Party Girl de Claire BURGER (2014)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Vendredi 25 juillet, 14 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

LA PEUR D’AIMER

Caméra d’or au festival de Cannes 2014, projeté en ouverture d’Un certain regard, Party girl est un film attachant, qui nous donne effectivement une vision empathique et réaliste, sans jamais tomber dans la chronique sociale misérabiliste ou l’étalage de bons sentiments de la télé-réalité avec laquelle il semble pourtant flirter si l’on considère que ce film-frontière (notion chère à Claire Burger) se situe aux confins de la Moselle et de l’Allemagne, du réel et de la fiction, de l’émotion et du pathétique. Le propos et la démarche sont en effet originaux dans la mesure où c’est un film collectif, réalisé par Claire Burger et deux de ses compagnons de la Femis, Marie Amachoukeli et Samuel Theis, qui n’est autre dans la vie réelle que le fils d’Angélique Litzenburger et que les trois autres enfants dans le film de cette « belle de nuit » sont les propres enfants de l’actrice. La dimension documentaire du film est d’autant plus prégnante que les acteurs sont pour la plupart non-professionnels : clients et stripteaseuses du cabaret, famille d’accueil bien réelle… Une affaire de famille qui aurait pu être scabreuse, notamment pour filmer la nuit de noces, cette scène superbe où Angélique (un prénom un peu antiphrastique pour une entraîneuse de cabaret), qui s’est jusqu’ici refusée à Michel (Joseph Bour) et qui a pu faire croire qu’elle se préservait pour le mariage, lui avoue ne pas être amoureuse : vérité des corps qui ici coïncide avec la sincérité des sentiments, le désir ne pouvant s’éveiller chez cette femme d’une authenticité absolue dans son dilemme que si le coeur y est. Dilemme entre une vie de séduction (et de boisson) à être désirée par les hommes et le rêve d’être aimé d’un seul homme, entre soif d’indépendance et volonté de se ranger, liberté fantasque d’une soixantenaire restée adolescente dans l’âme et tentation de se marier, d’être enfin épouse et mère : doit-elle repousser la chance unique qui lui est offerte au moment de la retraite par Michel, un client depuis longtemps amoureux d’elle, ancien mineur de fond, de l’épouser, d’avoir une maison, un jardin, de mener une vie ordinaire mais d’une tranquille plénitude bien méritée ?

C’est sans compter sur le caractère farouche d’Angélique que son nouveau compagnon voudrait forcer à être plus sobre, rentrer à l’issue d’une soirée au restaurant, sur cette indépendance excentrique qui, telle les montgolfières de la fête foraine à Forbach, refuse au fond toute attache. Et la grâce du film est de faire de ce personnage, de ce milieu populaire, où l’on parle tantôt français, tantôt allemand (ou un dialecte mêlé des deux), où les gros mots fusent comme les approximations grammaticales, un univers romanesque : les rêves d’évasion ne sont pas réservés aux seules bourgeoises ou aux aristocrates… Et l’on se prend d’affection pour Angélique, pour ce très beau porttait de femme, lorsque dans la voiture elle se confie à son fils, le cinéaste, sur sa peur du mariage, le sentiment de commettre une erreur en s’enfermant dans un engagement contraire à sa nature profonde. Rares sont les films qui offrent à la fois une scène de mariage aussi spontanée et émouvante, entre cérémonie et flonflons (avec les hommages des quatre enfants à une mère pourtant éparpillée et absente) et une réflexion aussi simple et incarnée sur le désir et le doute, la problématique coïncidence ente le mariage et l’amour. Et qui est vraiment Angélique, entre Yolande Moreau et Lola (ou Belle de jour) et qui, en actrice amatrice capricieuse, eût bien aimé que le film portât son nom, dans sa majesté brisée (selon Première), derrière ses paillettes et ses breloques qui semblent la protéger d’elle-même ?

C’est ça l’amour – pour parodier le titre du deuxième film de Claire Burger – l’honnêteté par rapport à son désir, la peur aussi de blesser l’autre, de le repousser (car on s’identifie à ses sentiments, à ses résolutions) – crainte qui anime aussi Michel laissant tout son temps à Angélique pour l’aimer et le désirer. Paradoxe de la nuit de noces, moment suprême, moment de vérité, redouté des jeunes filles autrefois pour la perte de leur virginité, fantasmé par les romans et jusqu’à l’Eglise mais qui marque ici la fin d’une illusion ou d’un malentendu, la révélation aussi d’un mensonge ou d’une incertitude : car doit-on être amoureux pour aimer ? Faut-il être aussi intranisgeant avec la sexualité ? Le désir ne peut-il pas venir avec le temps, épouser la tendresse ?

C’est sans doute un point de détail – et l’émotion que nous procure un film a sans doute peu à voir avec sa vraisemblance – mais on a un peu de mal à croire que cette mère si peu présente puisse être aussi bien accueillie par ses enfants de pères différents et que surtout, sans qu’on ait trop d’explications sur son passé et les circonstance de sa désertion maternelle, elle puisse aller chercher dans sa famillc d’accueil et ramener la jeune Cynthia qui exprime pour sa vraie mère un amour sincère sans doute mais d’une spontanéité un peu surprenante. L’écriture de la lettre d’Angélique à Cynthia – exercice difficile chez les gens peu cultivés et solennel par rapport à l’évidence et la simplicité de l’oral – constitue d’ailleurs un moment savoureux et révélateur du film pour la gêne et le tensions qu’elle génère autour de la table familiale. Le groupe familial (Séverine, Samuel, Mario et Cynthia) est soudé comme le sont Angélique et ses copines du cabaret : c’est un film collectif, vivifiant !

Au terme de ce mariage d’un jour, Angélique reprend sa liberté, ou Michel, plus accablé d’un sentiment de honte et d’incompréhension qu’en colère face à une trahison ou une infidélité, la lui rend ; elle retourne danser, sans doute au Tanz cabaret. Monte alors le beau riff de guitare de « Party girl », ballade rêveuse et mélancolique de Chinawoman (Michelle Gurevitch) : « Can’t you see / I’me a party girl / Do a twirl / See my eyes glow a glance / Can’t you see I’m a natural ? »

Langue étrangère de Claire BURGER

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Jeudi 24 juillet, 21 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

Langue étrangère, troisième film de Claire Burger présente aux Ciné-rencontres, sélectionné à la Berlinale 2024, est assurément l’une de mes plus belles et fortes émotions du festival : à ma troisième vision, mon enthousiasme ne se dément pas, conforté par la rencontre avec la réalisatrice, animée par Bernard Payen et Josefa Heinsius, jeune actrice magnétique et mystérieuse issue du théâtre, avec ses yeux d’un bleu profond et son sourire timide, dont c’est la première apparition au cinéma. Ce film sur les frontières (amicale et amoureuse, personnelle et familiale, linguistique et politique), d’une grande poésie et d’une rare sensibilité, me semble brasser une grande richesse thématique, du « réel sensible » (selon la formule du programme) à la vérité de la fiction – n’en déplaise à des critiques du Monde ou d’Avoir à lire qui trouvent le propos trop chargé et pas assez charpenté, malgré ses deux parties et points de vue : d’une part, le séjour de Fanny, jeune Strasbourgeoise, à Leipzig chez Lena, sa correspondante allemande, d’autre part de Lena, originaire de cette ville de l’ex-RDA chez Fanny, dans la ville du Parlement européen. (Claire Burger est originaire de Forbach, ville près de la frontière franco-allemande).

Six motifs me semblent irriguer subtilement cette oeuvre : la relation amicale et amoureuse entre Fanny et Lena, la famille, recomposée et dysfonctionnelle (avec des mères plus ou moins en conflit avec les adolescentes), la quête d’identité – de l’adolescence (de l’enfance ?) à l’âge adulte, la notion de langue (avec la connotation linguistique et érotique du film pour la cinéaste), la politique et l’engagement militant (Claire Burger ayant voulu incarner l’Europe, le « couple » pour les Français, voire « l’amitié » franco-allemande pour des Allemands plus… distants ?). Ce dernier opus de la réalisatrice pose surtout, à tous ces niveaux, la question de la vérité, à l’ère de la post-vérité fascisante et des idéaux ou des illusions politiques malmenés, tandis qu’au niveau des personnages, Fanny s’invente une vie, une soeur black block – affabulation ? mensonge ? désir d’être aimé de Lena ? Chaque aspect tisse habilement l’intime et le collectif.

C’est une belle histoire d’amitié amoureuse et homosexuelle – et qui vient de loin. Fanny en effet est pour le moins mal accueillie, pour ne pas dire pas accueillie du tout par sa correspondante, qui non seulement ne vient pas la chercher à la gare, avec sa mère, mais ne se dérange même pas à son arrivée à la maison. Lena ne souhaitait pas avoir de correspondante – ce genre d’appariement est parfois plus l’affaire des parents et du lycée que des jeunes eux-mêmes. Et tout dans leurs caractères les oppose : autant Fanny est timide et mal à l’aise en allemand, autant Lena paraîtra extravertie, plus à l’aise en français, notamment avec son militantisme et sa franchise avec sa mère. Reçue en « étrangère » par Lena, Fanny parviendra pourtant à l’émouvoir : sommée par sa correspondante de repartir alors qu’elle se baigne dans le jacuzzi, elle se confie alors sur son malaise – « C’est l’enfer au lycée comme à la maison » avoue-t-elle – amadouant la jeune Allemande contre toute attente. Souffrance sincère ou jeu habile pour conquérir enfin Lena ? L’habileté de Claire Burger est d’achever son prologue par cette nouvelle direction…A quoi tiennent parfois les rencontres ? A un premier contact difficile, à une répulsion-attraction… L’échange sur la langue, dans la même piscine, le désir d’engagement politique, les soirées dans les boîtes gay, la drogue aussi – tout va rapprocher les deux jeunes femmes, jusqu’à l’imposture de Fanny sur sa soeur. Entre elles se noue une belle histoire, hésitant entre l’amour et l’amitié, toute de sensualité et de soif d’absolu, y compris dans cet étrange trio où Fanny s’offre aux baisers d’un garçon sous le regard complice et bientôt actif de Lena. L’épilogue, aussi conflictuel que le prologue était indifférent, marque le basculement dans la relation amoureuse avec ses déchirements (Lena ayant voulu partir à la révélation des mensonges de son amie) et son acceptation de l’autre, si décevant qu’il ait pu être.

Le film soulève aussi la question des rapports générationnels entre ces jeunes filles et leur mère, celle aussi de la nécessité de se définir à l’adolescence en-dehors de ses parents, voire contre eux – surtout quand ceux-ci ne renvoient pas comme ici une image très stable ni rassurante : l’une des rares faiblesses du film est d’offrir une vision peut-être trop similaire (et peut-être un peu stéréotypée ou pas assez développée) des deux mamans dans un souci de symétrie un peu rigide. Susanne (Nina Hoss) est une mère inquiète, à qui sa fille reproche de se faire « entretenir », qui vit mal sa solitude et le remariage de son ex-mari, Tobias, venu lui rendre visite avec ses deux enfants : le repas tourne court car Susanne, qui n’a toujours pas appris à ses parents sa séparation d’avec Tobias, lui fait une véritable scène de jalousie quand celui-ci, sur la terrasse, plaisante avec Fanny, la correspondante, qui se met à swinguer devant lui. La tension était déjà montée avec Oma et surtout Opa, dit « le Monstre », vieil homme raciste, « ostalgique », électeur de l’AFD, qui s’étonne que le père de Fanny, Anthar (Jalal Altawil), parle l’arabe et que sa mère Antonia (Chiara Mastroianni), interprète au Parlement européen, puisse connaître et traduire cette langue ! La situation est encore plus compliquée du côté de la famille française : Antonia révèlera les affabulations de Fanny (une soeur black block, une agression dans le train, une copine enceinte désireuse d’avorter) – personnage borderline que Claire Burger dit avoir eu du mal à créer tant elle a dû éviter de la rendre antipathique, au prix d’un changement de point de vue au coeur du film. Elle souffre elle aussi. Elle est ou serait trompée par son mari, comme le lui assène sa fille. Mais qu’en sait-elle ? Une embrassade un peu appuyée d’Anthar qui nie devant Lena toute infidélité. Là aussi, la vérité est affaire de point de vue, de croyance, ou d’hésitation sentimentale, de pas, de frontière franchie, ou non ? Le spectateur s’en trouve un peu désorienté, entre ignorance et mythomanie.

La question de la langue est évidemment au coeur du film dont elle constitue le motif structurant, le fond et la forme, en somme : sont mis en scène une mère interprète, deux séjours linguistiques, avec les difficultés inhérentes à la rencontre entre une jeune fille française et sa correspondante allemande, surtout dans cette terre alsacienne longtemps disputée entre les deux pays – avec des niveaux de connaissance et un degré de volonté de parler la langue de l’autre différents – le tout accentué par l’accueil de Fanny et Lena dans la classe de l’autre. Fanny, ostracisée par ses camarades, se retrouve en difficulté quand les autres lycéens accueillent Lena avec un salut nazi – et cela ne se passe pas mieux quand son exposé en visioconférence dans la classe de Lena est interrompu par les jeunes Allemands qui critiquent les Français pour leurs « grèves » et leur « racisme dans les quartiers ». Plus subtilement, la langue permet l’apprentissage et l’apprivoisement de l’autre, d’abord rejeté ou ressenti comme « étranger » : mieux, elle est instrument de désir amical et amoureux. Symptomatiquement, le jacuzzi, lieu d’abord froid où Lena ordonne quasiment à Fanny de rentrer à Strasbourg, devient refuge amical (face aux tourments familiaux) puis nid d’amour où l’on jouit de la musique des mots, où l’on s’interroge sur leur genre, où l’on désigne les nuages (« die Volke » et non « das Volk »)ou des parties de son corps (« der Fuß », « die Bruste ») pour suggérer et apprivoiser son désir… Le langage du corps est sans doute instrument de vérité. La mise en scène fluide, au steady-cam, le travail sur la lumière bleutée, sur l’iridescence, notamment dans les bouillonnements du jacuzzi, permettent aussi de suggérer le flottement des points de vue, la labilité du monde : saluons le travail du chef opérateur Julien Poupard et, pour la musique originale, néo-punk, gothique et techno, celui de Rebecca Warrior.

C’est enfin un film politique, au sens noble du terme, sur la croyance et la volonté de changer le monde : à travers l’évocation d’une double culture, on suit le parcours individuel de deux jeunes femmes qui se cherchent, l’une dans l’engagement écologique (« Friday for future »), l’autre dans la fiction mensongère d’une soeur dont la photo aurait été captée sur les réseaux sociaux et dont Fanny feint de rechercher la trace, de manif en bar gay, pour mieux conquérir son amie. (Notons au passage que Claire Burger interroge ici le statut plus ou moins véridique de l’image : la photo exhibée par Fanny sur son portable ne renvoie à aucun référent réel, en tout cas pas à une soeur fantasmée, alors que la fiction cinématographique et la distance linguistique se mettent au service de la vérité des sentiments et du rapprochement franco-allemand). De politique, la cinéaste nous parle plus encore à travers les discussions familiales – sujet brûlant, à éviter mais inévitable – dans les classes des correspondantes et dans la rue, avec les manifestations violentes et ces black block (dont serait Justine, inventée par Fanny) : faut-il y voir, comme le suggère Première, « une fascination sociétale démesurée pour les groupuscules d’extrême gauche » chez Claire Burger ? Je ne crois pas : la réalisatrice rend compte d’une réalité militante et radicale, à l’époque de Greta Thunberg ou des Gilets jaunes – le film a été conçu pendant le Covid et elle veut témoigner de la libération de la jeunesse. Plus profondément, Claire Burger évoque comme un arrière-plan menaçant la montée de l’extrême droite qui me semble être le message principal du film, et ne peut que faire écho à notre actualité brûlante. Le populisme et la peste brune semblent s’insinuer partout : dans la nostalgie du grand-père de Lena, dans la réflexion scolaire de Lena sur les Allemands qui n’auraient pas soldé leur passé nazi, ou les manifestations du lundi (les « Montagsdemonstrationen ») de Leipzig avant la chute du Mur de Berlin récupérées comme par hasard par l’AFD… Les jeunes filles se voient finalement arrêtées lors de manifestations : rêve ou réalité ?

De cette valse-hésitation sentimentale, de ces chassés-croisés familiaux géographiques, nous retiendrons enfin la peur de l’avenir qui saisit ces jeunes femmes en quête d’identité. « J’ai peur de tout – avoue Fanny – du futur, des fascistes qui sont partout et qui peuvent prendre le pouvoir, de vieillir et de devenir encore plus lâche ». Oui, c’est bien la question essentielle aujourd’hui en France…

C’est ça l’amour de Claire BURGER (2018)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Vendredi 25 juillet, 9 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

Etre père ? Se retrouver seul, enfin pas tout à fait – avec ses enfants – parce que son épouse, refusant tout statut patriarcal – quand bien même on est un homme déconstruit, doux et toujours en proie au doute – a quitté la maison pour vivre sa vie, après avoir sans doute beaucoup assumé, comme tant de femmes, pendant 17 ans, ses filles, les courses, le ménage et le mari…Une femme qui veut enfin être libre (on le voit peu au cinéma), sans se soucier du qu’en-dira-t-on, non pour rencontrer tout de suite un autre homme (cela se fera en son temps), mais pour se mettre en accord avec elle-même, sans colère ni haine : elle garde même de la tendresse (c’est ça l’amour) pour son ex-époux, auquel elle confie leurs filles, pour qu’il s’affirme enfin, fasse ses preuves, avant qu’elle ait trouvé un appartement décent pour les accueillir dans de bonnes conditions. Elle sera même présente quand, drogué par la plus jeune, Frida (prénommée en hommage à Frida Kahlo et jouée par Justine Lacroix), Mario (génial Bouli Lanners) fera un malaise, qu’il sera entouré (c’est l’affiche du film !) par ses deux filles, Frida encore enfant (14 ans) et Niki (comme Niki de Saint-Pahlle, incarnée par Sarah Henochsberg) et son ex-femme. Un tableau bouleversant de douceur et de tendresse dans ce lit conjugal et qui ferait presque oublier que la famille a éclaté, mais qu’elle est prête, non à se reconstituer (c’est bien fini) mais à se retrouver en de graves circonstances : stupeur, peur, rire final dans cette scènce centrale qui dit l’amour, la séparation, et la permanence. Se dominer, se dépasser mais quelle intelligence, quelles ressources de force et d’amour, quelle indulgence pour soi–même et pour l’autre ne faut-il pas puiser en soi (ce n’est pas hélas le cas dans toutes les familles) pour se dire que la vie continue, que la paternité comme la maternité solitaires feront vivre la famille, grandir les enfants par-delà les rancoeur et les déchirures ! Se dire qu’il y a encore de l’amour quand il n’y a plus d’amour… C’est ça l’amour, qu’on ne peut enfermer dans une définition unique, qui peut revêtir tant de formes – comme l’acceptation, si douloureuse soit-elle, que le bonheur de l’autre peut se jouer en-dehors de nous, voire contre nous…Le deuil en somme. « On fait tous le même chemin / Qu’il est long lorsqu’il faut le faire / Avec son mal au creux des reins » – chantait Barbara dans Le Mal de vivre.

Etre père séparé ou divorcé ? Un statut où l’orgueil en prend un coup mais sans se mettre en colère, où l’on se réinvente, où l’on se féminise et se révèle (on ne peut, il est vrai, guère faire autrement !) car seul un père seul peut s’élever à la hauteur d’une femme, se rendre compte de ce que vivent nombre de mères polyvalentes, de mères qui doivent subir, si elles ne se sentent guère épaulées, une double charge mentale, celle du foyer et celle du travail. Devoir affronter pleinement son rôle de père en se détachant peu à peu de l’illusion qui vous porte encore quelque temps, que votre femme pourrait revenir – « repose-toi un peu de moi » – alors qu’elle vous a clairement fait entendre que c’était fini – mais vous ne l’avez pas entendu, vous n’avez pas voulu comprendre, vous n’en êtes encore qu’aux prémisses du deuil, de cette séparation, de cet amour inachevé qui vous pousse à multiplier les occasions de rencontrer celle que vous aimez encore…Vous l’appelez sous différents prétextes, pour donner des nouvelles des filles (qui vont bien, rien à dire), vous l’appelez car ça fait du bien d’entendre ta voix, même si ça fait plus de mal encore, l’amour est toujours un peu maso.

Mais, « c’est ça l’amour » – cet acharnement à aimer, à espérer en vain, contre toute attente : elle réfléchira peut-être, qui sait ? sera touchée par votre fidélité à vous-même, à elle et surtout par votre tendresse et omniprésence de père qui fait tout ce qu’il peut, entre coups de gueule quand les filles veulent sortir (la petite surtout, ne serait-elle pas lesbienne ? et la grande qui fait une fête avec alcool et drogue dans la maison, dégueulasse) et accès de tendresse mais il ne fait pas trop se laisser choyer, infantiliser par ses propres enfants… Rester digne, offrir une image de père à la fois attentif, bienveillant, sévère au besoin alors qu’on est en morceaux, triste à en mourir…Surtout ne pas montrer sa souffrance, « gérer » sa tristesse (le mot est affreux, je sais) car, même si l’on sait que l’ex-, digne et respectueux, n’en profitera pas, les enfants, eux, pourraient, sentir les failles et, plus ou moins inconsciemment, en profiter, jouer l’un des parents contre l’autre ? Car on veut les garder le plus souvent possible, les avoir à la maison…

Car « c’est ça l’amour » aussi, cet équilibrisme sans fin entre une disponibilité permanente à ces jeunes (qui vous reprochent, la petite surtout, d’être responsable de la séparation) et un effacement salutaire (pour vous autant que pour vous) pour favoriser leur soif d’indépendance (la grande surtout, qui sort, a un copain beur, qu’elle larguera, il est vrai, quelque temps après, sans trop de ménagement – comme la petite s’est fait larguer par sa copine qui voulait juste l’embrasser un peu, pour essayer, sans être amoureuse). Vous vous souvenez, vous ne vouliez pas qu’elle dorme à la maison, surtout pas dans le même lit ; vous en avez fait un cirque, elles se sont même barricadées ; vous avez fait sortir Frida, pour lui parler, vous étiez un peu ridicule et pourtant dans votre rôle. Elle vous a haï, elle qui vous aime tant, malgré son égoïsme, son intransigeance jugeante, son minois boudeur – c’est ça l’amour aussi, cet amour-haine et elle obtiendra que sa soeur et elle aillent vivre chez leur mère. Amour-haine qu’éprouve si fort la grande, plus proche de son père – pour sa mère, à qui elle reproche, au café, de les avoir abandonnées, de prendre son pied puisque – leur avoue-t-elle – elle a rencontré un autre homme.

Père solitaire, père fracassé mais père aimé par vos filles, il faudra bien aussi, au bout de votre chemin de deuil, que vous vous reconstruisiez – comme vos filles doivent à leur manière se réparer. Ne pas vous culpabiliser comme tant de pères qui renoncent à sortir pour s’inventer une nouvelle vie, ne pas penser toujours à vos filles. Impossible quadrature de vies parallèles mais croisées. Mais vous avez de la ressource, vous avez trouvé un cours de théâtre dans cette petite ville de Forbach, où Claire Burger est née, où les mines ont fermé, où elle a dû, comme Frida, avec sa grande soeur, vivre auprès de son père divorcé. (Notez que, dans son souci de réalisme et de charge émotionnelle, la cinéaste est allée jusqu’à tourner son film dans la maison même de son enfance, et vous, Boulie Lanners, le barbu, le bourru, le tatoué, vous qui n’avez pas d’enfant, vous êtes allé jusqu’à vous enfermer tout un week-end dans votre maison de Liège avec les deux jeunes acteurs pour vous imprégner de votre rôle, pour mener tous ensemble cette vie familiale que vous ne connaissez pas. Un sacré rôle de composition, vous le reconnaissez vous-même, l’un des meilleurs de votre carrière – comme si l’art était plus fort que la vie, qu’il vous donnât même des sensations et des émotions jamais éprouvées. Et beaucoup d’hommes se sont reconnus en vous et vous ont remercié après la projection du film. Vous n’étiez toutefois pas un homme totalement déconstruit : quand s’était approchée de votre voiture dans un parking nocturne une camionneuse qui vous demandait de baisser le volume de votre musique, vous l’aviez d’abord prise pour une pute. Le short, le décolleté, ah! les stérotypes…)

Alors, comme vous êtes nerveux et impatient d’échapper à vos tourments – vous l’avez montré en vous énervant, au centre d’aide sociale de la préfecture où vous bossez, contre une collègue bien peu empathique avec un migrant venu faire renouveler sa carte de séjour (certes, le boulot structure quand on va mal, mais jusqu’à un certain point !), vous sortez… Vous allez à ce cours de théâtre d’Atlas – belle mise en abyme de la douleur et de la solitude – où des Forbachois de toutes origines et situations – fonctionnaires, chômeurs, divorcés comme vous – se retrouvent, pour construire un spectacle sur la ville, fait de bric et de broc, de phrases qui leur tiennent à coeur, sur leur quotidien, leur travail, leurs espoirs – phrases de chacun que tous répèteront pour créer une communauté vivante et vibrante. Faire spectacle de son intimité : l’art est la vie. Bien sûr, Armelle, votre ex-, y travaille comme éclairagiste, vous n’êtes pas venu ici tout à fait par hasard. Vous êtes bien tenté de monter au dernier étage pour lui parler, mais le gardien vous barre la route : pour la petite histoire, il n’est autre que le père de la cinéaste, ouvreur de…théâtre dans la vie : incroyable, votre double est votre obstacle. Qui sait ? Peut-être vous protège-t-il contre vous-même...C’est ça l’amour ! Vous ne vous sentez d’abord pas à votre place : un camarade de plateau vous fait d’ailleurs remarquer cruellement que vous confondez le cours de théâtre avec un groupe de parole ou un psychiatre. Il est vrai que, levant les yeux vers le projecteur, vous interpellez directement votre femme sur les enfants, la maison, devant tout le monde – non sans une certaine impudeur qui peut mettre mal à l’aise votre spectateur. C’est pourtant elle qui, à la fin, fera la lumière sur vous – lorsque vous donnerez enfin tous votre spectacle, que vous aurez fait votre chemin, que vous aurez embrassé dans votre lit Antonia, votre animatrice de théâtre, après une soirée bien arrosée : « je voudrais t’embrasser mais pas un vrai baiser, une façon pour moi de recouvrir quelque chose » – lui lancerez-vous. Et elle vous aura dit d’essayer, de vous laisser aller, et vous aurez échangé un vrai et long baiser d’amour. « C’est ça l’amour », le désir inavoué, informulé, ce pari sur l’autre, vos sensations et ses sentiments, ces lèvres tendues vers on ne sait qui, vers on ne sait quoi. Faire confiance, lâcher prise… Et vous serez tombés amoureux et pendant le spectacle, vous vous serez embrassés à pleine bouche, à la stupéfaction du spectateur (du film je veux dire) car dans la salle, on a compris que tout le monde s’embrassait ainsi, que c’était la règle du jeu. Alors, le baiser, intime ou collectif, l’art ou la vie, vrai ou fictif ? On s’y perd ! Qu’importe : ça bouge. La résilience. Mario est sauvé, sur ce chemin de lumière que lui tend de son projecteur son ex-épouse le guidant – suprême et sublime paradoxe – vers une autre femme…

Mario est sauvé, comme il l’a été peu à peu par ses enfants : « nos enfants seront plus beaux et plus heureux que nous », dit je ne sais plus quel personnage dans le film. C’est ça l’amour, croire, vouloir, parier que nos enfants réussiront mieux que nous, qu’ils seront tout au moins plus heureux. Savoir aussi qu’ils nous admirent, qu’ils sont venus nous voir au théâtre, qu’ils ont vécu en direct, par la magie de la culture avec les expos, les ballets à la télé, l’oépra dans la voiture (la culture plus sensible et intelligente que la vie ?) la naissance artistique, la renaissance existentielle de leur père ! Les dernières images, étonnantes, montrent le père apprenant en pleine campagne à ses filles hilares comment maîtriser un feu d’hydrocarbure, comme à la télé : mais c’est lui qui maîtrise à présent…

Merci Claire pour votre deuxième long métrage, le premier en solo, bercé par Honesty, un concerto de Mozart, Sparring partner de Paolo Conte, pour ce film sublime, bouleversant, sans apitoiement, où chacun reconnaîtra sa vie fragile, fébrile, plus ou moins fracassée.

Dites-lui que je l’aime-Romane Bohringer

Voici un film comme on en voit de plus en plus, à la fois documentaire et fiction, qui tout compte fait est un bon moyen d’approcher une réalité. Romane Bohringer actrice reconnue a attendu d’avoir 45 ans pour réaliser en 2021, avec son compagnon Philippe Rebott son premier film « L’amour Flou » où nous faisons connaissance avec le « sépartement », autrement dit, l’art de se quitter une bonne fois pour toute… mais pas trop.

2025, en ce moment à l’Alticiné, il y a « Dites lui que je l’aime » dans ce film s’entrecroisent deux histoires familiales qui sont aussi deux histoires d’abandon.. Celui de Clémentine Autain et celui de Romane. Une similitude entre elles, l’une des mères part lorsqu’elle avait 12 ans, l’autre 14, toute deux meurent dans la trentaine.

Romane a rencontré Clémentine à l’occasion du tournage de « l’amour flou » pour lui demander si elle pouvait y parler de sa mère Dominique Laffin. Clémentine n’y vit aucune difficulté car elle-même préparait un livre sur sa mère.

Plus tard, Clémentine lui a envoyé son livre « dites lui que je l’aime ». Romane s’y est immédiatement projetée, il y avait dedans bien des similitudes avec sa propre histoire. Sauf que l’histoire de Clémentine était en ordre (si l’on peut dire), la sienne non, trop de zones d’ombre, trop d’interdits, trop de laissé en plan… une crypte diraient les psychanalystes (1). Alors elle a décidé de fusionner les deux histoires dans son scénario, et comme personne ne pouvait jouer Clémentine, c’est elle qui est devenue l’actrice de sa propre histoire. Dans l’une des séquences, elle lit à voix haute son propre livre. Et c’est un passage émouvant du film, Clémentine ne lit pas, elle vit authentiquement et son visage raconte son histoire qui est aussi celle de sa mère, cette mère partie, puis trop tôt disparue.

Leurs mères avant leur départ, c’est : distractions à trois sous, fugues et addictions, course aux rencontres de hasard ; « cris, scandales, la saleté (2) » puis un jour, évanouissement, errance.

Et pour ces deux enfants, c’est un vécu d’abandon dans tout ce qu’il a d’implacable… plus tard viendra cette rumination sur la filiation qui laisse comme un fond de « souvenirs hérités (3) » de répétition folle à l’échelle des générations, l’écho lointain d’autres choses également graves. Il y a dans cette histoire, les secrets, la honte. Il y a de pénibles souvenirs écrans qui font écran à pire encore. Et puis cette interrogation brûlante, pourquoi m’as-tu abandonnée, m’as-tu aimée ?

Et les hommes sont aussi dans cette histoire… Yvan Dautin avec Dominique Laffin, Richard Bohringer avec Maggy Bourry, l’un et l’autre avaient leur muse…mais chacun des deux a fait le choix douloureux de protéger son enfant,  à quel prix ?

Le cinéma d’auteur français souvent frileux, fait beaucoup de film sur l’intime et c’est aussi vrai d’ailleurs pour les romans français d’aujourd’hui, c’est un peu comme les nouilles au beurre, tout le monde aime ça. Ici, comme dans l’excellent Carré 35 d’Eric Caravaca, le sujet déborde l’histoire personnelle, car c’est aussi une histoire de dépassement, c’est pourquoi, je vous propose d’aller voir « Dites-lui que je l’aime ». Il le mérite -Vraiment-

Cette chanson du père de Clémentine n’est pas s’en rappeler une expérience vécue.

1) Nicolas Abraham et Maria Torok-L’écorce et le noyau- Champs essais 1987

2) Interview de Romane Bohringer

3) Peter Nadas -ce qui luit dans la nuit- Noir sur Blanc 2025

Nos voeux pour 2026

La Disparition de Joseph Mengele-Kirill Serebrennikov  (2)

J’ai beaucoup apprécié « la disparition de Joseph Mengele » dont j’ignorais tout de la trajectoire d’après-guerre jusqu’alors et je pensais qu’il avait vécu en bon père de famille comme réfugié sous les tropiques.

Le film retrace bien l’itinéraire d’une déchéance dont on ne sait ce qu’elle fut en réalité mais dont la présentation d’un naufrage à le mérite de nous plaire. Ce qu’est réellement le personnage importe peu, l’essentiel est d’identifier les traits d’un salopard de fasciste de la pire espèce, un être sans scrupule, violent et pervers. Mais est-ce vraiment ce qu’il faut en retenir. Pourtant, et c’est mieux, il met en exergue les complicités et les adhérences des milieux dans lesquels baignent les assassins, et pour ce qui concerne Mengele il illustre le modèle familial de cette vieille bourgeoisie archaïque d’industriels ruraux à la mentalité prussienne des Junkers : le sens du devoir au service de l’État envers et contre tout pour assouvir la soif d’honneur de la famille souche, et, avant toute chose, le prestige immuable d’une condition atemporelle et inaltérable . Par conséquent l’aboutissement est imparable  : le barrage par la haine à tout corps étranger considéré comme une menace corrosive et corruptrice. La haine des autres est bien le lieu commun où se reconnaissent les élites dominantes de tous temps sous toutes latitudes quand elles considèrent leur ordre menacé. Il est dommage que ce genre de film ne s’expose pas dans les lycées car il serait davantage porteur d’enseignements qu’une visite sur les lieux de la Shoah, bien que non opposable. Au-delà, le film marque une distinction avec cette notion de « banalité du mal » de Hannah Arendt, à laquelle je n’adhère pas, du moins totalement. Ce mal là n’est pas banal ! Il ne vient pas de nul part et ne nait pas n’importe où. Il ne faut pas confondre la genèse d’une histoire, avec ses protagonistes de premier ordre, et les rôles couverts par les maillons plus ou moins faibles d’une chaîne d’actions. D’ailleurs la hiérarchie des principaux mis-en-cause ne s’y trompe pas, elle sait bien devant ses juges réintégrer la masse et broder des causalités pour éteindre les responsabilités. Il n’y a que les misérables exécutants des basses œuvres, ceux qui finissent le travail, qui n’ont pas la disposition intellectuelle d’effacer leur rôle, puisque l’acte innommable leur est autant imprononçable qu’inaudible.

Dans ces situations le partage des risques est inéquitable. Les livrables du tribunal de l’histoire sont inépuisables. Ils n’ont jamais sauté de générations. Et la jeunesse, la nôtre, massivement sortie du supérieur ne s’y trompe pas ; elle en a la pleine conscience.

Hervé

Io e il secco de Gianluca SANTONI (2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Samedi 19 juillet, 17 h 00 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

« Tu as trois marques au visage et le poignet cassé », « dis que tu es tombé » – l’ordre intimé à l’hôpital par Fabio (Andrea Sartoretti) à son épouse au visage tuméfié et le regard à la fois candide et grave du petit Denni (Franceso Lombardi) à travers une lucarne en disent long sur la situation et le propos du premier long métrage de Gianluca Santoni au titre révélateur – Io et il secco (Moi et le sec) ou My killer buddy. La violence masculine est saisie à hauteur d’enfant, avec l’acuité étonnée et la rage impérieuse de l’innocence, qui inspire au héros de ce récit d’apprentissage – de la vie, de ses blessures – et de ce film de potes (« buddy film ») l’idée tenace et farfelue d’engager un tueur à gages, Secco, de son vrai nom Sergio (joué par Andrea Lattanzi), pour se débarrasser de son père et délivrer enfin sa mère Maria (Barbara Ronchi). Il s’avère toutefois que le tueur, cousin de l’amie Eva, n’est qu’une petite frappe, trafiquant de drogue sans envergure : une étrange amitié ou, à tout le moins, une complicité va naître entre l’enfant qui vole l’argent planqué dans le coffre de l’entrepôt possédé par son père industriel et le maigre Secco, qui n’a pas les épaules assez larges pour accomplir la mission qui lui a été confiée mais compte bien profiter de cette opportunité pour faire main basse sur les 500 euros promis. Un personnage haut en couleurs que ce Secco longiligne (dont le frère a un casier judiciaire), aux cheveux teints en blonds, un petit crucifix tatoué sous l’oeil. Un faux dur qui n’est pas sans rappeler le vrai dur, lui, Rusk, l’assassin à la cravate de Frenzy d’Hitchcock, et sa coiffure peroxydée.

Une chronique sociale (le cinéaste admire Ken Loach) sur les sévices conjugaux demeurant à l’arrière-plan mais dramatisés, intensifiés et comme intériorisés par un point de vue interne (le regard d’un enfant), le tout déplacé et comme apprivoisé par une improbable histoire d’amitié traversée de fulgurances poétiques et oniriques – tels sont les trois ingrédients qui font la réussite de cette comédie dramatique, de ce conte romanesque s’achevant en road-movie côtier, tourné en Emilie-Romagne, sur la côte adriatique, entre Ravenne et Cesenatico. Ce film, issu de son court métrage de fin d’études Indimendicable, pour lequel le cinéaste a puisé dans son enfance avec le personnage de Denni, a reçu une mention spéciale « The Hollywood reporter – Rome, un regard sur l’avenir » » au festival du film de Rome.

Il offre une parabole émouvante sur l’enfance trahie, la perte de l’innocence, les conséquences du patriarcat, et la découverte de soi en marge des conventions. Dans une inversion des rôles étonnante avec son grand frère Secco, Denni, enfant de 10 ans, prend la mesure de la situation dramatique de sa mère, qui risque à tout moment un féminicide, et agissant comme un adulte quand tant de voisins indifférents ou de professionnels inefficients ne feraient rien, ose l’invraisemblable que seul un enfant pourrait concevoir : éliminer son père ou plus exactement le faire liquider. Denni en colère s’imagine doté de super-pouvoirs sur son…père : le cinéaste dit avoir été très marqué par Harry Potter ! Subtile subversion de l’obsession freudienne, il ne s’agit pas ici de remplacer son père auprès de sa mère pour des raisons affectives et fondatrices mais bien d’assouvir un désir d’amour et une soif de justice face à la violence la plus intolérable : celle du foyer, des êtres aimés…Marqué par le cinéma de Vittorio de Sica et de François Truffaut, leur regard sur l’enfance, auquel font peut-être écho le vol du vélo de Denni ou les larcins de ces jeunes « Doinel », le réalisateur s’inscrit ici dans la lignée de Roberto Benigni et de l’enfant Giosué témoin de la violence suprême des camps de concentration ou, plus directement, du court métrage La Peur, petit chasseur de Laurent Achard : un enfant, devant une maison, un chien, un fil à linge, perçoit des coups et des cris provenant du domicile familial où sa mère est battue par son père sans que jamais aucune scène de violence ne soit montrée ni que l’enfant y pénètre.

L’intérêt de ce film réside toutefois plus encore dans l’amitié insolite, décalée, source de léger grotesque qui émerge de l’improbable relation entre un enfant, incroyable commanditaire d’un meurtre, et un adulte infantile, couard et magouillleur en guise d’exécutant. Leur pitoyable deal, digne d’un mauvais film de gangster, se délite (ou s’accomplit ?) en une errance d’abord douteuse puis confiante dans la grisaille hivernale d’un triste faubourg, aux abords d’une cimenterie, ou d’immeubles inachevés, sous le ciel de plomb des plages de l’Adriatique, dans une étrange station balnéaire. Mieux : ces deux jeunes deviennent l’un pour l’autre des pères de substitution – Secco protégeant Denni des brutes du quartier qui ont volé son vélo, l’enfant aidant en retour l’ado attardé à devenir le père qu’il refusait d’être en reconnaissant l’enfant qu’il a fait à une foraine.

A l’instar de la chanson « Sere Nere » de Tiziano Ferro, qui mêle la souffrance, la colère et la tendresse, le film, dont le scénario a été écrit par Michela Straniero lui-même réalisateur, se déploie finalement dans la fantaisie et l’onirisme, dans une course folle de vélos sous une lune digne de Méliès ou dans le rêve conjoint des deux amis dans une piscine vide et abandonnée…

Perla d’Alexandra MARAKOVA (août 2025)

Journal de bord des Ciné-rencontres de Prades (par Claude)

Vendredi 25 juillet, 17 h 00 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

Perla, primé aux festivals de Biarritz et Rooterdam, de la réalisatrice slovaque Alexandra Marakova, largement autobiographique, est un film à la fois saisissant pour l’interprétation hyper-sensible et fantasque du rôle-titre par Rebecca Polakova et attachant pour la relation mère-fille (entre Perla et Julia), la réflexion sur la création artistique (la musique et la peinture), l’étrange trio amoureux formé par Perla, son nouveau mari viennois Josef et son ex-époux Andrej, sorti des geôles communistes et rappelant la jeune femme et leur fille à leur passé commun. Rarement film aura montré avec une telle force, au coeur même d’un personnage de femme libre et de mère pourtant aimante, le déchirement tant amoureux qu’existentiel entre le passé et le présent, entre un territoire quitté pour des raisons politiques (la Tchécoslovaquie après le printemps de Prague le 20 août 1968) et une patrie d’adoption (l’Autriche et Vienne en 1981). Un film souvent bouleversant sur l’identité et l’aliénation, le présent et la mémoire, avec un remarquable directeur de la photo, George Weiss. La mise en scène, avec un format d’image resserré, les couleurs rouge et grège, suggère ce tiraillement permanent, à travers le jeu des surcadrages, des miroirs, dans lesquels Perla tente de retrouver, de recomposer son identité éclatée, des portes à franchir sans cesse, des perspectives sans fin, notamment dans cet hôtel glacial, ce hall immense où la jeune femme se voit méprisée par les grooms, agressée par un vieux monsieur lui reprochant de s’empiffrer au buffet, et enfin arrêtée par une policière impitoyable pour être revenue en Tchéquie sous un faux nom, son nom autrichien de femme mariée, Hoffmann, alors qu’elle s’appelait autrefois Perla Adamova. Elle demande à la cheffe de l’Etat qui peut bien l’avoir dénoncée : vous l’imaginez facilement, répond-celle-ci.

La force de ce film tient à sa richesse générique : c’est tout à la fois une histoire d’amour, de rencontres artistiques, un thriller politique et policier avec une fin pessimiste certes mais ambiguë (un retour à l’enfance de Perla dans le dernier plan ?), un thriller psychologique, presque gothique aussi : le combat intérieur qui se livre en Perla, qui paraissait lunineuse et un peu farfelue dans la bohème viennoise, avec ses jeux amoureux et ses toiles invendables, son impécuniosité (pour les leçons de piano de sa fille) révèle les zones d’ombre et la fragilité de cette femme dès lors que son ancien mari, qu’elle croyait mort en camp de redressement, réapparaît et l’appelle instamment au téléphone…Doit-elle ignorer et dépasser ce retour du refoulé pour ne pas mettre en danger son nouveau couple et préserver sa relation exclusive mais profonde avec sa fille ? Doit-elle au contraire affronter son passé, retourner en Tchécoslovaquie à la demande mensongère de son ex-mari Andrej, qui se prétend atteint d’un cancer en phase terminale et entraîner dans la spirale de ses tourments et d’un amour jamais éteint, mêlé de tendresse, de culpabilité et de fidélité à soi-même, son époux Josef et sa fille Julia qui l’accompagnent dans sa patrie ? Au risque de tout perdre de sa nouvelle vie et de réveiller les démons enfouis comme le suggèrent les rencontres entre Perla et Andrej toujours amoureux sous le regard à la fois compatissant et jaloux de Josef, un Simon Schwarz qui pousse l’amour et la compréhension jusqu’à accompagner les anciens époux dans leurs rendez-vous et à ramener à Vienne Julia désespérée de voir sa mère rester sans elle… Le régime n’a guère changé – avec cette atmosphère lourde de contrôle et de suspicion – et Perla le paiera cher…

Que cherche au fond Perla, dont le père était architexte, la mère professeur de piano ? Est-elle encore amoureuse d’Andrej qu’elle retrouvera au village pour passer une nuit d’amour avec lui, comme autrefois ? S’agit-il plutôt pour elle de renouer avec ses racines, de rapporter les deux urnes qui contiennent les cendres de ses parents ? Est-elle une femme libre, qui tente de tout concilier (même si l’on peut juger finalement son comportement adolescent et irresponsable) ou une mère déchirée mais finalement défaillante, que nombre de spectatrices, selon la cinéaste, ont jugée avec une grande sévérité ? Replonger dans son passé, soi-disant pour s’en libérer, au nom de la fidélité à soi-même, de l’assomption de son vécu, n’est-ce pas provoquer le retour du refoulé ? A cet égard, Noël Czuczor joue remarquablement le personnage déchiré et pervers d’Andrev, l’ex-mari, qui soumet Perla, en homme blessé et dominateur, à l’étrange rituel rural du lundi de Pâques : les femmes célibataires sont poursuivies par les villageois qui leur jettent de l’eau au visage, voire les entraînent vers la rivière pour leur plonger la tête dans l’eau. Tout cela soi-disant pour purifier les jeunes femmes, pour qu’elles restent fraîches, en bonne santé et fertiles ! Certes, Andrej met fin à cette cruelle épreuve mais quel plaisir sadique n’y a-t-il pas pris ? !

Alexandra Marakova, âgée de 39 ans, explique qu’elle a voulu raconter sa propre histoire : le générique rend hommage à sa grand-mère. Elle avait deux ans au moment de ce Printemps de Prague par quoi commence le film dans un fondu au noir qui lui confère sa dimension historique et sa tonalité tragique avec la voix grésillante (la même friture qu’au téléphone entre Paerla et Andrej) d’un journaliste de la radio d’Etat annonçant l’entrée des troupes soviétiques et appelant au calme la population. Elle est originaire de Kosice en Slovaquie où elle est restée jusqu’à l’âge de 6 ans avant de partir à Vienne en 68. Ses ancêtres sont des réfugiés russes qui ont quitté la Russie en 1917 pour aller en Tchécoslovaquie. Son arrière-grand-père a été déporté au goulag en Sibérie.

L’art est enfin au coeur de ce film, comme un salut possible face aux blessures de l’existence, même si le passé menaçant resurgit lors du concert de Chopin donné par Julia. Perla rêvait d’exposer à New York et la petite se voyait déjà en Vladimir Horowitz même si elle joue aussi spontanément Bronski Beat que Rachmaninoff. Petra et Josef quant à eux célèbrent à Vienne une totale liberté créatrice face à l’enfermement et à la répression qui plomberont leur vie…

Bagger drama de Piet BAUMGARTNER (2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres de Prades (par Claude)

Mardi 22 juillet, 17 h 15 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

Bagger drama, ou le drame de l’excavatrice, est le premier long métrage du réalisateur suisse Piet Baumgartner. Il a reçu au festival Max Ophüls 2025 de Sarrebruck le prix du meilleur réalisateur et celui du scénario Fritz-Raff, et au festival San Sebastian 2024 le prix du nouveau réalisateur. Deuxième des films en compétition longs métrages pour le prix Solveig Anspach, il nous a émus pour la sensibilité, la profondeur, la persévérance avec laquelle le cinéaste filme le deuil, l’absence, le sentiment de vacuité et de vanité de tout qui accable une famille dans la communauté rurale du Seeland après la mort de la fille – chacun, le père, Paul, la mère, Conny, le fils, Daniel, réagissant différemment, par l’enfermement dans le travail ou le chagrin, ou encore le désir de fuite, d’exil… Comment communiquer vraiment entre proches en toute (im)pudeur tant le silence est pesant, la douleur indicible ? Comment dire sans le montrer ce traumatisme initial, cette mort absurde, sans cesse tue et pourtant sans cesse présente ? En filmant les répercussions psychologiques de l’événement, et non l’événement lui-même. Comment filmer sans ennuyer, sans lasser le spectateur, la pesanteur du désespoir, dire la monotonie sans fin de ces jours sans espoir après l’accident de Nadine, dont le canoë a chaviré et la tête s’est fracassée contre un bloc de béton au bord de la rivière ? Piet Baumgartner évite, lui, tous les écueils en instillant un peu d’humour dans toutes les situations tragiques, en chapitrant son Heitmatfilm (film sur le foyer et la tradition) pour mieux isoler et approfondir sur quatre ans le caractère, l’évolution, la résilience de chaque personnage, en ouvrant son histoire sur un curieux ballet des pelleteuses qui donne son titre au long métrage. La famille gère en effet une entreprise de location, de vente et de réparation d’excavatrices – bien et héritage familiaux, tradition à préserver et poursuivre par-delà le drame survenu et dont les ondes imprévisibles menacent d’engloutir la petite communauté de travail.

Face à la souffrance et à la mort, le travail et le réel nous arriment à la vie. Le ballet géant des pelleteuses, cette étrange chorégraphie de leurs bras se levant, de leurs godets rapprochés puis éloignés suggèrent l’inébranlable permanence de la matière face à la fragilité de l’existence, la mécanique implacablement tranquille face à une famille détraquée et dysfonctionnelle. On pense aux poèmes en prose sur des objets modernes et insolites, de Jacques Lacarrière, regroupés dans le recueil Ce bel et vivace aujourd’hui : supermarchés, smartphones, aéroports, raffineries de pétrole. Tout est une question de regard et de perspective : il faut savoir purifier son regard de la convention, des canons esthétiques, de l’exotisme familier – comme Baudelaire dans les « Tableaux parisiens » des Fleurs du Mal ou Francis Ponge dans Le Parti-pris des choses – pour se pencher vers des objets quotidiens et en percevoir la poésie cachée, les troublantes analogies avec le monde humain. Ainsi en est-il de ces grues gigantesques emmanchées d’un long cou, qui n’ont rien à envier aux animaux des fables de notre enfance. « Je suis né dans un monde – écrit Lacarrière – un siècle et un milieu où les premiers objets que je perçus , quand je fus assez grand pour le faire, furent des Bugatti, et non des diligences, des avions Caudron et Bréguet et non des montgolfières. Ces engins me parurent toujours familiers, je dirai même naturels et je me rendis compte en les voyant que la Beauté n’avait nullement déserté ce siècle mécanique, qu’Elle aussi pouvait habiter le métal, le verre ou le béton. »

Le premier chapitre met en scène le fils, Daniel, qui tente de se remettre de son deuil, tout en se consacrant à l’entreprise familiale. Il rêve d’étudier aux USA, mais se sent obligé de rester dans la société, car son père veut lui en confier un jour la direction. Daniel passe du temps avec Philipp, un nouvel employé, à qui il fait découvrir le « ballet des pelleteuses ». Un soir, ils conduisent deux pelleteuses jusqu’au drive-in de McDonald’s, puis exécutent une chorégraphie avec les godets au bord de la rivière, sous les projecteurs. Daniel raconte à Philipp les circonstances du décès de sa soeur et évoque les conséquences du drame sur la famille. Ils sont surpris par le père de Daniel en train de s’embrasser dans la rivière : Paul, conventionnel et sans doute homophobe, réagit très mal.

Dans le deuxième chapitre, Paul (Phil Hayes) occupe le devant de la scène. Il se consacre corps et âme à son travail et tombe amoureux de la nouvelle cheffe de chœur. Comme il refuse d’aborder le sujet de l’homosexualité avec son fils, la situation entre eux se tend de plus en plus. Paul fait de son mieux, mais Daniel ne souhaite qu’une chose : partir. Il doit reporter une nouvelle fois son rêve d’étudier aux États-Unis lorsque sa mère, Conny, tente de se suicider avec des médicaments. Paul vient à son secours et s’efforce de préserver l’unité familiale. Il se sent contraint de faire interner sa femme dans un hôpital psychiatrique.

Le troisième chapitre nous éclaire sur le point de vue de Conny (Bettina Stucky). Sortie de l’hôpital psychiatrique, elle doit reprendre le train-train quotidien de la gestion de l’entreprise familiale. Paul annonce son intention de partir. Conny refuse et tente de le retenir. Elle découvre alors que son mari entretient déjà une liaison avec la cheffe de chœur. Tout ce à quoi Conny s’accrochait s’écroule. Elle décide de prendre une décision radicale : elle démissionne de l’entreprise familiale et réclame son dû. Paul résiste, ce qui provoque une violente dispute qui se termine dans les champs de mai.

Quatre ans après l’accident, les trois se retrouvent à l’aéroport. Daniel, venu des États-Unis, apprend de ses parents qu’ils divorcent et qu’il doit reprendre l’entreprise familiale. Mais Daniel refuse catégoriquement. Paul doit annoncer à ses employés la fermeture de la société de dragage. Dans la scène finale, les membres de la famille se réunissent une dernière fois, certains séparément, au bord du fleuve, pour honorer la mémoire de leur fille disparue.

La réunion, la communion peut-être d’une famille fracassée dans le souvenir et la prière muette. Par-delà la séparation ou des chemins professionnels ou amoureux différents, le ballet retrouvé de ces êtres qui n’auront jamais su se dire leur amour.

Claude

La Disparition de Josef Mengele, de Kirill SEREBRENNIKOV

C’est peu dire que la projection de La Disparition de Josef Mengele, d’après le roman d’Olivier Guez, et la soirée-débat du 16 décembre animée par Joël Chapron constitueront un moment fort de l’année 2025 pour Les Cramés et leur public. Le médecin nazi de sinistre mémoire, aux expérimentations sadiques, né en 1911 et mort noyé en 1979 au Brésil sans avoir jamais été arrêté ni jugé et condamné malgré des demandes d’extradition de la RFA et des tentatives d’enlèvement du Mossad (contrairement à Adolf Eichmann, exécuté à Jérusalem en 1962 mais Isra¨¨el craignait de se mettre à dos l’opinion arabe et l’Amérique latine après la guerre des 6 jours en 1967), est en effet l’anti-héros parfait, l’incarnation du Mal absolu. Son itinéraire, entre fuites permanentes (en Argentine avec ses amis pro-nazis, au Paraguay, au Brésil), folie paranoïaque, et revendication cynique de ses crimes (notamment devant son fils Rolf écoeuré) se prêtait d’autant mieux à un film de fiction que Kirill Serebrennikov a choisi, contre toute attente, la forme d’un thriller psychologique et le point de vue interne de « l’Ange de la mort », ainsi nommé à Auschwitz, pour évoquer ce personnage qui nous fait descendre dans le puits sans fond de l’âme humaine : un criminel contre l’humanité (catégorie juridique créée par le tribunal de Nuremberg en 1945), le pire des 23 médecins jugés en 1947 pour ses expériences sur des têtes coupées d’enfants froidement exécutés, l’inoculation de virus comme ceux du typhus ou la variole, ses « essais » sur les jumeaux pour soi-disant « purifier » la race allemande et augmenter les chances de naissances « aryennes », ou la réimplantation de foetus d’animaux dans des ventres de femmes.

Là où un documentaire plus explicite, un film politique ou policier ou encore une fiction sanglante eussent été tentants mais sans doute insupportables, le cinéaste a choisi de ne montrer ni la traque de Mengele par les autorités occidentales, ni trop explicitement ses crimes – si ce n’est dans une séquence assez courte sur les 2 heures 15 mn du film sur ses expériences à Auschwitz – mais la fuite et la folie d’un personnage à la fois odieux et pitoyable. Ce double parti-pris, focal et générique, quoiqu’à mon sens réussi, peut sembler contestable pour les questions éthiques autant qu’esthétiques qu’il soulève. Entrer dans l’âme d’un criminel, nous donner à voir sa cruauté, sa folie, à épouser parfois son humanité déchue crée un phénomène curieux que j’avais ressenti à la lecture du génial et terrible livre de Jonathan Littell, Les Bienveillantes : je m’étais senti déchiré entre une forme sinon de sympathie tout au moins d’empathie envers Maximilien Aue, criminel nazi, de la Shoah par balles, ami fidèle, grand mélomane, fin gourmet, etc. et une impossible identification du fait de ses crimes et de son parcours sans appel. Ici, face à son fils, dans ses dénégations (on songe au Nazi de Music box de Costa-Gavras niant tout devant sa fille avocate en pleurs), dans l’alternance de menaces et de supplications qui rythme ses relations avec le couple de paysans hongrois qui l’héberge au Brésil, on est pareillement gêné, voire tiraillé devant le personnage de Mengele. De même, laisser quasiment hors-champ les expériences horribles de ce criminel, les réduire à des aveux arrachés par son fils ou à une séquence en couleur qui semble moins évoquer la réalité que surgir d’un cerveau malade (comme une hallucination de plus !) peut rappeler, mais en moins élusif, La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer où la Shoah n’apparaissait pour ainsi dire qu’à travers la bande-son puisqu’ON ne voyait que la vie familiale, le quotidien tranquille de Rudolf Höss, le commandant du camp d’Auschwitz.

Comme le fera Steven Spielberg avec La Liste de Schindler et la petite fille en rouge, Serebrennikov choisit donc la fiction, au double risque de paraître édulcorer son propos en montrant de l’intérieur un homme aussi malade de haine, d’idéologie que criminel, un délire verbal plutôt que des actes froids, ou à l’inverse d’en rajouter en montrant l’horreur en couleur, même au prix de la brièveté et du gore qui pourrait sembler auto-parodique s’il ne renvoyait au nazisme : sur un air d’opéra pour le moins décalé, des chairs sanglantes ouvertes, un buste éventré, un coeur arraché par des médecins d’Auschwitz devisant, voire souriant aimablement…Représenter l’horreur nazie, une hérésie ? – comme le pensait Jacques Lanzmann dont le documentaire Shoah semble à jamais avoir fixé dans nos mémoires des visages émaciés, des squelettes sans nom découverts à l’ouverture des camps… »La fiction est une transgression. Je pense profondément qu’il y a un interdit de la représentation. Transgresser ou trivialiser, ici, c’est pareil. Le feuilleton ou le film historique abolissent ainsi le caractère unique de l’Histoire ».

Evénement inouï, la Shoah et ses criminels idéologues, génocidaires, industriels (si l’on peut dire), semblent pourtant ramenés, dans la suprême dérision des premières images, à à la singularité d’un squelette, à la banalité de restes humains – comme il y a selon Hannah Arendt, dans son Eichmann à Jérusalem (1963) une « banalité du Mal » chez ces fonctionnaires nazis réduits à leur médiocre humanité lors des procès de Nuremberg. Le squelette observé par des étudiants en médecine au Brésil, et notamment par des jumeaux noirs, n’a rien que de très banal et dément donc toutes les théories fumeuses sur la prétendue supériorité de la race aryenne. Le démenti est de taille : le misérable squelette exhibé sur la table de dissection n’est autre que celui d’un certain Josef Mengele…! L’homme de la sélection à l’arrivée à Birkenau, choisi comme exemple parmi tant d’autres de l’humanité la plus commune, aux sens banal et noble du terme…

Claude