
Etre dans le vent : être à la mode, suivre le courant (aérien ?) ou, tout simplement, en dépit de tout, se livrer au hasard, se laisser porter par le vent, épouser les grands espaces comme Laurent (Baptiste Péruzat) filmé les pieds en l’air, arrivant semble-t-il en parapente dans ce village comme vidé de son nom (les Orres, sans doute, dans les Alpes du sud), en pleine…morte saison – dans cette vallée qui est à la fois refuge et isolement, dont les habitants tournent aux côtés d’acteurs professionnels dans ce film tourné en 33 jours, avec des équipes légères de 6 à 18 personnes et peu de moyens techniques.
N’être qu’un souffle, une force qui va (à peine), ou plutôt une présence timide, une « curiosité douloureuse », un « corps en suspens », tout de « grâce délicate et suspendue » (Bande à part) en quête permanente, quête de sens et de rencontres. Ne pas s’inscrire dans un itinéraire social, n’avoir pas même d’identité définie, de projet de métier ou de vie mais un passé incertain, douloureux (pas de domicile en-dehors de l’appartement de sa soeur, une dépression, des petits boulots puis le RSA). Non plus se choisir mais se laisser porter par les rencontres, par le hasard. Un homme avait vécu seul dans une station de ski – explique Anton Balekdjian – et ce fut le point de départ du scénario, entre repérages, visites aux habitants et carnet de bord.

Avoir une sexualité labile, s’offrir au vent qui passe, à tout va – diront les mauvaises langues – vivre des expériences différentes bien plutôt, incertaines certes, plus subies ou étonnées que déterminées et exaltées. N’être à chaque fois qu’un souffle, qu’un baiser hésitant, doublé d’un malencontreux coup de coude – maladresse qui amusera quand même votre partenaire Farès, le photographe de virage (Djanis Bouzyani), mais coupera sans doute aussi votre désir, qui ne monte pas. Etre un souffle heureux, maîtrisé et recueilli, comme une offrande d’Andromaque qui vous redonne goût à la vie et que capte la caméra pudique de Mattéo Eustachon tandis qu’avec Léo Couture frémissent les silences et les soupirs : rarement scène de sexe aura été filmée avec tant d’émotion retenue sans voyeurisme ni même sensualité, dans le simple étonnement du plaisir comme si le sexe même demeurait hors champ, hormis l’ouverture d’un préservatif …Goûter le son subtil dans ce film, ces vibrations de violoncelle et ces sifflements de western rural et montagnard suggérant les valses-hésitations des personnages, leur solitude profonde, leur disponibilité aussi – celle de Sophia qui fait l’amour à Laurent, qui pourrait être son fils, n’en déplaise à son garçon Santiago (Thomas Daloz), youtubeur déjanté, rêvant d’installer aux confins du monde des colonies vikings. Emouvante Béatrice Dalle qu’on se réjouit de retrouver dans ce rôle de mère douce et attentive, de femme fatiguée et frustrée, d’épouse autrefois tentée par l’utopie mexicaine et abandonnée par son compagnon d’alors avec l’enfant qu’il lui fit.

Vivre la solitude d’un village endormi, c’est parfois attendre la mort comme Lola qui n’espère plus rien de la vie, qui fume et boit dans ce lit qu’elle ne quitte plus guère ou se livrer au froid de la neige dans de longues stations assise sur un transat sur la terrasse de sa maison, dans l’espoir que la mort vienne vous saisir. Tel le Visiteur du Théorème de Pasolini révélant chaque membre d’une famille à soi-même, Laurent vous prendra la main pour vous accompagner dans ce dernier voyage – acte d’amour, aide à mourir amicale (peu prévue par la loi !) ou non-assistance à personne en danger – on est un peu mal à l’aise pour trancher face à cette dernière scène. A moins qu’il ne s’agisse d’une transmission, d’un passage de témoin, qui permet à Laurent de s’enraciner enfin un peu plus dans cette vallée où, à défaut de famille, il s’est créé une petite communauté, avec Sophia, Santiago, Lola, l’éleveur qui avait perdu sa chèvre (Laurent lui en ramènera une, mais pas la bonne) mais à la place c’est un mouton magique qui apparaîtra au moment où Laurent, la main sur la poignée de la porte, va s’installer chez la défunte, dormir dans son lit.
Se laisser porter par ce réalisme quasi documentaire sur la moderne solitude, sur des vies humbles et discrètes et cet humour (un enfant insupportable balancé dans la neige par Laurent gardien exaspéré de remontées mécaniques), cette magie du quotidien (le feu d’artifice), cet insolite permanent (Laurent et Santiago déguisés en Vikings poussant le cri du Walhalla – l’endroit où, selon la mythologie scandinave, les valeureux guerriers défunts sont amenés – quand Lola meurt le plus banalement du monde mais après tout en pleine nature elle aussi… ). La solitude reste tenace, comme le suggère ce plan, presqu’un arrêt sur image, sur Laurent avec ses skis près du chalet illuminé à quelques pas derrière Sophia et son fils se tenant la main pour admirer le feu d’artifice. Rien de pire que la solitude peuplée, ou de meilleur peut-être puisqu’elle est notre lot : l’image serait alors juste un constat, une photo de notre condition.
Faire communauté, quand la famille est défaillante ou sclérosante, quand Santiago ne peut se détacher de sa mère, ou que Corinne (Suzanne de Baecque), la soeur de Laurent, qui, lui, a su prendre ses distances, semble elle-même incertaine de son couple, appelle son frère à l’aide devant une séparation imminente ou l’invite à Noël pour lui annoncer un départ à l’étranger avec son amie – nouvelle chance ou fuite en avant pour retarder l’échéance douloureuse ? Partir, s’enraciner, revenir : « Ils m’appellent le disparu / Quand j’arrive je suis déja parti » – chante Manu Chao dans Desaparecido.
Faire communauté, c’est peut-être se créer une petite chapelle, derrière sa maison, pour accueillir les autres, faire rayonner l’amitié, et la solidarité (Laurent squatte ou, si l’on préfère, est accueilli partout) – la seule spiritualité qui vaille – comme « cet esprit de la montagne » dont parle Lola dans le conte sur le vieil homme pourtant retrouvé mort, seul.
Accueillir ce film comme un road-movie (sans voiture), une offrande, un « feel-good movie », un vrai moment de poésie, de « mélancolie burlesque », de « gravité légère » (Acid), sans vrai conflit ni temporalité habituelle, où chaque scène de vie est comme « une promesse de lien, un éclat d’humanité, ne versant jamais dans l’explication ou l’effet ». Un coeur rougeoyant, comme l’âtre qui réchauffe les êtres à la dérive, dans le fondu enchainé qui surimprime sur Laurent à l’extérieur du chalet l’image du foyer où il pourra passer la nuit. Un film, selon la critique, entre Alain Guiraudie et le mumblecore du cinéma américain indépendant où les personnages, jeunes adultes paumés, filmés caméra à l’épaule, marmonnent leurs états d’âme en dialogues parfois improvisés…
Si comme Ferdinand, le héros de Pierrot le fou de Godard, vous vous demandez : « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire », je vous souhaite, comme Laurent, « d’aimer et d’être aimé ».
Claude
























