Lili Marleen- Rainer Werner Fassbinder

Pour bien comprendre le film de Fassbinder, il est important de comprendre la chanson sur laquelle il est basé. Or, comme l’a fait remarquer Maité, elle est mal traduite dans les sous-titres. En adaptant un « tube » dans une autre langue il est bien compréhensible que l’on donne priorité à la création de rimes et à la conservation du mètre imposé par la mélodie, mais cela a souvent comme fâcheux résultat des écarts considérables pour la signification des paroles. Pour les sous-titres du film on a apparemment gardé les paroles avec lesquelles la chanson avait été diffusée en français, mais pour avoir une idée de l’effet que le film a pu avoir sur le public allemand auquel il était destiné en premier lieu, il aurait mieux valu donner une traduction littérale en prose. Je voudrais donc faire une analyse rapide du texte allemand avant d’indiquer les rapports que je vois entre chanson et film.

Bien qu’elle fût toujours exécutée par des chanteuses (probablement parce que les hommes étaient tous au front, ou censés y être), la chanson exprime le point de vue d’un soldat qui part à la guerre. Elle s’adresse à Lili Marleen, l’amie qu’il laisse derrière lui et qu’il espère retrouver à la fin du conflit. Le premier couplet situe la scène « devant la caserne » au moment du départ et « sous un réverbère » témoin de leur amour et point de rendez-vous pour leurs futures retrouvailles. C’est là que « nous voulons nous retrouver » et nous tenir « comme autrefois ». Au moment du départ cette volonté commune de réunion est exprimée avec beaucoup d’optimisme.

Le deuxième couplet, situé apparemment plus tard, fait un retour en arrière au moment du départ pour observer que « nos deux ombres n’en faisaient qu’une seule » et que « de ce fait l’on pouvait voir que nous nous aimions beaucoup ». Puis un saut à l’avenir et à l’espoir de se retrouver, « comme autrefois », « sous le réverbère » où « tout le monde doit voir » à nouveau l’intensité de cet amour. Au front le soldat s’interroge sur la continuité des sentiments de celle qu’il dû quitter, se rassurant à ce sujet en se rappelant la scène très émouvante de leur séparation.

Le troisième couplet prend le point de vue du réverbère, qui connaît bien « la belle démarche » de la bien-aimée, mais « cela fait longtemps qu’il a oublié » le soldat. Pris dans un conflit qui dure, le soldat se plaît à imaginer son amie en train de faire les cent pas sous le réverbère en attendant son retour. Puis une possibilité plus sombre se présente à son esprit : « Et s’il devait m’arriver un malheur, qui se tiendra sous le réverbère avec toi, Lili Marleen ? » Pour la retrouver il faut d’abord qu’il survive à la guerre, mais est-ce bien sûr qu’il le fera ?

Le dernier couplet élargit la perspective à l’ensemble du conflit en imaginant sa fin. Des « espaces silencieux » (quand les cannons se seront tus ?), du « fond de la terre » (que les combattants se disputaient ?) surgit « comme dans un rêve » le visage bien-aimé de l’amie du soldat. Celui-ci se pose pourtant la question « Quand les derniers brouillards » (les « brouillards de la guerre » dont parlait Clausewitz ?) se seront levés, « qui se tiendra sous le réverbère avec toi, Lili Marleen ? » Et cette question se répète pour clore la chanson. Partant de l’optimisme souriant d’un amour partagé, la chanson termine sur une note beaucoup plus trouble qui souligne toutes les incertitudes inhérentes à la guerre.

La chanson comme le film pose une question double au sujet de la guerre. Il y a d’abord la question de survie : Qui est-ce qui sera encore debout à la fin du conflit ? Mais il y a aussi la question de savoir en quoi les rapports entre les gens auront été altérés, même pour les survivants. L’optimisme que l’on peut avoir à ces sujets au début d’une guerre, parfois lié à un élan patriotique, devient plus difficile à maintenir à mesure que le conflit se prolonge et que ses dégâts se manifestent. C’est ce processus de développement que trace l’arc de la chanson. Ce qui rend cette chanson particulièrement émouvante en comparaison des chansons purement rassurantes et optimistes crées à la même époque — « J’attendrai » que chantait Rina Ketty en 1938, alors que la guerre paraissait imminente, ou « We’ll meet again, don’t know where don’t know when » que chantaient les Anglais – c’est qu’elle reconnaît les risques posés par la guerre. Et c’est, je crois, pourquoi le gouvernement allemand a interdit dans un premier temps une chanson qui pouvait suggérer aux appelés tous les risques qu’ils encouraient sur le plan personnel en partant à la guerre.

Mais pourquoi cette chanson a-t-elle suscité chez les soldats du front un enthousiasme tel que le gouvernement allemand s’est trouvé obligé de revenir sur son interdiction ? Je ne crois pas qu’elle ait pu être pour eux une source de confort, comme cela a été suggéré. Je crois au contraire qu’ils y voyaient l’expression parfaite de leurs propres inquiétudes : de leurs espoirs, certes, mais aussi de leurs peurs, de toute l’anxiété, toute l’incertitude qu’ils éprouvaient en partant au front et en laissant derrière eux une femme aimée, sans savoir si tous les deux seraient au rendez-vous sous le réverbère, sans savoir quels aléas par un temps si trouble pourraient empêcher l’un ou l’autre d’y être. La chanson exprimait clairement et succinctement tous les sentiments confus qu’éprouvaient les soldats au front mais qu’ils ne pouvaient pas articuler eux-mêmes.

Avec un montage bien serré Fassbinder a su tisser autour de ce thème un « thriller » qui tient son public en perte d’haleine. La protagoniste de ce récit, ce n’est pas Robert, le fantassin qui part au front, mais Willie/Lili Marleen, la femme qui attend — éblouissante comme toujours dans la prestation de Hanna Schygulla. Mais justement, elle n’attend pas. Cherchant seulement à vivre et à survivre, embringuée malgré elle dans une guerre qui n’est pas la sienne, elle se trouve soldat dans un combat qui l’expose à tous les dangers. Et pourtant elle est fidèle au rendez-vous sous le réverbère ; ironiquement, celui qui, dans la chanson, se posait des questions sur la fidélité de sa partenaire, c’est celui qui manque au rendez-vous, non pas parce qu’il lui est arrivé un malheur, mais parce qu’il a trouvé son bonheur ailleurs. Cette ultime trahison de tant de dévouement se joint au montage parallèle juxtaposant de façon hallucinante scènes de fête et scènes horribles de combat et de destruction pour faire du film un petit réquisitoire contre la guerre.

Une dernière petite remarque sur l’ambiguité que certains ont relevée dans le film. Le portrait du père Mendelsson, qui a le bras long et qui ne cesse d’user de ses relations pour tramer diverses magouilles tout au long du film, n’est-ce pas flirter avec la théorie antisémite chère aux Nazis d’une conspiration juive qui gouvernerait le monde ?

Don

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