Coutures d’Alice WINOCOUR

A notre ami Henri fondateur dres Cramés, en vacances à Montpellier où il a pu voir ce film…

Ce fut ce mardi 7 avril une soirée-débat au plein sens du terme dans la mesure où la présentation prévue n’ayant pu se faire, et Marie-Annick ayant accepté au pied levé de dire quelques mots sur ce film sans avoir eu le temps de le préparer vraiment, tout reposa sur les nombreuses interventions spontanées des Cramés et de leurs adhérents, un dialogue très riche à l’image du film qui recoud et couture les blessures tant physiques que morales, qui relie et répare comme le destin des 3 et même 4 femmes mises en scène : Maxine (40 ans, Angelina Jolie), réalisatrice américaine venue à Paris pour la Fashon Week présenter son film fantastique (de vampires ?) et découvrant grâce à un oncologue (joué par Vincent Lindon) qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, Ada (20 ans, Anyier Anei), jeune mannequin sud-soudanaise fuyant la guerre, et rêvant de faire enfin vivre mieux sa famille, à l’insu de son père qui croit qu’elle poursuit ses études de pharmacie, Angèle (30 ans, Ella Rumpf), maquilleuse free-lance dévouée aux actrices et mannequins et qui se rêve écrivaine pour redonner à ces femmes-objets leurs lettres de noblesses, Christine la couturière enfin qui réalise une superbe robe en dentelle sous les applaudissements nourris de l’atelier dont elle gagne ainsi l’admiration et sans doute la…prochaine direction. Film émouvant et largement (auto)biographique aussi quand on sait que l’actrice principale, également productrice du film, Angelina Jolie a choisi de subir en la médiatisant une double mastectomie (ablation préventive du sein) craignant de mourir du cancer comme sa mère et sa grand-mère et qu’Alice Winocour elle-même aurait vécu cette maladie…

Ce fut aussi une belle surprise que ce film dont on pouvait craindre qu’avec la star internationale qu’est Angelina Jolie et le contexte glamour de strass et de luxe il ne donnât dans le cliché, ne fût en somme uhn peu superficiel ou factice à l’image du milieu qu’il dépeint. A en juger par les réactions des spectateurs, Alice Winocour, réalisatrice du bouleversant Revoir Paris sur les attentats terroristes de 2015, a réussi ce pari de tisser sur fond de défilé de mode une oeuvre sensible et profonde qui soulève de nombreuses questions existentielles : la maladie et la hantise de la mort, la souffrance et la résilience, l’écriture et la création artistique, la famille et l’attention aux autres, l’immigration aussi etc.

Le titre « Coutures » à cet égard ne saurait être mieux choisi pour les trois sens qu’on peut lui conférer, les trois niveaux auxquels il peut s’entendre : matériel, psychologique et symbolique (nous dirons : existentiel et cinématographique). La couture matérielle, c’est bien sûr la mode, la confection de la robe, mais aussi, métaphoriquement, le travail du chirurgien, qui marque d’un trait rouge le contour du sein qui devra être ausculté puis opéré, la cicatrice qu’on gardera après l’intervention…

La couture, c’est aussi l’image de nos failles, de nos vies fissurées et de la réparation qui s’impose – de l’extérieur, pour le cancer, de l’intérieur grâce à la résilience dont est capable la jeune Ada en surmontant la douleur de l’exil, en réconfortant son jeune frère très affecté par son départ, en dominant surtout sa timidité, en apprenant à s’imposer en tête du défilé, à se tenir bien droit sur ses longues jambes effilées et à sourire avec détermination malgré la douleur d’une légère entorse à la cheville contractée sur ses talons hauts. Elle sait enfin ce qu’elle veut, emprunte 2000 euros à une camarade, Et quelle revanche sur la vie pour elle, quel plaisir pour le spectateur de la voir mener le défilé à la fin du film de Maxime, s’avancer fièrement dans le décor de brousse et de tempête, affronter sa peur en poussant un cri libérateur, de la contempler ruisselante d’eau et de bonheur ! Nous sommes emportés par son élan, ponctué par la musique d’orgue et d’électronique d’Anna von Hausswolff et Filip Leyman, alors même que les autres mannequins se replient devant la tempête et que s’écroule un décor…Et de cette jeune femme, initialement candide et un peu apeurée, le spectateur épouse le regard bientôt actif et conquérant de cette actrice qui explique avoir dû, en passant du mannequinat au cinéma, désapprendre à regarder toujours la caméra et à marcher…naturellement !

Il s’agit sinon de réparer les blessures, tout au moins de gommer quelques imperfections, de faire valoir la beauté, par le vernis à ongle, le blush sur les joues, le rimmel à tes cils (chantait Léo Ferré dans « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », sur un texte d’Aragon) pour conjurer la fuite du temps et la Camarde qui rôde (« Lola, tu t’en iras bientôt ») : c’est tout le travail d’Angèle, « make up artist » et ange gardien, remarquable Ella Rumpf, si naturelle et incandescente dans ce mileu glamour (mon personnage préféré) qui vole d’actrice en mannequin, belles femmes d’une solidarité inattendue dans ce milieu, encourage et galvanise Ada, qui recueille surtout, très émue, la confidence sur sa maladie de Maxine qui ne parvient pas à révéler cette terrible vérité à sa fille. A elle seule, Angèle la bien-nommée recoud tous les destins…Et elle raconte ces vies qu’elle a côtoyées et aimées – quand bien même un éditeur trouve ces histoires invraisemblables… (Les conversations par portable sont souvent sources de malentendus ou de déceptions dans ce film !)

La couture, c’est enfin symboliquement le tissage de nos vies, l’intrication de ces trois destins de femme, et, sur le plan cinématographique, le montage, ce réseau de fines « coutures » (ou coupures ?) qui permettent de passer d’un plan à l’autre, de ménager des échos, de faire scintiller des coïncidences…Peut-être est-ce toutefois la seule faiblesse du film de ne pas assez entrecroiser les destins de ces 3 femmes qui se rencontrent finalement assez peu…

On ne saurait enfin passer sous silence, dans ce film choral de femmes où les hommes, tels des marionnetistes, tirent impérieusement les ficelles de la mode et n’ont pas forcément le beau rôle, la présence magnétique, mystérieuse et protectrice d’Anton ou Louis Garrel en chef opérateur de Maxine et qui passe d’un oeil technicien à un regard amoureux au moment même où la réalisatrice découvre son cancer. Alice Winocour signe une émouvante histoire d’amour au coeur de la souffrance brutale et de la mort possible, Angelina Jolie jouant ici pour la première fois une scène de sexe où faire l’amour prend tout son sens, relève d’un enjeu vital, métaphysique pour exorciser le destin…Et le même Anton, avec beaucoup de tendresse, a entrevu la marque rouge sur le sein de Maxine en protégeant par son silence aimant la pudeur de son amie allant l’effacer dans la salle de bain…Grâce à lui, la femme blessée, dont l’image se fissure et se diffracte face aux miroirs sociaux, retrouve un peu de paix et d’unité…

La mode conjure le destin et la mort – semble nous dire ce film : à l’angoisse de Françoise Hardy, dans sa superbe chanson « Mon amie la rose » (« On est bien peu de choses / Et mon amie la rose / Me l’a dit ce matin »), Baudelaire, chantre de la modernité, aurait répondu, dans ses Curiosités esthétiques, en 1868, que la mode célèbre « le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ».

Claude

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