Vu à l’Alticiné…

Dix lignes, Dix lignes !

« Tout le Monde aime Jeanne » 

 Premier long-métrage de Céline Devaux et quel beau premier film ! Rien ne vaut un scénario sur mesure pour obtenir un casting parfait. Les acteurs sont dans leur registre et ils le sont avec mesure. Blanche Gardin et Laurent Lafitte sont impeccablement dirigés et donnent toute l’émotion tantôt joyeuse, tantôt désolée qu’un spectateur peut souhaiter pour ce film à la fois humoristique et grave. Nous avons lu le synopsis, Jeanne (Blanche Gardin) vient de perdre tout ce qu’elle avait et davantage encore dans ce qu’il est convenu d’appeler le fiasco de son entreprise écologique, il ne lui reste rien, en bon thérapeute, son comptable lui en explique les conséquences que par déni, elle ne semblait pas saisir vraiment. Ce qui rappelle un peu le marquis de Castellane : « non seulement je suis ruiné, mais si de plus je dois vivre pauvrement ! ». Par bonheur et malheur à la fois, il lui reste l’appartement portugais de sa mère qui vient de mourir. Jeanne toute à sa déprime s’y rend. Et c’est là qu’elle rencontre Jean (Laurent Lafitte). Bonne séance !

« Revoir Paris »

Alice Winocour la réalisatrice a choisi Virginie Efira, Benoit Magimel et quelques autres acteurs tous remarquables pour ce film qui nous parle de ceux qui après un attentat, sont à la recherche de leur histoire, ceux qui comme c’est le cas du film, cherchent à reconstituer leurs souvenirs, la vérité aussi insoutenable soit-elle… À lui survivre et à vivre. Alice Winocour, arrive à figurer à bonne distance, cette traumatologie de guerre où se bousculent fantômes et faux souvenirs et pires encore, les souvenirs vrais avec leurs images et leurs bruits terrifiants. D’abord elle a choisi Virginie Efira qui certainement interprète ici l’un de ses plus beaux rôles, elle est parfaite. Et il y a tous les autres acteurs, jusqu’au dernier plan très émouvant avec Amadou Mbow, qui nous montre des beaux traits humains : la tendresse, la compassion, la solidarité et la reconnaissance. Saisissants aussi, les décors urbains, le Paris des rues et bistrots avec ces superbes jeux d’ombres et de lumière. Bistrots et rues, insouciants et conviviaux qui furent aussi des lieux de massacre.

Georges

Bad luck banging or loony porn-Radu Jude

« Bad Luck banging or loony porn » est ce film décapant qui a obtenu l’Ours d’Or à Berlin. Radu Jude est apprécié à Berlinà l’égal de Cristian Mungiu à Cannes. Il avait déjà obtenu l’ours d’argent pour Aferim. Mais dit-il : « Je pense que l’essence du cinéma, c’est du sérieux » et pas « le tapis rouge, les robes clinquantes, les costumes et le glamour… J’aimerais m’en débarrasser, le cinéma n’a rien à voir avec ce genre de clowneries« . Ce qui est assez facile à dire lorsqu’on est récompensé et que… les producteurs seront contents pour cette fois-ci et pour celle d’après !

Par ses choix formels, et son punch, on peut dire que c’est un film beau et qui a du souffle. Et nous savons que Berlin choisit des films créatifs, c’est un festival qui prend des risques.

Ceux qui ont lu l’article de Laurence savent que ça commence hard. Bad Luck banging c’est l’intrusion brutale de la vie privée dans la vie publique. Les technologies actuelles, et les réseaux sociaux facilitent cette porosité. De quoi s’agit-il ?

Le film est composé en 3 parties, présentées ironiquement par des tableaux roses sur fond musical de Bobby Lapointe et le final du film comporte 3 fins possibles et nécessaires !

Au début, un gentil couple s’offre des ébats sexuels fantasmatiques et se filme. Or l’enregistrement se retrouve sur le Net, vaste poubelle. Et là, après cette mise en bouche si l’on peut dire, commence le film. En nous faisant voir « la pièce à conviction » Radu Jude nous transforme en voyeurs malgré nous. Mais justement de quoi est fait ce voyeur ? Quels sont les événements dont il s’est nourri avant que de le devenir  ?

Comment exprimer le désarroi d’Emi (Katia Pascariu) celle dont on a vu les ébats sexuels ? Comment alors rendre compte, sans commentaire aucun, de la solitude d’une femme, professeur de lettre, dont l’intimité a été violée, livrée aux yeux anonymes de personnes malveillantes ?

Dans un long travelling qui l’enferme dans le cadre, l’isole, elle marche d’un pas décidé le long d’un trottoir à Bucarest, il y a les bruits de la ville, pulsatiles, vrombissants, celui de toutes les grandes cités… et certainement que ça pue l’essence. Seule dans la multitude anonyme. Cette première partie ressemble à l’arrestation dans le Procès de Kafka, « On avait bien dû calomnier Joseph K car un matin… »

(Notons qu’Emi, comme tous les acteurs du film, porte un masque. On est en plein confinement. Radu Jude s’autorise à nous faire toutes la gamme des plans classiques avec masque pour tous ses acteurs et sans que ça nuise au film. Car nous qui sommes contemporains de la Covid, n’en sommes pas dérangés. Mais il est vrai que selon l’étymologie (per sona), les personnages sont des masques.)

La deuxième partie expose sous une forme documentaire le contexte de l’accusation, et c’est un portrait de société que Jude nous dessine, il y a bien quelques fleurs, Hannah Arendt ou Isaac Babel, mais ce qui domine dans la description, c’est la pornographie ambiante de la société marchande. Et cette société, c’est un peu celle des Viennois vue par Thomas Bernhard (la veulerie)  ou encore la monumentale collection de bêtise et méchanceté du journal Hara-Kiri puis Charlie des années 60 à fin 1970 (qui d’aucune manière ne pourrait exister tel quel de nos jours, compte tenu de la néo-pruderie ambiante.)

Bref, ces images documentaires que mobilise Radu Jude, sont délibérément énormes et de triste mémoire. Il ne cherche même pas à y introduire de nuances. Ce patchwork documentaire rappelle de quels événements nous avons été nourris, ce que nous avons digéré comme si de rien n’était.

Le final se compose de trois versions de l’accusation et là, Radu Jude un peu comme Tarantino, grossit le trait avec délectation. La question est la suivante, une professeure dont la fonction est d’éduquer, donc d’être exemplaire peut-elle, alors que son corps jouissant s’exhibe partout, enseigner à nos enfants ?

Radu Jude nous montre Emi qui dignement fait face à une accusation présentée d’une manière clownesque, d’enseignants et de redoutables parents d’élèves. Il nous montre de quoi les prétendues valeurs morales de l’accusation sont faites, leur tartufferie essentielle. Cette accusation pétrie de conventions bourgeoises, qui sommes toutes traverse les siècles avec une « fraîcheur » renouvelée. Elle est désormais computérisée.

Mais le clou du film m’apparaît alors que je termine ces lignes, Radu Jude réussit comme par magie à escamoter le partenaire homme de cette affaire. Où est-il ? Nous ignorions le sexe des anges, nous voici désormais avec un sexe dont on ne connait pas l’homme…Il compte pour du beurre, il n’est pas concerné…Nous vivons une époque formidable ! disait Reiser.

Histoire de ma Femme- Ildiko Enyedi 

Voici un film dont le début de l’histoire est curieux. Un homme, Jakob,(Gibs Naber) loup de mer, capitaine au long cours assis dans un café en face d’un autre, fait le pari qu’il épousera la première femme qui entrera dans le café.

Se prépare à entrer dans le café une vieille dame, mais finalement, elle s’éloigne laissant la place à une autre. Elle s’assied et nous tourne le dos, Jakob s’en approche, miracle elle est jolie, il la demande en Mariage. Nous faisons connaissance de Lizzy (Léa Seydoux) pas le moins du monde étonnée de la situation, mais regardant curieusement ce bel homme, de grande taille, qui ne doute de rien. Elle accepte.

« Un film classique sublime, un chef-d’œuvre où tout est constamment suggéré, mais où rien n’est dit. C’est un film très fort sur les rapports entre les hommes et les femmes, sans jamais être simpliste. La réalisatrice montre la faiblesse de cet homme, ce capitaine de vaisseau qui voit sa volonté de tout contrôler, comme sur son bateau, voler en éclat face à cette femme ». Nous dit Jérôme Garcin.

Et durant le débat animé par Chantal, les cramés de la Bobine remarquaient avec elle, que cet homme ne contrôlait pas grand-chose quand il était sur terre. Ils remarquaient aussi que ce n’était pas l’histoire de sa femme. Nous ne la voyons qu’en creux, selon son point de vue. Et là, son point de vue n’est pas celui de ce marin capable de reflexion et de décisions courageuses, qui sait où sont les nuages qui éteindront un incendie sur le bateau de croisière qu’il dirige.

Car sur terre, il oscille entre l’affirmation de sa puissance virile et le ridicule — Nous le verrons mal négocier, mal choisir ses amis, se laisser séduire par un vil escroc, être discrètement gauche et décalé dans des réunions mondaines.

Il porte les stigmates du gars qui s’est fait tout seul. Toujours balançant entre sa rigueur de marin et sa naïveté essentielle. Entre les mots et les coups de poings que sa supériorité physique autorise – Entre le passage à l’acte et l’impossibilité de comprendre les situations, leurs conventions, leurs signes. D’ailleurs, sa demande en mariage, n’est-elle pas un passage à l’acte, une manière de se jeter à l’eau, qui substitue l’action à la connaissance, s’en remettant à une hypothétique et infantile bonne étoile ?

Sur terre, il est, la poésie en moins, un peu comme l’albatros de Baudelaire.

Et Lizzy voit immédiatement ce que cette situation a de ludique et s’en amuse et elle va être sa femme mystérieuse, inattendue, indiscernable, jolie, séduisante, aimante ou rejetante, sincère où cachottière, sujette à de profondes tristesses comme à des joies mondaines, avec leurs cortèges de marivaudages, fatuités, dépenses inconsidérées. Mais surtout elle est libre. Son mariage est un jeu qu’elle prend d’abord au sérieux, puis plus.

Lizzy, il ne la connaît pas plus que nous ne la connaitrons. Elle lui échappe. Et lui, pour une fois, habitué à ne pas comprendre veut la saisir. On ne sait pas s’il l’a aimé et même s’il en aurait été capable, mais ce dont il est capable, c’est d’être jaloux. Sa jalousie va être à la manière de celle de Swann, un prisme excitant et douloureux de la connaissance et du désir. Un jour, elle va fuir avec Dedin, son amant (Louis Garrel) et tenter de lui dérober un portefeuille d’actions. (au demeurant mal acquises par Jakob). Ce sera la fin de ce mariage.

On ne connaîtra pas Lizzy, elle n’est ici rien de plus que l’histoire de Jakob lui-même.  Et c’est une particularité et une beauté du jeu des acteurs, ils expriment peu d’émotions tendres, c’est un peu comme si cette histoire se déroulait en dehors d’eux mêmes.  

Et de Jakob qu’une seule chose rachète, ne pas avoir profité de la faiblesse de la toute jeune Grete, une amoureuse sincère qui aurait exigé d’être sincère, on ne connaîtra guère plus. Jakob le marin, ni meilleur ni pire qu’un autre, a tout simplement oublié comme dit Sénèque, « qu’il n’y a pas de vents favorables pour celui qui ne sait pas où il va ».

Georges

 Sous le ciel de Koutaïssi-Alexandre Koberitze

« À propos de Let the summer never comme again » premier film long métrage de Koberidze, présenté à Marseille, un certain JPR a écrit : « ce premier film sidère par sa propension à fabriquer à flot continu du merveilleux, de l’enchantement, et ne cesse de laisser la fiction élémentaire être nourrie de réalités documentaires glanées lors du tournage  » et pourquoi pas le second ?

« Tout s’explique, il suffit de ne pas chercher à comprendre » disait Gébé. Voici une sentence qui conviendrait plutôt bien à Alexandre Koberidze, il nous montre une Ville bien mystérieuse, une ville dont il se demande : qui suis-je pour filmer Koutaïssi ?

Avec ses cadrages insolites mais tellement justes, l’intelligence et la beauté de la bande-son : les créations musicales de Giorgi son frère, les chants grégoriens, une chanson de la superbe Gianna Nannini ou encore Claude Debussy, les chants des merles et rossignols. Et puis il y a ces plans qui se succèdent souvent d’une manière déconcertante, précise et gracieuse. (souvenons-nous des arbres).

Voici un réalisateur qui associe selon son goût le 16 mm, le numérique et les effets spéciaux, qui fait évoluer tous ses personnages semblant échappés d’un film muet et respirant l’humanité aussi facilement que l’air de Koutaïssi, il y a aussi ces décors qui sentent bon la vie…celle qu’on aime.

Car ce film est bien un hymne à la vie, il en exprime ce qu’elle a de meilleure. Cette bonne vie qui exige si peu et beaucoup à la fois, mais à qui ceux qui se satisfont de bonnes flâneries et d’heureuses rencontres, celles du hasard qui se déploie, créatif et chaque fois singulier, donne beaucoup. Au fond, elle n’exige qu’une chose, c’est qu’on la reconnaisse et qu’on l’aime. Et dans cette bonne ville, il y a des gens qui lui font confiance. (J’ai lu dans internet, un récit de voyage à Koutaïssi, le voyageur y est surpris que l’hôtelier soit incapable de lui fournir la clé de la chambre et constate que les voitures stationnent, portières non verrouillées, clés de contact sur le démarreur.)

Pour en rendre compte, Alexandre Koberidze filme souvent des enfants et des chiens, quoi de plus beau que les enfants et les chiens ? Dit-il. Pour les enfants, nous qui avons vu ce match de foot avec cette petite fille dribblant, sur fond musical de Gianni Nannini, nous avons certainement vu l’une des plus belles scènes du film et du cinéma en général. Mais ces enfants si joyeux ont parfois des regards inquiets, nous y reviendrons.

Et puis, il y a les chiens qu’on prétend errants dans Koutaïssi, ce n’est pas une lubie de cinéaste, c’est un état réel. Dans cette ville, les chiens sont ce qu’on appelle corniauds ou bâtards, ils évoluent sans colliers ni laisses, mais ils n’errent pas, (contrairement à ce que dit la critique) ils vont se promener, rencontrent des congénères, font un bout de route avec eux, puis rentrent à la maison, à moins qu’ils ne préfèrent se mêler aux humains pour regarder un match de foot, où encore, comme les badauds dans les bistrots, tout simplement voir du monde et humer le vent. Une ville où le régime de vie des chiens n’est pas dicté par celles des transports et des voitures, par l’utilité, où ils coexistent à part entière-traits d’union entre la nature animale et nous, pauvres dualistes que nous sommes-

Mais Koutaïssi est aussi ville de sortilèges, où un mauvais sort change le physique et la mémoire des amoureux qui viennent de se rencontrer, de sorte qu’ils ne peuvent plus se reconnaître l’une, l’autre. Ce qui n’inquiète pas outre mesure, car les habitants savent (et ce n’est pas du cinéma) que croire à la magie, au prodigieux les a préservés des pires idéologies, (vous savez celles qui, comme le disait François Revel, « pensent à notre place »).

Alors tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Il y a dans l’air de sourdes inquiètudes qui traversent les yeux des enfants. La catastrophe écologique qui vient, celle qui déjà brûle des millions d’hectares de forêts et tue les millions animaux qui y vivent, la neige qui ne tombe plus, et les meurtres de masse, figurés par une allégorie sur une barre de traction. Bref, il y a la force de l’entropie qui pourrait être comme le « rendez-vous à Samarcande » de l’espèce humaine. Et les enfants nous regardent, font ce qu’il y a de mieux pour nous et s’inquiètent de ce que nous faisons d’eux. Nous les spectateurs, à notre tour, nous les regardons.

Mais revenons au film, nous étions 22 pour le voir et quelques dizaines sans doute les autres jours de passage. Bien sûr, a-t-il laissé dubitatifs des spectateurs et d’autres l’ont admiré, comme pour chaque film en somme. J’ai le sentiment quant à moi d’avoir vu un film fabuleux. Qui suis-je pour filmer Koutaïssi ? Demandait Alexandre Koberidze, on pourrait répondre, celui qui sait montrer poétiquement que l’univers est comme replié dans des petites histoires, telles celles de Koutaïssi.

Avec sous le ciel… nous rencontrons pour la première fois Alexandre Kobertize, il nous montre un cinéma poétique où chaque moment est une surprise et c’est un ravissement. Donc à suivre….

Vous ne désirez que moi- Claire Simon

Pour les Cramés de la Bobine Claire Simon est  sur la photo, auprès de toutes les autres grandes réalisatrices que nous aimons ; photo sur laquelle figurerait également Marguerite Duras.

Claire Simon a certainement été séduite par ce texte « Je voudrais vous parler de Duras », texte recopié par Pascale Lemée à partir d’une cassette qu’on lui avait confiée deux ans après la mort de son frère Yann. Yann rebaptisé Yann Andréa Steiner par Marguerite Duras.

Avec l’écoute de Michèle Manceaux, journaliste, amie et voisine de Marguerite, Yann produit un discours lucide, pénétrant, d’une grande beauté littéraire sur un sujet rare : Amoureux et captif, il y fait l’aveu de sa situation de faiblesse… l’imagine sans rémission possible.

Claire Simon a voulu en faire un film, sans doute cette idée lui est venue  dès la lecture du texte,  son sujet, la forme qu’il pourrait prendre. Ça se passe dans la maison de Duras à Neauphle-le-Château, cette maison de campagne où elle habite quand elle n’est pas rue Saint Benoit à Paris ou aux Roches Noires à Trouville. L’interview qui a lieu au premier étage de la maison se déroule en deux jours. Le 2 et 3 décembre 1982.

Le dispositif est simple minimaliste, un dialogue à deux, filmé en plans séquences, et de délicats mouvements de caméra pour aller d’un personnage à l’autre. A minima, des dessins érotiques de Judith Fraggi, (qui paradoxalement paraissent pudiques) quelques extraits de film… et en hors-champ visuel,  Marguerite ! Toutefois, elle se manifeste bien dans le champ sonore,  l’appelle au téléphone, marche bruyamment, s’impatiente comme une enfant.

Les plans sont presque toujours de profil et quatre cinquième face parce que les acteurs ont des oreillettes. On en connaît les avantages, elles libèrent les acteurs de la tension mnésique et laissent libre cours à  l’expression des émotions. Le choix de filmer en longs plans séquences nous les font vivre. Claire Simon utilise des moyens artistiques minimalistes que Marguerite Duras aurait certainement fait siens, et c’est là un chaleureux hommage qu’elle lui rend.

Pour l’interprétation avec Swann Arlaud et Emmanuelle Devos,  on ne pouvait choisir mieux.

Dans l’émission de Marie Richeux ,  «  Les temps qui courent » sur France Culture, voici le  sens principal que Claire Simon donne à son film « Ce film est un film meetoo, la figure inversée de l’oppression homme/femme ».
Souvent, l’histoire est au service du présent, elle est réinterprétée utilisée en fonction des préoccupations actuelles. Mais faut-il prendre au premier degré le discours de Yann ?  Sortons un instant du film pour situer le moment  de l’inteview :

Bien curieuse cette histoire en effet, ce texte est daté des 2 et 3 décembre 82. Yann parle de Marguerite Duras, comme si rien ne leur était arrivé.  Or quelques jours plus tôt, comme en témoigne  Yann dans son livre « MD », Marguerite terminait un séjour à l’hôpital américain ou elle venait d’être soignée de sa maladie alcoolique : deux mois à se débattre contre la mort par cyrrhose, un de plus pour sortir d’un état oniroïde persistant.  Chaque instant durant cette épreuve Yann était près d’elle. Bien que malade encore, elle terminait fin novembre ou début décembre,  la rédaction de  son livre « la maladie de la mort » avec l’aide vigilante de Yann (au clavier) . 

Leur couple a des interactions tellement symétriques, qui pour le cas peuvent être considérées toxiques, mais qui révèle surtout que tout comme Yann, Marguerite est en grande souffrance. Chacun des deux semble en proie à l’anticipation d’un abandon, ne sait par où ça va lâcher et teste l’autre aussi loin qu’il le peut, repoussant chaque fois les limites de l’épreuve. Nous sommes devant une relation  addictive. Ils ont tellement peur que leur relation prenne fin  qu’ils sont toujours à la recherche d’une terrifiante limite,  pourtant sans cesse repoussée.  

Sans doute Yann a-t-il déjà à l’esprit cette image pathétique : « Oui, un jour cela arrivera, un jour où il vous viendra le regret abominable de cela que vous qualifiez « d’invivable », c’est à dire de ce qui a été tenté par vous et moi pendant cet été 80 de pluie et  de vent ».  Si bien formulé par Marguerite en 1993 dans « Yann Andréa Steiner ».  

Yann et Marguerite forment un couple radical et sublime. Leur amour est une œuvre d’art, un peu comme ces œuvres baroques qui conjuguent dans un même élan l’amour et la mort.  

Claire Simon nous dit qu’elle a voulu démontrer qu’une conversation filmée, c’est aussi du cinéma. C’est intense, c’est beau, c’est de l’art cinématographique, en effet!

Georges

Ils sont vivants-Jeremie Elkaïm

Week-End Jeunes Réalisateurs 26 et 27 mars 2022 
7 films, 7 mondes 

Ils sont vivants est un titre déconcertant, qui est vivant ? Nous sommes à Calais où vivent en effet tant bien que mal des êtres humains, déracinés, migrants, exilés, parias modernes qui en dépit de leur invisibilisation sont vivants. Effectivement.

Et les premières images sont elles aussi déconcertantes. Nous assistons à l’enterrement d’un policier, il y a les amis de la brigade qui préparent leur discours, et incongru, le cercueil ne veut pas rentrer dans le caveau, il va être nécessaire de taper la bordure de béton. Et les bruits de frappe couvrent l’éloge du collègue du défunt. « On finira à la maison » lâche Béatrice, la veuve (Marina Foïs). Avec cette séquence nous faisons connaissance de Béatrice, de Béatrice et du rapport qu’elle entretenait avec son défunt mari.

Béatrice, c’est une aide-soignante en gériatrie, son mari était un policier, alcoolique et frappeur. Elle vit avec sa mère et son fils dans un univers un peu clos qu’égayent parfois les fêtes des amis policiers du couple. Les habitudes.

Un soir sortant du travail, elle va être amenée à être en contact, à son corps défendant, avec ce qui était là sous ses yeux et qui ne la concernait pas, des réfugiés soudanais. Malencontreusement, elle bouscule l’un d’eux avec sa voiture. Elle décide de le raccompagner sur son lieu d’habitation, c’est la « jungle ». Là, elle voit. Béatrice a besoin du contact avec les choses pour les ressentir, il lui faut éprouver pour comprendre, et nous le verrons les éprouver encore.

Les morts vont vite et certains plus que d’autres, elle se défait des vêtements de son mari en les donnant aux bénévoles de la jungle. Et c’est ainsi que cette femme si peu concernée va de fil en aiguille s’impliquer dans la cause de l’aide aux réfugiés.

Le film est aussi une belle histoire de rencontre et d’amour. Une belle histoire d’amour transgressive, Mokhtar le réfugié Iranien au regard si doux (Seear Kohi) deviendra son amant. Comme tous ceux de Calais, il veut se rendre en Angleterre. Et dans cette histoire où la violence institutionnelle tient lieu de toile de fond, il y a une lutte de libération, « Ils sont vivants » se présente comme le plus trompeur des titres, Mokhtar appartient à ceux qui ont survécu en traversant la manche pour l’Angleterre sur un rafiot acheté par Béatrice. Mais sur l’autre berge d’autres vivent et espèrent.

Cette histoire de rencontre entre deux êtres que rien ne destinait à se rencontrer est authentique, c’est aussi l’histoire d’une femme qui sans se le formuler clairement, finit par s’engager et devenir à sa manière une resistante, avec l’héroïsme qu’il faut pour ça. Et on comprend, à quel point en toutes circonstances, la rareté de la démarche. Il faut  trouver la force d’agir, assez d’abnégation pour risquer la prison. Le prix du courage ! 

PS : Sur la réalisation du film lire Marie-No sur le site des Cramés de la Bobine

En bref sur « Nos Âmes d’Enfants de Mike Mills

Film américain (vo, janvier 2022, 1h48) de Mike Mills avec Joaquin Phoenix, Gaby Hoffmann, Woody Norman
Titre original C’mon C’mon

Autant le film a été bien présenté et remarquablement défendu, par Marie-Annick dont le retour est une joie pour nous tous, autant, certains d’entre nous ont vertement critiqué ce « Nos âmes d’enfants ».

C’est typiquement le genre de film qui suscite des réactions vives qui s’appuient pour nombre spectateurs sur leur expérience professionnelle ou familiale de l’éducation des enfants.

En début de débat, Laurence souligne d’une manière nuancée ses réserves quant aux techniques de développement personnel et en fin de débat Henri remarque la pauvreté de la construction du film. Je regrette de ne pas avoir noté les critiques remarquables des spectateurs, (notamment les objections sur la question de l’apprentissage de la frustration) de sorte qu’il ne me reste plus que mon opinion sur le film, elle n’est pas bien bonne :

Ce film nous dit changeons notre mentalité et tout devient possible. Aidons-nous les uns les autres à en changer. Et l’enfant Jesse apprend à son oncle à  être présent à l’autre, à se relaxer, il l’invite à être plus résilient etc.  On imagine la plasticité mimétique de l’enfant à se plier à tous les fantasmes éducatifs des parents et éducateurs, à reprendre leurs termes tout en pensant qu’il le fait librement.

Et c’est un joli paradoxe, dans la vraie vie, Jesse s’appelle Woody, et il joue, le rôle d’un enfant qui doit saisir et faire siens les « codes libérateurs de son oncle et de sa mère ». Et il le fait dans le cadre très contraint du cinéma où il n’y a que peu de place pour la liberté.

En fin de compte, je trouve  étonnant que l’Amérique ne produise pas davantage de films de ce tonneau-là, qui évince les déterminants sociaux, politiques et économiques etc. et particularise tout. 

Ce film appartient à une idéologie dont l’objectif est de nous expliquer par quelle méthode on doit se connaître- À trouver en soi-même,  sa vérité – Celle de l’individu, début, centre et fin  de tout  et qui en dernier ressort, quand ça ne fonctionne pas,   peut  se dire : « Je n’ai qu’à m’en  prendre qu’à moi-même ! » 

Viva Il Cinema de Tours 9ème edition (2)

L’Agnello de Mario Piredda 2019, a obtenu le Prix du Jury de Tours comme il l’avait obtenu à Annecy ou l’accueil chaleureux de Villerupt. Le réalisateur était là, idéalement habillé comme un soldat nordiste de la guerre de sécession.

En Sardaigne des habitants décèdent suite à des cancers provoqués par de la radioactivité. Mario Piredda le réalisateur et enfant du pays montre du doigt un fait réel et négligé, la Sardaigne n’est pas seulement un magnifique site touristique, c’est aussi une base militaire, et les essais de missiles, fusées ont dispersé pendant des années des produits toxiques et cancérigènes dans l’atmosphère. Voilà pour le décor.

Jacopo un modeste berger, veuf, il vit avec sa fille Anita. Ils s’aiment et sont très complices, Anita est à la fois facécieuse et résolue, c’est un poème ! Jacopo est malade, très, Anita veut l’aider. Mais écoutons ci-dessous Mario Piredda parler de son film. 

Mario Piredda nous a livré diverses anecdotes de tournage, mais la plus belle, c’est l’histoire entre Nora Stassi (Anita) et Luciano Curreli (Jacopo). Dans leur vraie vie, Nora n’a pas de père et Luciano n’a pas d’enfants. Assez vite Nora a appelé Luciano papa. Après le film, elle a continué. Entre la fin du tournage et maintenant, Nora a eu un enfant et Luciano dit : je suis grand-père.Qu’ajouter ? Mario Piredda est un réalisateur à garder en mémoire. Quant à son film il faut le voir dès que possible.

Avec Californie de Casey Kauffman et Alessandro Cassigoli Voici un film à la limite du documentaire, nous suivons Khadija une jeune fille qui n’arrive pas trop bien à s’intégrer et qui cherche le chemin pour le faire, et comme elle le démontre, bien qu’à peine adolescente, sait se débrouiller dans la vie et chercher son chemin. C’est une belle tranche de vie d’une jeune qui sait ce qu’elle ne veut pas, mais qui veut naïvement. Quelle énergie chez cette gamine !

A Chiara de Jonas Carpiniano sort au mois d’avril en France, voici son synopsis : Chiara, 16 ans, vit dans une petite ville de Calabre. Claudio, son père, part sans laisser de trace. Elle décide alors de mener l’enquête pour le retrouver. Mais plus elle s’approche de la vérité qui entoure le mystère de cette disparition, plus son propre destin se dessine. Et voici un film de facture classique sur le sujet de la mafia ou de la camorra…et dont les conclusions sont dans la lignée de celle de Léonardo Sciascia. (écrivain Sicilien 1921-1989)

Punta Sacra de Francesca Mazzoleni en sa présence. Ce documentaire, sur les traces de Pasolini à Naples est un chef-d’œuvre. Pasolini n’y apparaît pas… Mais la réalisatrice se pose dans la zone où il a séjourné et été assassiné. En revanche, il est question des habitants, des pauvres et des projets qu’on forme pour eux (ailleurs !). Aux habitants qui visionnaient ce film et le commentaient en disant : Ce film n’est pas politique ! Elle répondit : il le sera ! Quant à Pasolini il y est en filigramme, on y retrouve son engagement et sa démarche et son esthétisme. Avec l’enthousiasme d’un ami italien de Pasolini, David Grieco présent dans la salle.

(David Grieco à réalisé entre autres, Notarangelo : ladro di anime, (voleur d’âmes) un magnifique documentaire).

Viva Il Cinéma de Tours 2022 (9ème édition)

Nous voici donc dans cette belle ville de Tours pour sa 9e édition du Festival Viva Il Cinema, un événement national. Joyeux d’y assister de nouveau, dehors il y a un air de Printemps, nous sommes un peu en Italie.

Nous ne voulions pas louper la soirée d’ouverture, et c’était « Tornare » en présence de Christina Comencini, le dernier film de sa longue liste de réalisations, un film trop longtemps privé de salle pour cause de Covid. Et c’est ainsi que nous avons retrouvé la salle Thélème. Cette salle immense vient d’être entièrement rénovée, car elle était inconfortable, elle l’est demeurée. Le mieux serait d’avoir des jambes amovibles. « Tornare » c’est film qui a eu la malheur de couvrir toute la période COVID, C.Comencini fait le pari impossible qui consiste à faire vivre et dialoguer l’enfant, l’adolescente et l’adulte d’un même personnage, au même moment, dans une même situation. Tout cela ponctué d’une musique tenace et lancinante. Je ne suis pas amateur de cette forme de film.

Le lendemain succède « Il Legionaro » de Hlep Papou en présence de Germano Gentile c’est l’acteur principal il a le physique de l’emploi et le talent en plus. Nous sommes conviés à partager la vie d’un CRS, l’esprit de corps CRS, la fraternité CRS, tout se passe pour le mieux dans les meilleurs des mondes matraqueurs possibles, jusqu’au jour où survient un conflit de loyauté ! Ce film est bien vu, il a du rythme, mais ce n’est sans doute pas le meilleur de la sélection.

Palazzo di giustizia (palais de justice) de Chiara Bellosi, oui Cristina était à l’honneur, mais avouons que les femmes dans le cinéma italien ne sont pas majoritaires. La réalisatrice était là pour parler de son film. Alors peut-on encore faire un film original sur un palais de justice ? Essayons de taper la requête « procès ou film au tribunal » sur notre clavier, et nous allons rapidement être débordés. Mais Chiara Bellosi a su contourner tout cela avec maestria. Qu’est-ce qu’un procès, c’est d’abord un lieu d’attente mais que se passe-t-il dans cet entre-deux ? La caméra va de la salle du tribunal à la salle d’attente. Dans l’une et l’autre salle, nous voyons par touches légères se produire des choses essentielles. Je ne vais pas vous raconter le film, mon désir serait que ce film soit diffusé en France. Vous allez aimer ce film !

Piccolo corpo (petit corps) un film de Laura Samani, ce film est actuellement distribué en France, il passe en ce moment, et les cramés de la bobine l’ont déjà sélectionné pour le mois d’avril. Dépaysement garanti, l’actrice Celeste Cescuti tout à fait étonnante, les paysages sont étrangement beaux. Et le jury des jeunes spectateurs de Tours lui a décerné son prix…

Aria ferma Leonardo di Costanzo (prison). Tout comme « Palazzo di giustizia » le thème de la prison est courant. Mais là encore le réalisateur arrive à faire du neuf. Une prison au milieu d’un vaste somptueux décor ferme ses portes. Pour des raisons qu’on ignore, douze prisonniers doivent attendre leur transfert. Une aile de la prison demeure en fonction et une brigade de gardien est requise sous la responsabilité du plus ancien d’entre eux. Un homme qui n’avait jamais eu de responsabilité de commandement. Toni Servillo, Silvio Orlando sont les deux principaux personnages.

Il nous reste qu’à espérer que ces films seront distribués en France, et que nous pourrons les visionner ici-même à l’Alticiné aux Cramés de la Bobine.

A suivre…

Vu à l’Alticiné : Maigret de Patrice Leconte

Inhabituel format du commissaire Jules Maigret qui n’a jamais aussi mal porté son nom et qui ressemble davantage au détective Néro Wolfe de Rex Stout. Les deux sont psychologues, mais autant Néro est visuel que Maigret auditif. Comment procédez-vous pour enquêter ? J’écoute ! dit le commissaire. Sans doute Jean Gabin était plus fidèle au physique, mais Patrice Leconte ne peut pas faire d’erreur. Souvenons nous de son Monsieur Hire. Gérard Depardieu saisi l’essence même du personnage. C’est son géni. Le personnage de Maigret décrit par Simenon, c’est un costaud musculeux et plein d’aisance qui en impose. Mais qui écrit ? C’est Simenon.

Et Simenon en dépit de ses bonnes intentions, dès qu’il a une feuille de papier devant lui est saisi par la « glauquitude » des choses. Celle des lieux, celle des passions humaines souvent tristes. Il y a les décors d’après guerre, ceux luxueux aux relents de marché noir ou de collaboration, et la pauvreté qui affleure partout ailleurs, les pavés mouillés, les quartiers perdus qui sont des personnages à part entière tant ils reflètent les gens qui y vivent. Et puis, il y a la fatigue d’un vieux commissaire qui va devoir décrocher, et qui sait ce que signifie décrocher. Et dans tout cela sa compassion pour les filles perdues ou en train de se perdre, fragiles, évanescentes…les proies. Je ferais toutefois un reproche à Patrice Leconte, il va désormais m’être difficile d’imaginer Maigret autrement qu’en Depardieu