Notes sur : A Dark-Dark Man-Adilkhan Yerzhanov

Le cinéma du Kazakhstan a connu son essor paradoxalement pendant la seconde guerre mondiale, alors que les grands studios étatiques de production (Mosfilm et Lenfilm) avaient été transférés à Ama Ata, de même que la principale école de cinéma soviétique, le VGIK (L’Institut national de la cinématographie S. A. Guerassimov). Mais le Kazakhstan servait avant tout de décor – les deux parties d’Ivan le Terrible de Eisenstein y furent tournées.

C’est à la fin des années 80 et au début des années 90 (éclatement de l’URSS) qu’émerge vraiment un cinéma national kazakh mais qui sera surtout une pépinière de blockbusters à la sauce hollywoodienne dont le plus connu est la super production en deux parties Night  Watch/ Day Watch de Timur Bekmambetov. Des cinéastes indépendants se sont cependant regroupés dans un mouvement, le « Cinéma partisan » avec pour profession de foi de se passer de l’aide publique d’un Etat dirigé par le très autoritaire Noursoultan Nazarbaïev pendant trente ans. 

– Le film

  «Черный, черный человек»  (tchiorny tchiorny tcheloviek) que l’on aurait dû traduire en français par « Noir, homme noir » et non pas Dark – sombre, est un film qui a bénéficié pour sa part de l’aide publique après avoir gagné un concours de « pitches » à Almaty (Alma Ata). Selon le réalisateur Adilkhan Yerjanov :  « C’est un film sur un héros qui change et devient un homme. C’est une histoire classique, qui a déjà été racontée de nombreuses fois, mais elle est toujours intéressante et me passionne. C’est une sorte d’anti-détective. L’essentiel ici n’est pas de savoir qui a commis le meurtre mais comment le personnage principal résout son conflit intérieur ». 

La traduction du titre du film est importante parce qu’il renvoie au choix à une comptine enfantine russe « черный человек » (L’homme noir), mais aussi au plus célèbre des poèmes de Serguei Essenine, adulé encore aujourd’hui de Saint-Petersbourg à Vladivostok en passant par toutes les anciennes républiques soviétiques…(voir plus bas un extrait du poème). 

Brodbeï, site kazakh dédié au cinéma kazakh dit du film de Yerjanov : « Magnifique, mature, très sombre, honnête, insupportablement lourd, mais, étrangement, un tableau plein d’espoir sur un homme qui cherche la lumière. Il s’agit de la meilleure œuvre de la filmographie de Yerzhanov (du moins, de tous les films que nous avons vus) et véritablement d’un grand événement pour tout le cinéma kazakh. Il est curieux que, bien que la première du film ait eu lieu en février, juste avant la pandémie, l’intérêt pour ce film n’a commencé à se réveiller que vers la fin de l’année. Le célèbre réalisateur russe Yuri Bykov, un découvreur du cinéma kazakh a écrit une critique émouvante sur sa page Facebook : « Je ne sais pas… si j’ai vu quelque chose de plus vrai, de plus véridique et de plus créatif au cours des cinq dernières années… Voici un artiste… Un immense artiste… Juste une masse… Je ne vais pas analyser, écrire, faire le malin, quoi que ce soit…. Si cela vous atteint, Adilkhan, vous venez de me sauver. Comme le dit le proverbe, « Je vois la lumière ». »

L’hebdomadaire américain Variety est lui aussi dithyrambique : « L’humour noir et sombre et les thèmes encore plus sombres rôdent et se glissent dans les champs de maïs desséchés et les champs de poussière arides de « A Dark-Dark Man », un film de procédure policière éblouissant et sombre du réalisateur kazakh Adilkhan Yerjanov. Ce septième long métrage de Yerjanov, dont le dernier film « La tendre indifférence du monde » a été présenté dans la section « Un certain regard » du Festival de Cannes, est un thriller policier d’une maîtrise stupéfiante, qui brûle lentement. (…/…) Les vues symétriques et dépouillées sur écran large des paysages vides et inhospitaliers ou de l’aul (village rural kazakh) hostile des environs servent de toile de fond aux interactions hésitantes et semi-théâtrales entre les personnages, tandis que le cadrage net, à faible contraste et sans cesse surprenant du directeur de la photographie Aydar Sharipov semble inventer de toutes nouvelles façons de regarder dans et autour d’une scène. Parfois, profitant pleinement des rythmes lents du film, la caméra se déplace presque imperceptiblement vers l’intérieur, rééquilibrant subtilement les éléments du cadre pour qu’une figure à l’arrière-plan commence à prendre de l’importance, ou qu’une activité – comme la manipulation de preuves – soit momentanément mise en avant avant de passer hors champ, comme si la caméra, comme les personnages, était simplement indifférente à l’injustice dont elle est témoin. »

Après une première sortie interrompue rapidement par l’épidémie, le film est à l’affiche au Kazkhstan depuis le mois de février… Je n’ai pas réussi à trouver les chiffres de fréquentation. 

 le réalisateur Adilkhan Yerzhanov, prononcer Yerjanov

Il est kazakh, diplômé du département de la mise en scène de l’Académie nationale kazakhe des arts, il a 39 ans, est marié à une critique de cinéma. Il affiche déjà neuf longs métrages dont plusieurs récompensés. Et d’un film à l’autre, il aime tourner avec des fidèles. L’actrice qui joue la journaliste avait déjà le rôle principal féminin dans « La tendre indifférence du monde », son premier long métrage ; Téoman Khos, qui interprète le faux coupable, a joué dans tous ses films ; et Daniyar Alshinov dans le rôle du policier, tient le rôle principal de son prochain film. Cameramen, soudiers, régisseurs, etc, passent ensemble d’un film à l’autre de Adilkhan Yerjanov… 

Une petite partie du long poème de Essenine : 

Homme noir, homme noir, homme noir, homme noir
assis sur mon lit, 
homme noir 
m’empêche de dormir toute la nuit.


L’homme noir, le doigt dans un livre immonde, 
me lit, comme un frère mort, 
la vie d’un poète scandaleux.
S’il vous plaît, 
lisez et dites-le aux autres. »

L’homme noir me regarde fixement. Et ses yeux sont couverts 
de vomi bleu.

Sylvie Braibant