Un jour avec mon père-Akinola Davies

Ce film réalisé par Akinola Davies, qui a passé son enfance entre Londres et Lagos, dont le script a été écrit par Wale Davies, son frère, relate l’histoire d’une famille : Fola, le père, Bola, la mère, Olaremi, 11 ans et Akinola 8 ans qui s’est déroulée, en une seule journée, le 12 juin 1993 à Lagos. Il a été récompensé de la caméra d’or au festival de Cannes 2025 et par le Bafta du meilleur film.

Au début du film, les enfants, qui voient rarement leur père qui travaillent à Lagos, jouent seuls à la maison car leur mère est partie travailler au village.

Ce dimanche, leur père est venu leur rendre visite et décide de les emmener à Lagos car il doit récupérer des arriérés de salaire mais c’est aussi jour d’élection présidentielle dans un pays où règne, à cette époque, une instabilité politique chronique.

Leur parcours est semé d’embuches car le bus qui les emmène en ville tombe en panne d’essence. Ils doivent faire du stop pour se faire emmener et du moto-taxi dans la ville. Fola se présente à son travail mais le patron n’est pas là pour lui régler ses arriérés de salaire. A la suite des conseils du contremaître, ils partent visiter la ville : rencontrent leur tante, vont visiter le quartier où Fola et Bola vivaient lorsqu’ils étaient jeunes, profitent de la ville, vont à la plage et fêter la naissance des jumeaux du contremaître dans un bar où Fola est connu et où il retrouve des amis inconnus de ses enfants, particulièrement une femme qui permet à l’aîné de comprendre la situation ambiguë du père.

En fin de journée, les élections présidentielles sont annulées par le gouvernement. Les émeutes débutent et Fola doit repartir au village avec ses enfants sans avoir récupéré son salaire. Le retour est difficile, les policiers sont nerveux, un policier le reconnait et voudrait le tuer.

L’aventure se termine, malheureusement, par l’enterrement chrétien de Fola où les enfants et Bola sont penchés sur le cercueil qui est suivi pendant la cérémonie par toute la population du village. Le fils aîné à qui Fola a demandé de prendre soin de son petit frère, se souviendra longtemps de cette journée si particulière et son père dans ses rêves.

Un jour avec mon père est filmé à hauteur d’enfant, ce qui lui donne un charme indéniable, avec des plans courts qui permettent de changer fréquemment la focalisation du récit et ainsi la ville de Lagos devient un personnage à part entière. Ces plans courts permettent de mieux comprendre l’atmosphère, la situation des différents protagonistes ainsi que les sentiments des différents personnages.

Un film que je vous engage à aller voir.

Marie-Christine Diard

Soudan, souviens-toi- Hind Meddeb

Tout d’abord, Soudan, souviens-toi est un film documentaire réalisé par HindMeddeb, soutenu à la fois par Amnesty International et l’ACAT, ce qui est rare. Hind Meddeb est née en 1978 à Chatenay-Malabry, fille de l’écrivain tunisien Abdelwahab Meddeb, écrivain tunisien, et de la linguiste algéro-marocaine Amina-Maya Khelladi. Elle est titulaire d’un master de philosophie de l’université de Nanterre (sous ladirection d’Etienne Balibar) et de l’université libre de Berlin, d’un master de sciences politiques de l’Ecole doctorale de Sciences-Po-Paris, d’une licence d’allemand LCE (langue et culture étrangère) à l’université de Sorbonne Nouvelle.

Le film témoigne d’une période où les espoirs de démocratie et de liberté ont fleuri au Soudan, portés par une société civile jeune et vibrante qui vivait sous la menace d’une reprise en main par les militaires. On voit comment les femmes ont pris une place importante dans le mouvement. Il nous rappelle que les deux belligérants de la guerre actuelle au Soudan ont agi ensemble pour étouffer le mouvement démocratique, avant de se disputer entre eux.

Ce film documente le massacre du sit-in à Khartoum en juin 2019 pour lequel personne n’a été obligé de rendre des comptes jusqu’ici, comme pour la grande majorité des atrocités commises au Soudan depuis des décennies. C’est un film musical par ses chants improvisés, ses poèmes déclamés, ses paroles criées ; des voix qui sont devenues instrument de résistance. Hind Meddeb filme, caméra à l’épaule, de l’intérieur ces bouleversements avec une grande douceur ces corps de femmes et d’hommes en lutte tout en montrant la répression sanglante à travers des images prises par les manifestants sur leurs téléphones. Plus généralement le film évoque des questions du droit de manifester et de la liberté d’expression qui sont pertinents au-delà du contexte soudanais.et est une immersion dans le combat révolutionnaire d’une jeunesse soudanaise en quête de liberté et de démocratie.

Pour terminer, posons-nous une simple question : que va-t-il advenir du Soudan et de sa population dans un contexte de chamboulement international ?

​Marie-Christine Diard

Le village aux portes du paradis-Mo Harawe

Appeler un village somalien Paradis, n’est pas un euphémisme mais un mode de vie.

Ce film est réalisé par Mo Harawe, jeune réalisateur austro-somalien, dont le village aux portes du paradis est le premier long métrage après des études de communication visuelle à Kassel et après 12 court-métrages.

Mamargade, fossoyeur, élève seul son fils Cigaal dans une maison à la sortie du village et sont rejoints par Araweelo, la sœur de Mamragade, qui vient de divorcer car elle n’a pu donner un enfant à son mari.

Cigaal, petit garçon réputé intelligent voit l’école de son village fermer faute de moyens et d’enseignant. La directrice de l’école recommande à son père de l’envoyer dans une école en ville et en internat.

Cigaal va devenir interne dans une madrassa où il apprendra, en plus des matières spécifiques de l’enseignement, l’arabe qui une des langues officielles de la Somalie avec le somali, langue qu’il partage déjà avec son entourage. Sa famille rencontre des difficultés pour rassembler l’argent de la pension et à partir de ce moment là, pour gagner un maximum d’argent, son père travaille pour des « entrepreneurs louches »

Ce petit garçon a beaucoup de mal à s’habituer à l’internat car il est très attaché à sa famille et ne souhaite qu’une chose rentrer chaque jour dormir à la maison. La rencontre avec un autre élève qui lui vit à l’année à l’école, lui fait comprendre que la vie n’est pas toujours aussi simple que souhaité surtout lorsque sa tante lui annonce que son père est parti travailler dans une ville éloignée.

Dans ce pays qui est un état failli et quasiment toujours en guerre civile, ne fonctionnent que l’armée et la police, qui va conduire Mamargade et le nouveau mari de sa sœur en prison.

Ce film montre un portait sensible de la Somalie, où la société est structurée par les clans, où la cohésion qui règne chez les habitants leur permet de surmonter les épreuves qu’ils rencontrent dans la vie de tous les jours.

En effet, depuis la chute de Siad Barré, ce pays a vécu quasiment en guerre civile de 1991 à 2012, avec un état qui semble fonctionner au moins au plan policier, une forte inflation et une précarité économique, la menace permanente des drones tueurs, des avions de chasse, et avec le khat comme moyen économique de survie mais aussi un dangereux échappatoire.

Marie-Christine

Dahomey-Mati Diop

A quoi fait penser le mot Dahomey ? Pour les plus anciens, à une ancienne colonie française de l’AOF, mais parmi les plus jeunes, un certain nombre d’entre eux ne sait pas que depuis le 30 novembre 1975, république du Bénin est le nom donné à la république du Dahomey.

Le film Dahomey, ours d’or de la dernière Berlinale, réalisé par la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, née en 1982 à Paris d’un père musicien sénégalais et d’une mère française photographe, est un film hybride mêlant fiction fantastique et documentaire.

A travers la voix sortie des limbes de l’un de ses artefacts royaux, le film nous plonge dans un voyage saisissant, dont la charge politique est amplifiée par cette atmosphère fantastique très puissante, identique à celle qui parcourait le film Atlantique en 2019.

Ce film est construit à partir de la restitution, par la France le 10 novembre 2021, à l’issue d’un processus long de plusieurs années, de 26 trésors royaux au Bénin, colonie française jusqu’en 1960. Ces 26 œuvres ont été volées en 1892, sous le règne du roi Béhanzin, lors du sac d’Abomey par les troupes du colonel Dodds, lui-même métis originaire de St. Louis du Sénégal et ont été remises au musée d’ethnographie du Trocadéro. Une première demande de restitution a été formulée pendant la présidence de François Hollande qui l’a refusée. Celle-ci a été renouvelée par Patrice Talon , élu président de la République du Bénin en 2016, et acceptée par Emmanuel Macron.

Cette restitution est certes la première et a pris du temps. Il a fallu voter une loi au Parlement car ces œuvres étaient la propriété inaliénable de la république française.

Pour Mati Diop, il était important de donner un point de vue aux œuvres, qu’elles soient actrices ou narratrices de leur épopée. Ce parti pris a structuré la manière d’approcher ces séquences au quai Branly et pour tout le parcours à suivre.

Elle voyait le conservateur qui avait été missionné depuis le quai Branly pour accompagner le retour des œuvres jusqu’au Bénin comme un gardien garant des œuvres qu’il accompagnait d’un monde à l’autre, qu’il partageait un langage secret avec elles et que nous avions l’impression d’assister à un rite funéraire.

Il était important de faire parler toute cette communauté d’âmes à la première personne, à travers l’expérience d’un homme exilé qui rentre au pays.

Je tenais, dit-elle, à ce que la voix des trésors, en langue fon, soit écrite par une écrivaine ou écrivain haïtien. En effet, Haïti est peuplé de descendants d’esclaves qui ont été déportés du golfe du Bénin. Le royaume du Dahomey est le berceau de la spiritualité du vaudou qui a traversé l’Atlantique jusqu’en Haïti.

Dans la deuxième partie du film, Mati Diop interroge sur la façon dont les jeunes de l’université d’Abomey Calavi ont perçu cette restitution. Elle redonne à ce débat toute sa complexité et saisit l’opportunité de laisser s’exprimer une jeunesse qui n’avait jamais été entendue sur la question.

Elle-même, en tant qu’afrodescendante, opère, depuis 2008, un processus de retour vers ses origines africaines qui s’apparente à un processus de désoccidentalisation. Pour elle, il faut, en premier lieu, décoloniser nos imaginaires.

Puis-je vous faire une confidence : pour moi ce film est une pépite, même si je ne suis pas sûre d’être objective !

Marie-Christine

Pierre, Feuille, Pistolet-Maciek Hamela

Pierre, feuille, pistolet, un film documentaire qui traite de l’opération spéciale en Ukraine déclenchée le 24 février 2022 par la Russie, se veut l’écho d’une mobilisation spontanée qui a eu lieu au début de la guerre.

Les visages apparaissent tous ensemble sur l’écran.

Ce sont des Ukrainiens anonymes qui fuient leur pays, qui sont filmés à l’arrière d’un monospace de 8 places durant les premières semaines de la guerre.

Il y a ceux qui, dévastés par la détresse, n’ouvrent jamais la bouche. Ceux qui écoutent, acquiescent d’un sourire triste ou préfèrent regarder par la fenêtre. Ceux qui préviennent qu’il n’existe pas de mot pour décrire « ça », puis qui, passés quelques kilomètres, racontent comme dans l’urgence les humiliations, les violences, la honte. Ils fuient pour eux et leurs enfants.

Ce film nous émeut au plus haut point et c’est un véritable « coup de poing dans l’estomac » qui nous recevons à l’évocation de chaque cas personnel dans cet espace contraint.

Comme cette agricultrice qui a dû laisser ses animaux en particulier abandonner sa vache qui avait compris qu’elle allait devoir se débrouiller seule. Chacun sait que les animaux ressentent beaucoup de choses que nous ne sommes pas en mesure de ressentir en tant qu’humain.

Ewelina, une mère porteuse âgée de 21 ans qui a un enfant dont le mari est soldat, rêve d’ouvrir dans sa ville un café style européen. Elle a rendez-vous en Pologne avec William, un Français père du bébé qu’elle porte. Avant la guerre, elle avait un rêve aller à Paris, rêve qu’elle va pouvoir concrétiser grâce à cette guerre mais ce qu’elle ne sait pas c’est que les parents du bébé sont un couple d’homosexuels et que le bébé sera élevé par deux pères.

Sasha, 34 ans, vivait à Tchernihiv à 40 kilomètres de la Biélorussie avec femme et enfants. Un missile russe est tombé à quelques mètres de leur immeuble et a très fortement endommagé les fenêtres et les portes de leur appartement. À la suite de cet évènement, son fils a perdu un œil et sa fille Sonya s’est arrêtée de parler.

Dans le monospace, elle se lie d’amitié avec Sofia qui a un an de plus qu’elle et alors qu’elles feuillettent des livres sur les animaux, elle retrouve sa voix pour la 1ère fois depuis l’explosion mais les sons qu’elle émet ne forment pas encore des mots.

Sifa une Congolaise qui habite en Ukraine depuis 10 ans, y a terminé ses études et a ouvert une boutique de tissus à Odessa. La guerre a éclaté, alors qu’elle rendait visite à sa famille à Kiev. Tous ont décidé de partir mais elle a laissé sa place à sa petite sœur car le véhicule était plein. Elle a dû prendre un taxi, a été arrêtée par les forces spéciales russes qui lui ont tiré dessus à bout portant. Elle a subi deux opérations pour déloger les balles de son corps mais la dernière est restée coincée dans son bassin. Pour son transport, son chirurgien s’attendait à voir une ambulance et lorsqu’il a vu le van il n’a pas mâché ses mots. Comme il n’y avait pas d’autres alternatives, la voiture a été adaptée pour la transporter à la frontière polonaise où une ambulance l’attendait pour l’emmener dans un hôpital polonais.

Tous ces cas ne peuvent que nous émouvoir et nous amener à réfléchir sur le recours à la guerre. Pourquoi l’homme est-il enclin à déclarer la guerre ? Est-ce que la guerre est utile ?

La guerre fait intervenir d’importantes dynamiques de groupe, tant au sein des forces armées qu’au niveau des sociétés. Elle fait naître ou renforce des solidarités collectives qui jouent un rôle important dans la construction de l’identité personnelle.

La guerre est aussi une façon de ressouder une communauté contre un ennemi commun, de justifier le respect d’une forte discipline, voire d’acquérir ou conserver un pouvoir « charismatique ».

Cette guerre nous fait prendre conscience de l’état du monde qui, malheureusement en 2024, n’est pas brillant.

Nous avons cru, pour la génération qui me concerne, pouvoir être une génération sans guerre en France ou en Europe mais n’était-ce pas une utopie à laquelle nous, humains ou états, nous sommes accrochés à tort ?

Marie-Christine

Le Barrage-Ali Cherri

Un film original où deux films semblent se superposer : un essai documentaire sur le temps présent et un conte remontant aux origines millénaires d’un lieu et des habitants d’une rive de la vallée du Nil dans le nord Soudan.

Ce film a été réalisé par Ali Cherri, né à Beyrouth en 1976 mais installé à Paris, qui est aussi plasticien mêlant films, vidéos, sculptures et Installations. Le « barrage » s’inscrit dans une trilogie où chacun des films est autonome ; tout d’abord deux courts-métrages « the disquiet » tourné au Liban autour de la question de la catastrophe et des tremblements de terre et « the digger » tourné sur un site archéologique aux Emirats Arabes Unis et enfin « le barrage » tourné en 2019 lors de la chute d’Omar El Bechir à proximité du barrage de Merowe dans le nord du Soudan.

Ce barrage qui se situe en amont de la 4ème cataracte du Nil, à 350 km au nord de Khartoum et à moins de 50 km du Gebel Markal, a été construit par les Chinois de 2003 à 2009. Dans le film, ce barrage représente la brutalité des autorités du régime d’Omar El Béchir (de 1989 à 2019) qui a entraîné le déplacement de toute la population qui vivait à proximité, principalement des Manasir, peuple nomade d’éleveurs.

Ce site par lequel commence le film concentre différents rapports au monde, à l’échelle contemporaine avec le barrage et le changement de régime mais aussi dans une histoire très longue depuis les pharaons et le culte d’Amont.

Les briquetiers que nous voyons dans le film utilisent les mêmes techniques qu’à l’époque pharaonique, ils fabriquent des briques de la même manière que celles avec lesquelles sont construites les pyramides. Mais cette région du Soudan est aussi celle où on pratique une forme de soufisme, appelée afro-soufisme, un mélange de rituels musulmans et animistes qui a été violemment réprimé par le pouvoir islamiste d’El-Bechir. Le soufisme, et encore plus cette variante, considère que tout ce qui existe est l’oeuvre de Dieu, et est donc sacré : la montagne, les humains, l’eau, les arbres, les animaux…

En se focalisant sur Maher, le film bascule peu à peu dans une dimension onirique et se referme sur cette figure de golem que Maher construit entre rêves nocturnes et déambulations somnambules dans le Gebel Markal. Ce golem prend vie et finit par concentrer toutes les puissances de résistance et de révolte. Quant à la blessure de Maher, elle symbolise dans ce film un passage de l’intérieur vers l’extérieur, de circulation entre le corps et le monde.

Les acteurs sont tous des personnes qui vivent et travaillent là y compris le patron, qui joue son propre rôle. Parmi les ouvriers, beaucoup sont des Manasir, qui ont été chassés de leurs terres par la construction du barrage mais sont restés à proximité et n’ont pas d’autres moyens de vivre que de travailler à la briqueterie ou de se transformer en chercheurs d’or, ce que tentent nombre d’entre eux. Mais pas Maher qui, à la différence des autres personnages, aime son travail. Tandis qu’il y a beaucoup de rotation parmi les briquetiers, lui reste et forme les nouveaux arrivants. Il a un rapport très intense à ces lieux et à ces pratiques. Il s’est énormément investi dans le film. Le réalisateur et Maher EL Khais sont devenus très liés et échangent fréquemment. Ali Cherri se dit ravi qu’il ait été récompensé au Festival du Caire du prix du meilleur acteur décerné par Naomi Kawase, réalisatrice japonaise de True mothers en 2020 que nous venons de voir au dernier week-end de cinéma japonais le mois dernier.

Que dire de plus du « barrage », ce film original qui se distingue à la fois par sa photographie, sa musique et son absence de dialogues superflus… qu’il m’a séduit !

L’HOMME LE PLUS HEUREUX DU MONDE-Teona Strugar Mitevska

Des pas féminins sur un trottoir nous conduisent jusqu’à un hôtel de Sarajevo où se déroule un speed dating. Cette journée fonctionne comme une allégorie de la guerre. Trente ans plus tard, le feu couve toujours sous les braises mal éteintes de la guerre de Bosnie.

Une comédie noire passionnante et singulière avec, en écho, l’histoire de l’ex-Yougoslavie, c’est ainsi qu’est qualifié ce film qui a été sélectionné au festival de Venise de 2022.

Pour la réalisatrice macédoniene, Teona Strugar Mitevska, ce film représente une forme de poème et une façon de célébrer ce que furent la Yougoslavie et Sarajevo, la plus belle ville du monde avec les plus belles personnes du monde. Le scénario de ce film est inspiré de la vie de son amie Elma..

Lors de ce speed dating, se rencontrent dans le huis-clos d’un hôtel dont les fenêtres donnent sur le cimetière de Kovaci où tant de Bosniaques furent enterrés pendant le conflit de 1992 et dont les salles portent le nom de villes suisses, symbole de neutralité, des hommes et des femmes en quête d’amour.

Certains y cherchent peut-être uniquement l’amour mais avec certaines conditions : l’ethnie, la religion, le parti politique, pas un amour idéal et pur mais un amour à leur convenance, alors que d’autres y viennent toutes les semaines pour passer le temps et surtout ne pas être seuls. L’un des participants aux cheveux gris informe sa partenaire d’un jour qui a la cinquantaine bien tassée qu’il veut des enfants !!

Les personnages principaux, Asja et Zoran qui se construisent et se déconstruisent en direct, sont en fait deux victimes aux traumas inguérissables mais qui finissent par se réconcilier dans la nuit apaisée de Sarajevo.

En effet, Zoran est un homme triste. Sa situation est celle de nombreux soldats qui ont été enrôlés contre leur gré, même s’ils ont quand même fait un choix. Il est aussi victime de son environnement, de l’Histoire, de l’égo des hommes, de la masculinité absurde et inutile. Son existence quotidienne est son purgatoire et on peut avoir de la peine pour lui.

Quant à Asja, une personne passe-partout, à la limite de l’invisibilité, a un travail régulier et son seul problème est son incapacité à rencontrer quelqu’un qu’elle puisse aimer. Comme n’importe qui, elle cherche le bonheur.

Lorsque Zoran, qui est venu chercher son pardon, lui annonce qu’il est le sniper qui lui a tiré dans le dos un soir du siège de Sarajevo et qui l’a blessée lors de son premier tir, elle ne le croit d’abord pas puis elle laisse apparaître sa rage.

Au moment où elle entame le procès de Zoran dans la salle où se déroule ce speed dating, tout devient, à ce moment, surprenant et violent. Elle déchire les rideaux pour l’attacher à sa chaise afin qu’il ne puisse pas s’enfuir et prend les personnes présentes à témoin. Tous les participants donnent leur avis très divers et quittent l’hôtel.

Nous constatons au travers de ce film qu’il est impossible de mettre fin à une guerre sans guérir la douleur, les pertes et les traumatismes mais ce film se termine sur des vues splendides de la ville de Sarajevo à différents moments de la journée.

Marie-Christine

AYA-Simon Coulibaly Gillard

Que dire de ce film ? Qu’il m’a envoûté et j’espère qu’il a envoûté les spectateurs de l’Alticiné autant que je l’ai été.

Ce premier long-métrage de Simon Coulibaly Gillard, qui a été présenté par l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion) au festival de Cannes 2021, narre à la fois l’histoire d’une jeune fille qui veut protéger son paradis en Côte d’Ivoire et les problèmes rencontrés par les habitants de ce paradis à cause du réchauffement climatique et de la topologie des côtes de l’Afrique de l’Ouest.

Tourné en Côte d’Ivoire, à Lahou, un village de pêcheurs victime de l’érosion due au dérèglement climatique, le film suit Aya, une jeune fille à l’aube de l’adolescence qui n’a jamais connu que cette bande de sable située à 150 km à l’ouest d’Abidjan. Pourtant, elle devra bientôt partir et faire l’apprentissage d’un ailleurs, loin de sa culture et de ses croyances. Si le cinéaste témoigne de ce phénomène tragique, injectant du réel à sa fiction, il s’intéresse moins à la question politique qu’à la trajectoire intime de son héroïne.

Le réalisateur est tombé par hasard sur cet endroit, ce village, qui lui a paru paradisiaque au début, avec ses palmiers, sa longue plage de sable fin, mais c’est la découverte du cimetière et de l’impossibilité pour les habitants de réenterrer leurs morts, face à l’urgence de la montée des eaux, qui l’a fait rester un an au total.

Il lui a fallu s’affranchir de son approche européenne, scientifique et logique des choses. À travers un regard occidental, la raison de la montée des eaux dans ce village va être naturellement associée au réchauffement climatique. Or, une société n’ayant aucune histoire industrielle ne peut pas envisager ce discours. Il a donc mis de côté son raisonnement pour absorber la vision des habitants. Ils sont positifs et s’en remettent à Dieu, sans avoir besoin de plus d’explications. Le public occidental peut les trouver fatalistes. Mais non, il y a beaucoup de naturalité dans tout ça. Ils ne sont pas aigris face à ce qui leur arrive.

Sur l’île, il n’y a pas d’électricité. Cela suppose une logistique importante. Par ailleurs, Simon Copulibaly Gillard a dû avoir recours à un traducteur, car les habitants parlent le dioula. Les scènes de dialogues entre Aya jouée par Marie-Josée Degny Kokora, et sa maman interprétée par Patricia Egnabayou ont été construites grâce à une écriture mémorielle, du quotidien. Pendant le tournage, les histoires partagées par les villageois ont été mises dans la bouche d’Aya, qui est devenue une sorte de porte-parole de tout le village. C’est de cette manière que la fiction se tisse. La mère et sa fille connaissaient les thèmes du scénario, puis se livraient à l’improvisation. Entre-temps, il a fallu déterminer une action. La maman est poissonnière, quant à Aya, c’est une ado. Ce qui compte pour elle, c’est de manger et de dormir. Il fallait dramatiser cette action.

Ce qui intéressait le réalisateur dans cette histoire, c’était la petite histoire car les relations humaines n’étaient pas toujours évidentes. Pendant un an, ils ont le temps de mal se comprendre, mais aussi de se rabibocher.

En effet pour Simon Coulibaly Gillard, il était important de montrer ce qui se passe quand on a 15 ans et que l’on n’a plus de trace de son enfance. C’est cet aspect mémoriel qui l’intéressait. La grande histoire écologique et environnementale, ce village qui disparait, est une manière de souligner cette disparition de l’enfance.

Ce film nous permet de suivre l’évolution d’une jeune fille qui commence à devenir une ado, qui regarde les garçons et qui prend ses références culturelles pour acquises, sa langue, sa façon de se nourrir ou de se vêtir, et qui se fait surprendre par le monde qui l’entoure en finissant par embrasser une modernité qui l’étonne elle-même.

Est-ce que ce ne serait pas le sens de la vie ??

Marie-Christine

Murina-Antoneta Alamat Kusijanovic

Synopsis – Sur l’île croate où elle vit, Julija souffre de l’autorité excessive de son père et trouve le réconfort auprès de sa mère. L’arrivée d’un riche ami de son père exacerbe les tensions au sein de la famille. Julija réussira-t-elle à gagner sa liberté ?

Ce film croate a reçu la caméra d’or au festival de Cannes en 2021, a été développé avec le soutien de la Cinefondation du Goethe Institute et coproduit par Martin Scorcese. Il dure 1 heure 32 minutes, a reçu un financement croate, américain et slovène.

Murina hypnotise d’emblée par sa superbe séquence inaugurale et subaquatique qui montre Julija en compagnie de son père Ante, partis comme tous les jours, pêcher la murène au harpon.

Antoneta Alamat Kusijanovic est une réalisatrice croate née à Dubrovnik qui vit aujourd’hui à New York. Après avoir étudié à l’Académie d’art dramatique de Zagreb, elle obtient une maîtrise en scénario et réalisation à l’Université de Columbia à New York.

En 2017, elle avait réalisé un court-métrage « Into the blue » nommé aux Student Academy Award, qui a été récompensé à la Berlinale, au festival du film de Sarajevo et aux Premiers Plans d’Angers.

L’histoire de Murina se déroule dans une nature austère, où les émotions sont exacerbées et, où les sens, exposés à la mer, au soleil et à la roche, incitent le réel à fusionner avec le spirituel.

Pour la réalisatrice, il est important de raconter l’histoire de ces deux générations de femmes piégées dans le machisme et la violence, ce que beaucoup appellent la mentalité croate…

Pourquoi le choix de la murène, ce poisson anguiliforme du bassin méditerranéen dont les dents acérées et la souplesse sinueuse ont des reflets légendaires ?

Son nom scientifique « murenae helena » qui évoque la belle Hélène, la femme la plus célèbre de la mythologie grecque à l’origine de la guerre de Troie, en fait une variation sur l’éternelle histoire de la beauté mise en cage qui cherche désespérément à s’en échapper.

Les acteurs, à l’exception de Javier, joué par Cliff Curtis, sont originaires des Balkans.

Cliff Curtis qui est né en 1968 en Nouvelle-Zélande, est imprégné de tradition maorie. Il a joué : en 1993, le rôle de Mana dans « la Leçon de Piano » de Jane Campion, en 1999, dans « A tombeau ouvert »de Martin Scorcese, en 2022, dans « Avatar », « la voie de l’eau » de James Cameron, en 2024, dans Avatar 3, toujours de James Cameron, ainsi que dans de nombreux téléfilms.

En ce qui concerne Julija, Gracija Filipovic, est née en 2002 à Drubovnik, a reçu une formation théâtrale et a joué dans « Into the blue ». Ces collaborations avec la réalisatrice lui ont valu une reconnaissance internationale et une mention à la Berlinale.

Danika Curcic, qui joue le rôle de la mère, est une actrice danoise d’origine serbe, née à Belgrade en 1985. En 2014, elle joue le rôle de Sanne, atteinte de la maladie de Charcot, dans le film de Bille August, où elle obtient la shooting star de la Berlinale. Elle est aussi présente dans les séries Wallander et Bron.

Leon Lucev, qui joue Ante le père, est né en 1970 à Šibenik en Croatie est un acteur réalisateur. Il joue dans de nombreux films croates et bosniaques, tient le rôle principal dans « Sarajevo mon amour » en 2006 et, en 2010, dans le « Choix de Luna » qu’il a réalisé ainsi que « Love Island » en 2014.

A mon avis, ce premier film, réalisé par une trentenaire, qui est un récit initiatique, a su déjouer les clichés. Il est une œuvre maîtrisée même si l’île paradisiaque où il est tourné est un cocon menaçant pour la jeune fille. On y retrouve de la virtuosité dans la mise en scène, la photographie est sublime et le rythme soutenu. Point qui mérite d’être souligné, il est coproduit par Martin Scorcese que l’on ne présente plus et qui confirme les qualités de cette réalisatrice.

Murina pose l’éternelle question de la libération de la femme dans les sociétés patriarcales mais réussit-il à aider Julija à gagner sa liberté ?

Marie-Christine Diard

FREDA-Gessica Geneus

Ce film a été présenté dans la sélection Un certain regard du Festival de Cannes 2021, récompensé d’un étalon d’argent du film de fiction au Fespaco 2021 (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou/Burkina Faso), festival créé il y a plus de 50 ans, et est soutenu par la région Centre Val de Loire.

Synopsis : Freda habite avec sa mère, sa sœur et son petit frère dans un quartier populaire d’Haïti. Ils survivent avec leur petite boutique de rue. Face à la précarité et la violence de leur quotidien chacun cherche une façon de fuir cette situation. Quitte à renoncer à son propre bonheur, Freda décide de croire en l’avenir de son pays.

La réalisatrice et scénariste haïtienne Gessica Geneus qui vient du cinéma documentaire, croit en la valeur de l’observation et est la seule de la distribution à être connue en dehors du pays où elle est très populaire et reconnue en tant qu’artiste, chanteuse et comédienne. Les autres membres de la distribution sont des artistes haïtiens pas toujours professionnels venant du théâtre, du stand up.

Les personnages sont des portraits et leurs interactions des ressentis, la caméra les situe sans intrusion, comme une question posée, à la juste distance, dans leur environnement, à leur écoute le temps d’un film tandis que la vie continue. La réalisatrice confirme sa volonté d’ancrage dans son pays en filmant en créole haïtien, sachant qu’il s’agit d’une des deux langues officielles avec le français.

A travers son scénario, elle met en lumière les inégalités femmes-hommes et les difficultés à vivre décemment qui rongent le quotidien des Haïtiens.

Il ne s’agit pas de stigmatiser qui que ce soit. Certes, la violence patriarcale est là, parfois relayée par les femmes, mais Gessica Généus se refuse à toute condamnation. Le propos est de voir la réalité en face. 

Ce film nous montre aussi le combat entre le protestantisme (souvent évangélique) et le vaudou, qui est présent en Haïti depuis le 18ème siècle, lorsqu’elle était une colonie française. Comme l’état haïtien est un état failli et corrompu, la religion protestante fait bien souvent office de gouvernement et les Haïtiens se tournent vers Dieu, pas toujours pour une question de croyance mais souvent par nécessité.

La caméra se veut observatrice et manipule le moins possible le réel. C’est la raison pour laquelle elle conduit le spectateur dans des lieux différents car la réalisatrice le fait aller dans tous les endroits où Freda va et ils sont nombreux !

Ce film se termine par une fin ouverte qui, me semble-t-il lui convient parfaitement, car chaque spectateur peut ainsi quitter la projection en ayant sa propre vision qui n’est peut-être pas celle de son voisin de fauteuil de cinéma !

Marie-Christine Diard