Orwell, 2 + 2 = 5, de Raoul PECK

Alticiné et Les Cramés nous ont offert ce jeudi 30 avril un bel événement cinématographique, présenté par Jean-Marc, et annoncé depuis février comme un film majeur, par-delà les polémiques sur le foisonnement étourdissant des images et le montage accéléré de quatre fils narratifs parallèles. Film d’une actualité brûlante en ces temps de guerre quasi permanente (pas moins de 36 dans le monde) et de montée en Europe, en Israël et aux Etats-Unis d’une extrême droite arrogante, perverse et apparemment policée. Autant le dire tout de suite : je n’avais pas aimé le film la première fois pour ce bombardement incessant de plans de guerres, de dictatures, d’oppressions, la prolifération vertigineuse des sous-titres et paroles, l’entrecroisement de quatre histoires en une : la vie d’Orwell, évoquée à travers ses écrits, sa correspondance, son séjour sur l’île de Jura en Ecosse (où s’écrit 1984), des extraits d’adaptations cinématographiques de 1984 (notamment celle de Michael Radford avec John Hurt réalisée symboliquement en…1984 ), des images d’archives (sur la guerre d’Espagne, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, etc.) et des images d’actualité. Je pense notamment pour cette dernière catégorie à l’interrogatoire serré et musclé de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, autrefois opposant à Trump, qui a laissé passer pour « fact-checker » (vérificateur de faits) des …suprématistes blancs – par Alexandria Ocasio-Cortez, étoile montante des démocrates américains, et future candidate putative aux présidentielles de 2028 : aux hésitations, au trouble, à la parole contournée et duplice du jeune homme, Mme Ocasio-Cortez oppose une parole franche, courageuse, inquisitrice qui n’hésite pas à aller traquer son adversaire jusque dans ses silences ou ses derniers retranchements… Autre passage très fort : ces images de Donald Trump photographié au milieu de jeunes Noirs ou de minorités latinos auxquelles j’ai pu une poignée de secondes me laisser prendre, non sans y voir très vite de la propagande – style Jean-Marie Le Pen expliquant à la télé dans L’Heure de vérité qu’il n’était pas raciste puisque : regardez le public du studio, il y a un Noir, un Maghrébin…

Très vite, pourtant – et Raoul Peck nous l’annonce – on comprend qu’il s’agit d’images générées par l’Intelligence Artificielle, terrible exemple du mensonge, pire de la subversion du réel, de la confusion entre le mensonge et la vérité qui est le propre des dictatures selon Hannah Arendt dans La Crise de la culture – Jean-Marc nous le rappelle opportunément. Orwell en effet, pour avoir été policier en Birmanie et avoir vécu de l’intérieur l’impérialisme britannique et le colonialisme, source de tous les maux, ne dénonce pas seulement le stalinisme mais tous les totalitarismes, historiques (le nazisme et le fascisme bien sûr) ou actuels : que l’action de son roman se déroule à Londres, capitale de l’Océania (en guerre contre l’Eustasia et l’Eurasia pour détourner l’attention du peuple des problèmes sociaux sur un ennemi extérieur supposé), est symptomatique de notre temps. Aujourd’hui même, après la Hongrie d’Orban (heureusement battu tout récemment) et l’Italie sous Georgia Meloni, la montée du Rassemblement National pourrait conduire à sa victoire, si les forces de progrès et de démocratie ne s’unissent pas pour le combattre. Les media Bolloré ne cessent de proclamer cette victoire comme possible, par le matraquage permanent des mêmes slogans, leur phraséologie mensongère (appuyée sur les termes creux et notions détournées de « wokisme », d' »ensauvagement » de la société, de « grand remplacement », etc.) et leur langage policé, fondé sur le pouvoir performatif des mots : à force de répéter les mêmes choses, d’asséner des post-vérités et des fake-news, on crée une réalité qui n’existait pas.La montée de l’extrême droite s’explique largement par le gain de cette « bataille culturelle » évoquée par Salomé Saqué dans son livre Résister qui démontre et démonte les mécanismes totalitaires de lavage de cerveau, la surveillance généralisée incarnée par l’oeil omniprésent de Big Brother (watching you..)

Alors, oui, il faut revoir un film si on ne l’a guère aimé ou si on a été gêné par certains aspects. Grâce à cette seconde vision, et au débat nourri qui a suivi la projection du film entre désenchantement et sursaut démocratique, j’ai vraiment aimé ce film dont le montage m’est apparu dans toute sa subtilité (tel ce souffle de George Floyd étouffé aux USA par la police, ce « I can’t breathe » que prolonge le souffle coupé de George Orwell souffrant de la tuberculose), dont l’évidence actuelle m’a enfin sauté aux yeux, par-delà la confusion apparente du propos qui mime celle de notre monde, entretenue par les fachos de tout poil. Oui, ce fil est indispensable, et salutaire malgré son pessimisme noir parce qu’il appelle à dénouer les fils, à comprendre les mécanismes de l’aliénation totalitaire, de la « servitude volontaire » déja dénoncée au XVIème siècle par Etienne de La Boétie. La contre-utopie orwellienne est devenue la réalité – ou si l’on préfère, la réalité rejoint et dépasse même la fiction. Les trois slogans totalitaires de 1984 – « la liberté, c’est l’esclavage – l’ignorance, c’est la force – la guerre, c’est la paix » – sont illustrés et mis en oeuvre chaque jour : sur la guerre à Gaza, Natanyahou, parlant de « pacification » pour justifier son génocide ne dit pas autre chose ; les media travaillés par la propagande du RN ou de Reconquête entretiennent la confusion et le mensonge pour nous anesthésier (comme disait une spectatrice) ; et les peuples déboussolés par les crises économiques se donnent aux dictateurs qui, financés par des milliardiares, leur font croire qu’ils sont proches d’eux et vont résoudre tous les problèmes sociaux – de pouvoir d’achat, de chômage et de misère…Voyez les 2 élections de Trump !

Oui, ce film est indispensable et finalement pédagogique si l’on veut bien le décrypter et ne pas tomber dans le déclinisme ou les « 2 minutes de la haine » fanatisant les foules contre l’ennemi Goldstein dans 1984. Nous sommes en plein novlangue, en plein euphémisme mensonger, retournant la vérité en mensonge en amoindrissant le réel – même si le propos du livre va plus loin que le film en montrant que supprimer des mots, c’est appauvrir le langage, c’est peu à peu annihiler la pensée… Raoul Peck fait défiler en couleur de nombreuses équations langagières perverses illustrant dans notre société cette perversion du langage : la « pacification » ou « l’opération spéciale » (de Poutine en Ukraine) pour la guerre d’agression impérialiste, mais aussi, dans le langage socio-économique de nos démocraties de plus en plus illibérales ou de l’extrême-centre macroniste,  » « l’optimisation » pour l’évasion fiscale, « plan social » pour licenciement massif, « simplification administrative » pour coupes sombres ou suppressions de postes de fonctionnaires, « libération de l’économie » pour ultra-libéralisme, etc.

Doit-on désespérer comme le craint une spectatrice ? Non, il reste l’effort de l’intelligence, le combat collectif et militant, et l’amour, dans 1984, de Julia et Winston Smith, ultime résistance – fût-elle finalement broyée (mais ce n’est qu’un livre) par la dictature. La conscience politique et la culture pour tuer dans l’oeuf ces bacilles qui encadrent le film, bacilles de Koch qui gangrènent les poumons d’Orwell, bactérie de la peste brune.

(portrait de George Orwell)

Claude

A ECOUTER UNE EXCELLENTE EMISSION DE C POLITIQUE DIMANCHE 3 MAI qui ne saurait mieux tomber car elle porte sur ce sujet même : « LA VERITE : VIVONS- NOUS UN MOMENT ORWELLIEN ? » (disponible bientôt en replay)

[Je me permets de joindre à cet article une chanson que j’ai écrite, « Les nouveaux fachos » avec la musique et le texte et qui figure sur mon 1er CD, prévu pour le 10 mai, Arbres de vie, de Claude Sabatier]

Les Dimanches d’Alauda RUIZ de AZUA

(Présentation assurée par Gisèle Mazel, débat animé par Claude Sabatier)

« Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que chacun a ses raisons », dit le cinéaste Jean Renoir dans La Règle du jeu : Les Dimanches, film bardé de récompenses de la cinéaste espagnole quadragénaire Alauda Ruiz de Azua, sorti le 11 février, propose à cet égard une réflexion subtile sur la vocation religieuse mais surtout sur les fissures puis la déflagration que produit une décision aussi inattendue d’une jeune fille de 17 ans, Ainara, d’entrer dans un couvent, sur tous les membres de la famille : le père Inaki, la tante Maïté, la grand-mère Lilas… Le propos est insolite et paradoxal : là où on s’attendrait à ce qu’une famille réactionnaire, des parents ringards s’opposent à l’émancipation sexuelle ou politique d’une adolescente, c’est une jeune femme qui adopte une position, et prend une décision dite « conservatrice » face à un entourage libéral et progressiste ! A en juger par les réactions modérées mais enthousiastes et le débat nourri autour des motivations de la postulante et bientôt novice Ainara – peur de la vie comme dans Le Dialogue des Carmélites de Georges Bernanos ? réponse compensatoire à la mort de sa mère dans son enfance ? endoctrinement catholique ? – la réalisatrice a réussi un film complexe, jamais manichéen – malgré le contexte géographique et historique en arrière-plan rappelé par Gisèle : l’action se déroule au Pays basque, province à jamais marquée par le massacre de Guernica le 26 avril 1937 par les bombardiers nazis et avions fascistes italiens, et l’on sait la collusion du haut clergé espagnol avec le régime franquiste, d’où la méfiance de Maïté marquée par son éducation religieuse, face à « l’appel » divin supposé de sa nièce. Gisèle souligne également la coïncidence entre notre soirée-débat et une date cardinale en Espagne : le 14 avril 1931, il y a 95 ans, à la suite d’élections municipales, était proclamée la Seconde République espagnole, une république laïque…

On ne sautait juger de l’extérieur de l’authenticité et de la profondeur de la foi – pas plus sans doute que de l’opinion politique ou de l’intimité amoureuse – de l’autre. Ce film offre une méditation profonde sur les voies incompréhensibles (comme dit la formule chrétienne) moins de Dieu que de l’intériorité humaine qu’il faut comprendre, respecter et aimer mais sur laquelle des parents légitimement inquiets ne peuvent que s’interroger et interpeller leur enfant, avec plus ou moins de finesse et de détachement : le vague ennui du père, restaurateur égoïste, qui se dit qu’il aura une bouche de moins à nourrir, la sollicitude discrète de la grand-mère qui sait venir parler dans sa chambre à sa petite-fille, l’amour éperdu de Maïté, devenue athée, qui se transformera en haine face au choix déterminé de la jeune fille, et qui ira jusqu’à déshériter sa nièce et son frère vendant il est vrai son appartement en dépit de ses promesses… Comment accompagner quelqu’un qu’on aime, sans forcer sa conscience ni rester indifférent aux conséquences de ses choix, quand on craint ou qu’on est convaincu qu’il se trompe profondément ? Comment, pourtant, et sur quels critères en juger ? On ne peut cependant se défendre du sentiment qu’Ainara hésite entre Dieu et le monde, incarné par le désir amoureux pour son petit copain Mikel, que la mort de sa mère – traumatisme initial – serait pour beaucoup dans sa décision. « La vocation n’est pas un choix mais un appel » – dit le bandeau de l’affiche. Deux scènes semblent bien le suggérer : celle des obsèques de sa grand-mère et le dernier dialogue d’Ainara et Maïté (le monologue de Maïté bien plutôt)…

A l’issue de la cérémonie, Ainara est effondrée : elle prie avec une intensité rare pour sa grand-mère, appelant sur elle la grâce de Dieu, réclamant aussi pour elle-même l’amour du Créateur pour qu’il l’éclaire dans sa vie et dans ses choix. Son imploration pourtant si intime est tellement forte, ses larmes si abondantes et contre toute attente son visage finalement si illuminé par la foi que ses proches sont saisis par ce cheminement spirituel (un appel à Dieu et non plus seulement vers Dieu) dont ils ne peuvent plus mettre en doute la sincérité. Comme empêtrés et empêchés par les bancs de l’Eglise qui les sépare d’Ainara, ils se regardent, hésitent, se tiennent à distance – conscients que quelque chose de vrai est en train de se jouer sous leurs yeux, quelque chose qu’ils ne conçoivent sans doute toujours pas rationnellement, mais auquel ils ne peuvent qu’aquiescer confusément, par un ébranlement affectif et profond de leur être. Le père, d’ordinaire plutôt mutique et maladroit, s’approche et étreint longuement sa fille. C’est une image bouleversante de la compréhension de l’autre : com-prendre, c’est moins saisir intellectuellement qu’embrasser la complexité, le mystère de l’autre. Au cheminement religieux d’Ainara répond ici le cheminement empathique d’Inaki, à l’amour divin pour le Père l’amour profane du père…

Un autre moment est très fort : le dépit et la colère de Maïté pour qui Ainara non seulement fait un mauvais choix, mais trahit la famille, déserte la vie, se fuit dans le couvent de clôture des Betinas (serment et plénitude d’Elisabeth, la mère de la Vierge Marie) au lieu de s’ouvrir à la vie, de poursuivre une relation amoureuse avec Mikel avec lequel la tante accuse sa nièce d’avoir eu un rapport sexuel devant la Mère supérieure pour briser ce retrait du monde. La rage de Maïté (si émouvante Patricia Lopez Arnaiz) éclate et je dois dire, malgré mon respect pour la vocation spirituelle de la jeune fille, que j’épouse (comme la cinéaste dont ce personnage représente le mieux le point de vue) la blessure de cette femme athée, incandescente, malheureuse en amour – trompât-elle son mari à qui elle avoue ses frasques nocturnes face à son indifférence et si dure soit-elle en se coupant finalement de sa famille. Face à son impuissance à convaincre malgré son sentiment de supériorité morale, à cet amour éperdu et ulcéré, Ainara reste de marbre quand Maïté prend son visage entre ses mains : « je prierai pour toi », lui répond-elle : sérénité d’une jeune fille appartenant déjà à un autre monde ou froideur ennuyée et silencieuse d’une adolescente encore vulnérable et sans esprit critique ? A chacun d’en juger dans ce film aux couleurs neutres ou pastel, où l’on passe avec fluidité du monde profane à un monde sprirituel réduit à quelues plans de crucifix de tableaux ou de chapelle bourdonnante, où le montage alterné des dernières séquences voit Maïté se pencher au sortir du notariat au-dessus de l’escalier comme pour regarder Ainara se prosterner dans la chapelle lors de son noviciat… Et on ne pourra qu’opposer à cette rage inutile la sérénité de la Mère supérieure, Isabel, qui interroge avec tact et respect (mais non sans quelque jésuitisme à mon sens) Ainara sur sa relation avec Mikel (simple baiser surpris par les petites soeurs ou l’acte sexuel ?) ou répond au père et à la tante désireux d’éviter à Ainara son retrait du monde qu’elle ne peut rien faire face à l’appel divin. Là encore, chacun jugera, en fonction de son degré de foi ou de son athéisme, si Isabel (subtile et ambiguë Nagore Aranbru) est sincère, profondément respectueuse ou si elle ne se retranche pas commodément comme le jeune et séduisant directeur spirituel derrière Dieu et la vocation supposée ou réelle d’Ainara : accueil de la parole, ou endoctrinement insidieux ? Formidable Blanca Soroa, aux longs cheveux, au visage oblong et diaphane, page blanche sur laquelle chacun projettera ce qu’il veut : Bianca a été choisie parmi 500 jeunes filles à Bilbao pour ce rôle…

Au bout du compte, ce séisme familial permet une recomposition relationnelle autant qu’une révélation à soi-même : Ainara accomplit sa destinée (et elle pourra de temps en temps revoir sa famille), le père qui ose lors d’un repas familial reprocher à Ainara de croire que « tout tourne autour d’elle » poursuivra et approfondira sa relation avec sa nouvelle femme, et Maïté, libérée de ses proches pour elle si veules, retourenera vers ce mari résigné et mal aimé. Le regard souriant et complice qu’elle lui lance dans la rue, d’un trottoir à l’autre, n’est-il pas la promesse d’un retour ? La critique des Cahiers du cinéma voit dans Ainara une figure comparable à celle du jeune Visiteur du Théorème de Pasolini : « il faut imaginer un Théorème presque inversé, sentant le linge propre et les longs cheveux raides, un dérèglement calme venu de l’intérieur, un déchiffrement frénétique mais retenu de la famille ».

Pour reprendre la notion de « discernement  » au coeur du film, expérience et période probatoires pour la jeune postulante à la vie monacale et pour les religieuses qui l’accueillent, voulant faire la part de l’esprit du monde (peur, fuite, motifs inavoués, etc.) et de l’esprit de Dieu, Les Dimanches stimulent le discernement, l’esprit critique et la lucidité du spectateur, tout en ménageant infiniment la part de l’affect, de la compréhension, du sentiment religieux par-delà l’incompréhension initiale.

Claude

Coutures d’Alice WINOCOUR

A notre ami Henri fondateur dres Cramés, en vacances à Montpellier où il a pu voir ce film…

Ce fut ce mardi 7 avril une soirée-débat au plein sens du terme dans la mesure où la présentation prévue n’ayant pu se faire, et Marie-Annick ayant accepté au pied levé de dire quelques mots sur ce film sans avoir eu le temps de le préparer vraiment, tout reposa sur les nombreuses interventions spontanées des Cramés et de leurs adhérents, un dialogue très riche à l’image du film qui recoud et couture les blessures tant physiques que morales, qui relie et répare comme le destin des 3 et même 4 femmes mises en scène : Maxine (40 ans, Angelina Jolie), réalisatrice américaine venue à Paris pour la Fashon Week présenter son film fantastique (de vampires ?) et découvrant grâce à un oncologue (joué par Vincent Lindon) qu’elle est atteinte d’un cancer du sein ; Ada (20 ans, Anyier Anei), jeune mannequin sud-soudanaise fuyant la guerre, et rêvant de faire enfin vivre mieux sa famille, à l’insu de son père qui croit qu’elle poursuit ses études de pharmacie ; Angèle (30 ans, Ella Rumpf), maquilleuse free-lance dévouée aux actrices et mannequins et qui se rêve écrivaine pour redonner à ces femmes-objets leurs lettres de noblesse ; Christine la couturière enfin, qui réalise une superbe robe en dentelle sous les applaudissements nourris de l’atelier dont elle gagne ainsi l’admiration et sans doute la…prochaine direction. Film émouvant et largement (auto)biographique aussi quand on sait que l’actrice principale, également productrice du film, Angelina Jolie, a choisi de subir en la médiatisant une double mastectomie (ablation pérventive du sein) craignant de mourir du cancer comme sa mère et sa grand-mère et qu’Alice Winocour elle-même aurait vécu cette maladie – comme le rappelle Georges …

Ce fut aussi une belle surprise que ce film dont on pouvait craindre qu’avec la star internationale qu’est Angelina Jolie et le contexte glamour de strass et de luxe il ne donnât dans le cliché, ne fût en somme un peu superficiel ou factice à l’image du milieu qu’il dépeint. A en juger par les réactions des spectateurs, Alice Winocour, réalisatrice du bouleversant Revoir Paris sur les attentats terroristes de 2015, a réussi ce pari de tisser sur fond de défilé de mode une oeuvre sensible et profonde qui soulève de nombreuses questions existentielles : la maladie et la hantise de la mort, la souffrance et la résilience, l’écriture et la création artistique, la famille et l’attention aux autres, etc.

Le titre « Coutures » à cet égard ne saurait être mieux choisi pour les trois sens qu’on peut lui conférer, les trois niveaux auxquels il peut s’entendre : matériel, psychologique et symbolique (nous dirons : existentiel et cinématographique). La couture matérielle, c’est bien sûr la mode, la confection de la robe, mais aussi, métaphoriquement, le travail du chirurgien, qui marque d’un trait rouge le contour du sein qui devra être ausculté puis opéré, la cicatrice qu’on gardera après l’intervention…La couture, c’est aussi l’image de nos failles, de nos vies fissurées et de la réparation qui s’impose – de l’extérieur, pour le cancer, de l’intérieur grâce à la résilience dont est capable la jeune Ada en surmontant la douleur de l’exil, en réconfortant son jeune frère très affecté par son départ, en dominant surtout sa timidité, en apprenant à s’imposer en tête du défilé, à se tenir bien droit sur ses longues jambes effilées et à sourire avec détermination malgré la douleur d’une légère entorse à la cheville contractée sur ses talons hauts. Et quelle revanche sur la vie pour elle, quel plaisir pour le spectateur de la voir mener le défilé à la fin du film de Maxine, s’avancer fièrement dans le décor de brousse et de tempête, affronter sa peur en poussant un cri libérateur, de la contempler ruisselante d’eau et de bonheur ! Nous sommes emportés par son élan, ponctué par la musique d’orgue et d’électronique d’Anna von Hausswolff et Filip Leyman, alors même que les autres mannequins se replient devant la tempête et que s’écroule le décor…Et de cette jeune femme, initialement candide et un peu apeurée, le spectateur épouse le regard bientôt actif et conquérant !

Il peut s’agir aussi sinon de réparer les blessures, tout au moins de gommer quelques imperfections, de faire valoir la beauté, par le vernis à ongle, le blush sur les joues, le rimmel à tes cils (chantait Léo Ferré dans « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », sur un texte d’Aragon) pour conjurer la fuite du temps et la Camarde qui rôde (« Lola, tu t’en iras bientôt ») : c’est tout le travail d’Angèle, « make up artist » et ange gardien, remarquable Ella Rumpf, si naturelle et incandescente dans ce mileu glamour (mon personnage préféré) qui vole d’actrices en mannequins – belles femmes d’une solidarité inattendue dans ce milieu – encourage et galvanise Ada, qui recueille surtout, très émue, la confidence sur sa maladie de Maxine qui ne parvient pas à révéler cette terrible vérité à sa fille. A elle seule, Angèle la bien-nommée recoud tous les destins…Et elle raconte ces vies qu’elle a côtoyées et aimées – quand bien même un éditeur trouve ces histoires vraies…invraisemblables… (Les conversations par portable sont souvent sources de malentendus ou de déceptions dans ce film !)

La couture, c’est enfin symboliquement le tissage de nos vies, l’intrication de ces trois destins de femme, et, sur le plan cinématographique, le montage, ce réseau de fines « coutures » (ou coupures ?) qui permettent de passer d’un plan à l’autre, de ménager des échos, de faire scintiller des coïncidences…Peut-être est-ce toutefois la seule faiblesse du film de ne pas assez entrecroiser les destins de ces 3 femmes qui se rencontrent finalement assez peu…

On ne saurait enfin passer sous silence, dans ce film de femmes où les hommes, tels des marionnetistes, tirent impérieusement les ficelles de la mode et n’ont pas forcément le beau rôle, la présence magnétique, mystérieuse et protectrice d’Anton ou Louis Garrel en chef opérateur de Maxine et qui passe d’un oeil technicien à un regard amoureux au moment même où la réalisatrice découvre son cancer. Alice Winocour signe une émouvante histoire d’amour au coeur de la souffrance brutale et de la mort possible, Angelina Jolie jouant ici pour la première fois une scène de sexe où faire l’amour prend tout son sens, revêt un enjeu véritablement métaphysique pour exorciser le destin…Et le même Anton, avec beaucoup de tendresse, a entrevu la marque rouge sur le sein de Maxine en protégeant par son silence aimant la pudeur de son amie qui va effacer le stigmate dans la salle de bain…Grâce à lui, la femme blessée, dont l’image lisse et prestigieuse se fissure et se diffracte sour le coup de tonnerre de son corps face aux miroirs sociaux, aux injonctions de la production, retrouve un peu de paix et d’unité…

La mode conjure le destin et la mort – semble nous dire ce film : à l’angoisse de Françoise Hardy, dans sa superbe chanson « Mon amie la rose » (« On est bien peu de choses / Et mon amie la rose / Me l’a dit ce matin »), Baudelaire, chantre de la modernité, aurait répondu, dans ses Curiosités esthétiques, en 1868, que la mode célèbre « le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ».

Claude