Les Dimanches d’Alauda RUIZ de AZUA

(Présentation assurée par Gisèle Mazel, débat animé par Claude Sabatier)

« Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que chacun a ses raisons », dit le cinéaste Jean Renoir dans La Règle du jeu : Les Dimanches, film bardé de récompenses de la cinéaste espagnole quadragénaire Alauda Ruiz de Azua, sorti le 11 février, propose à cet égard une réflexion subtile sur la vocation religieuse mais surtout sur les fissures puis la déflagration que produit une décision aussi inattendue d’une jeune fille de 17 ans, Ainara, d’entrer dans un couvent, sur tous les membres de la famille : le père Inaki, la tante Maïté, la grand-mère Lilas… Le propos est insolite et paradoxal : là où on s’attendrait à ce qu’une famille réactionnaire, des parents ringards s’opposent à l’émancipation sexuelle ou politique d’une adolescente, c’est une jeune femme qui adopte une position, et prend une décision dite « conservatrice » face à un entourage libéral et progressiste ! A en juger par les réactions modérées mais enthousiastes et le débat nourri autour des motivations de la postulante et bientôt novice Ainara – peur de la vie comme dans Le Dialogue des Carmélites de Georges Bernanos ? réponse compensatoire à la mort de sa mère dans son enfance ? endoctrinement catholique ? – la réalisatrice a réussi un film complexe, jamais manichéen – malgré le contexte géographique et historique en arrière-plan rappelé par Gisèle : l’action se déroule au Pays basque, province à jamais marquée par le massacre de Guernica le 26 avril 1937 par les bombardiers nazis et avions fascistes italiens, et l’on sait la collusion du haut clergé espagnol avec le régime franquiste, d’où la méfiance de Maïté marquée par son éducation religieuse, face à « l’appel » divin supposé de sa nièce. Gisèle souligne également la coïncidence entre notre soirée-débat et une date cardinale en Espagne : le 14 avril 1931, il y a 95 ans, à la suite d’élections municipales, était proclamée la Seconde République espagnole, une république laïque…

On ne sautait juger de l’extérieur de l’authenticité et de la profondeur de la foi – pas plus sans doute que de l’opinion politique ou de l’intimité amoureuse – de l’autre. Ce film offre une méditation profonde sur les voies incompréhensibles (comme dit la formule chrétienne) moins de Dieu que de l’intériorité humaine qu’il faut comprendre, respecter et aimer mais sur laquelle des parents légitimement inquiets ne peuvent que s’interroger et interpeller leur enfant, avec plus ou moins de finesse et de détachement : le vague ennui du père, restaurateur égoïste, qui se dit qu’il aura une bouche de moins à nourrir, la sollicitude discrète de la grand-mère qui sait venir parler dans sa chambre à sa petite-fille, l’amour éperdu de Maïté, devenue athée, qui se transformera en haine face au choix déterminé de la jeune fille, et qui ira jusqu’à déshériter sa nièce et son frère vendant il est vrai son appartement en dépit de ses promesses… Comment accompagner quelqu’un qu’on aime, sans forcer sa conscience ni rester indifférent aux conséquences de ses choix, quand on craint ou qu’on est convaincu qu’il se trompe profondément ? Comment, pourtant, et sur quels critères en juger ? On ne peut cependant se défendre du sentiment qu’Ainara hésite entre Dieu et le monde, incarné par le désir amoureux pour son petit copain Mikel, que la mort de sa mère – traumatisme initial – serait pour beaucoup dans sa décision. « La vocation n’est pas un choix mais un appel » – dit le bandeau de l’affiche. Deux scènes semblent bien le suggérer : celle des obsèques de sa grand-mère et le dernier dialogue d’Ainara et Maïté (le monologue de Maïté bien plutôt)…

A l’issue de la cérémonie, Ainara est effondrée : elle prie avec une intensité rare pour sa grand-mère, appelant sur elle la grâce de Dieu, réclamant aussi pour elle-même l’amour du Créateur pour qu’il l’éclaire dans sa vie et dans ses choix. Son imploration pourtant si intime est tellement forte, ses larmes si abondantes et contre toute attente son visage finalement si illuminé par la foi que ses proches sont saisis par ce cheminement spirituel (un appel à Dieu et non plus seulement vers Dieu) dont ils ne peuvent plus mettre en doute la sincérité. Comme empêtrés et empêchés par les bancs de l’Eglise qui les sépare d’Ainara, ils se regardent, hésitent, se tiennent à distance – conscients que quelque chose de vrai est en train de se jouer sous leurs yeux, quelque chose qu’ils ne conçoivent sans doute toujours pas rationnellement, mais auquel ils ne peuvent qu’aquiescer confusément, par un ébranlement affectif et profond de leur être. Le père, d’ordinaire plutôt mutique et maladroit, s’approche et étreint longuement sa fille. C’est une image bouleversante de la compréhension de l’autre : com-prendre, c’est moins saisir intellectuellement qu’embrasser la complexité, le mystère de l’autre. Au cheminement religieux d’Ainara répond ici le cheminement empathique d’Inaki, à l’amour divin pour le Père l’amour profane du père…

Un autre moment est très fort : le dépit et la colère de Maïté pour qui Ainara non seulement fait un mauvais choix, mais trahit la famille, déserte la vie, se fuit dans le couvent de clôture des Betinas (serment et plénitude d’Elisabeth, la mère de la Vierge Marie) au lieu de s’ouvrir à la vie, de poursuivre une relation amoureuse avec Mikel avec lequel la tante accuse sa nièce d’avoir eu un rapport sexuel devant la Mère supérieure pour briser ce retrait du monde. La rage de Maïté (si émouvante Patricia Lopez Arnaiz) éclate et je dois dire, malgré mon respect pour la vocation spirituelle de la jeune fille, que j’épouse (comme la cinéaste dont ce personnage représente le mieux le point de vue) la blessure de cette femme athée, incandescente, malheureuse en amour – trompât-elle son mari à qui elle avoue ses frasques nocturnes face à son indifférence et si dure soit-elle en se coupant finalement de sa famille. Face à son impuissance à convaincre malgré son sentiment de supériorité morale, à cet amour éperdu et ulcéré, Ainara reste de marbre quand Maïté prend son visage entre ses mains : « je prierai pour toi », lui répond-elle : sérénité d’une jeune fille appartenant déjà à un autre monde ou froideur ennuyée et silencieuse d’une adolescente encore vulnérable et sans esprit critique ? A chacun d’en juger dans ce film aux couleurs neutres ou pastel, où l’on passe avec fluidité du monde profane à un monde sprirituel réduit à quelues plans de crucifix de tableaux ou de chapelle bourdonnante, où le montage alterné des dernières séquences voit Maïté se pencher au sortir du notariat au-dessus de l’escalier comme pour regarder Ainara se prosterner dans la chapelle lors de son noviciat… Et on ne pourra qu’opposer à cette rage inutile la sérénité de la Mère supérieure, Isabel, qui interroge avec tact et respect (mais non sans quelque jésuitisme à mon sens) Ainara sur sa relation avec Mikel (simple baiser surpris par les petites soeurs ou l’acte sexuel ?) ou répond au père et à la tante désireux d’éviter à Ainara son retrait du monde qu’elle ne peut rien faire face à l’appel divin. Là encore, chacun jugera, en fonction de son degré de foi ou de son athéisme, si Isabel (subtile et ambiguë Nagore Aranbru) est sincère, profondément respectueuse ou si elle ne se retranche pas commodément comme le jeune et séduisant directeur spirituel derrière Dieu et la vocation supposée ou réelle d’Ainara : accueil de la parole, ou endoctrinement insidieux ? Formidable Blanca Soroa, aux longs cheveux, au visage oblong et diaphane, page blanche sur laquelle chacun projettera ce qu’il veut : Bianca a été choisie parmi 500 jeunes filles à Bilbao pour ce rôle…

Au bout du compte, ce séisme familial permet une recomposition relationnelle autant qu’une révélation à soi-même : Ainara accomplit sa destinée (et elle pourra de temps en temps revoir sa famille), le père qui ose lors d’un repas familial reprocher à Ainara de croire que « tout tourne autour d’elle » poursuivra et approfondira sa relation avec sa nouvelle femme, et Maïté, libérée de ses proches pour elle si veules, retourenera vers ce mari résigné et mal aimé. Le regard souriant et complice qu’elle lui lance dans la rue, d’un trottoir à l’autre, n’est-il pas la promesse d’un retour ? La critique des Cahiers du cinéma voit dans Ainara une figure comparable à celle du jeune Visiteur du Théorème de Pasolini : « il faut imaginer un Théorème presque inversé, sentant le linge propre et les longs cheveux raides, un dérèglement calme venu de l’intérieur, un déchiffrement frénétique mais retenu de la famille ».

Pour reprendre la notion de « discernement  » au coeur du film, expérience et période probatoires pour la jeune postulante à la vie monacale et pour les religieuses qui l’accueillent, voulant faire la part de l’esprit du monde (peur, fuite, motifs inavoués, etc.) et de l’esprit de Dieu, Les Dimanches stimulent le discernement, l’esprit critique et la lucidité du spectateur, tout en ménageant infiniment la part de l’affect, de la compréhension, du sentiment religieux par-delà l’incompréhension initiale.

Claude

Coutures d’Alice WINOCOUR

A notre ami Henri fondateur dres Cramés, en vacances à Montpellier où il a pu voir ce film…

Ce fut ce mardi 7 avril une soirée-débat au plein sens du terme dans la mesure où la présentation prévue n’ayant pu se faire, et Marie-Annick ayant accepté au pied levé de dire quelques mots sur ce film sans avoir eu le temps de le préparer vraiment, tout reposa sur les nombreuses interventions spontanées des Cramés et de leurs adhérents, un dialogue très riche à l’image du film qui recoud et couture les blessures tant physiques que morales, qui relie et répare comme le destin des 3 et même 4 femmes mises en scène : Maxine (40 ans, Angelina Jolie), réalisatrice américaine venue à Paris pour la Fashon Week présenter son film fantastique (de vampires ?) et découvrant grâce à un oncologue (joué par Vincent Lindon) qu’elle est atteinte d’un cancer du sein ; Ada (20 ans, Anyier Anei), jeune mannequin sud-soudanaise fuyant la guerre, et rêvant de faire enfin vivre mieux sa famille, à l’insu de son père qui croit qu’elle poursuit ses études de pharmacie ; Angèle (30 ans, Ella Rumpf), maquilleuse free-lance dévouée aux actrices et mannequins et qui se rêve écrivaine pour redonner à ces femmes-objets leurs lettres de noblesse ; Christine la couturière enfin, qui réalise une superbe robe en dentelle sous les applaudissements nourris de l’atelier dont elle gagne ainsi l’admiration et sans doute la…prochaine direction. Film émouvant et largement (auto)biographique aussi quand on sait que l’actrice principale, également productrice du film, Angelina Jolie, a choisi de subir en la médiatisant une double mastectomie (ablation pérventive du sein) craignant de mourir du cancer comme sa mère et sa grand-mère et qu’Alice Winocour elle-même aurait vécu cette maladie – comme le rappelle Georges …

Ce fut aussi une belle surprise que ce film dont on pouvait craindre qu’avec la star internationale qu’est Angelina Jolie et le contexte glamour de strass et de luxe il ne donnât dans le cliché, ne fût en somme un peu superficiel ou factice à l’image du milieu qu’il dépeint. A en juger par les réactions des spectateurs, Alice Winocour, réalisatrice du bouleversant Revoir Paris sur les attentats terroristes de 2015, a réussi ce pari de tisser sur fond de défilé de mode une oeuvre sensible et profonde qui soulève de nombreuses questions existentielles : la maladie et la hantise de la mort, la souffrance et la résilience, l’écriture et la création artistique, la famille et l’attention aux autres, etc.

Le titre « Coutures » à cet égard ne saurait être mieux choisi pour les trois sens qu’on peut lui conférer, les trois niveaux auxquels il peut s’entendre : matériel, psychologique et symbolique (nous dirons : existentiel et cinématographique). La couture matérielle, c’est bien sûr la mode, la confection de la robe, mais aussi, métaphoriquement, le travail du chirurgien, qui marque d’un trait rouge le contour du sein qui devra être ausculté puis opéré, la cicatrice qu’on gardera après l’intervention…La couture, c’est aussi l’image de nos failles, de nos vies fissurées et de la réparation qui s’impose – de l’extérieur, pour le cancer, de l’intérieur grâce à la résilience dont est capable la jeune Ada en surmontant la douleur de l’exil, en réconfortant son jeune frère très affecté par son départ, en dominant surtout sa timidité, en apprenant à s’imposer en tête du défilé, à se tenir bien droit sur ses longues jambes effilées et à sourire avec détermination malgré la douleur d’une légère entorse à la cheville contractée sur ses talons hauts. Et quelle revanche sur la vie pour elle, quel plaisir pour le spectateur de la voir mener le défilé à la fin du film de Maxine, s’avancer fièrement dans le décor de brousse et de tempête, affronter sa peur en poussant un cri libérateur, de la contempler ruisselante d’eau et de bonheur ! Nous sommes emportés par son élan, ponctué par la musique d’orgue et d’électronique d’Anna von Hausswolff et Filip Leyman, alors même que les autres mannequins se replient devant la tempête et que s’écroule le décor…Et de cette jeune femme, initialement candide et un peu apeurée, le spectateur épouse le regard bientôt actif et conquérant !

Il peut s’agir aussi sinon de réparer les blessures, tout au moins de gommer quelques imperfections, de faire valoir la beauté, par le vernis à ongle, le blush sur les joues, le rimmel à tes cils (chantait Léo Ferré dans « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », sur un texte d’Aragon) pour conjurer la fuite du temps et la Camarde qui rôde (« Lola, tu t’en iras bientôt ») : c’est tout le travail d’Angèle, « make up artist » et ange gardien, remarquable Ella Rumpf, si naturelle et incandescente dans ce mileu glamour (mon personnage préféré) qui vole d’actrices en mannequins – belles femmes d’une solidarité inattendue dans ce milieu – encourage et galvanise Ada, qui recueille surtout, très émue, la confidence sur sa maladie de Maxine qui ne parvient pas à révéler cette terrible vérité à sa fille. A elle seule, Angèle la bien-nommée recoud tous les destins…Et elle raconte ces vies qu’elle a côtoyées et aimées – quand bien même un éditeur trouve ces histoires vraies…invraisemblables… (Les conversations par portable sont souvent sources de malentendus ou de déceptions dans ce film !)

La couture, c’est enfin symboliquement le tissage de nos vies, l’intrication de ces trois destins de femme, et, sur le plan cinématographique, le montage, ce réseau de fines « coutures » (ou coupures ?) qui permettent de passer d’un plan à l’autre, de ménager des échos, de faire scintiller des coïncidences…Peut-être est-ce toutefois la seule faiblesse du film de ne pas assez entrecroiser les destins de ces 3 femmes qui se rencontrent finalement assez peu…

On ne saurait enfin passer sous silence, dans ce film de femmes où les hommes, tels des marionnetistes, tirent impérieusement les ficelles de la mode et n’ont pas forcément le beau rôle, la présence magnétique, mystérieuse et protectrice d’Anton ou Louis Garrel en chef opérateur de Maxine et qui passe d’un oeil technicien à un regard amoureux au moment même où la réalisatrice découvre son cancer. Alice Winocour signe une émouvante histoire d’amour au coeur de la souffrance brutale et de la mort possible, Angelina Jolie jouant ici pour la première fois une scène de sexe où faire l’amour prend tout son sens, revêt un enjeu véritablement métaphysique pour exorciser le destin…Et le même Anton, avec beaucoup de tendresse, a entrevu la marque rouge sur le sein de Maxine en protégeant par son silence aimant la pudeur de son amie qui va effacer le stigmate dans la salle de bain…Grâce à lui, la femme blessée, dont l’image lisse et prestigieuse se fissure et se diffracte sour le coup de tonnerre de son corps face aux miroirs sociaux, aux injonctions de la production, retrouve un peu de paix et d’unité…

La mode conjure le destin et la mort – semble nous dire ce film : à l’angoisse de Françoise Hardy, dans sa superbe chanson « Mon amie la rose » (« On est bien peu de choses / Et mon amie la rose / Me l’a dit ce matin »), Baudelaire, chantre de la modernité, aurait répondu, dans ses Curiosités esthétiques, en 1868, que la mode célèbre « le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ».

Claude

Baise-en-ville de Martin JAUVAT (janvier 2026)

Avec Baise-en-ville, la comédie cartoonesque et déjantée sur un Droopy maladroit et attachant, un post-ado lunaire et banlieusard, que Marie-No nous a présentée ce mardi 17 mars, on ne pourra plus dire que les Cramés ne proposent que des sujets sérieux ou graves, que des chroniques sociales genre La Haine ou Les Misérables, des drames sentimentaux ou des thrillers psychologiques ou politiques ! Ou plutôt, à en juger par l’enthousiasme des spectateurs, par la spontanéité du débat et le caractère argumenté des différentes interventions, on devra dire que cette comédie rose bonbon, aux couleurs acidulées, de banlieue pavillonnaire, sans HLM, trafic de drogue ni violence policière, sans misérabilisme ni documentarisme sociologique, réussit le tour de force de traiter sur le mode burlesque – tant s’y enchaînent situations, gags ou jeux de mots insolites – nombre de thèmes sociaux et philosophiques : la moderne solitude (comme dirait Souchon) des villes de grande banlieue (ici Chelles en Seine-et-Marne), les transports, – source de fatigue, de perte de temps -, l’ubérisation et les starts-up, l’oisiveté fêtarde et la superficialité mondaine des riches, les rapports parents-enfants (entre dépendance et difficile envol), les sites de rencontre, l’amour (sous toutes ses formes : filial, parental, amical, etc.), la séduction (souvent bien malaisée) et l’injonction à la performance ou à la réussite sociale, scolaire, amoureuse… »J’essaie de montrer qu’on peut être heureux sans performer tout le temps » – tel est le credo de Martin Jauvat dans ce feel-good movie : il y a bien longtemps qu’on n’avait pas autant ri, mais d’un rire teinté d’émotion, de mélancolie tant le jeune Sprite (Corentin Perrier, d’où le surnom), vingt ans, fan de Manchester United, loin d’être aussi pétillant que son nom, paraît paumé, paresseux et désabusé, pas vraiment sorti de l’enfance : en témoigne son repli… foetal dans sa baignoire, ventre matriciel auquel il reviendra, même un peu plus mûr, comme le suggère la plongée finale sur le tub à travers le velux…. Sa mère en vient à confisquer la bonde de la baignoire à ce Tanguy si craquant, qui parcourt des kilomètres à pied pour se rendre à son travail, qui ne sait pas draguer et se fait culbuter par une jeune et farouche policière… Cette maman que, dans une scène hilarante, il réveille en pleine nuit pour lui dire son amour et sa joie de rentrer enfin discrètement sans faire de bruit !

Le jeune réalisateur trentenaire, acteur principal de son film, nous offre ici son second long métrage, après Grand Paris, proposé par les Cramés en 2022. Et il s’offre surtout les services de deux réalisateurs de renom, qu’il a rencontrés sur des tournages précédents et qui sont devenus en quelque sorte ses mentors au point de tourner comme acteurs, en toute humilité, dans Baise-en-ville – et quelles prises de guerre ! Il met en scène rien moins qu’Emmanuelle Bercot et Michel Hazanavicius, en père discret mais efficace qui offre l’objet-fétiche, le baise-en-ville (pour pouvoir passer une nuit chez une …copine d’occasion au gré de ses déplacements professionnels avec la société de nettoyage Allo Nettoyo) – comme un passage de témoin de réalisateur confirmé, oscarisé avec The Artist, à jeune cinéaste prometteur.

Mais l’on retiendra surtout le rôle généreux (mais plus complexe qu’il n’y paraît) et la performance hilarante, survoltée, en monitrice décoiffante d’auto-école et en coach de vie…amoureuse, de la réalisatrice de La Tête haute : Emmanuelle Bercot. Comme l’explique Françoise, elle est tout ici pour Martin Jauvat, une mère compréhensive, mais souvent dure, une amie pseudo-amante qui inscrit son protégé sur un site de rencontres et le guide même par portable et mico interposés lors d’une désatreuse entrevue dans la chambre d’une jeune…policière fort entreprenante, une grande soeur éclaireuse de vie un peu encombrante parfois, quand elle prend une cuite à la fin d’une soirée ou s’entend dire enfin ses quatre vérités par le jeune homme qui en a un peu marre d’être cornaqué et critiqué ! La monitrice d’auto-école est une femme mûre, au langage rabelaisien et savoureux, qui joue toujours à celle à qui on ne la fait pas : elle ne cesse d’encourager Sprite le mal-nommé pour qu’il apprenne à s’aimer en arrêtant de se sous-estimer par rapport aux autres : « quand on voit la tête de ceux qui conduisent (ou qui ont des enfants, etc.), il ne faut pas avoir de complexes. » Elle aussi souffre sans doute de la solitude, elle encaisse le coup (et elle s’est déjà pris un « bon coup de parpaing »), quand Sprite la renvoie à son âge, à une certaine vulgarité apparente. Elle est pourtant la générosité pure : donner à l’autre (fût-ce à travers des conseils généraux et foireux pour un grand timide) des clés pour un peu de ce bonheur dont on n’a pas soi-même trouvé la recette.

Car personne ne semble avoir trouvé la recette du bonheur : Patrick faisait remarquer le vide autour des personnages, l’absence de figurants, les rues sans voiture, l’attente de trains qui ne passent pas encore, comme si pour tourner Martin Jauvat avait suspendu toute vie et obtenu toutes autorisations pour arr¨êter le trafic ! Le double effet de ce choix est de suggérer la solitude des personnages et, paradoxalement, de créer là-contre comme une bulle, un espace féérique, une bulle de BD avec ces personnages loufoques et attachants, ses situations incroyables et pourtant banales. Un côté Tati, Buster Keaton.

Tout aussi désopilant que le duo mi-amical, mi-amoureux de Sprite et de Marie-Charlotte, court une belle satire du monde du travail, opposé à l’oisiveté bourgeoise : on est loin de Ken Loach et pourtant c’est le même thème, le rythme effréné, la disponibilité à toute heure, l’ubérisation à tout va, avec cette société de nettoyage Allo Nettoyo aux couleurs flashy, au camion sur-équipé au point de faire apparaître les deux associés (Sprite et son patron sympa, joué par Sébastien Chassagne, nullement exploiteur, prêt à aller le chercher chez lui) comme des cosmonautes ou des scaphandriers avec tous leurs ustensiles, sans oublier l’étrange cérémonial des salutations mécaniques et clownesques…Et ils font de sacrées rencontres chez leur employeur d’un soir, qu’ils virent à l’occasion ou dont ils poursuivent les agapes au champagne ou dans une baignoire…La satire du monde du travail est très réussie aussi du côté du beau-frère Walid, inénarrable William Legbill aux jeux de mots foireux (« c’est walidé » ; « travail, famille, Patrick ») qui embauche un temps Sprite mais fait de lui « le stagiaire de son stagiaire » pour …servir le café !

Aimer, et pas forcément séduire, dans notre société envahie par de multiples injonctions. Car la séduction est souvent présentée comme le passage obligé vers l’amour, alors qu’il peut en être le dévoiement, ou la caricature. A preuve : la parole libérée, l’échange mélancolique au bas de l’immeuble du jeune homme et de Safia, la copine policière d’un soir (elle aussi a casqué !) qui devisent sur leur solitude et se dévoilent tendrement (surtout Sprite qui avait oublié ses chaussettes et son pantalon dans la débâcle du flirt !). Le début de l’amour ou plutôt d’une relation, car toute relation est amour, ou quête d’amour. Un régal : un film à voir absolument !

Claude

(Martin Jauvat et Michel Hazanavicius)

Soulèvements, un film documentaire de Thomas LACOSTE (11 février 2026)

Se soulever contre un ordre du monde trumpiste, extractiviste et ultra-libéral, manipulé par des Stérin et autres Bolloré, qui se moque bien des rapports du GIEC, de la préservation de la planète, nie même l’évidence sensible (par les tempêtes, inondations ou incendies) du réchauffement climatique au nom de vérités dites « alternatives » au service d’un pouvoir aveugle et du règne implacable de l’argent-roi.

Ne pas s’enfermer toutefois dans la haine, mais lutter au nom d’une saine et nécessaire révolte, pour l’amour des territoires, « l’épaississement » de la vie concrète, du bonheur des générations à venir, célébrer cette nature de plus en plus bafouée dpuis le remembrement d’après-guerre par la suppression des haies, la déforestation à outrance (qu’on pense aussi à l’Amazonie !), le pompage éhonté des nappes phréatiques, l’artificialisation des sols ou l’étranglement, le détournement des cours d’eau – toutes interventions humaines face auxquelles la nature finit par se venger, par déborder de colère destructrice – on le mesure un peu – ou beaucoup ! – chaque jour…

Célébrer la nature au présent, le chant si étrange (mi-criard, mi fricatif) des engoulevents, la beauté des espèces menacées (telles les outardes), l’amour pour les agneaux nourris au biberon, les vaches salers d’une jeune agricultrice – même au prix d’une formation dans la boucherie pour apprendre à découper la viande avec art…

Assister en ce mardi 9 mars avec une asssitance de 70 personnes (comme aux temps d’avant Covid) à une soirée-débat présentée par notre présidente Marie-Annick, animée par la présidente d’ATTAC 45, Marie-Dominique Dupont, qui retrace l’histoire des Soulèvements de la terre et rend ses lettres de noblesse au combat lucide, courageux, admirable de ces jeunes écologistes, éleveurs et agriculteurs. Ce combat, le gouvernement (avec l’ancien ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin) et l’extrême droite (dans sa perversion du langage et sa glorification des puissants, de l’injustice sous couvert de défense du peuple) l’ont sali et retourné sous le scandaleux vocable d' »éco-terroristes » matraqué (c’est le cas de le dire) à qui mieux mieux dans les media depuis les événements autour de la bassine de Sainte-Soline !

Admirer au contraire ces jeunes qu’on devrait remercier et saluer bien bas pour leur audace bienveillante, leur clairvoyance rare, leur éloquence émouvante et l’impressionnante maturité de leurs propos et de leur activisme, nourris tant par une connaissance scientifique des problématiques écologiques que par une passion chevillée au corps et à l’âme. J’ai trois fois leur âge – et bien qu’un peu militant, au moins anti-raciste et anti-RN, j’ai l’impression d’être trois fois moins averti, courageux et actif ! ! Et ce sont ces jeunes que l’on criminalise pour quelques actions musclées, au prix d’un déploiement policier violent et disproportionné (tu ou minimisé à la TV), pour une vitrine de tableau sali dans un musée (est-ce si grave même si l’on peut s’interroger sur le bien-fondé ou l’efficacité de cde type d’action) ! Le 25 mars 2023, 5200 grenades opposées à 30 000 personnes dans un champs à ciel ouvert, une grenade toutes les 2 secondes, des arrestations par la police anti-terroriste, des gardes à vue de pas moins de…. 96 heures !! Ce fut pour ces jeunes un véritable traumatisme, documenté par la Ligue des droits de l’homme – là où l’on aurait dû les remercier et les féliciter pour leur refus de la fatalité, pour leur dévouement prophétique, pour la lumière de leur regard, de leur sourire bienveillants…

Connaître aussi grâce à ce film si riche, à ce portrait choral de Thomas Laporte, fait d’images d’archives dramatisées en noir et blanc, de photos en couleur de nos riantes campagnes et d’entretien face caméra, toutes les formes de lutte des Soulèvements de la terre rejoints dans leurs combats par Sud Solidaires, ATTAC, la Confédération paysanne… J’ai appris bien des choses que j’ignorais ou mesurais mal : le combat contre l’autoroute A69 Castres-Toulouse si contestée, les ateliers d’auto-construction de machines-outils agricoles, ce glacier près de Chambéry défendu par des jeunes y campant et y plantant fièrement, par défi aux exploitants-exploiteurs sans scrupule de la montagne, leur panneau « Ecolos un jour, Ecolos toujours », les retenues collinaires sur le flanc d’un massif pour amener docilement des pistes de ski au pied des chalets d’ultra-riches peu soucieux du bien commun, les fermes solidaires ou les 1000 repas du Grenier inter-cantines qui donnent envie de « faire grève pour…bien manger » ! Sans oublier la savoureuse anecdote, témoignant de l’humour et de l’inventivité des militants de la terre, autour de l’épisode médiatique de Sainte-Soline : les forces de l’ordre ont vu passer, médusées et impuissantes, au-dessus de leurs têtes, des cerfs-volants aux mille couleurs, porteurs de boules d’argile qui contenaient des lentilles d’eau destinées à rendre inutilisable l’eau des bassines ainsi envahies !

Adhérer à ces combats inter-générationnels et collectifs (sans Je, ni prénom, ni lieu de vie pour se protéger aussi de la censure ou des poursuites) car le documentariste a pris soin de mettre en scène également aux côtés des jeunes des anciens : un père que son fils rudoie avec tendresse pour l’avoir interrompu, un grand-père débordant de tendresse pour sa jeune interlocutrice, l’ancien maire d’un village qui retrace bien l’histoire de l’agriculture, déplore le productivisme des firmes agro-alimentaires et évoque avec amertume mais sans désespoir la difficulté, l’inanité parfois aussi, de l’action politique, du cadre légal dans lequel pourtant il faut demeurer autant que faire se peut. 3 générations nous parlent ici et nous alertent, de 20 à 80 ans…Il s’agit pour le réalisateur de « saisir l’intime », de rechercher « l’écart face aux normes, le surgissement de la parole », de célébrer « une mémoire incarnée et vive, un présent qui – déjà – fait Histoire », de créer « un sensorium en noir et blanc, avec des fulgurances en couleur », le temps d’une rêverie, d’un souffle animal. Dire la communion, la fusion de l’homme et de la nature, dans un parcours géographique dont on peut seulement regretter, peut-être, qu’il soit presque exclusivement rural et pas assez citadin.

Vibrer dans la communauté d’une salle de cinéma face à de puissantes images de vie collective, comme cette construction d’une charpente qui nous rappelle l’une des plus belles scènes de Witness de Peter Weir, magnifiée par la musique de Vangelis.

Débattre enfin, comme nous l’avons fait lors de cette grande soirée documentaire des Cramés, où l’assistance nombreuse n’était pas composée que de cinéphiles mais aussi et surtout de militants et d’agriculteurs, dont les prises de parole fortes et expertes m’ont beaucoup touché. Des rappels de dates et de chiffres aussi, l’abandon du projet si controversé de Notre-Dame des Landes en 2018 (une vraie victoire pour les écologistes), les ZAD (Zones A Défendre), la création des Soulèvements de la terre pendant le Covid en 2020 (150 comités locaux actuellement, 200 000 militants s’en réclamant actuellement), la tentative de dissolution de ce collectif de plus de 100 associations par Gérald Darmanin, heureusement cassée par le Conseil d’Etat.

Pour cette célébration de la nature (qu’une Cramée a pu associer au récent Chant des forêts de Vincent Munier) et l’épisode de l’engoulevent, de son chant si unique, il me revient en mémoire une chanson de Barbara, dont le fleur d’âme, la voix subtile, toujours sur une ligne de crête, me semble bien épouser tout à la fois la sacralisation de la nature et l’inquiétude pour son devenir dont ce film se fait porteur…

« Je portais, en ces temps, l’étole d’engoulevent
Qui chantait au soleil et dansait dans l’étang
Vous aviez les allures d’un dieu de lune inca
En ces fièvres, en ces lieux, en ces époques-là
Et moi, pauvre vestale, au vent de vos envies
Au cœur de vos dédales, je n’étais qu’Ophélie

Je me souviens de vous,
Du temps de ces aubades
Là-bas, à Marienbad
Là-bas, à Marienbad
Mais où donc êtes-vous ?
Vous chantez vos aubades
Si loin de Marienbad
Bien loin de Marienbad »

(Photographie de Thomas Lacoste)

Claude

Le Rendez-vous des quais de Paul CARPITA (août 1955)

C’est une belle surprise, doublée d’une forte émotion que les Cramés nous ont offerte en ce mardi 10 février en nous proposant non un film récent (conformément à la programmation habituelle) mais un film du patrimoine façon Ciné-Culte du dimanche soir, une ressortie du 14 janvier dernier, en l’occurrence Le Rendez-vous du quai de Paul Carpita, qui date de 1955 mais fut censuré pour avoir dénoncé la guerre d’Indochine au début de la guerre…d’Algérie. La salle a été séduite, pour ne pas dire bouleversée par cette oeuvre, saluée par Ken Loach, qui apparaît comme le « chaînon manquant » du néo-réalisme français entre Toni de Renoir et A bout de souffle de Godard : Paul Carpita, instituteur, fils d’un docker et d’une marchande de poisson, militant du PCF, adorait Rome ville ouverte de Roberto Rosselini (1945) et Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1948).

On pourrait ajouter que ce film relève de quatre veines du cinéma français : le réalisme donc (ou un néo-réalisme à la française), le réalisme poétique selon Marcel Carné par le poids du destin pesant sur les amoureux (en dépit d’une fin plutôt heureuse), l’ambiance portuaire, la pureté des sentiments face au méchant (le manipulateur Jo joué par Albert Manach) mais aussi un côté pagnolesque lié évidemment au cadre marseillais (merci Frédéric pour tes souvenirs d’enfance), à l’accent inimitable, et à la truculence de personnages comme Toine ou Nique qui font d’ailleurs explicitement référence à la fameuse partie de cartes de Marius : les querelles permanentes entre les deux patrons pêcheurs sont savoureuses, sans oublier les parties de pétanque ou les patates épluchées par Toine pendant la grève des dockers qui déclenchent bientôt une nouvelle prise de bec quand elles figurent les boules de la dernière rencontre ! Enfin, la fiction prend ici une vraie valeur documentaire, avec des acteurs non-professionnels (pour figurants), des images de « contre-actualités » sociales et ouvrières tournées par le cinéaste avec sa société Cinépax.

Paul Carpita parvient à tisser et marier remarquablement tous ces fils – le film associant et mêlant avec beaucoup d’authenticité et de fraîcheur l’histoire d’amour et la chronique sociale. La dimension collective, liée au combat historique des dockers de Marseille de fin 1949 à début 1950 (il y en eut aussi à Sète – rappelle Henri – et au Havre – Sylvie souligne qu’il y eut un mort), est magnifiée par la relation amoureuse entre Robert (André Abrias, sous le pseudonyme André Maufray) et Marcelle (Jeanine Moretti) et le drame nuancé et équilibré par la bonhomie, le comique retenu et la simplicité grandiose des personnages, de ces travailleurs du quai et combattants courageux contre l’impérialisme et le colonialisme français : ils s’opposent au transport de canons ou d’armes pour aller faire la guerre en Indochine tandis que la nuit, les autorités ramènent secrètement dans les bateaux les cercueils des soldats tombés là-bas… On ne s’étonnera pas évidemment de l’interdiction de ce film dès sa première projection au Rex à Marseille mais on ne peut qu’être choqué par la confiscation des bobines et du négatif sans oublier l’arrestation de l’instituteur et cinéaste-amateur devant ses élèves : il eût pu faire une grande carrière si on ne lui avait rogné les ailes….Heureusement, une copie avait été conservée par le parti communiste et le film put réapparaître 35 ans après en 1990.

Ce qui m’a le plus touché dans cette double histoire – le combat des deux amoureux vivant encore chez leurs parents pour obtenir un appartement face au manipulateur Jo, briseur de grève, qui achète la défection militante de Robert et la trahison de son frère Jean pour une promesse immobilière illusoire, et, en parallèle, la lutte des dockers contre le mensonge colonialiste – l’autre rendez-vous, celui de l’Histoire ) – c’est le jeu bouleversant d’André Abrias et surtout de Jeanine Moretti : les premières images mettent en scène un rendez-vous amoureux émouvant par la timidité des personnages, leur attente fiévreuse, le choix de la belle chemise à peine repassée par la mère aimante, à la fois discrète et complice, les confidences de Marcelle à ses amies ouvrières de la biscuiterie. Jeanine Moretti est trop craquante de pudeur, comme si l’amour qui l’envahissait était trop grand pour elle, immérité – et de tendresse, son air farouche, ses regards chavirés, interrogateurs, levés vers son ami, son corps souple de femme lové contre celui de son ami. On ne résiste pas !

Le débat, passionnant, a enfin mis en valeur l’espérance qui porte ce film et qui contraste cruellement avec le pessimisme, voire le déclinisme de notre époque. A la faveur des grèves mises en scène, cassées par l’armée et les gardes mobiles, et des banderoles (Toinette nous rappelle la présence de l’Union des Femmes Françaises, ancêtre de Femmes solidaires), nous nous sommes, avec Françoise, Serge, Patrick et Edouard notamment, beaucoup interrogé sur la notion de solidarité : la solidarité de classe dans les années 50 semble avoir été aujourd’hui remplacée au mieux par une entraide ponctuelle, spontanée (entre voisins, amis ou grâce aux commerçants) ou associative, au pire par un éclatement du tissu militant, le fractionnement des structures (comme à la SNCF, explique Patrick), l’atomisation des tâches et des travailleurs, souces d’une précarisation sociale accrue et d’une inquiétante démobilisation politique.

Claude

Laurent dans le vent, d’Anton BALEKDJIAN, Léo COUTURE et Mattéo EUSTACHON (2025)

Etre dans le vent : être à la mode, suivre le courant (aérien ?) ou, tout simplement, en dépit de tout, se livrer au hasard, se laisser porter par le vent, épouser les grands espaces comme Laurent (Baptiste Péruzat) filmé les pieds en l’air, arrivant semble-t-il en parapente dans ce village comme vidé de son nom (les Orres, sans doute, dans les Alpes du sud), en pleine…morte saison – dans cette vallée qui est à la fois refuge et isolement, dont les habitants tournent aux côtés d’acteurs professionnels dans ce film tourné en 33 jours, avec des équipes légères de 6 à 18 personnes et peu de moyens techniques.

N’être qu’un souffle, une force qui va (à peine), ou plutôt une présence timide, une « curiosité douloureuse », un « corps en suspens », tout de « grâce délicate et suspendue » (Bande à part) en quête permanente, quête de sens et de rencontres. Ne pas s’inscrire dans un itinéraire social, n’avoir pas même d’identité définie, de projet de métier ou de vie mais un passé incertain, douloureux (pas de domicile en-dehors de l’appartement de sa soeur, une dépression, des petits boulots puis le RSA). Non plus se choisir mais se laisser porter par les rencontres, par le hasard. Un homme avait vécu seul dans une station de ski – explique Anton Balekdjian – et ce fut le point de départ du scénario, entre repérages, visites aux habitants et carnet de bord.

Avoir une sexualité labile, s’offrir au vent qui passe, à tout va – diront les mauvaises langues – vivre des expériences différentes bien plutôt, incertaines certes, plus subies ou étonnées que déterminées et exaltées. N’être à chaque fois qu’un souffle, qu’un baiser hésitant, doublé d’un malencontreux coup de coude – maladresse qui amusera quand même votre partenaire Farès, le photographe de virage (Djanis Bouzyani), mais coupera sans doute aussi votre désir, qui ne monte pas. Etre un souffle heureux, maîtrisé et recueilli, comme une offrande d’Andromaque qui vous redonne goût à la vie et que capte la caméra pudique de Mattéo Eustachon tandis qu’avec Léo Couture frémissent les silences et les soupirs : rarement scène de sexe aura été filmée avec tant d’émotion retenue sans voyeurisme ni même sensualité, dans le simple étonnement du plaisir comme si le sexe même demeurait hors champ, hormis l’ouverture d’un préservatif …Goûter le son subtil dans ce film, ces vibrations de violoncelle et ces sifflements de western rural et montagnard suggérant les valses-hésitations des personnages, leur solitude profonde, leur disponibilité aussi – celle de Sophia qui fait l’amour à Laurent, qui pourrait être son fils, n’en déplaise à son garçon Santiago (Thomas Daloz), youtubeur déjanté, rêvant d’installer aux confins du monde des colonies vikings. Emouvante Béatrice Dalle qu’on se réjouit de retrouver dans ce rôle de mère douce et attentive, de femme fatiguée et frustrée, d’épouse autrefois tentée par l’utopie mexicaine et abandonnée par son compagnon d’alors avec l’enfant qu’il lui fit.

Vivre la solitude d’un village endormi, c’est parfois attendre la mort comme Lola qui n’espère plus rien de la vie, qui fume et boit dans ce lit qu’elle ne quitte plus guère ou se livrer au froid de la neige dans de longues stations assise sur un transat sur la terrasse de sa maison, dans l’espoir que la mort vienne vous saisir. Tel le Visiteur du Théorème de Pasolini révélant chaque membre d’une famille à soi-même, Laurent vous prendra la main pour vous accompagner dans ce dernier voyage – acte d’amour, aide à mourir amicale (peu prévue par la loi !) ou non-assistance à personne en danger – on est un peu mal à l’aise pour trancher face à cette dernière scène. A moins qu’il ne s’agisse d’une transmission, d’un passage de témoin, qui permet à Laurent de s’enraciner enfin un peu plus dans cette vallée où, à défaut de famille, il s’est créé une petite communauté, avec Sophia, Santiago, Lola, l’éleveur qui avait perdu sa chèvre (Laurent lui en ramènera une, mais pas la bonne) mais à la place c’est un mouton magique qui apparaîtra au moment où Laurent, la main sur la poignée de la porte, va s’installer chez la défunte, dormir dans son lit.

Se laisser porter par ce réalisme quasi documentaire sur la moderne solitude, sur des vies humbles et discrètes et cet humour (un enfant insupportable balancé dans la neige par Laurent gardien exaspéré de remontées mécaniques), cette magie du quotidien (le feu d’artifice), cet insolite permanent (Laurent et Santiago déguisés en Vikings poussant le cri du Walhalla – l’endroit où, selon la mythologie scandinave, les valeureux guerriers défunts sont amenés – quand Lola meurt le plus banalement du monde mais après tout en pleine nature elle aussi… ). La solitude reste tenace, comme le suggère ce plan, presqu’un arrêt sur image, sur Laurent avec ses skis près du chalet illuminé à quelques pas derrière Sophia et son fils se tenant la main pour admirer le feu d’artifice. Rien de pire que la solitude peuplée, ou de meilleur peut-être puisqu’elle est notre lot : l’image serait alors juste un constat, une photo de notre condition.

Faire communauté, quand la famille est défaillante ou sclérosante, quand Santiago ne peut se détacher de sa mère, ou que Corinne (Suzanne de Baecque), la soeur de Laurent, qui, lui, a su prendre ses distances, semble elle-même incertaine de son couple, appelle son frère à l’aide devant une séparation imminente ou l’invite à Noël pour lui annoncer un départ à l’étranger avec son amie – nouvelle chance ou fuite en avant pour retarder l’échéance douloureuse ? Partir, s’enraciner, revenir : « Ils m’appellent le disparu / Quand j’arrive je suis déja parti » – chante Manu Chao dans Desaparecido.

Faire communauté, c’est peut-être se créer une petite chapelle, derrière sa maison, pour accueillir les autres, faire rayonner l’amitié, et la solidarité (Laurent squatte ou, si l’on préfère, est accueilli partout) – la seule spiritualité qui vaille – comme « cet esprit de la montagne » dont parle Lola dans le conte sur le vieil homme pourtant retrouvé mort, seul.

Accueillir ce film comme un road-movie (sans voiture), une offrande, un « feel-good movie », un vrai moment de poésie, de « mélancolie burlesque », de « gravité légère » (Acid), sans vrai conflit ni temporalité habituelle, où chaque scène de vie est comme « une promesse de lien, un éclat d’humanité, ne versant jamais dans l’explication ou l’effet ». Un coeur rougeoyant, comme l’âtre qui réchauffe les êtres à la dérive, dans le fondu enchainé qui surimprime sur Laurent à l’extérieur du chalet l’image du foyer où il pourra passer la nuit. Un film, selon la critique, entre Alain Guiraudie et le mumblecore du cinéma américain indépendant où les personnages, jeunes adultes paumés, filmés caméra à l’épaule, marmonnent leurs états d’âme en dialogues parfois improvisés…

Si comme Ferdinand, le héros de Pierrot le fou de Godard, vous vous demandez : « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire », je vous souhaite, comme Laurent, « d’aimer et d’être aimé ».

Claude

Lumière, l’aventure continue ! de Thierry FREMAUX

Journal de bord des Ciné-rencontres de Prades (2025)

Samedi 26 juillet, 17 h 00

Le 66ème festival des Ciné-rencontres, avant la soirée de clôture et la Palme d’or de Cannes avec Un simple accident de Jafar Panhani, ne pouvait mieux se conclure que par un hymne au cinéma, dans sa dimension totalisatrice (tous les genres, du documentaire à la fiction) et originelle : Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière à Lyon et délégué général du festival de Cannes, nous propose avec Lumière, l’aventure continue, sorti un 22 mars, jour anniversaire de la première projection de la Sortie des usines Lumière en 1895 – acte de naissance du cinéma – un voyage éblouissant aux sources du septième art. Pour célébrer les 130 ans du cinéma, pas moins de 100 vues (véritables petits films de 50 secondes) sur les 1500 tournées entre 1895 et 1905 par l’équipe des frères Lumière et de leurs opérateurs sont ici collationnées en 11 chapitres qui évoquent tous les domaines couverts par Auguste et Louis sur une musique de Gabriel Fauré : la vie quotidienne saisie dans des instantanés insolites et humoristiques, le peuple, le mouvement et les voyages, l’Histoire et l’armée.

Thierry Frémeaux, dans un commentaire sobre et fluide, entre érudition et lyrisme, rappelle quelques étapes de la naissance du cinéma : la découverte du kinétoscope pat Thomas Edison à l’été 1894, le dépôt par Louis d’un brevet du « cinématographe » dont Léon Bouly possède déjà la marque, La Sortie des usines Lumière, donc (sur une pavane de Fauré) dans 3 versions avec ou sans voiture à cheval, qui impressionna beaucoup l’assistance, et notamment un certain Léon Gaumont, et surtout le 28 décembre 1895, la première projection publique de 10 films devant la « bonne » société au Salon indien du Grand café, au 14, boulevard des Capucines, près de l’opéra Garnier. Des salles s’ouvrent partout, plus de 2000 films seront réalisés, des opérateurs couvriront le monde entier, se déplaceront à Alger, Boston, Moscou, Naples, Saigon. Le 25 janvier 1896, L’Arrivée d’un train en gare de la Ciotat provoque, non la terreur qu’un mythe tenace associe à cette première projection célèbre à Lyon, tout au moins une surprise et un émoi légitimes lié à la diiagonale du champ et à la ligne de fuite de la voie ferrée donnant l’illusion que le train fonce sur les spectateurs : l’art et la vie semblent indissociables.

Tout le cinéma à venir est en germe dans ces vues Lumière dont les motifs semblent couvrir l’humanité et le monde entiers et la forme épouser le réel pour mieux le magnifier : le commentaire évoque ainsi « la force d’un sujet et l’idée d’un mouvement ». « La splendeur du monde porte notre regard (de spectateur) vers une exigence que nous ne soupçonnions pas » – exigence liée plus à la forme qu’au fond, universel et éternel, dans lequel chacun peut se reconnaître par la magie d’un plan fixe et pourtant vibrant de vie et d’émotion : « dans les films Lumière – explique Agnès Varda en épigraphe du film – les gens qu’on voit, ce ne sont pas nos ancêtres, ce ne sont pas nos grands-parents ou nos aïeux, c’est nous. » Le plus étonnant est que Louis Lumière pensait ou affectait de penser que « son invention » était sans avenir »…: il faut dire qu’il répondait ainsi à un concurrent potentiel, Georges Méliès, désireux de lui acheter le brevet de son invention…Le film multiplie les vues en redonnant à chaque petit film sa fraîcheur et son unité originelles sans rechercher un montage factice ou des fondus-enchaînés : Thierry Frémaux fait lui-même oeuvre de création en montrant en quoi les frères Lumière ne furent pas seulement des inventeurs, des artisans du cinéma mais des artistes, les tout premiers cinéastes qui se firent les « exégètes de leur époque » et surent la rendre spectaculaire. On n’en finirait pas d’énumérer les vues proposées dans ce film. Les 10 films tournés depuis mars et projetés au Grand café témoignent de cette recherche de l’insolite du quotidien capté par la caméra, de la passion du mouvement, de l’amour des enfants ou de l’humour lié aux décalages, aux situations cocasses : la sortie des usines Lumière, la voltige à cheval (d’un soldat affectant la maladresse), la pêche au poisson rouge, un congrès de photo à Neuilly, un forgeron au travail (chemise blanche et cravate), le goûter de bébé, la place des Cordeliers à Lyon, un ponton et un plongeon, et, dans le registre burlesque, le saut à la couverture et le célèbre « arroseur arrosé », premier gag de l’histoire du cinéma, le film préféré de Jean-Luc Godard. Le comique se nourrit du vertige du mouvement, tels cette querelle de bébés autour d’une cuillère et de la nourriture, cette assiette et ces plats tournants d’un magicien ou les arabesques d’un serpentin décrivant un panache blanc. Si un concert de musique familial semble relever du documentaire, le croisement des scénarii crée une fictionnalisation avec la partie de cartes qui se termine en querelle des joueurs arrosés. Le peuple, les travaux et les jours sont également à l’honneur : des pêcheurs raccommodant des filets (préfiguration d’une scène de La Terre tremble de Luchino Visconti ?), des batteuses de blé (plan composé offrant différents points de vue), des faneurs (respectant frileusement le cadre et les marques fixés par la caméra), un chargement de coke dans des brouettes et wagonnets par des femmes mineurs à Carmaux, des lavandières en blouse, des laveuses et enfants à Epinal, mais aussi un moulin à aube dans une rizière japonaise. Si le Paris historique est bien pris en compte (la Tour Eiffel, les Champs-Elysées), nombre de pays en effet, avec leurs coutumes, dans le chapitre « Terres lointaines », sont représentés : l’armée mexicaine – exercice à la baïonnette et alerte de soldats sortant d’une ferme – le départ d’un paquebot dans le Tonkin, la sortie de la cathédrale de Cologne (idée comparable à celle des usines Lumière), le transport en commun à Boston, dans Washington street. Une vue doit tout dire. Malicieusement, le commentaire nous apprend que le cinéma fut…chassé des Etats-Unis en 1896 au nom de lois protectionnistes (par rapport à Edison ?). Il est revenu par la grande porte : Hollywood s’est bien rattrapé !!

C’est sans doute dans les considérations techniques que ce film est le plus précis et le plus instructif. Thierry Frémaux montre en effet, comparaisons à l’appui avec de grands réalisateurs, que le septième art s’invente et s’invite déjà dans ces vues si rapides et minimales en apparence. Et ce autour de questions simples : comment charmer avec la seule réalité ? Comment impressionner le spectateur ? Il suffit parfois d’une vue hypnotique, la contemplation de rochers à Biarritz. Où mettre la caméra pour rendre la vie, toute la vie, rien que la vie la plus plus étonnante ? Ainsi, le regard espiègle des enfants ou des passants posant pour la caméra lors d’une cérémonie ou d’un vieux monsieur organisant une scénographie – quand celle-ci n’est pas elle-même filmée et visible dans un autre plan, comme sur l’affiche du film – annonce le regard-caméra, avant Monika de Bergman : on pense à ces faneurs traversant les champs et fixant l’objectif ou à la leçon de gymnastique où chaque athlète, sous la férule du professeur, a à coeur d’exécuter un mouvement pour la caméra, si minimal ou fantaisiste soit-il. On est souvent déjà dans le making off ou la mise en abyme, le film dans le film : une vue où un homme les yeux bandés doit casser des pots offre au regard des spectateurs de cinéma que nous sommes la vision des spectateurs de cette scène clownesque. Ailleurs, un opérateur est filmé attendant l’événement ou l’insolite avant de tourner la manivelle. Certaines vues, bâties sur un scénario, constituent un véritable plan-séquence, telles Batterie dans la montagne qui voit défiler des soldats selon les diagonales de la montagne en un mouvement de troupe de plus en plus pressant…Le travelling semble aussi avoir été inventé dès cette époque : la caméra s’installe sur un pont de bateau, une plateforme de train, voire sur le toit d’une locomotive. Alexandre Promio, opérateur prolifique, filme ainsi un panorama à Venise ou l’arrivée du président Emile Loubet à Toulon. L’un des derniers plans montre la plateforme mobile d’un pont : et avec le plan large, la pellicule de 75 mm, embrassant l’inauguration du Château d’eau lors de l’Exposition universelle de 1900, on est déjà chez Fritz Lang ou D. W. Griffith. Quant à la malle-poste du Paris-Lyon-Méditerranée, n’a-t-elle pas un avant-goût de diligence comme dans La Chevauchée fantastique de John Ford ?

Cadre fixe, profondeur de champ, composition des plans – tout est ici déjà en place et fait signe vers les autres arts. Les frères Lumière ont compris que l’innovation viendra de l’inédit, de l’accident, tel ce chariot militaire coincé dans un ravin – instant décisif, du William Wellman ou du John Ford avant l’heure ! L’embarquement d’un bateau au port de la Ciotat, les panaches de fumée évoquent aussi un tableau de Turner. La vue des « mauvaises herbes » ne serait-elle pas un souvenir des Brûleuses d’herbes de Jean-François Millet, et cette femme surveillant des enfants qui jouent aux Champs-Elysées, n’est-ce pas du Manet tout craché ? Tels les peintres impressionnistes, les frères Lumière sont attentifs aux détails, aux miroitements, aux mouvements – comme dans cette vue d’une rue de Stuttgart.

Les frères Lumière sont des précurseurs : Thierry Frémaux multiplie les références, voyant dans une bataille d’oreillers dans un dortoir une annonce du Zéro de conduite de Jean Vigo. Il discerne deux branches originelles du cinéma : d’un côté, Méliès, qui préfigurerait la folie et la magie de Fellini et la Nouvelle Vague, de l’autre les frères Lumière, qui conduiraient à Rossellini. Le générique final est suivi, comme pour réparer un oubli, montrer une dernière filiation avec l’actualité, de l’évocation d’un remake de la Sortie des usines Lumière par Francis Ford Coppola, aux côtés duquel apparaît l’ami Bertrand Tavernier : le film lui est dédié.

« La mort cessera d’être absolue lorsque ces appareils seront livrés au public » – proclamait un journaliste lors d’une projection.

La Ruée vers l’or de Charlie CHAPLIN (1925)

Journal de bord des Ciné-rencontres 2025 (par Claude)

Lundi 21 juillet, 10 h 00

Il est bien difficile d’évoquer La Ruée vers l’or (1925), troisième long métrage de Chaplin (après Le Kid et L’Opinion publique), chef d’oeuvre absolu de burlesque, d’humanité et de réflexion philosophique (sur la misère, la cupidité, l’illusion vitale, l’amour, le bonheur, etc.) sans tomber dans une érudition compilatrice (tant cette oeuvre a suscité d’articles et d’ouvrages) ou un lyrisme échevelé. Que dire de nouveau, d’original, d’émouvant qui n’ait été célébré ou rebattu ? Qu’il me suffise d’exprimer mon émerveillement sans cesse renouvelé de gosse (d’éternel ado ?) face à The Gold Rush et ma reconnaissance aux Ciné-rencontres pour nous avoir offert, à l’occasion de son centenaire, ce monument du cinéma dans sa version originale dont la restauration, commencée en 1993 par Kevin Brownlow et David Gill, fut achevée par la Fondazione Cinetica di Bologna, sous l’égide de l’Association Chaplin et avec le soutien de MK2.

Dans sa présentation, N. T. Binh rappelle l’enfance misérable de Charlot, avec un père alcoolique (qui meurt jeune) artiste de cirque comme sa mère, malade, qui fera de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Entre foyers et orphelinats, Charlot tracera pourtant son chemin dès l’âge de…5 ans (!) grâce à la troupe Carnot où il chante, danse et joue du violon avant d’être répéré par Max Sennett. Il tourne bientôt des films en 1 ou 2 jours, des skteches sur le vif, sur des courses de voitures par exemple, et crée vite le personnage du vagabond (« tramp » en anglais) exploité par des compagnies de production du burlesque telles Essanay, Mutual ou First National. Ses débuts au cinéma en 1914 (dans Pour gagner sa vie) lui gagnent rapidement une célébrité qui lui permettra de cofonder en 1919 (avec Marie Pickford, Douglas Fairbanks et DW Griffith) la United Artists et d’obtenir ainsi le contrôle social sur ses oeuvres. Notre critique de Positif rappelle que Chaplin parvient dès 1920, grâce à un tour du monde pour promouvoir ses films, à devenir une star internationale qu’accueillent des foules en délire : cette fulgurante ascension témoigne non seulement de son génie créatif mais surtout d’une exceptionnelle résilience par rapport à son enfance fracassée. La fin de La Ruée vers l’or qui voit le triomphe du pauvre pospecteur et de son ami Lord Jim devenus millionnaires et paradant à bord d’un paquebot à l’occasion d’un reportage emblématisent ce destin d’autant plus hors norme et bouleversant que la confusion du nouveau riche avec le vagabond miséreux dont il revêt la défroque pour les journalistes et qui le fait prendre pour un passager clandestin suggère la fidélité de Charlot à ses origines : le cinéaste sait d’où il vient et ne transigera pas sur un engagement social qui lui vaudra la suspicion pour ses sympathies « communistes »…

Inspiré par des vues stéréoscopiques de la ruée vers l’or en 1986 du Klondike au Canada de prospecteurs (dont un dixième seulement sur 40 000 arrivés sur place trouvèrent de l’or !) et par la tragédie de chercheurs d’or coincés dans la Sierra Nevada, premier lieu de tournage, et dont les 20 survivants se seraient livrés au… cannibalisme, La Ruée vers l’or se veut une immense épopée, avec plus de 600 figurants, 141 cartons, 60 prises pour certaines scènes, un coût de près de un million de dollars et cinq millions de dollars de recettes à sa sortie en août 1925 : ce sera l’un des plus grands succès du muet. « La tragédie stimule le sens du ridicule » expliquera le cinéaste qui « veut faire rire de notre impuissance devant la nature ». Rarement film aura mêlé à ce point le burlesque et le tragique et suggéré la folie et la soif effrénée de richesse chez l’homme prêt à mourir de froid, à affronter les éléments ou les…ours, à tuer aussi (comme Black Larsen assassin de deux policiers)…Un article de Positif, sous la plume de Francis Bordat, dans le numéro 773-774 de juillet-août 2025 (p. 160-161), rappelle que Chaplin, devenu compositeur de ses musiques de films, en a réalisé en 1942 une version sonore pour le mettre au goût du jour, au prix de contorsions esthétiques et morales par rapport à la version originale de 1925 : suppression des intertitres pour un commentaire redondant par le cinéaste lui-même, édulcoration de la dimension satirique et documentaire du film, disparition du baiser sur la bouche entre le héros et Georgia (Georgia Hale), la danseuse de cabaret dont il est amoureux…Craignant que la circulation des copies du muet initial ne fasse concurrence à son exploitation sonore, il décide de les détruire, sauf une, conservée dans les archives de son studio. « Chassé des USA en 1952, il demande à son frère Sydney de faire brûler les bobines (qui s’y trouvent encore). Cette dernière copie (est miraculeusement sauvée) par le collectionner et distributeur indépendant Raymond Rohauer et a servi de base à la « reconstruction » du film en 1993″. L’histoire du film – des tribulations de ses versions successives – constitue donc à elle seule une véritable épopée de la création artistique et de sa diffusion, comme une mise en abyme de la quête même des prospecteurs, et éclaire le paradoxe des grands artistes modernes : artisans jaloux d’oeuvres uniques et novatrices, ils seraient pourtant (ou pour cela même) prêts à les détruire dans leur soif d’absolu ou leur crainte d’une aldutération si un heureux hasard, des proches ou une postérité plus lucides ne remontaient pas à la source essentielle de leur génie pour la préserver… !

Que de scènes enfin hilarantes ou plutôt d’un tragi-comique inégalé ! Charlot réduit par la faim à manger ses chaussures, cuir et lacets compris, transformé en poulet géant dans l’esprit halluciné de Big Jim, son compagnon d’infortune, qui le poursuit alors pour le dévorer, le chalet qui penche dangereusement au bord du précipice sous l’effet du gel et de la bourrasque, la visite inopinée de l’ours… A chaque fois, ce « mécanique plaqué sur du vivant », selon la belle définition du comique dans Le Rire de Bergson, des situations improbables ou désespérées, d’une inventivité folle, rattrapées in extremis – à l’instar de la cabane miraculeusement redressée… Des regards pourtant d’une humanité déchirante qui dépassent ou subliment le dispositif du rire. Ce repas de réveillon tendrement préparé par le vagabond, où Charlot eût esquissé la danse des « petits pains » pour Georgia qui ne viendra pas, ou trop tard, après son départ – image de tant d’offrandes incomprises et de cuisantes désillusions dans nos vies.

Il y a toujours des perdants dans la vie et les autres sont rarement à la hauteur de notre amour si profond qu’il soit, si pitoyable qu’il paraisse !

Hair de Milos FORMAN (1979)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Mercredi 23 juillet, 21 h 30

HAPPENING DELIRANT ET BAROQUE

Outre les rétrospectives Stéphane Brizé, Emmanuel Mouret et Claire Burger et les cinq films de la compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach, les Ciné-rencontres 2025 auront été scandées par deux moments forts, hymnes au cinéma et à l’art, le cinéma originel avec Lumière, l’aventure continue ! de Thierry Frémeaux et le cinéma opératique si l’on peut dire – mêlant danse, musique et images psychédéliques – je veux dire ce grand délire baroque des sixties, inspiré d’une comédie musicale de 1968 créée à Broadway, que nous propose en 1979 Milos Forman avec Hair, en cinq chapitres musicaux. La comédie musicale réunissait les talents de Gerome Ragni et de James Rado pour le texte et de Gart MacDermot pour la musique. Rappelons que ce film, le 3ème long métrage du réalisateur américain d’origine tchécoslovaque, dont le titre à lui seul évoque la culture hippie (les cheveux longs, les chemises à fleurs, les pantalons à pattes d’éléphant), a été présenté en ouverture du festival de Cannes 1979, hors compétition et qu’il a remporté un grand succès. Je ne l’avais jamais vu et, bien que peu fan de comédies musicales en-dehors de West side story et des films de Jacques Demy, j’ai été emballé par ce film mythique, pour la beauté et la variété de ses chansons (telles Aquarius, What a piece of a work is a man), le dynamisme incroyable de ces jeunes gens dans les chorégraphies conçues par Twyla Tharp et le vent de liberté que fera encore souffler ce film onze ans après la vague hippie, pourtant bien retombée au seuil des années Reagan. Ce témoignage d’une nostalgie vivifiante ressuscite littéralement une époque, celle de la libération sexuelle et de la révolte contre la guerre du Vietnam (1964-1975), dont l’arrière-plan reste ici omniprésent : Claude Hooper Bukowski, jeune fermier de l’Oklahoma enrôlé dans cet infâme conflit se laisse entraîner à Central Park par un groupe de hippies (George, Jeannie, WOOF, Lafayette) mais l’horreur reprendra finalement ses droits – fût-elle conjurée par une grande manifestation pacifiste à la Maison Blanche et le chant emblématique du film : Let the sunshine in… Par rapport à la comédie musicale, Forman a ajouté des ballets, des costumes, des chansons comme Somebody to love, fait de son héros, Claude, un jeune homme naïf, qui, au début de l’histoire, n’a pas encore rencontré le groupe des hippies, qui veut conquérir Sheila avec son cheval (qu’il perd) et auquel le spectateur peut de ce fait mieux s’identifier. Il change également de lieu, de New York au Nevada.

Ode à la liberté, d’action, d’expression, etc. – disions-nous – car rien ne résiste à la folle tornade de ces jeunes gens chevelus, débraillés et si sympathiques qui emporte tout sur son passage : le mariage et la société conservatrice, le langage bourgeois et le corps empesé (pour ne pas dire nié) auquel Hair oppose la trivialité, le sexe libéré, et un sain dynamitage de toutes les conventions. Et pourtant, le film est plus sage que la comédie musicale qui avait provoqué des protestations et des interruptions vengeresses de la part de l’Armée du Salut car, excusez du peu : les acteurs poussaient des cris, se déhanchaient de manière très érotique, s’asseyaient sur les genoux des spectateurs, ou se dénudaient dès la fin du premier acte…Ici, on retrouve bien la baignade nu dans un étang du parc et une chanson assez salée « Sodomie, fellation, cunilingus » mais la dérision s’exerce plus à l’égard de la famille, de la religion ou de la patrie comme dans la base militaire du Nevada où George et ses amis retrouveront Claude qui sera remplacé (tragiquement) par le leader de la bande travesti en soldat pour permettre à son ami de passer une nuit avec Sheila : il le paiera de sa vie. Autre clin d’oeil de Milos Forman au cinéma et pied de nez à l’armée dans ce brûlot antimilitariste : c’est à son confrère Nicholas Ray, le réalisateur de la subversive La Fureur de vivre, que le cinéaste confie le rôle du général commandant la base militaire et auquel les joyeux lurons chantent « Easy to be hard ».

La subversion dans cette première comédie musicale rock de l’histoire, naît du mélange des classes sociales, ainsi de l’amour entre Claude et l’aristocratique Sheila que la bande parvient à arracher à son milieu et à entraîner dans son délire. L’une des scènes les plus amusantes est celle du banquet de mariage totalement perturbé par l’apparition des hippies et la danse endiablée de George Berger (joué par Treat Williams) entonnant à tue-tête I got life, sur la table au milieu des plats et des couverts sous le regard ébahi des convives et avec la tacite approbation de la mariée. Inutile de dire que le marié fuit mais que tout ce monde apollinien semble emballé et emporté par cette frénésie dionysiaque. Comme le spectateur quand il voit les chevaux de la police se convertir aux pas de danse des hippies. Un autre moment le suggère bien : celui où Claude ingère une pilule de LSD dans une parodie d’eucharistie lors d’un grand rassemblement qui donne lieu à une scène surréaliste avec funambules, feux sacrés, danses à la gloire de Kali, tourbillon extatique et quasi orgasmique ! Notons pour l’anecdote que de vrais bouddhistes ont été engagés pour la partie musicale sur la chanson Hare krishna mais qu’ayant refusé de continuer leur travail et de prononcer le mot « marijuana », ils ont dû être remplacés au pied levé par de faux bouddhistes…Il faut dire que ce film halluciné (avec une mariée volante, des chansons sur la drogue comme « Donna / Haschich ») met en scène un mariage fantasmé entre Sheila et Claude, avec personnages en lévitation, au milieu d’une armée de cierges – un cheval déambulant même dans l’église. Un film délirant car démesuré aussi : pas moins de 20 000 figurants recrutés par annonces journalistiques pour la scène du meeting au Lincoln Memorial. Laurent Valéro, de 42ème rue, sur France Musique, peut à juste titre parler de « reconstitution historique » et non plus de « comédie musicale inspirée d’un roman ».

Milos Forman, qui rêvait enfant de devenir chanteur d’opéra et a connu une véritable consécration musicale avec son Amadeus sur le jeune et fantasque Mozart, a toujours été tenté par la fantaisie, intéressé par la marginalité, hanté par la folie : on pense au Valmont, le séducteur impénitent et hors norme du film éponyme ou à Randall P. MacMurphy, le journaliste du génial Vol au-dessus d’un nid de coucous, qui, à s’être fait passer pour fou pour infiltrer un hôpital psychiatrique américain, sera trépané et le deviendra vraiment… Toutefois, la folie est ici libératrice et salutaire, pas seulement pour Claude qui arrive de sa campagne morne et dans une lumière blafarde pour découvrir Central Park et les hippies…Elle porte le souffle de la liberté pour le jeune cinéaste qui en 1968 a dû quitter son pays après la répression du printemps de Prague, liberté politique et culturelle plus encore que critique des USA qu’incarnera Hair pour les files de Tchécoslovaques se pressant au cinéma pour voir le film à sa sortie en 1979…

Under the volcano de Damian KOCUR (février 2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Jeudi 24 juillet, 17 h 00 (compétition long métrage prix Solveig Anspach)

Under the volcano, qui a représenté la Pologne aux Oscars 2024, est le deuxième long métrage de Damian Kocur, cinéaste doctorant et professeur à l’école de cinéma de Lodz : il a été présenté en sélection officielle des festivals de Toronto et de Zurich et a obtenu les prix de la mise en scène et de l’interprétation masculine lors du festival international du film de Marrakech 2024. Inspiré de l’histoire d’une famille d’Ukraine rapportée par un journal allemand, il nous fait découvrir une famille recomposée de ce pays, assez riche, coincée sur l’île de Ténérife, dans un grand hôtel au moment de l’annonce fracassante de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2024, pendant – contrepoint dérisoire – le carnaval aux Canaries. Le père Roma (Roman Lutsky), sa nouvelle femme Nastia (Anastasia Karpienko) et les enfants de Roma, le petit Fedir (Fedir Pugachov) et Sofiia (Sofiia Berezovska), doivent attendre un climat plus favorable pour repartir (malgré l’hébergement gratuit offert par l’hôtel), leur vol ayant été annulé et des images de guerre leur venant de la télévision ou des réseaux sociaux sur lesquels l’ado en révolte passe l’essentiel de son temps, en vidéo avec une amie demeurée à Kiev ou en compagnie d’un migrant africain, Mike…

Sur ce schéma très simple, le cinéaste nous propose un film assez lent, fondé sur l’attente et l’angoisse qui saisissent ces voyageurs plutôt nantis et les transforment en exilés, pour ne pas dire en réfugiés…touristiques. La tension monte entre les membres de la famille, exacerbée par la situation d’enfermement subit et la relation difficile entre la jeune fille et sa belle-mère, et (un peu lourdement) symbolisée par la présence d’un volcan, le Teide, sur les pentes duquel l’ascension du petit groupe s’avère rude et conflictuelle. Si peu « moralement légitime » que se sente le réalisateur polonais, qui a aidé aux cuisines à la frontière ukrainienne et vu affluer nombre de réfugiés depuis l’agression russe, il a voulu faire oeuvre utile en évoquant le « sentiment d’impuissance » que l’on peut ressentir depuis maintenant trois ans face à cette guerre interminable dont l’Europe se croyait immunisée depuis le conflit de l’ex-Yougoslavie dans les années 90.

Pour autant, Damian Kocur ne parle pas ici de la guerre proprement dite mais de ses répercussions matérielles et psychologiques sur une famille captée par de courtes profondeurs de champ – caméra ou point de vue subjectifs qui pourraient nous offrir un film bouleversant, là où se rejoignent la petite et la grande Histoire – tels Music box de Costa-Gavras ou L’Histoire officielle de Luis Puenzo pour l’évocation « domestique » d’une dictature… Pourtant, on ne peut se déprendre d’une relative déception, tant la guerre semble le plus souvent hors-champ (à part quelques images télé et vidéo seulement au milieu du film) et à l’inverse l’angoisse et la peur de la famille se déliter, se réduire à des querelles plus conjugales ou générationnelles qu’existentielles, ou à des questions matérielles : de laverie automatique, de smartphone plongé dans la mer, de batterie déchargée ou inopérante avant une randonnée dans la caldera de Los Canadas. « Je ne fais pas un film sur la guerre : je montre le genre d’état émotionnel que génère la guerre » – explique le réalisateur, qui est aussi scénariste et chef-opérateur. « L’état émotionnel » ne manque-t-il pas d’aliment narratif et d’intensité affective, de tensions et de contrastes dans ce film que maints critiques jugent trop naturaliste ? On relèvera toutefois une discussion assez vive, qui menace de s’envenimer avec une famille russe dans le restaurant, un échange de Roma avec son frère qui officie dans la Force de Défense territoriale de Kharkiv et la probable décision du père de famille, très attaché à son fils et à son passé de rappeur, qui se culpabilise de son absence au pays et de sa passivité, de s’engager finalement dans l’armée ukrainienne.

L’intérêt semble se porter, plus que sur les échos de ce conflit, sur Sofiia l’adolescente (saisie en séquences séparées par des fondus au noir), poussée à l’eau par sa belle-mère, qui souffre de son embonpoint et des quolibets des autres jeunes, s’enfermant et se fuyant dans les réseaux sociaux ? Son amitié avec un migrant – Ténérife étant la porte d’entrée des Africains vers l’Europe – est trop peu exploitée pour convaincre ou offrir au propos une véritable dimension sociale : si l’on voit des migrants vendant des bracelets aux touristes, le drame d’un bateau de réfugiés échoué n’apparaît qu’indirectement, dans une image vidéo. La jeune actrice de 16 ans a ici vécu sa première expérience de cinéma.

Damian Kocur, dont le film a pris six mois entre l’écriture du scénario et les premiers castings, et le tournage une vingtaine de jours, avec deux caméras et de 2 à 50 prises pour certaines scènes, part d’un synopsis plutôt que d’un scénario et élabore l’histoire avec ses acteurs, au prix de nombreuses improvisations et d’un minimum de dialogues à apprendre par coeur. Il souligne enfin que son film a été diversement apprécié par le public polonais, dont une partie lui semble être restée antisémite.