
Avant de vous quitter à regret la semaine prochaine, je voudrais vous encourager à voir le dernier film d’Agnès Jaoui, « L’Objet du délit », qui passe en ce moment à l’AlTiCiné. J’ai eu le plaisir de voir ce film en l’agréable compagnie de Françoise Fouillé, et il nous a beaucoup plu. (Françoise voudra bien m’excuser de parler pour elle.) C’est un film controversé sur un sujet qui se prête à la controverse : les rapports homme / femme à la suite du mouvement #MeToo. La critique du « Télérama » ne lui accorde qu’un « bien » (3 sur 5), mais je trouve qu’un « très bien » (4 sur 5) serait plus juste. Son mérite à mes yeux, c’est d’avoir osé aborder ce sujet délicat, d’avoir voulu en montrer toute la complexité en multipliant les points de vue et d’avoir agrémenté la présentation d’une bonne dose d’humour qui la fait mieux passer.
L’histoire se situe au cours de la préparation d’une représentation de l’opéra « Les Noces de Figaro » de Mozart et tourne autour de l’accusation d’un acte d’agression sexuelle qui aurait été commis lors d’une répétition. L’accusatrice, c’est la jeune soprano Sophie (Tiphaine Daviot) qui, malgré une piètre audition, a décroché le rôle de Suzanne grâce au financement de la production par son père pour la somme de 300.000 Euros. L’accusé, c’est le baryton italien Roberto (Vincenzo Amato), artiste bien établi qui jour le rôle du comte Almaviva. Une assemblée générale des artistes convoquée pour juger le cas montre un clivage entre les générations. Les vétérans que sont Hannah (Agnès Jaoui), soprano et grande vedette qui joue la Comtesse, et Igor (Daniel Auteuil), le chef d’orchestre, font peu de cas de l’accusation, mais certains de leurs jeunes collaborateurs veulent exiger des excuses de la part du chanteur italien, qui est peu enclin à en faire. Il en fait quand même du bout des lèvres et les répétitions peuvent continuer tant bien que mal, avec Roberto qui se moque de l’incident en exagérant la distance qu’il prend vis-à-vis de Sophie, à la grande irritation de ses détracteurs. Mais l’affaire est éventée dans la presse, et Nicolas Poirier (Patrick Mille), riche industriel et principal mécène de la production, retire son soutien, avant de le restaurer à condition qu’on écarte Roberto et lui trouve un remplaçant. Le remplaçant de fortune que l’on déniche ne se montrant pas à la hauteur, Igor prie Roberto de revenir, mais celui-ci refuse en chantant « Non non non non », repris de son rôle dans l’opéra. A la dernière minute les retombées de l’affaire pour la carrière de Roberto l’obligent quand même à rejoindre la compagnie, et la représentation peut se dérouler comme prévu.

Autour de ce drame central se tissent plusieurs intrigues secondaires impliquant d’autres membres de l’équipe, chacune illustrant un autre aspect des rapports entre les sexes. L’incarnation même du « wokisme », Cora (Eye Haïdara), mezzo-soprano à la voix magnifique qui joue le page Chérubin, mène la « meute » (c’est le mot d’Igor) des accusateurs de Roberto. Femme de couleur, elle est à peine moins passionnée et agressive sur les questions de race que pour défendre les droits des femmes. Lors de leur première rencontre elle est impitoyable sur ce point avec Sophie, qui bafouille et s’enfonce de plus en plus en essayant de réparer une maladresse initiale. Par la suite les deux jeunes femmes deviennent de bonnes copines, et Cora joue un rôle essentiel dans la transformation en accusation d’agression sexuelle de l’inconfort qu’éprouve Sophie aux attouchements de Roberto.
La metteuse en scène Mirabelle (Claire Chust) représente la version naïve de la jeune génération. Elle voit dans « Les Noces de Figaro » une œuvre féministe, et poussée par un journaliste de France Inter, elle finit par mettre non seulement Mozart mais aussi son librettiste Da Ponte et le dramaturge Beaumarchais dans le camp du féminisme. Pour symboliser le machisme d’une époque où un comte Almaviva a pu se croire autorisé à exercer un « droit de cuissage », elle décore le plateau d’énormes statues de phallus, ce qui donne lieu à plusieurs scènes cocasses, à commencer par celle où l’on décide du nombre de « bites » à commander. Mais au-delà de cette dimension un peu caricaturale, Mirabelle illustre la timidité et l’incertitude qu’éprouvent beaucoup de femmes en s’aventurant sur un terrain longtemps dominé par les hommes, comme celui du spectacle. Mannequin célèbre, elle a été engagée à des fins publicitaires plutôt que pour des compétences qu’elle n’a pas. Manifestement mal à l’aise dans sa nouvelle fonction, elle se montre peu sûre d’elle-même, parle d’une toute petite voix, s’excuse sans cesse, fond souvent en larmes et se blâme d’avoir donné les indications scéniques qui sont à l’origine du scandale. Mais à un moment critique vers la fin du film, Mirabelle trouve enfin sa voix.
Le chef d’orchestre Igor s’inquiète tout au long du film de la possibilité de se trouver sur la liste que doit publier la cantatrice célèbre Catherina Mancini des dix hommes qui l’auraient violée au cours de sa carrière. Il avoue avoir peut-être « insisté un peu » avec elle puisque « c’était comme ça à l’époque ». Quand le contenu de la liste est révélé, la réaction d’Igor montre qu’il « ne comprend rien » — la vraie raison pour laquelle Hannah a mis fin autrefois à leur liaison, alors que lui s’imaginait que c’était lié à un aspect de sa performance sexuelle, sa tendance à jouir trop vite.

Clothilde (Lucie Gallo) se trouve promue assistante metteuse en scène lorsque sa prédécesseur, insistant pour transporter un phallus, se fait écraser par la statue et finit à l’hôpital. Après plusieurs tentatives infructueuses d’inciter Baptiste, le baryton-basse qui chante Figaro, à s’intéresser à elle, Clothilde finit par noyer son chagrin en se soûlant au champagne. Le régisseur Samir (Oussama Kheddam) la raccompagne et la porte gentiment dans son lit – à l’encontre de tant d’histoires d’hommes qui droguent des femmes pour abuser d’elles. Et apprenant le lendemain qu’il ne doit attacher aucune importance à un baiser qu’elle lui a fait dans son ivresse, il l’accepte de bonne grâce. Clothilde finit pourtant par comprendre que l’homme digne de son affection, c’est Samir, et quand elle se pend à son cou, c’est l’illustration parfaite de ce que doit être le consentement. D’ailleurs, le fait que ce modèle de comportement masculin est un Maghrébin dément tous les stéréotypes qu’il peut y avoir à ce propos.
L’intérêt que porte le mécène Poirier à la si jolie Mirabelle est peut-être à l’origine de la production. En tour cas, c’est lui qui l’a persuadée d’assumer un rôle pour lequel elle se sent peu qualifiée. Et quand le bruit court sur les média sociaux d’une infidélité qu’aurait faite à Mirabelle son partenaire de longue date (appelé Willy, comme le premier mari de Colette), le moment semble propice pour se saisir d’une proie facile. Profitant de sa vulnérabilité, Poirier rôde autour d’elle sous prétexte de la consoler et la protéger (« Je suis là » … « Je dois aller à Paris mais je suis là »). Abusant de son autorité sur le régisseur Samir, il trame une combine par laquelle il espère pouvoir la rejoindre dans son lit – sans songer que le scandale provoqué par la simple allégation d’un comportement du même genre, mais en bien moins grave, a failli couler une production qu’il avait patronnée. Mais avec la complicité de Clothilde, Samir prévient Mirabelle et la met à l’abri. A la fin la vie imite l’art lorsque le quiproquo qui termine l’opéra se reproduit dans les coulisses.
Beaucoup mieux que les indications scéniques maladroites de Mirabelle, le film relie la thématique de l’opéra de Mozart au contexte contemporain en montrant toute la gamme des comportements sexuels masculins, de la retenue exemplaire d’un Samir jusqu’à l’initiative criminelle d’un Poirier en passant par la conduite ambiguë d’un Igor, conduite trop fréquente autrefois mais qui n’est plus de mise. Il montre aussi le genre de dérive où peut mener une poursuite trop zélée et trop idéologique de la protection des droits des femmes. La démonstration ne sera pas du goût de tout le monde — c’est plus ou moins inévitable, compte tenu du sujet. Certains feront au film le reproche de traiter trop à la légère un problème sérieux de société. Il est difficile, en effet, de trouver le ton juste pour parler de ce sujet, tant il peut susciter des réactions divergentes et passionnées. Mais il faut en parler ; il a été trop longtemps passé sous silence. Je vois une qualité dans la légèreté de ton du film, qui lui permettra peut-être d’atteindre un public plus large tout en incitant à la réflexion. Divertissement agréable sur fond sérieux, il a comme attrait supplémentaire la magnifique musique de Mozart, chantée pour l’essentiel par une distribution de professionnels. Quelques jours plus tard je me surprends encore en train de chantonner « Voi che sapete che cosa è amore ».

Don