
C’est une belle surprise, doublée d’une forte émotion que les Cramés nous ont offerte en ce mardi 10 février en nous proposant non un film récent (conformément à la programmation habituelle) mais un film du patrimoine façon Ciné-Culte du dimanche soir, une ressortie du 14 janvier dernier, en l’occurrence Le Rendez-vous du quai de Paul Carpita, qui date de 1955 mais fut censuré pour avoir dénoncé la guerre d’Indochine au début de la guerre…d’Algérie. La salle a été séduite, pour ne pas dire bouleversée par cette oeuvre, saluée par Ken Loach, qui apparaît comme le « chaînon manquant » du néo-réalisme français entre Toni de Renoir et A bout de souffle de Godard : Paul Carpita, instituteur, fils d’un docker et d’une marchande de poisson, militant du PCF, adorait Rome ville ouverte de Roberto Rosselini (1945) et Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1948).
On pourrait ajouter que ce film relève de quatre veines du cinéma français : le réalisme donc (ou un néo-réalisme à la française), le réalisme poétique selon Marcel Carné par le poids du destin pesant sur les amoureux (en dépit d’une fin plutôt heureuse), l’ambiance portuaire, la pureté des sentiments face au méchant (le manipulateur Jo joué par Albert Manach) mais aussi un côté pagnolesque lié évidemment au cadre marseillais (merci Frédéric pour tes souvenirs d’enfance), à l’accent inimitable, et à la truculence de personnages comme Toine ou Nique qui font d’ailleurs explicitement référence à la fameuse partie de cartes de Marius : les querelles permanentes entre les deux patrons pêcheurs sont savoureuses, sans oublier les parties de pétanque ou les patates épluchées par Toine pendant la grève des dockers qui déclenchent bientôt une nouvelle prise de bec quand elles figurent les boules de la dernière rencontre ! Enfin, la fiction prend ici une vraie valeur documentaire, avec des acteurs non-professionnels (pour figurants), des images de « contre-actualités » sociales et ouvrières tournées par le cinéaste avec sa société Cinépax.

Paul Carpita parvient à tisser et marier remarquablement tous ces fils – le film associant et mêlant avec beaucoup d’authenticité et de fraîcheur l’histoire d’amour et la chronique sociale. La dimension collective, liée au combat historique des dockers de Marseille de fin 1949 à début 1950 (il y en eut aussi à Sète – rappelle Henri – et au Havre – Sylvie souligne qu’il y eut un mort), est magnifiée par la relation amoureuse entre Robert (André Abrias, sous le pseudonyme André Maufray) et Marcelle (Jeanine Moretti) et le drame nuancé et équilibré par la bonhomie, le comique retenu et la simplicité grandiose des personnages, de ces travailleurs du quai et combattants courageux contre l’impérialisme et le colonialisme français : ils s’opposent au transport de canons ou d’armes pour aller faire la guerre en Indochine tandis que la nuit, les autorités ramènent secrètement dans les bateaux les cercueils des soldats tombés là-bas… On ne s’étonnera pas évidemment de l’interdiction de ce film dès sa première projection au Rex à Marseille mais on ne peut qu’être choqué par la confiscation des bobines et du négatif sans oublier l’arrestation de l’instituteur et cinéaste-amateur devant ses élèves : il eût pu faire une grande carrière si on ne lui avait rogné les ailes….Heureusement, une copie avait été conservée par le parti communiste et le film put réapparaître 35 ans après en 1990.

Ce qui m’a le plus touché dans cette double histoire – le combat des deux amoureux vivant encore chez leurs parents pour obtenir un appartement face au manipulateur Jo, briseur de grève, qui achète la défection militante de Robert et la trahison de son frère Jean pour une promesse immobilière illusoire, et, en parallèle, la lutte des dockers contre le mensonge colonialiste – l’autre rendez-vous, celui de l’Histoire ) – c’est le jeu bouleversant d’André Abrias et surtout de Jeanine Moretti : les premières images mettent en scène un rendez-vous amoureux émouvant par la timidité des personnages, leur attente fiévreuse, le choix de la belle chemise à peine repassée par la mère aimante, à la fois discrète et complice, les confidences de Marcelle à ses amies ouvrières de la biscuiterie. Jeanine Moretti est trop craquante de pudeur, comme si l’amour qui l’envahissait était trop grand pour elle, immérité – et de tendresse, son air farouche, ses regards chavirés, interrogateurs, levés vers son ami, son corps souple de femme lové contre celui de son ami. On ne résiste pas !
Le débat, passionnant, a enfin mis en valeur l’espérance qui porte ce film et qui contraste cruellement avec le pessimisme, voire le déclinisme de notre époque. A la faveur des grèves mises en scène, cassées par l’armée et les gardes mobiles, et des banderoles (Toinette nous rappelle la présence de l’Union des Femmes Françaises, ancêtre de Femmes solidaires), nous nous sommes, avec Françoise, Serge, Patrick et Edouard notamment, beaucoup interrogé sur la notion de solidarité : la solidarité de classe dans les années 50 semble avoir été aujourd’hui remplacée au mieux par une entraide ponctuelle, spontanée (entre voisins, amis ou grâce aux commerçants) ou associative, au pire par un éclatement du tissu militant, le fractionnement des structures (comme à la SNCF, explique Patrick), l’atomisation des tâches et des travailleurs, souces d’une précarisation sociale accrue et d’une inquiétante démobilisation politique.
Claude


























