Baise-en-ville de Martin JAUVAT (janvier 2026)

Avec Baise-en-ville, la comédie cartoonesque et déjantée sur un Droopy maladroit et attachant, un post-ado lunaire et banlieusard, que Marie-No nous a présentée ce mardi 17 mars, on ne pourra plus dire que les Cramés ne proposent que des sujets sérieux ou graves, que des chroniques sociales genre La Haine ou Les Misérables, des drames sentimentaux ou des thrillers psychologiques ou politiques ! Ou plutôt, à en juger par l’enthousiasme des spectateurs, par la spontanéité du débat et le caractère argumenté des différentes interventions, on devra dire que cette comédie rose bonbon, aux couleurs acidulées, de banlieue pavillonnaire, sans HLM, trafic de drogue ni violence policière, sans misérabilisme ni documentarisme sociologique, réussit le tour de force de traiter sur le mode burlesque – tant s’y enchaînent situations, gags ou jeux de mots insolites – nombre de thèmes sociaux et philosophiques : la moderne solitude (comme dirait Souchon) des villes de grande banlieue (ici Chelles en Seine-et-Marne), les transports, – source de fatigue, de perte de temps -, l’ubérisation et les starts-up, l’oisiveté fêtarde et la superficialité mondaine des riches, les rapports parents-enfants (entre dépendance et difficile envol), les sites de rencontre, l’amour (sous toutes ses formes : filial, parental, amical, etc.), la séduction (souvent bien malaisée) et l’injonction à la performance ou à la réussite sociale, scolaire, amoureuse… »J’essaie de montrer qu’on peut être heureux sans performer tout le temps » – tel est le credo de Martin Jauvat dans ce feel-good movie : il y a bien longtemps qu’on n’avait pas autant ri, mais d’un rire teinté d’émotion, de mélancolie tant le jeune Sprite (Corentin Perrier, d’où le surnom), vingt ans, fan de Manchester United, loin d’être aussi pétillant que son nom, paraît paumé, paresseux et désabusé, pas vraiment sorti de l’enfance : en témoigne son repli… foetal dans sa baignoire, ventre matriciel auquel il reviendra, même un peu plus mûr, comme le suggère la plongée finale sur le tub à travers le velux…. Sa mère en vient à confisquer la bonde de la baignoire à ce Tanguy si craquant, qui parcourt des kilomètres à pied pour se rendre à son travail, qui ne sait pas draguer et se fait culbuter par une jeune et farouche policière… Cette maman que, dans une scène hilarante, il réveille en pleine nuit pour lui dire son amour et sa joie de rentrer enfin discrètement sans faire de bruit !

Le jeune réalisateur trentenaire, acteur principal de son film, nous offre ici son second long métrage, après Grand Paris, proposé par les Cramés en 2022. Et il s’offre surtout les services de deux réalisateurs de renom, qu’il a rencontrés sur des tournages précédents et qui sont devenus en quelque sorte ses mentors au point de tourner comme acteurs, en toute humilité, dans Baise-en-ville – et quelles prises de guerre ! Il met en scène rien moins qu’Emmanuelle Bercot et Michel Hazanavicius, en père discret mais efficace qui offre l’objet-fétiche, le baise-en-ville (pour pouvoir passer une nuit chez une …copine d’occasion au gré de ses déplacements professionnels avec la société de nettoyage Allo Nettoyo) – comme un passage de témoin de réalisateur confirmé, oscarisé avec The Artist, à jeune cinéaste prometteur.

Mais l’on retiendra surtout le rôle généreux (mais plus complexe qu’il n’y paraît) et la performance hilarante, survoltée, en monitrice décoiffante d’auto-école et en coach de vie…amoureuse, de la réalisatrice de La Tête haute : Emmanuelle Bercot. Comme l’explique Françoise, elle est tout ici pour Martin Jauvat, une mère compréhensive, mais souvent dure, une amie pseudo-amante qui inscrit son protégé sur un site de rencontres et le guide même par portable et mico interposés lors d’une désatreuse entrevue dans la chambre d’une jeune…policière fort entreprenante, une grande soeur éclaireuse de vie un peu encombrante parfois, quand elle prend une cuite à la fin d’une soirée ou s’entend dire enfin ses quatre vérités par le jeune homme qui en a un peu marre d’être cornaqué et critiqué ! La monitrice d’auto-école est une femme mûre, au langage rabelaisien et savoureux, qui joue toujours à celle à qui on ne la fait pas : elle ne cesse d’encourager Sprite le mal-nommé pour qu’il apprenne à s’aimer en arrêtant de se sous-estimer par rapport aux autres : « quand on voit la tête de ceux qui conduisent (ou qui ont des enfants, etc.), il ne faut pas avoir de complexes. » Elle aussi souffre sans doute de la solitude, elle encaisse le coup (et elle s’est déjà pris un « bon coup de parpaing »), quand Sprite la renvoie à son âge, à une certaine vulgarité apparente. Elle est pourtant la générosité pure : donner à l’autre (fût-ce à travers des conseils généraux et foireux pour un grand timide) des clés pour un peu de ce bonheur dont on n’a pas soi-même trouvé la recette.

Car personne ne semble avoir trouvé la recette du bonheur : Patrick faisait remarquer le vide autour des personnages, l’absence de figurants, les rues sans voiture, l’attente de trains qui ne passent pas encore, comme si pour tourner Martin Jauvat avait suspendu toute vie et obtenu toutes autorisations pour arr¨êter le trafic ! Le double effet de ce choix est de suggérer la solitude des personnages et, paradoxalement, de créer là-contre comme une bulle, un espace féérique, une bulle de BD avec ces personnages loufoques et attachants, ses situations incroyables et pourtant banales. Un côté Tati, Buster Keaton.

Tout aussi désopilant que le duo mi-amical, mi-amoureux de Sprite et de Marie-Charlotte, court une belle satire du monde du travail, opposé à l’oisiveté bourgeoise : on est loin de Ken Loach et pourtant c’est le même thème, le rythme effréné, la disponibilité à toute heure, l’ubérisation à tout va, avec cette société de nettoyage Allo Nettoyo aux couleurs flashy, au camion sur-équipé au point de faire apparaître les deux associés (Sprite et son patron sympa, joué par Sébastien Chassagne, nullement exploiteur, prêt à aller le chercher chez lui) comme des cosmonautes ou des scaphandriers avec tous leurs ustensiles, sans oublier l’étrange cérémonial des salutations mécaniques et clownesques…Et ils font de sacrées rencontres chez leur employeur d’un soir, qu’ils virent à l’occasion ou dont ils poursuivent les agapes au champagne ou dans une baignoire…La satire du monde du travail est très réussie aussi du côté du beau-frère Walid, inénarrable William Legbill aux jeux de mots foireux (« c’est walidé » ; « travail, famille, Patrick ») qui embauche un temps Sprite mais fait de lui « le stagiaire de son stagiaire » pour …servir le café !

Aimer, et pas forcément séduire, dans notre société envahie par de multiples injonctions. Car la séduction est souvent présentée comme le passage obligé vers l’amour, alors qu’il peut en être le dévoiement, ou la caricature. A preuve : la parole libérée, l’échange mélancolique au bas de l’immeuble du jeune homme et de Safia, la copine policière d’un soir (elle aussi a casqué !) qui devisent sur leur solitude et se dévoilent tendrement (surtout Sprite qui avait oublié ses chaussettes et son pantalon dans la débâcle du flirt !). Le début de l’amour ou plutôt d’une relation, car toute relation est amour, ou quête d’amour. Un régal : un film à voir absolument !

Claude

(Martin Jauvat et Michel Hazanavicius)

Soulèvements, un film documentaire de Thomas LACOSTE (11 février 2026)

Se soulever contre un ordre du monde trumpiste, extractiviste et ultra-libéral, manipulé par des Stérin et autres Bolloré, qui se moque bien des rapports du GIEC, de la préservation de la planète, nie même l’évidence sensible (par les tempêtes, inondations ou incendies) du réchauffement climatique au nom de vérités dites « alternatives » au service d’un pouvoir aveugle et du règne implacable de l’argent-roi.

Ne pas s’enfermer toutefois dans la haine, mais lutter au nom d’une saine et nécessaire révolte, pour l’amour des territoires, « l’épaississement » de la vie concrète, du bonheur des générations à venir, célébrer cette nature de plus en plus bafouée dpuis le remembrement d’après-guerre par la suppression des haies, la déforestation à outrance (qu’on pense aussi à l’Amazonie !), le pompage éhonté des nappes phréatiques, l’artificialisation des sols ou l’étranglement, le détournement des cours d’eau – toutes interventions humaines face auxquelles la nature finit par se venger, par déborder de colère destructrice – on le mesure un peu – ou beaucoup ! – chaque jour…

Célébrer la nature au présent, le chant si étrange (mi-criard, mi fricatif) des engoulevents, la beauté des espèces menacées (telles les outardes), l’amour pour les agneaux nourris au biberon, les vaches salers d’une jeune agricultrice – même au prix d’une formation dans la boucherie pour apprendre à découper la viande avec art…

Assister en ce mardi 9 mars avec une asssitance de 70 personnes (comme aux temps d’avant Covid) à une soirée-débat présentée par notre présidente Marie-Annick, animée par la présidente d’ATTAC 45, Marie-Dominique Dupont, qui retrace l’histoire des Soulèvements de la terre et rend ses lettres de noblesse au combat lucide, courageux, admirable de ces jeunes écologistes, éleveurs et agriculteurs. Ce combat, le gouvernement (avec l’ancien ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin) et l’extrême droite (dans sa perversion du langage et sa glorification des puissants, de l’injustice sous couvert de défense du peuple) l’ont sali et retourné sous le scandaleux vocable d' »éco-terroristes » matraqué (c’est le cas de le dire) à qui mieux mieux dans les media depuis les événements autour de la bassine de Sainte-Soline !

Admirer au contraire ces jeunes qu’on devrait remercier et saluer bien bas pour leur audace bienveillante, leur clairvoyance rare, leur éloquence émouvante et l’impressionnante maturité de leurs propos et de leur activisme, nourris tant par une connaissance scientifique des problématiques écologiques que par une passion chevillée au corps et à l’âme. J’ai trois fois leur âge – et bien qu’un peu militant, au moins anti-raciste et anti-RN, j’ai l’impression d’être trois fois moins averti, courageux et actif ! ! Et ce sont ces jeunes que l’on criminalise pour quelques actions musclées, au prix d’un déploiement policier violent et disproportionné (tu ou minimisé à la TV), pour une vitrine de tableau sali dans un musée (est-ce si grave même si l’on peut s’interroger sur le bien-fondé ou l’efficacité de cde type d’action) ! Le 25 mars 2023, 5200 grenades opposées à 30 000 personnes dans un champs à ciel ouvert, une grenade toutes les 2 secondes, des arrestations par la police anti-terroriste, des gardes à vue de pas moins de…. 96 heures !! Ce fut pour ces jeunes un véritable traumatisme, documenté par la Ligue des droits de l’homme – là où l’on aurait dû les remercier et les féliciter pour leur refus de la fatalité, pour leur dévouement prophétique, pour la lumière de leur regard, de leur sourire bienveillants…

Connaître aussi grâce à ce film si riche, à ce portrait choral de Thomas Laporte, fait d’images d’archives dramatisées en noir et blanc, de photos en couleur de nos riantes campagnes et d’entretien face caméra, toutes les formes de lutte des Soulèvements de la terre rejoints dans leurs combats par Sud Solidaires, ATTAC, la Confédération paysanne… J’ai appris bien des choses que j’ignorais ou mesurais mal : le combat contre l’autoroute A69 Castres-Toulouse si contestée, les ateliers d’auto-construction de machines-outils agricoles, ce glacier près de Chambéry défendu par des jeunes y campant et y plantant fièrement, par défi aux exploitants-exploiteurs sans scrupule de la montagne, leur panneau « Ecolos un jour, Ecolos toujours », les retenues collinaires sur le flanc d’un massif pour amener docilement des pistes de ski au pied des chalets d’ultra-riches peu soucieux du bien commun, les fermes solidaires ou les 1000 repas du Grenier inter-cantines qui donnent envie de « faire grève pour…bien manger » ! Sans oublier la savoureuse anecdote, témoignant de l’humour et de l’inventivité des militants de la terre, autour de l’épisode médiatique de Sainte-Soline : les forces de l’ordre ont vu passer, médusées et impuissantes, au-dessus de leurs têtes, des cerfs-volants aux mille couleurs, porteurs de boules d’argile qui contenaient des lentilles d’eau destinées à rendre inutilisable l’eau des bassines ainsi envahies !

Adhérer à ces combats inter-générationnels et collectifs (sans Je, ni prénom, ni lieu de vie pour se protéger aussi de la censure ou des poursuites) car le documentariste a pris soin de mettre en scène également aux côtés des jeunes des anciens : un père que son fils rudoie avec tendresse pour l’avoir interrompu, un grand-père débordant de tendresse pour sa jeune interlocutrice, l’ancien maire d’un village qui retrace bien l’histoire de l’agriculture, déplore le productivisme des firmes agro-alimentaires et évoque avec amertume mais sans désespoir la difficulté, l’inanité parfois aussi, de l’action politique, du cadre légal dans lequel pourtant il faut demeurer autant que faire se peut. 3 générations nous parlent ici et nous alertent, de 20 à 80 ans…Il s’agit pour le réalisateur de « saisir l’intime », de rechercher « l’écart face aux normes, le surgissement de la parole », de célébrer « une mémoire incarnée et vive, un présent qui – déjà – fait Histoire », de créer « un sensorium en noir et blanc, avec des fulgurances en couleur », le temps d’une rêverie, d’un souffle animal. Dire la communion, la fusion de l’homme et de la nature, dans un parcours géographique dont on peut seulement regretter, peut-être, qu’il soit presque exclusivement rural et pas assez citadin.

Vibrer dans la communauté d’une salle de cinéma face à de puissantes images de vie collective, comme cette construction d’une charpente qui nous rappelle l’une des plus belles scènes de Witness de Peter Weir, magnifiée par la musique de Vangelis.

Débattre enfin, comme nous l’avons fait lors de cette grande soirée documentaire des Cramés, où l’assistance nombreuse n’était pas composée que de cinéphiles mais aussi et surtout de militants et d’agriculteurs, dont les prises de parole fortes et expertes m’ont beaucoup touché. Des rappels de dates et de chiffres aussi, l’abandon du projet si controversé de Notre-Dame des Landes en 2018 (une vraie victoire pour les écologistes), les ZAD (Zones A Défendre), la création des Soulèvements de la terre pendant le Covid en 2020 (150 comités locaux actuellement, 200 000 militants s’en réclamant actuellement), la tentative de dissolution de ce collectif de plus de 100 associations par Gérald Darmanin, heureusement cassée par le Conseil d’Etat.

Pour cette célébration de la nature (qu’une Cramée a pu associer au récent Chant des forêts de Vincent Munier) et l’épisode de l’engoulevent, de son chant si unique, il me revient en mémoire une chanson de Barbara, dont le fleur d’âme, la voix subtile, toujours sur une ligne de crête, me semble bien épouser tout à la fois la sacralisation de la nature et l’inquiétude pour son devenir dont ce film se fait porteur…

« Je portais, en ces temps, l’étole d’engoulevent
Qui chantait au soleil et dansait dans l’étang
Vous aviez les allures d’un dieu de lune inca
En ces fièvres, en ces lieux, en ces époques-là
Et moi, pauvre vestale, au vent de vos envies
Au cœur de vos dédales, je n’étais qu’Ophélie

Je me souviens de vous,
Du temps de ces aubades
Là-bas, à Marienbad
Là-bas, à Marienbad
Mais où donc êtes-vous ?
Vous chantez vos aubades
Si loin de Marienbad
Bien loin de Marienbad »

(Photographie de Thomas Lacoste)

Claude