Journal des Ciné Rencontres de Prades 2021 (4 et fin)

Si le festival de Prades 2021 comporte peu de nouveaux longs-métrages de fiction, les courts-métrages ont été à l’honneur, au total 32 courts-métrages (dont 8 Iraniens)…

Nous avons également pu apprécier trois nouveaux documentaires :

« Du Rififi dans le tiroir » d’Anne Morin, cette femme et son époux se sont lancés dans une procédure d’adoption, seul le Mali rendait possible l’adoption. Anne Morin décide de filmer méticuleusement l’aventure de cette adoption, avec ses impasses, les affres de l’attente particulièrement dues au changement de pouvoir et à l’évolution des législations au Mali. Et son combat pour aboutir… Elle utilise parfois la fiction pour faire comprendre ce qu’elle a éprouvé. Ce documentaire comporte bien quelques longueurs, mais il est touchant et sa fin est heureuse. Le Jury Jeunes en a fait son premier prix. Anne Morin était autant émue que si elle avait reçu une palme d’or !

« Retourner à Sölöz » de Serge Avédikian en présence de… Serge Avedikian. Nous le connaissons, nous l’avons vu aux Cramés de la Bobine et pour certains d’entre nous à Prades en 2016. Chacun se souvient de son énergie et de son enthousiasme communicatif. Sölöz est un lieu de mémoire pour lui-même, la communauté Arménienne, pour les Turcs quoi qu’il en soit, et pour l’humanité. De quoi est faite cette mémoire et qui accepte de la faire sienne ?

Avant le génocide, ce village était celui de ses ancêtres, après le génocide des Turcs de Salonique y furent transplantés, Avedikian s’y est rendu 4 fois entre les années quatre-vingt et maintenant. Ce lieu ou à chaque voyage les traces matérielles des Arméniens s’effacent davantage est aussi pour Avedikian l’occasion d’échanger avec les habitants. Comment dialoguer, comment se rapprocher, garder le fil ? Ce Documentaire est à découvrir. D’ailleurs l’œuvre entière de Serge Avedikian le serait.

Et Pour finir avec les documentaires voici « Charlie Chaplin le Génie de la Liberté » d’Yves Jeuland et François Aimé, ils n’en sont pas à leur coup d’essai, ils avaient réalisé ensemble un documentaire sur Jean Gabin. Charlie Chaplin dure 2h25 et on ne voit pas passer le temps, c’est un travail superbe qui a necessité des années de travail. Aucun subterfuge, pas de fausses interviews de gens qui l’ont connu, seulement des extraits de films et de reportages. L’Homme privé Chaplin, l’Acteur Charlot, L’homme public Chaplin, tout cela est impeccablement tressé avec des commentaires bien documentés. Ce travail est un chef-d’œuvre ! S’il n’était pas possible de le présenter aux Cramés de la Bobine, il vous faudrait aller le voir où qu’il passe!

Le festival se termine par une carte blanche à Thierry Laurentin, Directeur de programmation à la Gaumont et… Cinéphile. 3 films Panique de Duvivier 1946 (Une adaptation de Monsieur Hire de Simenon), Ten de Abbas Kiarostami 2002 et The Swimmer1968 de Franck Perry… 3 chefs-d’œuvre présentés et débattus par Thierry Laurentin, et avec quelle maestria ! On ne peut souhaiter qu’une chose, que ces films superbes prennent place dans Ciné Culte !

Les ciné rencontres de Prades, sont un peu une université d’été des amateurs de cinéma. Et si l’on peut regretter l’absence de nouveautés, sa tenue qui n’a rien à envier aux années précédentes laisse augurer un excellent cru 2022.

Jean-François Stévenin (1944-2021)

Cher Jean-François Stévenin,

Quelle tristesse de vous savoir parti.
On a tous en tête plusieurs de vos rôles, vous qui avez tourné dans tant de films pour le cinéma, pour la télévision …
Vous avez aussi réalisé 3 beaux films singuliers et devenus cultes : Passe montagne, Double messieurs et Mischka.
En 1980, vous étiez un des invités du 21éme Festival Ciné-Rencontres de Prades (en même temps que Joseph Losey) et votre film Passe montagne y avait été primé.

Diplômé d’HEC Paris (promotion Pâquerettes, 1967), passionné de cinéma, c’est dans le cadre de votre thèse sur l’économie du cinéma, à l’occasion d’un stage à Cuba sur un tournage, que vous commencez à apprendre sur le tas tous les métiers, de technicien à assistant-réalisateur, en passant par second assistant, notamment sur le film d’Alain Cavalier La Chamade en 1968.
C’est comme ça que tout avait commencé. Derrière la caméra.

Jusqu’au jour où, sur un tournage, une actrice vous ayant trouvé un petit air de Brando, vous êtes passé de l’autre côté.
Vous y étiez si bien ! tout ce qu’on aime chez un acteur : une voix, un tempérament, une silhouette, une puissante tranquillité, une présence.

Vos enfants, tous acteurs, continuent le jeu.

Marie-No

Journal des ciné-rencontres de Prades 2021 (3)

Les réalisatrices irannienes

« Vous croyez regarder le cinéma ? C’est le cinéma qui vous regarde »

Thierry Laurentin

Quatre longs-métrages et une série de courts, filmés entre 2000 et maintenant, tous réalisés par des femmes, ajoutons « Ten »d’Abbas Kiarostami qui est un film qui concerne les femmes, tout cela donne à la fois une idée de la vitalité d’un cinéma iranien et nous fait entrevoir un paradoxe, plus de 30 réalisatrices !.. et dans un climat de censure omniprésente dont nous reparlerons.

Mais d’abord, un mot sur la condition des femmes, elles ont le droit de vote, elles portent le voile d’une manière très différente de celles des autres pays musulmans, le noir et les couleurs caca, s’ils gagnent du terrain, ne sont pas sur toutes les têtes féminines. Elles peuvent être élues et d’ailleurs le sont, elles travaillent au même titre que les hommes, et nombre d’entre elles occupent des postes importants, d’ailleurs nous signale Mamad Haghighat, (l’homme par qui le cinéma iranien nous pouvons apprécier le cinéma Iranien) : « 60% des universitaires sont des femmes ». L’Iran n’est donc pas le golf, loin de là. Néanmoins, la vie des femmes demeure, pour utiliser la formule d’Ajar, « une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines », et nous pourrions ajouter avec les interdits, les « devoirs », les inégalités.

Néanmoins, il y a un cinéma Iranien Féminin. Comme l’ensemble du cinéma iranien, il est soumis à une stricte surveillance, en amont les scénarios sont lus et « corrigés » et en aval par la censure ! Loin d’être une digue infranchissable cette censure oblige les réalisateurs à redoubler d’astuces et de malice. Les censeurs de leur côté sont moins remarquables par leur sagacité que par leur soumission à l’autorité politico-religieuse.

Comment faire pour éviter la vindicte castratrice de ces gens-là. La liste des ruses ne sera jamais exhaustive car la créativité des réalisateurs est sans borne voici quelques exemples : parler d’une histoire passée transposable aujourd’hui, faire trois courts-métrages (les censeurs sont moins regardants sur les courts) puis les rassembler ; tondre les cheveux de l’actrice pour pouvoir montrer sa tête sans voile (le voile a pour but de cacher les cheveux) donc le voile ne s’impose plus etc. Et pour éviter le regard des autorités sur le tournage, préférence est donnée aux lieux clos, appartements, voitures. Bref, à bon chat, bon rat ! De sorte que l’imaginaire et la créativité des Iraniens en sont décuplés ! Dans ce système, les femmes ne sont pas des talents secondaires, elles sont pour certaines des réalisatrices géniales.

Les films que nous avons vus :

Marzieh Meshkini ouvre avec « Le jour où je suis devenue femme » 2001, un triptyque. En trois récits, elle décrit le pouvoir masculin dans ce qu’il peut avoir d’abominable, tel cette petite fille de 9 ans, arrachée à ses jeux d’enfants pour mettre son foulard, prélude à être maquillée, richement vêtue puis présentée au « Monsieur » qui va l’épouser où cette femme sur un vélo, parmi des dizaines de femmes à vélo, (les femmes sur un vélo, ce n’est pas islmique) poursuivie pas un cavalier qui la menace d’une manière cavalière et offre aux spectateurs une image géniale et insolite comme seul le cinéma peut en produire ! Où encore cette veuve âgée, devenue riche qui réalise des vœux devenus dérisoires et puérils. Mariées enfants, sous tutelle, libres trop tard, est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Avec ce documentaire, Mitra Farhani avec « Fifi hurle de joie » en 2012 nous transporte en Italie pour faire connaissance de l’œuvre sculptée ou peinte de Mohasses, ce personnage un peu transfuge, censuré au plus haut point puisque ses œuvres ont été détruites par la censure en Iran, qu’il en a détruit lui-même une partie, montre le prix à payer pour être libre. Et son oeuvre témoigne de cette intolérable liberté. (Ajoutons qu’il était homosexuel, ce qui ne devait pas arranger son affaire)

Rakhshan Bani-Etemad 2013, avec « les contes » une critique très vive de la société ordinaire et de l’oppression quotidienne des braves gens par ce pouvoir diffus d’opprimer l’autre, constitutif d’un pouvoir plus grand.

Enfin, il faut surtout retenir « Le Fils » de Noshin Meraji, 2021 parce qu’il est récent, c’est un film très original. Il nous dit d’une manière ironique, avec un comique un peu noir et d’une manière pénétrante sur quoi repose un masculin pas si singulier que ça. Ce film Iranien atteint la fantaisie d’un film italien. Un film à voir, et nous ne pouvons qu’espérer qu’il pourra être présenté aux cramés de la bobine.

À suivre… Prochain billet et pour finir, je vous toucherai de quelques mots d’autres films du festival.

Journal des Ciné rencontres de Prades 2021 (2)

Prades, tout commence par ce « single » musical sur fond de Clip, (voir ci dessus), et des spectateurs qui tapent des mains pour accompagner la musique. C’est la même ambiance, la même magie du lieu, beaucoup d’habitués, nous le savons parce que nous le sommes un peu devenus.

Nous avons vu le documentaire de Chris Marker sur Simone Signoret, sincère, lucide sur elle-même, quelquefois drôle, toujours consciente. Les morceaux d’interviews sont épatants, car jamais dans ses réponses aux questions, elle ne se place où on l’attend, toujours elle surprend. Et puis Chris Marker, quel documentariste !

Nous avons déjà vu quelques bons films de cinéastes iraniennes, présenté par Mamad Haghighat que les habitués de Prades connaissent bien. Mais je remets à plus tard de vous en parler, parce qu’il va y en avoir beaucoup et en ce moment c’est aussi la rencontre avec Damien Manivel et la projection de tous ses films. Tous ceux d’entre les Cramés de la Bobine qui ont vu ses films n’ont jamais manqué d’être perplexes et déconcertés. Tous ceux qui l’ont entendu commenter ses films ont toujours été intéressés par la manière qu’il a de parler de son travail, il y a une sorte de candeur et de profondeur dans ses propos et toujours ce flou artistique. On a aussi l’impression qu’il élabore et réinvente en permanence son commentaire.   

Vous souvenez-vous de Chantal Akerman, elle disait quelque chose comme « si à la fin d’un film vous dites : « je n’ai pas vu passer le temps », c’est qu’on vous a volé votre temps !

Damien Manivel

Le temps, c’est le premier sujet de Damien Manivel, et son parti pris, c’est la lenteur. Qu’est-ce qui se passe durant ses films ? Rien ou presque, ces riens qui sont le sel même de ses films, l’imprévu, une lumière, un son, une apparition imprévue dans le champ. Son travail se manifeste souvent par des détails insolites. Quant à sa manière de filmer, un cinéphile de Prades remarquait : « pour filmer on commence par dire « Action », or il nous présente un cadre vide, l’acteur y entre par un côté, un peu quand il veut… » 

C’est exagéré ! Sans doute n’est-il pas conventionnel pourtant son travail est reconnu, il n’y a aucun doute sur ce point,  l’un de ses courts-métrages lui a permis d’obtenir le prix Jean Vigo. De toutes les façons, il semble imperméable au nombre de spectateurs dans la salle ou durant les débats. Il réalise et produit ses films lui-même, sans rien demander. Il fait son œuvre comme il l’entend. Le plus souvent dit-il avec « des lignes narratives assez simples », (et sur ce point nous ne pouvons que confirmer!).

Il nous faut donc accepter de renoncer à nos attentes et lâcher prise.

J’ai été séduit par Les Enfants d’Isadora son dernier film. Damien Manivel était danseur, il ne manque jamais de le dire. Au moment du tournage, il se sentait mûr pour faire un film sur la danse. Comme il venait de gagner un peu d’argent en produisant des films, il pense alors à travailler sur ce sujet de danse, il y avait longtemps songé, maintenant, il se sent mûr. Il commence avec Agathe Bonitzer qui n’est pas danseuse, mais crédible. Il la dirige curieusement, lorsqu’elle lui demande : « qu’est-ce que je dois faire ? » il lui dit juste d’être lente. La coach de danse d’Agathe remarque : « ce qu’elle fait en ce moment ressemble beaucoup à « la Mère » d’Isadora Duncan. Damien qui commence son film sans savoir trop ce qu’il va mettre dedans, consulte internet et les livres, la nuit, le jour, il tient son sujet : 

« Après la mort accidentelle de ses deux enfants, la danseuse mythique Isadora Duncan après une longue période de prostration a composé un solo d’adieu : La Mère ». Un siècle plus tard, quatre femmes font la rencontre de cette danse bouleversante ». 

La musique c’est celle de Scriabine. Et la structure du film est une sorte de triptyque, la rencontre avec le solo d’Isadora et son déchiffrage, l’exploration du sujet (Agathe Bonitzer), le travail (Marika Ritzi et Manon Carpentier) et la reception par le public (Elsa Wolliaston, son actrice fétiche). On est surpris et troublé par le choix des acteurs, mais c’est un bon choix, rien que ça est créatif… ils sont vraiment très bien. Comme on peut lire entre les lignes, on peut voir entre les images :  ce film réussit à montrer l’ineffable, à nous faire sentir comment chacun est saisi par une chorégraphie et sa musique, et comment elle travaille en chacun des personnages. 

Le lendemain, il nous présentait « Takara, la nuit où j’ai nagé » très vite,  j’ai somnolé…

23/07 fin de festival, le jury des jeunes a attribué une mention spéciale à ce film la beauté des images, de ce petit enfant marchand dans la neige.

La prochaine fois je vous toucherai quelques mots de ce cinéma féminin iranien

Journal des Ciné Rencontres de Prades 2021 (1)

Les ciné-rencontres sont de retour, comme chaque année (ou presque) entre le 17 et le 23 juillet.

J’avais lu l’avant programme et 2021 s’annonçait comme un cru moyen, et puis les Cramés de la Bobine n’y sont pas venus en nombre cette année, seuls, Martine et moi…

…Et puis il y a eu l’ouverture le dimanche soir. Ça commençait par un film de Bertrand Tavernier « La princesse de Montpensier » sorti en salle en 2010, avec une distribution que je ne vais pas détailler, mais où l’on peut voir les jeunes acteurs qui nous sont désormais familiers : Mélanie Thierry, Grégoire Leprince-Ringuet, Gaspard Ulliel etc… Un film alerte, sur l’apprentissage de la condition de « jeune femme prête à marier » de cette jeune princesse…

Tout de même, ces films qui en leur temps sont passés dans les salles puis régulièrement sur nos télévisions, il faut les revoir en Salle, c’est un truisme de le dire, les films sont faits pour le cinéma. Ce Dimanche commence une rétrospective Simone Signoret, la lumière de son visage et de ses yeux, son regard, on pourrait presque dire son intériorité, je me demande comment je n’ai pu voir la plupart de ses films que sur petit écran.

Les films sont présentés et débattus par Franck Loiret Directeur de la Cinémathèque de Toulouse, et c’est une chance de l’entendre dans sa simplicité et sa précision et avec la sincérité d’une admiration qui n’est ni pesante, ni superlative. (ce qui ne sera pas mon cas).

Ça commence par « les Chemins de la Haute Ville » un film de l’anglais Richard Clayton 1959, Simone a 38 ans, c’est étrange ce film à mi-chemin où l’on reconnait à la fois la ravissante jeune femme de ses débuts et la femme mure et marquée de ses derniers rôles. Pour ce film, elle a été la première française à obtenir l’Oscar de la meilleure actrice, puis à Cannes celui d’interprétation féminine.

Voici en bref l’histoire : Joe, un jeune homme pauvre, une sorte de Julien Sorel, qui vient de sa ville industrielle, fier de ce qu’il est, convoite de devenir amoureux d’une femme riche, « de première classe » comme il dit. Il va en en convoiter deux, l’une Susan jeune dont le père est très riche, Alice (Simone), 18 ans plus âgée que lui… C’est Simone Signoret qui joue ce rôle, celui d’une femme délaissée qui séduit ce Joe, cette belle illusion. Ce film est à la fois une peinture sociale qui nous fait naviguer entre les deux mondes peu conciliables des pauvres et des riches dans cette Angleterre début de siècle.

On enchaîne avec « Casque D’or », un petit tour chez les « apaches ». Je n’avais vu ce film que deux fois et à la télé. Aujourd’hui c’est au Lido de Prades ! Je ne vais guère vous en parler, vous le connaissez, le débat sur ce film portait à la fois sur Jacques Becker qui réalise avec « Le Trou » l’un de ses deux plus grands films. « Casque d’Or » est un chef-d’œuvre. Franck Loiret nous fait remarquer deux choses, tout d’abord la banalité des échanges dans le film, tout y est simple, limpide, ensuite la rareté des répliques. Serge Reggiani qui joue le grand rôle masculin n’en a que très peu, pourtant, il ne joue pas moins que l’un de ses plus grands films. (Après ce film, il lui a fallu cinq ans pour rebondir). Jacques Becker avec son sens du détail se fait peintre fidèle d’une époque, de quartiers, ceux de Belleville et les bords de marne avec ses guinguettes à la Renoir, des milieux interlopes de cette époque et mieux que personne, la splendeur de Simone.

Pour faire une rétrospective d’actrice, on ne doit rien laisser au hasard, il faut prendre les films qui parlent le mieux d’elle, et puisqu’elle a disparu, ceux qui à chaque film nous la font regretter. Le jeu de Simone, les mots, la gestuelle, le corps peut-être ! Mais d’abord les yeux, le visage traversé d’émotions presque imperceptibles. Un prodigieux film dramatique interprété par Simone avec une exquise subtilité.

En ce moment, ce sont les Diaboliques, et demain matin ce sera « La vie devant Soi » Mais ce soir 12 courts-métrages ! Je ne vous dis que ça !

Lundi matin : « La vie devant soi » de Moshé Mizrahi qui a obtenu l’Oscar du meilleur film étranger. Bien heureux de revoir ce film qui a su conserver bien des choses de Romain Garry. Pour ma part, grand amateur d « Ajar » qui m’avait alors ravi, je regrette un peu le manque de distance humoristique du film, et celle de sa fausse naïveté, ce petit côté swing (pulsion-détente) de l’écriture de Garry. Pour le reste tout est parfait, Madame Rosa, le petit Momo, on ne pouvait imaginer mieux. Et Simone Signoret obtiendra le César de la meilleure actrice. Distinctions totalement justifiées, ce temps qui transforme les corps et les visages ne l’affecte pas, elle dépasse ça. Il y a une chose que Moshé Misrahi réussi tout comme Ajar/Garry avant lui, c’est d’émouvoir. D’ailleurs, sur ce registre, je ne sais pas si Sophia Lauren qui a interprété Madame Rosa il y a peu (pour Netflix!), a pu être aussi bouleversante que Simone Signoret.

A bientôt, Demain un documentaire de Chris Marker sur Simone Signoret, je vous en toucherai un mot, mais nous entrons désormais dans une sélection de Cinéma Iranien Féminin.

Un soupçon d’amour de Paul Vecchiali (2)

En 1961, Paul Vecchiali réalisateur débutant n’hésite pas à solliciter Nicole Courcel pour tourner « Les petits drames » son premier film. Donnez-moi une bonne raison de jouer dans votre film lui demanda-t-elle ? « Danielle Darrieux » répondit-il. Elle accepta. En 2020, Paul Vecchiali se souvient de Nicole Courcel. Il se souvient qu’en 1961, à ce même moment, elle jouait Andromaque de Racine, mis en scène par Marguerite Jamois au Théâtre des Célestins. Il y a dans ce film deux dédicaces visibles, celle à sa sœur et comédienne disparue, Sonia Saviange, une autre à Douglas Sirk et puis il y a celle-ci, invisible, intime. Un soupçon d’amour est placé sous le signe d’Andromaque et commence à un détail près par sa répétition… Marianne Basler, Geneviève dans le film en est l’interprète. Elle est sans doute pour Paul Vecchiali l’égale de Danielle Darrieux et Nicole Courcel une grande actrice. D’ailleurs, pour ce « soupçon d’amour », c’était elle ou personne.

Tout comme Henri, voir l’article ci-dessous, nous sommes intrigués par le titre du film. Ce soupçon, est-il un doute (soupçonner) ou un ajout, comme on ajoute un soupçon d’épices ou de vanille ?

De même que le titre du film cache son signifiant, le film cache son suspens.

Pour le spectateur, à mesure que le film avance, ce soupçon d’amour mutera en « Un soupçon de mort ». Jusqu’au moment où dans une très belle scène, celle de la certitude où André (Jean-Philippe Puymartin, son époux pour le film et pour la vie) rappelle à Geneviève que son enfant Jérôme, (Ferdinand Leclere) est mort il y a vingt ans.

Et nous sommes à ce moment pris dans une sorte de va-et-vient rétrospectifs, nous nous rappelons alors cette toute première image, un transat vide, sur une pelouse.
Puis la douleur de Geneviève durant la répétition d’Andromaque (Rendre un fils à sa mère), elle craque et quitte la scène …c’est une artiste dit André, elle va se ressourcer!
Et cette considération de Geneviève sur Andromaque : « Je trouve cette pièce assez ampoulée, avec cet enfant de tous les débats et qu’on ne voit jamais ! »
On se rappelle cet autre moment clé : « N’oublie pas que je t’aime » de Geneviève à André
Et encore Jérôme, cet enfant si aimant, si éthéré, presque un ange
Ce faux triangle amoureux et de vraies confidentes. (Isabelle (Fabienne Babe) Geneviève, André)

« Un soupçon d’amour » si aimable se transfigure alors, et chaque passage du film est à revisiter, les scènes et les mots prennent d’autres valeurs, d’autres significations. Geneviève devient une Andromaque qui n’a pas pu protéger son enfant contre l’adversité, et qui pourtant ne cesse de le faire et le fera toujours. Un deuil impossible, une tragédie !

Et on mesure aussi la part personnelle de Paul Vecchiali dans cette histoire, qui se souvient de cette manière de la perte d’êtres chers et doit leur dire quelque chose comme « vous êtes toujours avec moi » ou encore « je suis toujours avec vous », et en même temps, son attitude dans la vie, celle d’un homme qui affirme, dans une interview à « A voix nue » France Culture, ignorer la peur. Un homme qui ces dix dernières années a réalisé 9 longs-métrages, 3 courts, fait de la mise en scène, écrit l’Encinéclopédie un ouvrage de 1700 pages sur le cinéma des années trente ! Bien droit avec ses 91 ans, préparant un autre film, avec un budget deux fois plus élevé que pour « Un soupçon d’amour »…400 000 euros, mazette! Une somme pour ce recalé des avances sur recettes!

Un soupçon d’amour-Paul Vecchiali

Il y a des films que l’on n’a pas besoin de revoir, tout est limpide, le réalisateur nous a pris par la main et nous a tout expliqué, dans ce cas il n’y a pas de problème pour ceux qui viennent voir le film des Cramés le mardi même si après il n’y a plus de possibilité de le revoir. Par contre quelquefois le film reste dans votre tête pendant plusieurs jours, il arrive que l’on remette en cause ce que l’on croyait avoir compris, il arrive que le réalisateur nous amène volontairement sur de fausses pistes, nous dissimule des informations cruciales, ou même (comme Hitchcock dans les 39 marches ) nous raconte une histoire qui n’a pas eu lieu.
Et bien c’est un peu ce que nous a fait Paul Vecchiali dans ce film. Déjà son titre est trompeur, c’est une antiphrase, au lieu de « Un soupçon d’amour » « Folle d’amour » ou « Un amour fou » aurait mieux traduit la réalité.
Bien sûr les plus sagaces d’entre-nous avaient, non pas entrevue la vérité, mais avaient suspecté la tromperie : pendant une répétition d’Andromaque Geneviève semble parler à son fils qui serait derrière le rideau, cela a paru bizarre à l’un de nos amis cramés. Lors du retour de son village provençal Geneviève parle à son fils Jérôme qui serait dans la voiture, les vitres sont très teintées, et les spectateurs les moins attentifs ne se sont pas posés de question alors que visiblement il n’y avait aucune réaction de l’enfant, la voiture semblait vide.
Moi j’ai dû attendre qu’André, le mari de Geneviève nous dise la vérité : Jérôme, leur enfant est mort et enterré depuis longtemps…..

Alors a commencé pour moi un long retour en arrière, certes j’avais été intrigué par la scène de la voiture mais pour tout le reste je n’avais rien vu et pourtant Jérôme n’apparaît dans les différentes scènes du film que lorsque sa mère est seule, par exemple lorsque Isabelle vient dire à Geneviève qu’elle lui laisse la « place » Jérôme a disparu du champ de la caméra alors qu’il était là, à quelques mètres il y a quelques courtes minutes.

Que va-telle faire au cimetière ? Va-t-elle sur la tombe de ses parents ou sur celle de son fils ? Tombe qu’elle refuse de retrouver et quand son ancien amant lui propose de l’aider elle s’enfuit. Quand elle rencontre son amie institutrice il n’est pas question de son fils Jérôme, quand elle demande au pharmacien un sirop pour la toux et des antibiotiques elle ne dit jamais que c’est pour son enfant malade.

Autant d’indices que l’on redécouvre après coup et le réalisateur n’a pas lésiné sur les moyens pour nous tromper, la séquence avec le pharmacien nous intrigue bien sûr, elle paraît irréaliste, elle trouble notre intelligence.

Le plus fort est que le père que nous pensons avoir suivi pendant tout le film ne parle à sa femme qu’à la dernière minute pour enfin nous dévoiler la vérité, dans la vraie vie il se serait exprimé bien avant mais alors il n’y aurait pas eu de film.

Pendant tout le film j’étais tout simplement heureux de revoir la belle Marianne Basler à l’écran c’était déjà pas mal, mais surtout je remercie ce nonagénaire de m’avoir fait un cadeau qui m’occupe encore 4 jours après.

Notes sur : A Dark-Dark Man-Adilkhan Yerzhanov

Le cinéma du Kazakhstan a connu son essor paradoxalement pendant la seconde guerre mondiale, alors que les grands studios étatiques de production (Mosfilm et Lenfilm) avaient été transférés à Ama Ata, de même que la principale école de cinéma soviétique, le VGIK (L’Institut national de la cinématographie S. A. Guerassimov). Mais le Kazakhstan servait avant tout de décor – les deux parties d’Ivan le Terrible de Eisenstein y furent tournées.

C’est à la fin des années 80 et au début des années 90 (éclatement de l’URSS) qu’émerge vraiment un cinéma national kazakh mais qui sera surtout une pépinière de blockbusters à la sauce hollywoodienne dont le plus connu est la super production en deux parties Night  Watch/ Day Watch de Timur Bekmambetov. Des cinéastes indépendants se sont cependant regroupés dans un mouvement, le « Cinéma partisan » avec pour profession de foi de se passer de l’aide publique d’un Etat dirigé par le très autoritaire Noursoultan Nazarbaïev pendant trente ans. 

– Le film

  «Черный, черный человек»  (tchiorny tchiorny tcheloviek) que l’on aurait dû traduire en français par « Noir, homme noir » et non pas Dark – sombre, est un film qui a bénéficié pour sa part de l’aide publique après avoir gagné un concours de « pitches » à Almaty (Alma Ata). Selon le réalisateur Adilkhan Yerjanov :  « C’est un film sur un héros qui change et devient un homme. C’est une histoire classique, qui a déjà été racontée de nombreuses fois, mais elle est toujours intéressante et me passionne. C’est une sorte d’anti-détective. L’essentiel ici n’est pas de savoir qui a commis le meurtre mais comment le personnage principal résout son conflit intérieur ». 

La traduction du titre du film est importante parce qu’il renvoie au choix à une comptine enfantine russe « черный человек » (L’homme noir), mais aussi au plus célèbre des poèmes de Serguei Essenine, adulé encore aujourd’hui de Saint-Petersbourg à Vladivostok en passant par toutes les anciennes républiques soviétiques…(voir plus bas un extrait du poème). 

Brodbeï, site kazakh dédié au cinéma kazakh dit du film de Yerjanov : « Magnifique, mature, très sombre, honnête, insupportablement lourd, mais, étrangement, un tableau plein d’espoir sur un homme qui cherche la lumière. Il s’agit de la meilleure œuvre de la filmographie de Yerzhanov (du moins, de tous les films que nous avons vus) et véritablement d’un grand événement pour tout le cinéma kazakh. Il est curieux que, bien que la première du film ait eu lieu en février, juste avant la pandémie, l’intérêt pour ce film n’a commencé à se réveiller que vers la fin de l’année. Le célèbre réalisateur russe Yuri Bykov, un découvreur du cinéma kazakh a écrit une critique émouvante sur sa page Facebook : « Je ne sais pas… si j’ai vu quelque chose de plus vrai, de plus véridique et de plus créatif au cours des cinq dernières années… Voici un artiste… Un immense artiste… Juste une masse… Je ne vais pas analyser, écrire, faire le malin, quoi que ce soit…. Si cela vous atteint, Adilkhan, vous venez de me sauver. Comme le dit le proverbe, « Je vois la lumière ». »

L’hebdomadaire américain Variety est lui aussi dithyrambique : « L’humour noir et sombre et les thèmes encore plus sombres rôdent et se glissent dans les champs de maïs desséchés et les champs de poussière arides de « A Dark-Dark Man », un film de procédure policière éblouissant et sombre du réalisateur kazakh Adilkhan Yerjanov. Ce septième long métrage de Yerjanov, dont le dernier film « La tendre indifférence du monde » a été présenté dans la section « Un certain regard » du Festival de Cannes, est un thriller policier d’une maîtrise stupéfiante, qui brûle lentement. (…/…) Les vues symétriques et dépouillées sur écran large des paysages vides et inhospitaliers ou de l’aul (village rural kazakh) hostile des environs servent de toile de fond aux interactions hésitantes et semi-théâtrales entre les personnages, tandis que le cadrage net, à faible contraste et sans cesse surprenant du directeur de la photographie Aydar Sharipov semble inventer de toutes nouvelles façons de regarder dans et autour d’une scène. Parfois, profitant pleinement des rythmes lents du film, la caméra se déplace presque imperceptiblement vers l’intérieur, rééquilibrant subtilement les éléments du cadre pour qu’une figure à l’arrière-plan commence à prendre de l’importance, ou qu’une activité – comme la manipulation de preuves – soit momentanément mise en avant avant de passer hors champ, comme si la caméra, comme les personnages, était simplement indifférente à l’injustice dont elle est témoin. »

Après une première sortie interrompue rapidement par l’épidémie, le film est à l’affiche au Kazkhstan depuis le mois de février… Je n’ai pas réussi à trouver les chiffres de fréquentation. 

 le réalisateur Adilkhan Yerzhanov, prononcer Yerjanov

Il est kazakh, diplômé du département de la mise en scène de l’Académie nationale kazakhe des arts, il a 39 ans, est marié à une critique de cinéma. Il affiche déjà neuf longs métrages dont plusieurs récompensés. Et d’un film à l’autre, il aime tourner avec des fidèles. L’actrice qui joue la journaliste avait déjà le rôle principal féminin dans « La tendre indifférence du monde », son premier long métrage ; Téoman Khos, qui interprète le faux coupable, a joué dans tous ses films ; et Daniyar Alshinov dans le rôle du policier, tient le rôle principal de son prochain film. Cameramen, soudiers, régisseurs, etc, passent ensemble d’un film à l’autre de Adilkhan Yerjanov… 

Une petite partie du long poème de Essenine : 

Homme noir, homme noir, homme noir, homme noir
assis sur mon lit, 
homme noir 
m’empêche de dormir toute la nuit.


L’homme noir, le doigt dans un livre immonde, 
me lit, comme un frère mort, 
la vie d’un poète scandaleux.
S’il vous plaît, 
lisez et dites-le aux autres. »

L’homme noir me regarde fixement. Et ses yeux sont couverts 
de vomi bleu.

Sylvie Braibant

Tranquillement au cinéma ou au théâtre avec un masque chirurgical!

Amis cramés de la Bobine bonjour, 

On sent dans l’air les fleurs du printemps et … la proche ouverture des cinémas. Ce matin je tombe sur cet article édité par France Inter, et ne résiste pas au plaisir de vous faire profiter de l’essentiel : 

Nous connaissons tous la règle : il faut se tenir à au moins un mètre de distance les uns des autres pour limiter la propagation du coronavirus. Mais est-ce suffisant pour passer entre les gouttes d’aérosols ? Non, pour des chercheurs du MIT, le Massachusetts Institute of Technology, qui estiment que cette distanciation physique « n’offre que peu de protection », comme ils l’expliquent dans une étude publiée mardi.

Pour pallier l’absence de consignes de sécurité sur comment nous comporter, ils ont mis en ligne un modélisateur très précis qui nous dit quand et comment nous risquons d’être contaminés dans un lieu clos, en s’appuyant sur des calculs savants. L’outil prend en compte le temps passé dans un endroit, l’aspect « cumulatif » du temps d’exposition, les dimensions du lieu, la ventilation, le port du masque, le nombre de personnes et, surtout, leurs comportements.

Et pour le cinéma ce texte dit ceci :

Tranquillement au cinéma ou au théâtre avec un masque chirurgical

Si et quand les salles de cinéma ou de théâtre rouvriront, selon le modélisateur, il y aura très peu de risques d’y être contaminé. Prenons une salle très mal ventilée, de 300 mètres carré et quatre mètres de hauteur sous plafond. Cent spectateurs non-vaccinés de moins de 60 ans pourront y être installés, avec un masque chirurgical bien mis, sans parler, sans s’activer, pendant 97 heures avant d’être exposés au variant britannique, 156 heures même pour la forme classique du virus.

Tranquillement au cinéma ou au théâtre avec un masque en tissu simple

Si ces mêmes spectateurs, dans les mêmes conditions, portent correctement un masque en coton mono-couche, les durées s’abaissent à huit et treize heures, donc au moins quatre films.

A bientôt

Tito et les oiseaux, de Gustavo Steinberg, Gabriel Bitar et André Catoto Dias

Académie de Nancy-Metz
Affiche du film

Tito et les oiseaux de Gustavo Steinberg, Gabriel Bitar, André Catoto Dias, avec Denise Fraga, Mateus Solano, Matheus Nachtergaele, Titre original : Tito e os Pássaros, Brésil, sorti en France le 3 avril 2019, 1h 13min, Animation

Tito et les oiseaux est un long métrage d’animation (oui, oui… Encore !) sorti en 2019, présenté à Annecy. Si, comme beaucoup de dessins animés, il est passé assez inaperçu, le contexte un an plus tard pourrait/aurait pu lui redonner une visibilité tant il semble actuel.


C’est d’ailleurs comme ça que je l’ai découvert par une proche me conseillant  » Tu verras, ça fait réfléchir  » avec un sourire conspirationniste complice assez glaçant.

Et en effet, le film fait réfléchir…
Mais à quoi ? Je pense qu’il mérite de s’arrêter quelques secondes pour y voir plus clair car en fonction de son propre point de vue sur le/la covid, le spectateur peut y voir des choses très différentes.
Tito est un jeune garçon de dix ans dont le père, scientifique un peu loufoque (c’est rien de le dire), le laisse à la garde de sa mère suite à un accident lors de ses recherches. Elle, est fascinée voire médusée par la télévision et son nouveau présentateur qui propage sur les ondes des idées obscures (pour ne pas dire obscurantistes) pour vendre des villes idylliques surprotégées, sans criminalité ni oiseaux. À l’image, cette diffusion obscure se fait par de larges et rapides coups de pinceau qui viennent rapidement recouvrir l’image de couleurs radioactives et sombres dont l’effet fonctionne particulièrement bien.

L’horizon s’obscurcit encore davantage quand une terrible épidémie se répand sur le pays. Les rues sont désinfectées, les écoles fermées, les chaînes de télévision sont en boucle pour diffuser les informations glaçantes de l’évolution de la pandémie, un couvre-feu est instauré, les gens se cloîtrent chez eux, les malades sont placés en quarantaine dans des mouroirs…
Alors, difficile de ne pas penser, image par image à l’année écoulée, aux premières images de Chine où les agents de décontamination aux étanches combinaisons étaient filmés en train de désinfecter les rues. Aux « bonnes vacances » de mes élèves quand on leur a annoncé la fermeture des écoles à cause de la pandémie. Aux annonces quotidiennes pour suivre l’évolution chiffrée de l’épidémie.
Et un an après, ce nouveau confinement… Alors on se dit en effet, comment en est-on arrivé là ?

Tito et les Oiseaux de Gustavo Steinberg, Gabriel Bitar ...
Tito et les oiseaux, photogramme du film.


Et pourtant…

Et pourtant, nous n’en sommes pas arrivés à ce point de rupture du film justement. Peut-être parce que ce coronavirus n’est pas irrémédiable, que les malades peuvent dans la majorité des cas être soignés, que seuls de très rares patients ont été isolés et abandonnés. Nous sommes donc très loin du film comme du sublime livre de José Saramago : L’aveuglement.
La peur n’a pas complètement hystérisé la population, au contraire. Difficile donc de donner crédit à un éventuel message qui serait donné par le film. Sur le sujet de l’épidémie, du moins.


Mais est-ce vraiment son sujet ?
Ce serait à la fois anachronique et simpliste que de penser que Tito et les oiseaux parlent de pandémie. Ou du moins de la pandémie que nous vivons. Et pour aller encore plus loin, le message que semble délivrer à première vue par le film : nos libertés sont mises à mal par la peur de l’épidémie, est un énorme contre sens du film.
Le vrai sujet du film, c’est la peur. C’est l’un des premiers dialogues du film qui l’annonce :


Quand j’étais petit, mon père m’a dit que le pire fléau du monde c’était la peur. Elle ne se transmet ni par l’air, ni en buvant dans le même verre.
La peur se transmet par les idées.


Pas une peur de l’épidémie.
Une épidémie de peur.
En effet, la pandémie qui touche les personnages dans ce film, est une peur tétanisante qui se propage. Et c’est là où le film prend tout son sens… Les gens sont littéralement paralysés par leurs peurs. Et notamment la peur des autres. Comment devient-elle virale ? Par la télévision avec ses chaînes d’information en continue, par les réseaux sociaux, par cette parole simpliste dite et redite jusqu’à ce qu’elle s’infiltre partout. Le film traite aussi des fausses informations et de l’instrumentation de la défiance face à la science. Finalement, le vrai sujet du film, c’est la montée du populisme.
Et s’en souvenir alors que ce film a été réalisé au Brésil en plein essor du Bolsonarisme est particulièrement porteur, car le président brésilien, comme celui des États-Unis au début de la crise a eu la réaction inverse de celle présentée par le film. S’en est fascinant. Ils ont déployé l’arsenal classique de fake news et de décrédibilisation scientifique, non pas pour répandre la peur, dont l’objet est ici fondé et légitime, mais au contraire, l’ironiser. Parce que cette peur-là, contrairement à la haine, n’a rien à faire gagner aux populistes, ni financièrement ni politiquement, contrairement à la peur des uns ou des autres, contrairement à la haine des uns contre les autres.

Tito et les oiseaux est un très beau film pour jeune et moins jeune public, qui fait réfléchir, non pas sur la perte de nos libertés personnelles en tant de pandémie bien réelle, mais sur la peur virale et médiatisée des autres qui pousse à un repli identitaire et à une perte des piliers du vivre ensemble tels que la solidarité ou la tolérance.
Rien n’est plus beau que d’être ensemble, même si pour l’instant, certaines distances sont nécessaires pour se protéger les uns et les autres.