YELLOW LETTERS – Ilker Çatak

Voici un film produit par l’Allemagne, la France et la Turquie, tourné en Allemagne, dont l’action se situe en Turquie. Mais où les différentes scènes, celles d’Ankara ont été tournées à  Berlin et celles d’Istanbul à Hambourg.

Certains d’entre-nous ont peut-être vu le précédent film d’Ilker Çatak « la salle des Profs, prix du meilleur scénario à Berlin » et nominé aux oscars en 2023. C’est avec la même équipe qu’il tourne Yellow Letters, c’est la consécration puisqu’il a obtenu l’ours d’or.

Yellow Letters nous parle du pouvoir turc, absolu, arbitraire et censeur. L’histoire se déroule entre 2016 et 2019. Pendant cette période, près de 2000 artistes et de nombreux universitaires ont été suspendus (Les lettres jaunes) ou poursuivis pour avoir signé une pétition en faveur de la paix. Ces mesures, souvent prises sans jugement équitable, ont conduit à des interdictions professionnelles durables, plongeant des milliers de personnes dans une exclusion à la fois sociale et économique. À travers cette toile de fond, Ilker Çatak choisit de mettre en lumière les conséquences d’une politique répressive sur le quotidien d’un couple, Deria, actrice reconnue et Aziz son époux et metteur en scène.

Rappelons qu’en Turquie on emprisonne massivement. Parmi ces détenus nombre prisonniers politiques, un rapport de notre assemblée nationale 2025 les estimait à 30 000, dont 20 000 kurdes. Les détentions peuvent comporter isolement et torture et souvent la mort. Pour la population aux opinions politiques opposées, la prison se présente comme une épée de Damoclès – Pour regarder Yellow letters, il faut y penser.

Indiquons qu’Ilker Çatak n’a pas voulu produire un acte de dénonciation exclusive de la Turquie, l’arrivée au pouvoir du dictateur américain, nous indique que nous sommes tous concernés. D’une manière plus ou moins prononcée, des attaques contre la création et la liberté de penser et donc leurs auteurs sont de mise. (rétorsions économiques, procédures baillons, les exemples fourmillent).

Déria et Aziz n’aimaient pas ce pouvoir, ce pouvoir ne les aimait pas non plus, mais un pays qui se respecte doit maintenir, célébrer la culture. Or, un soir caprice de star, elle refuse de se faire photographier avec le gouverneur, ce type qui consultait sa messagerie téléphonique, échangeait avec ses subordonnés pendant le spectacle… (Ilker Çatak évoque une culture du mépris dans cette classe d’aparatchiks.) Alors la machine à persécuter démarre, symbolisée par la fameuse lettre jaune. Elle et lui sont exclus du théâtre, la représentation de leur pièce arrêtée. N’avoir plus de salaire ne suffit pas, on inspecte également leur domicile. Le propriétaire qui ne veut pas de vagues leur demande de partir.

Face à l’adversité, le couple et leur fille se réfugient à Istanbul chez la mère d’Aziz, une femme tolérante et bonne. Cependant, le rôle un peu sadique du frère de Déria, parfait « Erdoganiste », participe à leurs difficultés. L’isolement social, les ennuis financiers font leur chemin, Aziz devient chauffeur de taxi de nuit , sans pourtant renoncer à son art.

L’un et l’autre tentent de rebondir. Mais l’économie du couple c’est aussi son économie ménagère, et à force de frustrations, ils se disjoignent à tenter de joindre les deux bouts. Elle est reconnue par une casteuse, trouve un rôle dans une série ; de son côté, lui qui n’a pas renoncé à son art, met en scène une pièce contestataire dans un théâtre alternatif, il se retrouve alors sans son actrice. Il se retrouvera bientôt sans sa femme. Le point d’orgue de leur séparation « programmée » survient quand Aziz dit à Déria qu’elle est sa création, que sans lui, elle ne serait rien. Chacun mesure alor alors, le fond patriarcale du propos, son côté réifiant, la bêtise de la colère, mais surtout son ironie, car l’un et l’autre sont de parfaits déclassés et doivent désormais, l’un sans l’autre, tout refaire .

La dislocation sociale, économique, affective du couple est une histoire avec un petit h, une anecdote à l’intérieur de celle qui se joue avec son grand H. Mais cette grande histoire, celle d’un pouvoir despotique, quasi totalitaire, vu par ses conséquences, ici sur un couple en vue (au demeurant remarquablement joué par Özgü Namal et Ansu Biçer) est une mise en garde qui concerne nos modes de vie, si ce n’est nos vies. Elle nous invite à l’extrême vigilance, car l’air que nous respirons est particulièrement fuligineux en cette période.

Georges

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