Les Filles d’Olfa-Kaouther Ben Hania (2)

Documentaire au caractère singulier que j’ai apprécié.

Le parti pris de la réalisatrice d’incarner la place de l’homme dans la société par le jeu d’un seul acteur (mari et amant d’Olfa, petit ami de la fille d’Olfa, policier…) dénote sa volonté de marquer la profonde césure entre les deux genres, et le caractère omnipotent de l’homme dans ces sociétés marquées du terrible retour en force de la religion survenant après une ère de liberté. Prédicateurs, bonimenteurs, s’approprient alors l’espace, auxquels s’ajoutent violeurs, incestueux, assassins (ce qui n’est d’ailleurs pas l’apanage des seules personnes empreintes de religiosité).

L’idée pour de nombreuses scènes de laisser en arrière-plan soit la doublure d’Olfa, soit Olfa elle-même, donne un relief particulier. Cela rappelle en permanence que l’histoire est véritable. Olfa est parfois directement actrice de ses actions passées, parfois spectatrice attentive à ce que le rôle de l’actrice représente bien son vécu.

Olfa victime ou bourreau ? Elle endosse les deux rôles !

Olfa a été une enfant victime de l’abandon du père et rapidement confrontée, à l’identique de certaines situations d’enfants orphelins, aux sollicitations de l’aîné auquel est souvent dévolu le rôle de chef, de soutien de famille. Dans le cas d’Olfa, il n’y a pas deuil mais intention délibérée du père d’abandonner femme et enfants.

Le manque d’éducation est prégnant dans la vie d’Olfa, liée à l’influence malsaine de préceptes religieux omniprésents. Pour exemple, la pression exercée par une de ses propres sœurs lors de la nuit de noces d’Olfa qui se traduit finalement par une bien inattendue maculation de ses draps… l’honneur a été sauf… sa virginité également !

Plus tard, Olfa a choisi de quitter le père de ses quatre filles. Le hasard lui fait rencontrer un autre homme (assassin et évadé de prison) qu’elle a aimé et auprès duquel elle avoue avoir été prête à tout, y compris du pire. En effet, elle précise qu’elle aurait volontiers participé à dissimuler un corps si elle avait été à ses côtés lors d’un meurtre perpétré par lui !!! Olfa est capable de violence envers ses filles. Elle déclare regretter ne pas avoir eu de garçons à leur place ! Elle évoque un différend au sujet du comportement de sa fille : elle va frapper cette dernière jusqu’à l’extrême limite puisqu’elle ne s’arrêtera, de son aveu, que lorsqu’elle l’a pensée morte…

La misère sociale, l’absence d’éducation sont sources de violences, d’autant plus marquées lorsque le fait religieux se superpose à cela en entretenant les individus dans l’ignorance et la crainte. Lorsque dans une société reviennent en force (ou perdurent) des coutumes d’un autre âge, peu ou pas de valeur n’est accordée à la vie d’autrui. Notre pays a lui aussi eu ses périodes sombres, concernant les violences faites aux femmes notamment. Du 16e au 18e, la femme célibataire ou veuve devait déclarer sa grossesse alors considérée comme illégitime. À défaut de cette déclaration et dans le cas du décès du nouveau-né, elle pouvait se voir condamnée pour présomption d’infanticide. La peine de mort était la sanction encourue. Au cours des messes, les curés devaient régulièrement rappeler les édits du roi concernant cette obligation.

Il nous a fallu des siècles pour trouver à nous défaire du carcan religieux, avec toutes les réserves que l’on peut porter à cela au regard des tentatives de gagner ou regagner de l’influence maintes fois répétées par tous les intégrismes depuis lors.

À nous, il reste encore du chemin à faire pour le social et pour l’éducation, tout en veillant à « éteindre » les multiples et régulières tentatives de retour des « obscurantismes » afin que l’on reste dans la lumière.

À Olfa, à ses filles, il reste tout à gagner.

Patrick GAUDILLAT

TÀR – Tood Field.(3)

Quelques remarques personnelles suite à la soirée débat du 07 mars 2023 film TÀR de Tood Field.Performance remarquable de l’actrice Cate Blanchett dans le rôle principal, vraiment très crédible dans l’interprétation du personnage de Lydia Tàr. Les autres acteurs sont également très justes dans leur interprétation. 

Le film d’une durée de 2h48 n’a pas laissé une grande place au débat, faute de temps. Les réactions et commentaires ont été axés sur le fait d’avoir ou non de l’empathie pour Lydia Tàr, cheffe d’orchestre particulièrement douée dans son expression artistique, empreinte d’une volonté de bouger les lignes conservatrices du milieu dans lequel elle exerce. En plus d’une modernité et d’une excellence assumées dans son expression artistique, elle revendique une égalité d’accès à ces postes prestigieux réservés aux maestros masculins. Arrivée à ses fins grâce à son talent et sa persévérance, une fois installée dans la place et qu’elle détient un grand pouvoir, elle en use, en abuse, distillant une violence inouïe dans son entourage. Cet aspect a été seulement effleuré au cours du débat de la soirée, la folie de Lydia ayant même été avancée comme possible. Personnellement, j’ai perçu cette violence non pas comme un trouble de la personne mais comme le comportement despotique fréquemment rencontré chez les individus détenteurs d’un pouvoir, cela pouvant aller du simple chef de secteur jusqu’au sommet d’une chaîne hiérarchique, chez les responsables « RH », les grands cadres et les patrons de multinationales siégeant dans leurs tours d’ivoire, chez les membres de gouvernements et les chefs d’état, eux dans les palais dorés. La gamme est donc très étendue de ceux qui exercent un pouvoir et qui dérivent (parfois, souvent, invariablement ?) jusqu’à pratiquer la violence. Dans le cas du personnage de Lydia Tàr la violence est omniprésente. Elle rabaisse ses élèves devant tous les autres. Elle maltraite Francesca, son assistante technique, avec laquelle pourtant une relation a constitué leur histoire commune. A sa compagne Sharon, elle fait vivre une grande frayeur. Passagère de la voiture que Lydia conduit très dangereusement, Sharon apeurée est finalement abandonnée sur le parcours, sans un mot de Lydia. Cette dernière encore se rend à la porte de l’école fréquentée par sa fille, se place devant une petite élève, qui semble-t-il agresse la fille de Lydia ??? Face à la fillette, elle se présente comme le père de sa fille et menace la petite d’un effrayant « Je te coincerai ! » ponctué d’un avertissement « Tu n’as pas intérêt à parler, personne ne te croira », sans ambiguïté sur la conscience de Lydia d’agir sous couvert de sa notoriété. Les nombreux déplacements professionnels de Lydia font qu’elle « oublie » sa fille dont la charge quotidienne incombe à sa compagne. Elle vire un chef d’orchestre qui est son assistant artistique. Elle met à l’écart sa violoncelliste titulaire pour imposer son remplacement en vue d’assouvir un caprice amoureux qui finalement n’aboutira pas, ce qui remet en cause son sentiment de toute puissance et l’aigrit un peu plus. Krista, une de ses ex-amies, une musicienne dont elle a délibérément sabré la carrière se suicide. Un drame pour lequel Lydia a parfaitement conscience de ses responsabilités, et de bien des choses à se reprocher. Elle tente de dissimuler les preuves y compris en impliquant son assistante dans la démarche, preuve que la folie n’a pas sa place comme circonstance atténuante. 

Finalement déchue de son poste, dépossédée de son pouvoir, elle retourne chez sa mère et là encore, un grand malaise est perceptible. Lorsque dans la maison elle croise son frère, ce dernier reste totalement indifférent à sa présence, preuve d’une rupture profonde dans sa famille. 

Le comportement de ce personnage est très semblable à ceux qui, déchus de leur pouvoir, souhaitent imposer qu’on s’apitoie sur leur sort lorsque des revers de la vie surviennent ou bien dès lors qu’ils sont surpris les mains dans le pot de confiture, ou les doigts ailleurs… Alors ces fautifs nous rebattent les oreilles avec la présomption d’innocence. C’est insupportable ! D’autant plus que ces derniers arrivent toujours à s’installer à nouveau dans l’existence, contrairement à leurs victimes.

L’excellence dans la pratique d’un art, d’un sport de haut niveau, l’exercice d’un quelconque pouvoir doivent-ils être réalisés au détriment du respect d’autrui, jusqu’à le détruire moralement ou pire encore ? La victime n’est pas (jamais ?) celle qui tombe du plus haut !

 Patrick Gaudillat