L’AVENIR de Mia Hansen-Love (2016)-Retour de Prades

Une démarche trottinante comme une course empêchée, un élan têtu contre la souffrance, un bouquet de roses rageusement (et impossiblement) jeté, en s’y piquant, dans une poubelle, un chat noir ronronnant – la vie qui va – au creux d’une femme en larmes, reprise par son passé : ce sont autant d’images fortes, émouvantes de L’Avenir de Mia Hansen-Love, ours d’argent au festival de Berlin 2016.

Isabelle Huppert, tout en retenue fébrile et abandon maîtrisé, y campe Nathalie, professeure de philosophie épanouie dans un lycée parisien, mariée et mère de deux ados, soudain frappée au cœur par trois coups du sort : son mari, sommé par sa fille de clarifier la situation, la quitte après vingt-cinq ans de mariage ; sa mère, aussi capricieuse et tyrannique que malade et dépressive, qui la réveille en pleine nuit, l’appelle en plein cours, meurt dans l’Ephad où on l’a placée ; moins grave certes, écrivant pour des éditions universitaires, elle se voit reprocher un travail trop érudit, pas assez attrayant et finalement remerciée pour n’être pas assez flashy ni synthétique dans son approche philosophique. (Mia Hansen-Love, même si ce n’est pas son propos majeur, offre ici une belle satire du monde de l’édition !)

Ce film tout en finesse, doux-amer et lumineux, sur le deuil (d’une mère, d’un amour, d’un projet éditorial) préfère aux éclats d’une rupture, aux portes qui claquent, aux reproches torturés la douceur de l’amitié, la vie rêvée d’une ferme communautaire dans le Vercors et le bonheur de la transmission enseignante. Il nous offre un chemin de résilience ou plutôt, car le terme est un peu convenu et psychologisant, de reconstruction personnelle, inconsciente, par les mots, les gestes, les choses surtout au fil des jours. Un cheminement fait d’élans et de régressions, de projets de voyage et de colères rentrées, entre mouvement fébrile (continuer pour ne pas sombrer, sans trop savoir où l’on va) et arrêts douloureux sur image. Les larmes, langage du silence et de la solitude, fluctuent au gré des circonstances, de la maîtrise ou de l’abandon pour y répondre : larmes mêlées de surprise accablée et persifleuse lorsque Nathalie reconnaît à travers une vitre de bus la jeune maîtresse de son mari, pleurs réprimés, bercés et comme sublimés par la musique folk dans la voiture de Fabien, ancien élève et ami philosophe de Nathalie, qui les mène à la ferme du Vercors, sanglots irrépressibles près du chat ronronnant. (A noter le nom délicieux de ce chat noir, de la mère de Nathalie (Edith Scob), Pandora, cherchant sans cesse sa place comme sa nouvelle maîtresse, inquiétant comme le vampire du même nom ou s’enfuyant dans la ferme du Vercors une fois sorti de son panier tel une boîte de Pandore !).

Dans ce très beau film sur la douleur, la dépossession et le dessaisissement de soi pour mieux se retrouver et se réinventer – qu’on subisse d’abord la situation ou qu’on l’ait choisi tel Fabien renonçant à sa vie bourgeoise et parisienne pour faire du fromage dans le Vercors – Isabelle Huppert oscille entre chagrin, humour et amertume. Poussant la maîtrise de soi jusqu’au stoïcisme (elle n’est pas intellectuelle et philosophe pour rien…), elle ne cède jamais, ou que fort rarement, au désespoir ou à l’aigreur. Apprenant que son mari (André Marcon) la quitte, elle ne proteste ni n’éclate, n’exprimant qu’étonnement navré et désillusion accablée, dans un curieux mélange d’incrédulité et d’acceptation, comme pour apprivoiser, déjà, la douleur… »Et moi qui croyais que tu m’aimerais toujours ! » s’écrie-t-elle lorsqu’il lui avoue sa liaison et son désir de la quitter. Ses rares reproches ou bouffées d’amertume concernent des livres (lui aussi est professeur de philosophie), un Levinas emporté, un Schopenhauer (maître en pessimisme) réclamé par lui, tout Kant disparu, lecture pourtant aride et peu consolante. Une telle maîtrise de ses émotions, une telle intellectualisation des situations peuvent paraître peu vraisemblables, relever d’un milieu bourgeois – reproche injuste ou faiblesse du film ? Il n’empêche que cette attitude illustre parfaitement, en toute circonstance de rupture, plus encore que de deuil, le combat entre l’orgueil et l’amour, la pudeur et la souffrance, la dignité à préserver au regard de l’autre comme à ses propres yeux et le besoin de comprendre, de s’expliquer, de s’exprimer. Combat sans fin le silence et la parole, le travail sur soi et l’abandon aux sentiments, l’amère noblesse de l’esprit et le cycle sans fin des émotions, des explications, des reproches. Dans un rare moment d’aigreur, Nathalie venue voir sa fille à la maternité, découvre le bébé bercé par son ex-mari et insiste pour le porter ; quand le nouveau grand-père s’en va enfin, elle a ces mots malheureux et un peu fielleux, comme un retour du passé, un sursaut de rancœur : « ah ! celui-là, je pensais bien qu’il ne partirait pas. » La jeune femme se met alors à pleurer : souffre-t-elle de la maladresse de Nathalie qui vient entacher son bonheur de jeune mère en lui rappelant ce passé qu’une nouvelle génération devrait oublier et dépasser ? Se culpabilise-t-elle en se rappelant qu’elle est à l’origine de la séparation de ses parents puisqu’elle a demandé à son père de prendre enfin une décision courageuse, de quitter sa mère pour sa maîtresse ? Douceur et douleur de la vie, réversibilité entre la mère et la fille : si Nathalie, comme tournée vers l’avenir, chante soudain dans la voiture de Fabien pour enchanter sa souffrance, la jeune mère, tirée vers son passé, pleure au cœur de son bonheur d’enfanter.

Se remettre de la douleur, retrouver le goût de vivre, ne passe pas seulement par un travail sur soi, ou le travail du temps. On pourrait s’attendre à un nouvel amour, l’espérer avec et pour Nathalie, qui n’en est pourtant pas encore là – on ne se remet pas si vite : la force du film est justement de déjouer cette attente facile d’une relation amoureuse entre Nathalie et Fabien, à laquelle Mia Hansen-Love préfère l’admiration familière et la complicité caustique de l’ancien élève pour sa professeure de philosophie.

Non, c’est plutôt le réel qui viendra à notre secours car la nature nous enveloppe autant qu’elle nous environne : « les choses ont leur secret, les choses ont leur légende et les choses murmurent si nous savons entendre » – chantait Barabara dans « Drouot ». A Isabelle Huppert, la nature apporte apaisement et consolation – pelouse des Buttes-Chaumont où elle socratise avec ses élèves, rocher du Grand Bé, déjà, où la famille encore unie était placée pourtant d’emblée sous le signe de la mélancolie romantique face à la tombe de Chateaubriand, champs du Vercors propices aux lectures et terrasse au clair de lune où résonnent encore tard dans la nuit les échos assourdis d’une conversation politique sur l’adéquation entre les idées et les actes, le mode de vie bourgeois de Nathalie et le choix bucolique et libertaire de Fabien.

Oui, les choses nous entourent et nous parlent. Elles nous aident à reprendre pied, même si elles nous rappellent le passé et qu’il faudra bien un jour les abandonner concrètement, à moins que, dans un mouvement dialectique, on ne parvienne, faute de les oublier ou de les faire revivre par le souvenir, à les intégrer à notre nouvelle vie : qui de nous, après une séparation ou un deuil, et ce triste solde de tout compte des objets de l’amour défunt, n’a pas finalement gardé tel tableau, tel bibelot, tel livre d’abord détesté comme un souvenir de l’autre et de la relation avortée pour réapprendre à l’aimer, lui sourire à nouveau un beau matin ? Etrange combat de la possession jalouse et du délaissement salvateur, où l’on emporte un livre ou s’en débarrasse, où la maison familiale de Saint-Malo, appartenant à la famille de l’ex-mari, et où l’on pourrait continuer d’aller en vacances, devient soudain insupportable à Nathalie, qui y récupère toutes ses affaires…

Le livre est sans doute l’objet le plus emblématique de cette relation viscérale aux choses, le plus paradoxal aussi car il pourrait n’être que le véhicule banal, fort remplaçable de la pensée et de la culture d’Isabelle ou de Heinz, son mari. Non qu’il s’agisse de livres prestigieux, ou d’une édition de luxe auxquels on tiendrait particulièrement pour leur valeur marchande : ce sont plus simplement des compagnons de vie, sur lesquels on a travaillé pour ses élèves ou dont le message, les valeurs nous ont portés au fil de notre vie, nourrissant nos interrogations, répondant parfois à nos doutes ou nos angoisses : La Mort de Jankélévitch face à la folie, à la dégradation d’Yvette, la mère de Nathalie, Les Pensées de Pascal qui irriguent le film et dont la lecture devant une classe suscite le questionnement sur le sens de la vie, la misère de l’homme sans Dieu, le pari gagnant de la foi – surtout quand on est athée, que notre vie bascule et qu’il faut lui redonner sens et se réinventer ; mais surtout ce titre oxymorique d’Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, écho direct de l’angoissante nouvelle vie de Nathalie.

La culture et le métier, si on le vit avec passion, ici l’enseignement, nous sauvent -nous l’avons tous mesuré dans les circonstances difficiles – ils nous structurent, ils donnent sens et rythme à nos vies – fussent-elles par ailleurs parties en lambeaux. Du sujet de philosophie qui ouvre le film : « peut-on se mettre à la place des autres ? » aux débats animés entre Fabien et Nathalie (et quel plus beau rêve pour un enseignant que de transmettre non seulement son amour des mots et de la pensée, mais jusqu’à son métier même, et son goût de l’écriture !?), la vie de la pensée anime et scande les étapes douloureuses d’une existence, d’une correction de copies sur un bateau empiétant un peu (trop ?) sur la vie familiale, à ce cours buissonnier, abandon bucolique et concentration rêveuse, sur les collines des Buttes-Chaumont, lui-même interrompu par l’appel d’Yvette, cette mère si possessive. Un fil rouge parcourt ces scènes, ces moments d’échange ou de réflexion, de lecture solitaire : la question de la vérité, au cœur du film et d’un cours de Nathalie. La vérité, en amour, en politique, en philosophie même existe-t-elle, ou ne faudrait-il pas s’interroger plutôt sur les critères qui la fondent ? Tout n’est-il pas plutôt affaire de désir, ou d’urgence intérieure, de vérité intime, pour tout dire, de cheminement pour revivre et se réinventer encore une fois pour Nathalie.

La dernière scène, bouleversante, du film, résume tous ces questionnements et réconcilie les éléments épars de ce drame intime, sous la lumière du monde – un monde intériorisé, un appartement avec sa lampe orangée au fond de la pièce, ses étagères en bambou et ses livres au premier plan, une bibliothèque témoin du temps et de la permanence, de ce qui demeure quand tout semble se déliter : le dîner de famille vient de réunir Nathalie et ses enfants, son gendre et sa petite-fille qu’elle berce dans ses bras. Un lent travelling arrière sur le salon ramène aux marges du cadre le fils de Nathalie et, de l’autre côté, l’héroïne elle-même entrevue dans l’entrebâillement de la porte voisine, puis les met hors-champ, comme pour dire la force des choses qui nous enveloppent et nous sauvent, qui, seules, demeurent et nous préservent lors même qu’elles semblent nous évacuer.

Au son du sublime lied de Schubert Auf dem Wasser zu singen, une certitude nous gagne et nous foudroie : ce sont nos enfants, ce sont les choses qui nous sauvent. Grâce à eux, la vie est enfin réconciliée.

Claude

CINE RENCONTRES PRADES 2022

La vocation des Ciné-Rencontres de Prades est d’œuvrer à une meilleure diffusion des films d’auteurs. Ce festival international de cinéma se tient chaque été depuis 1959 au pied des Pyrénées catalanes

Et cette année encore plusieurs Cramés de la bobine y étaient

La sélection « Solveig Anspach » met en lumière des premiers films et le prix a été décerné cette année à Wet Sand de Elene Naverlani.

Nous proposerons très prochainement ce film dans notre programmation pour le partager avec tous les spectateurs de l’Alticiné !

Murina-Antoneta Alamat Kusijanovic

Synopsis – Sur l’île croate où elle vit, Julija souffre de l’autorité excessive de son père et trouve le réconfort auprès de sa mère. L’arrivée d’un riche ami de son père exacerbe les tensions au sein de la famille. Julija réussira-t-elle à gagner sa liberté ?

Ce film croate a reçu la caméra d’or au festival de Cannes en 2021, a été développé avec le soutien de la Cinefondation du Goethe Institute et coproduit par Martin Scorcese. Il dure 1 heure 32 minutes, a reçu un financement croate, américain et slovène.

Murina hypnotise d’emblée par sa superbe séquence inaugurale et subaquatique qui montre Julija en compagnie de son père Ante, partis comme tous les jours, pêcher la murène au harpon.

Antoneta Alamat Kusijanovic est une réalisatrice croate née à Dubrovnik qui vit aujourd’hui à New York. Après avoir étudié à l’Académie d’art dramatique de Zagreb, elle obtient une maîtrise en scénario et réalisation à l’Université de Columbia à New York.

En 2017, elle avait réalisé un court-métrage « Into the blue » nommé aux Student Academy Award, qui a été récompensé à la Berlinale, au festival du film de Sarajevo et aux Premiers Plans d’Angers.

L’histoire de Murina se déroule dans une nature austère, où les émotions sont exacerbées et, où les sens, exposés à la mer, au soleil et à la roche, incitent le réel à fusionner avec le spirituel.

Pour la réalisatrice, il est important de raconter l’histoire de ces deux générations de femmes piégées dans le machisme et la violence, ce que beaucoup appellent la mentalité croate…

Pourquoi le choix de la murène, ce poisson anguiliforme du bassin méditerranéen dont les dents acérées et la souplesse sinueuse ont des reflets légendaires ?

Son nom scientifique « murenae helena » qui évoque la belle Hélène, la femme la plus célèbre de la mythologie grecque à l’origine de la guerre de Troie, en fait une variation sur l’éternelle histoire de la beauté mise en cage qui cherche désespérément à s’en échapper.

Les acteurs, à l’exception de Javier, joué par Cliff Curtis, sont originaires des Balkans.

Cliff Curtis qui est né en 1968 en Nouvelle-Zélande, est imprégné de tradition maorie. Il a joué : en 1993, le rôle de Mana dans « la Leçon de Piano » de Jane Campion, en 1999, dans « A tombeau ouvert »de Martin Scorcese, en 2022, dans « Avatar », « la voie de l’eau » de James Cameron, en 2024, dans Avatar 3, toujours de James Cameron, ainsi que dans de nombreux téléfilms.

En ce qui concerne Julija, Gracija Filipovic, est née en 2002 à Drubovnik, a reçu une formation théâtrale et a joué dans « Into the blue ». Ces collaborations avec la réalisatrice lui ont valu une reconnaissance internationale et une mention à la Berlinale.

Danika Curcic, qui joue le rôle de la mère, est une actrice danoise d’origine serbe, née à Belgrade en 1985. En 2014, elle joue le rôle de Sanne, atteinte de la maladie de Charcot, dans le film de Bille August, où elle obtient la shooting star de la Berlinale. Elle est aussi présente dans les séries Wallander et Bron.

Leon Lucev, qui joue Ante le père, est né en 1970 à Šibenik en Croatie est un acteur réalisateur. Il joue dans de nombreux films croates et bosniaques, tient le rôle principal dans « Sarajevo mon amour » en 2006 et, en 2010, dans le « Choix de Luna » qu’il a réalisé ainsi que « Love Island » en 2014.

A mon avis, ce premier film, réalisé par une trentenaire, qui est un récit initiatique, a su déjouer les clichés. Il est une œuvre maîtrisée même si l’île paradisiaque où il est tourné est un cocon menaçant pour la jeune fille. On y retrouve de la virtuosité dans la mise en scène, la photographie est sublime et le rythme soutenu. Point qui mérite d’être souligné, il est coproduit par Martin Scorcese que l’on ne présente plus et qui confirme les qualités de cette réalisatrice.

Murina pose l’éternelle question de la libération de la femme dans les sociétés patriarcales mais réussit-il à aider Julija à gagner sa liberté ?

Marie-Christine Diard

Swing-Tony Gatlif (2)

« Je n’arrive pas à faire les pompes ! » dit l’apprenti, le gadjo (sans majuscule…). Mais la « pompe », celle qui nous fait reconnaître la musique dite « jazz manouche » est un enchaînement « rythmique » d’accords. Par exemple Am, Dm, E7… Enrichis de 9éme éventuellement. C’est à dire un enchaînement rigoureusement tonal… Avec sa cadence* parfaite et son tempérament égal…enchaînement appartenant en propre à la musique des gadjos… la musique tonale, des gadjos donc, ceux qui ne jouent pas avec le cœur puisqu’ils utilisent l’écrit en musique… dit-on dans le film de Tony Gatlif …

Le maître Django Reinhardt, a fondé avec le « gadjo » violoniste Stéphane Grappelli (un autre maître) le Quintette du Hot Club de France. Une formation strictement jazz (swing**), c’est à dire strictement consacrée à la musique tonale, harmonique, définition même de notre musique occidentale depuis le XVIIIème siècle. Une musique dont parmi les maîtres, on peut citer, sans en faire le tour, MozartChopin (maître avec les autres en improvisation, en conformité avec la tradition occidentale) Berlioz etc.

L’apport dans cette formation, de Django Reinhardt, en plus de sa virtuosité et de son immense talent d’improvisateur, fut d’introduire systématiquement…. les pompes pardi !

Des accords « tonaux » (pléonasme ici), en tempérament égal, sur une guitare avec des frettes (occidentale donc). Bref, une musique de gadjo… qui ne vient pas du cœur… Dit-on.

Qu’est-ce qu’un Oud ? Un instrument dont la vocation est de réaliser des lignes mélodiques. Comme le violon, même si avec quatre cordes on peut faire sonner des « accords », c’est bien « un instrument mélodique ». De plus, comme le violon, il n’a pas de frette. Pourquoi ? Parce que son champ d’expression dépasse, et de loin, les échelles tonales et le tempérament égal ! Les « modes » dont il est le porteur, sont multiples et surtout expriment des « humeurs » (modes en arabe !) très variées. Bien loin de notre mode mineur, toujours semblable à lui-même quel que soit le ton, (du type évoqué plus haut Am, Dm etc.) bien loin de la musique « occidentale ».

Le Oud est, partant, inapte à faire des pompes ! Il était pourtant essentiel pour Tony Gatlif de contraindre le Oud d’Abdellatif Chaarani de jouer une musique occidentale, pour déguiser le jazz manouche en une « musique-non-occidentale-compatible » … Joli alibi, joli mensonge ! Mais pourquoi ?

L’objectif est ici de brocarder la musique des gadjos, qui ne vient pas du cœur… Rendez-vous compte, ils pratiquent la lecture en musique ! C’est d’un racisme assez basique que l’on parle. Le monde Rom serait bien plus authentique que celui des gadjos. On y connaît les plantes et leurs vertus (ma grand-mère n’y connaissait rien…). On y est plus libre et plus malin. On s’étonne même du fait que parfois une vieille dame « non rom » refuse de se faire voler (« elle est maligne la vieille » entend-on dans le film) Ici, le poncif, les manouches sont des voleurs ne choque pas ! Peut-être trouve-t-on ça normal…

La musique (plutôt mal traitée, avec des séquences bien pauvres et souvent mal jouées, indignes du jazz manouche) est ainsi prise en otage, pour véhiculer des évidences qui n’en sont pas. La musique, souvent « mal-entendue » à travers cet usage néfaste, abuse et manipule les spectatrices et spectateurs. Spectatrices qui seront, par ailleurs peut-être un peu moins dupes de ce discours assez grossièrement raciste, devant le traitement à double langage, au fond très sournois, qui est ici réservé aux femmes…

Swing, femme, homme, musique non gadjo… A quoi joue-t-on ?

Christian Chandellier

* Il ne s’agit pas ici bien sûr de cette étrange cadence dont on nous parle avec insistance dans le film. Qui serait tout simplement le maintien du tempo… L’inverse d’un rythme donc… « swingué » peut-être.

**Le Swing est un style de jazz, caractéristique notamment du courant du « middle jazz ». Emblématique des années 30.