourquoi le synopsis dit « sexuelles ou non », pourquoi  non ?  C’est un type qui passe de sa voiture où il s’enferme le plus possible, le nez rivé sur une appli de drague et n’en descend que pour deux choses, fellation ou sodomie.   La baise c’est aussi accessoirement le moyen de ne pas se parler. Et il en profite largement. Il y a aussi des femmes dans ce film, mais elles sont folles. Ajoutons citations et préciosités diverses, et suivons l’alpha sur les routes de France…Ah mon cher…Quel beau pays tout de même ! Comme ce film ne raconte rien on finit par se dire qu’il n’a aucune raison de s’arrêter et si l’on est sujet à la désespérance, on désespère un peu. C’est toujours ça de gagné..

Georges

« Nous nous marierons »de Dan Uzan

 

Film français (février 2017, 1h16) de Dan Uzan

Avec Karim El Hayani, Faten Kesraoui, Sylvia Berge et Sofiane Kesraoui,

Synopsis : Karim, jeune boxeur d’un club de banlieue a deux passions dans la vie : la boxe d’abord pour laquelle il s’entraîne dur afin de réaliser son rêve : devenir ‘’champion’’ Faten, une jeune femme divorcée qui élève seule son enfant et qu’il veut épouser.

« Quatre boules de cuir tournent dans la lumière
De ton œil électrique, Boxe, Boxe, »  Claude Nougaro

Voici un film pour tous ceux qui aiment la boxe, et pour tous ceux qui ne l’aimant pas aiment le bon cinéma. Ce film prend sa place parmi les 70 films de boxe recensés par sens critique.com. On peut supposer que les réalisateurs et cadreurs aiment se mesurer à ce sport. La boxe doit les faire devenir boxeurs ou maître de ballet (je ne sais). Mais sur ces 70 films, les plus beaux nous parlent d’autre chose, presque toujours. Récemment encore, il y a eu l’histoire d’Olli Mäki cet ouvrier finlandais, grand champion, mais amoureux de Raïja. Un authentique petit bijou ce film ! J’y pense encore. Mais ne nous égarons pas et revenons à Levallois (par la ligne 3, descendre à Louise Michel) c’est là que ça se passe.

Il y a dans les salles de boxe à Levallois comme ailleurs des petits jeunes des cités, de parents émigrés et de condition modeste, voués à ne pas trouver de travail de toutes les façons. Et comme ces jeunes ne veulent pas dealer, ni tenir les murs de leurs entrées de HLM, ils viennent dans les salles de boxe et ils s’entraînent dur. Ils ne pensent qu’à ça. Chaque minute de souffrance à l’entraînement fera leur jour de gloire…un jour. Il faut y croire, et chacun d’entre eux le peut. Et puis, il y a l’amitié du champion qu’ils voient s’entraîner dans le même club, et qui leur dit bonjour. Ce voisinage qui unit l’exception et la règle.

Nous nous marierons n’est déjà plus l’histoire d’un aspirant, car Karim est un espoir, il vient de passer professionnel. Et aussi celle d’un soupirant, il aime Faten une jeune femme du quartier. Mais sa main gauche blessée nécessite une intervention. Qu’importe un bon boxeur ne renonce pas, il faut le mettre KO et encore, il y a des KO debout. Il y a la main de Karim et aussi celle de Faten qui mérite bien une alliance. Bref Karim aime Faten et Karim aime la boxe. Deux promesses.

Eh bien « Nous nous marierons » est aussi une belle histoire de renoncement. A quoi renoncera Karim ? Allez voir ce film, il fait entrevoir quelque chose sur la vérité, celle qu’on porte en soi, et plus encore celle qui s’impose…et que parfois on dénie, mais qui s’impose.

Enfin c’est aussi un film dont la trame sociale montre l’inanité (crasse) de certaines idéologies qu’on ne va pas citer parce qu’on les cite déjà trop et qu’en outre on est un blog qui parle de cinéma.

Georges

Le concours de Claire Simon(2)

Prix Venezia Classici du meilleur documentaire à la Mostra de Venise 2016
Semaine du 23 au 28 mars
Soirée-débat lundi 27 à 20h30

Présenté par Maïté Noël et Françoise Fouille 
Film français (février 2017, 1h59) de Claire Simon

C’était avant hier soir la deuxième fois que je voyais ce documentaire, cette fois avec un bonus, la présentation de Maïté et Françoise. J’ai éprouvé le même plaisir à le voir, peut-être davantage. La première fois, je me disais « finalement ce concours est un exercice de subjectivité poussé à son maximum ». Mais cette fois, mon point de vue n’est plus exactement le même.

Voici quelques brefs extraits de Claire Simon présentant son documentaire:

« Donc il s’agissait pour moi de filmer un concours, une sélection où 1 250 candidats se présentent et 60 sont retenus. De filmer le processus… suivre le scénario que notre méritocratie républicaine a inventé.
La Fémis comme d’autres grandes écoles est une école publique, financée donc par les citoyens français qui paient leurs impôts… filmer les humains
aux prises avec un système tel que le concours d’entrée d’une grande école me passionne… Ce que nous voyons est l’histoire de tous, une chose publique pensée par la République. Et c’est en connaissant ce lieu de sélection, de jugement qu’on peut mieux mesurer qui nous sommes, nos idéaux, et nos aveuglements ».

« Décrire d’un bout à l’autre ce moment où l’extérieur pousse la porte d’entrée pour réclamer une place au sein de l’excellence, où les jeunes sont prêts
à passer et parfois repasser le concours pour se construire un bel avenir, voilà le projet de ce film. »

Ce point de vue est probablement celui d’une cinéaste, familière des Michel Foucault et Pierre Bourdieu, familière des questionnements sur les pouvoirs, et la reproduction des hiérarchies sociales.

Vu de loin ce concours s’apparente à une sorte de loterie où chaque admis a une chance sur 21 d’être admis. Mais c’est le lot de beaucoup de concours publics, lié au budget que l’Etat consent et à ses expectatives.

Là s’arrête les similitudes. Ce concours, n’est pas tout à fait comme les autres. Certes ici où là, dans les concours publics on s’autorise une certaine « pseudo » fantaisie, on peut interroger le candidat sur ses goûts cinématographiques, ou sur son tableau préféré… mais tout cela reste dans le domaine du savoir de compilation et de l’habileté à s’en servir avec distinction. (montrer qu’on peut faire partie  de la famille ou qu’on y appartient déjà)

Dans ce concours, rien à voir, on sélectionne des personnes sur leurs émotions, leurs perceptions, leur sensibilité, leur imagination, leur créativité, leur fantaisie, que sais-je ? Et qui sélectionne ? Des professionnels du cinéma, dans tous les domaines. Et ce qu’on nous montre, ce n’est donc pas seulement un candidat qui pousse la porte mais un rapport entre le candidat et son jury. Le jury avec son engagement, son écoute, ses critères et ses délibérations souvent tendues.

Mais n’oublions pas d’observer que ce jeu s’institue dans un rapport triangulaire, entre la loi concrète, « nous en formons 60 parmi 1250 » les professionnels qui se chargent de l’appliquer formés en jury et veulent faire valoir leur empirisme, et les candidats, qui n’ont rien d’habituels, (des gens qui n’ont pas de grille de salaire devant les yeux) … Et donc au fond comment s’applique la règle, mise en œuvre par des professionnels dans ce jeu là.

Autant la loi est sévère, restrictive, autant le jury qui se charge de l’appliquer est empathique, bienveillant, compassionnel, émotionnel, radicalement subjectif. Nous serions prêt à parier que ces jurys se réinventent à chaque promotion. Et au total, ce que ce documentaire nous montre aussi, c’est ce rapport millénaire de l’homme et de la loi. Loi contrainte, mais aussi loi jeu, loi création.

Alors, ce jury ne peut-il pas se tromper ? Peut-être, faudrait-il dire le jury ne peut- il pas être trompé ? La règle n’est seulement celle du nombre, elle est aussi celle des prérequis. La Fémis exige un niveau Bac+2, on peut regretter cet ajustement, cet accolement à l’éducation nationale. Le bac est-il ce qui mène à la créativité ? Nous savons que non, sinon pas de Baudelaire, viré de Louis Legrand, etc. la liste serait interminable. Et ce +2 qui entretient l’idée saugrenue que les savoirs s’empilent, pour former une sorte de pyramide, ce qui est un peu idéologique, avouons le. Ceci ne constitue-t-il pas déjà le premier biais de sélection ?

Mais le concours nous montre ici comme ailleurs, le travail impressionnant d’écoute, de dialogue, de controverse et de délibération d’un jury qui croit sincèrement en ce qu’il fait, et le fait remarquablement. Il peut se tromper souverainement, mais même en se trompant, il apporte quelque chose que les autres jurys n’apportent pas, il délivre les candidats du bachotage et pose des jalons pour tenter de  considérer le désir du candidat et ses potentialités créatives,  peut-être à la  manière empirique des responsables d’entreprise d’autrefois, lors des entretiens d’embauche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LOVING de Jeff Nichols (1)

nominé au Festival de Cannes 2016 et aux Golden Globes 2017
Présenté par Chantal Levy et  Georges Joniaux
Film américain (vo, février 2017, 2h03) de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth Negga et Marton Csokas.

Synopsis : Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État. Considérant qu’il s’agit d’une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

 

Jeff Nichols et  Loving

« Loving » la belle histoire de rencontre d’un réalisateur scénariste et de son sujet.

 Pourquoi ce film n’a pas été mieux récompensé?

Nous l’ignorons, car il est beau, bien écrit, touchant avec son parti pris de fausse lenteur, par la beauté et l’alternance des plans… Songeons à ce couple de profil se regardant presque front à front dans l’obscurité, revoyons ses plans larges sur la campagne en Virginie, apprécions les travellings, sa poésie en somme.

On a l’impression que ce sujet l’attendait. Qu’il était prêt pour ça. Beaucoup de choses l’y invitaient en effet, il est issu d’une famille modeste, il est de Little Rock, ce qui n’est pas neutre, et depuis qu’il tourne, tous ses films semblent le conduire à celui-là.

En bref, ce que j’ai vu des films de Jeff Nichols m’indique qu’il a une attirance pour certains thèmes, situations où figures, je ne sais comment les appeler. Ces figures (allons-y pour ce terme), on les retrouve peu ou prou dans chacun de ses films. Pour l’heure, provisoirement, j’en repère six : les institutions, la bienveillance protectrice de la famille, le père et l’importance des enfants (une sorte de « care » familial), la menace, le fugitif ou le paria, et toujours l’indicible inquiétude qu’il fait naître des situations ..

Mais venons en aux faits :

Alors qu’il  tournait Midnight Spécial, Martin Scorcese qui doit bien connaître Jeff Nichols,  lui envoie un documentaire de Nancy Buirski, « The Loving Story » une histoire judiciaire antiségrégationniste qui conduit à l’arrêt Loving contre la Virginie 1967.

Jeff Nichols a du être positivement troublé par les photographies  de Mildred et Richard Loving par Grey Villet pour Life, (Grey Villet Photography -LIFEphoto-essays) sans doute utilisées dans le documentaire. Quoi de plus beau que la simplicité, la tendresse, la dignité qui se dégage de ces deux êtres, prolétaires, l’un blanc blond, l’autre noire. Elles ont dû lui parler, à lui l’homme du Sud, issu d’une famille modeste. Cette histoire lui est proche, et elle est exactement dans ses cordes, elle contient tous les thèmes et figures de son cinéma, il n’y a plus qu’à les adapter. Il faudra 2 mois à Jeff Nichols, donc bien des nuits, car il tourne au moment où il écrit, pour rédiger son scénario, et il ne sera pas retouché.

L’institution violente, ici la justice :

En 1958 au moment où commence l’affaire, nous sommes encore dans une authentique société raciste et oppressive. Une société qui s’est constituée et s’institue dans l’exploitation sans borne de l’homme par l’homme, dans le racisme décliné à tous les niveaux, mais plus spécifiquement contre les noirs, ces anciens esclaves. Une société qui depuis trois siècles, veut subsister dans ses fondements, légitimer à toute force ses crimes passés, et à venir, en toute bonne conscience. (Et avoir la loi pour elle, ce qu’elle a en effet). Le juge Bazile et le sheriff Brooks appliquent la loi, « Virginie Racial Intégrity Act 1924 qui renforce les textes de1662 ».

Notons qu’au moment où commence cette affaire les textes jours des lois Jim Crow (ségrégationnistes) sont comptés. Le 2 juillet 1964, le président américain Lyndon B. Johnson va les abolir. Mais les mœurs ont la vie dure.

La famille :

Comme pour les Loving, c’est l’aventure familiale qui prime pour Nichols sur le destin national observe justement Raphaëlle Pireyre de Critikat. Dans au moins deux de ses films précédents, le père est idéal, puissant ,brave et protecteur. Loving emprunte cette même figure, Richard ne pense qu’à protéger sa femme. Sur ce point on retrouve l’image du père idéal, puissant, brave et protecteur. Cependant, Loving a fait évoluer son regard, le film montre autant la détermination de Richard que l’émancipation de brindille qui devient de plus en plus Mildred, celle qui décide.

 Fugitifs et parias :

On retrouve ce thème dans Mud, Midnight Spécial. Dans Loving, ils le sont devenus l’un et l’autre, c’est la conséquence de leur mariage. Deux exemples, l’exil à Washington, le transfert nocturne de Mildred d’un véhicule à l’autre pour rentrer chez elle, en Virginie.

La menace et l’indicible inquiétude qui en résulte :

Figure courante chez Jeff Nichols, ici elle se manifeste d’une manière insidieuse en faisceau, « le shérif voulait te voir » dit la mère de Richard. Puis après la première arrestation « on a dû te dénoncer lui dit un proche », et la deuxième arrestation ? fatalement sur dénonciation qui ? Plus tard, ce sera la découverte d’une page de journal entourant une brique dans sa voiture, ou encore un véhicule qui roule trop vite. La menace s’annonce masquée.

Avec la menace, comme dans Take Shelter ou dans Midnight Spécial, Jeff Nichols nous place dans la situation psychologique de ses personnages. Il nous soumet à cette indicible inquiétude, celle qui induit chez ses personnages l’esprit à la méfiance, de soupçon, de crainte permanente. Celle qui marque les corps, et trouble les visages, celle qui gauchit les attitudes. (L’image  pataude un peu contenue et figée de Richard ou de celle de Mildred, tête baissée qui annonce qu’elle est enceinte ou que le policier emmène en prison). Ces deux là sont comme tous ceux qui ont intégré leur condition infériorisée.

Le propre de Jeff Nichols est par des jeux de plan, d’appuyer sur les temps d’inquiétude, de montrer davantage l’émotion que le fait réel, de montrer les corps et les visages. De miser sur l’empathie du spectateur.

En outre,

…On observe là quelque chose de nouveau qui est à peine en filigrane dans Take Shelter, et j’imagine assez bien que ce thème reviendra dans l’un de ses prochains films, la question de l’identité.

Qui est Richard ?

Le shérif, dans son mépris de classe, et son racisme le sait lui : « Vous, les gens de Central Point, vous êtes perturbés. Tous mélangés. En partie Cherokee, en partie Rappahannock, en partie noir, en partie blanc. Le sang n’a plus d’identité. Vous êtes né au mauvais endroit, c’est tout.  Vous en êtes venu à trouver ça normal. ».  Son copain à la taverne a aussi une idée de la question:  « Richard tu es un noir, mais si tu veux ne plus l’être, tu ne l’es plus, tu es blanc, tu n’as juste qu’à divorcer, alors que moi je suis noir ».

 Jamais Richard n’avait mis de mot sur des choses pareilles, lui ce qu’il connaît ce sont les moteurs de voitures et les murs de parpaings. Il n’aime pas « les mots pour ne rien dire » Richard, il est comme sa mère. Pour lui, dire c’est faire, son langage est performatif. Et dans son éthique, c’est un laïc avant l’heure, il est juste un Homme parmi les hommes. Le shérif a bien compris cela, c’est ce qu’il trouve intolérable ! Comment un homme peut-il ne pas adhérer au racisme ?

Quant à Mildred, elle est d’une autre texture, entre sa lettre au Sénateur Kennedy en 1963 et la fin de l’histoire, elle grandit, s’ouvre, elle n’a plus peur, elle n’est plus seule. Richard sent ce basculement lorsqu’il lui dit : Je veux te protéger, prendre soin de toi, c’est une question qu’il lui pose, il veut être rassuré, car il sent bien que Mildred devient autre.

D’accord mais à quoi ça sert de dire tout cela ? Chantal Levy remarquait justement que les Loving se tenaient loin des évènements raciaux et des luttes, qu’ils les ignoraient. Qu’ils ignoraient la fureur du monde en somme. Jeff Nichols, en les montrant eux, nous fait toucher du doigt, sentir, les multiples formes de l’oppression au plus près, à partir d’une simple cellule familiale, dans la vie de ce couple. Ce lieu reflète la société dans son ensemble. Je crois que cette façon convient à son éthique : pas d’envol, juste filmer à hauteur des personnages.