Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)
Mercredi 23 juillet, 17 h 00 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

Avec Hanami, de Denise Fernandes, réalisatrice portugaise (née à Lisbonne) de parents capverdiens mais qui a grandi en Suisse à Locarno et s’est formée au cinéma à Logano (au Conservatoire National des Sciences Audiovisuelles) avant de partir à Cuba puis à Paris, les Ciné-rencontres nous ont proposé le film sans doute le plus minimaliste, introspectif et contemplatif de leur 66ème édition, dans le cadre de la compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach. Un film primé aux festivals de Locarno, de Göteborg (meilleur premier long métrage), de Chicago (meilleure réalisatrice) – dont la lenteur peut lasser comme fasciner. « En grandissant en Europe, j’ai constaté que le Cap-Vert était souvent absent des cartes en raison de sa petite taille » : « j’ai voulu le rendre visible ». « Ce lieu – explique la cinéaste qui a voulu rendre hommage à la terre natale de ses parents qu’elle n’a pas connue enfant mais explorée adulte lors de ses voyages et grâce à ce premier long métrage – était une toile vierge qui m’offrait une liberté totale pour explorer ma créativité. »
Récit d’apprentissage en trois strates temporelles avec dédoublement des actrices – on voit ainsi Nana bébé, puis enfant (Dailma Mendès), enfin adolescente (Sanaya Andrade) – Hanami constitue aussi une belle méditation poétique et onirique sur l’enracinement (dans l’île de Foco) et l’exil (vers l’Amérique promise) : faut-il faire le choix de partir (effectué par Nia, la mère de Nana, jouée par Alicia da Luz Gomez) pour mieux se trouver (ou se fuir en abandonnant plus ou moins sa fille à l’oncle et à la tante ou plutôt à la communauté familiale) ou de rester au nom de la fidélité à sa terre, aux siens – mais au risque de s’enkyster dans la pauvreté comme tant d’habitants l’ont compris…? Nana, lorsque sa mère réapparaîtra au moment de son adolescence, choisira de demeurer dans son île, qui continuera à « prendre soin d’elle » comme le prophétisait la grand-mère…Cette question essentielle de l’identité et de l’appartenance traverse le film, de manière plus trouble qu’il n’y paraît : quelle est cette mystérieuse maladie dont souffre la mère et qui l’oblige à partir si vite, non sans avoir en un rituel sacré transmis son bébé de main en main en une étrange chaîne ? Les fièvres dont souffre Nina et pour soigner lesquelles elle se rend au pied du volcan auprès d’un guérisseur… japonais n’expriment-elles pas la somatisation de la souffrance quand on est ainsi délaissé et confié à une communauté, si fort que soit ici le lien au collectif et à la nature ? « Parfois, en tant qu’être humains, nous portons en nous une douleur que nous ne comprenons pas et avec laquelle nous luttons toute notre vie » – explique la cinéaste évoquant son héroïne.

Les reflets, de plus en plus ténus, dans le miroir ou dans les vitres, traduisent bien cette quête de soi et cette difficile relation à la mère : le sentiment d’appartenance est aussi synonyme de dépossession, perte du lien maternel qui ne sera jamais vraiment restauré et refus de l’avoir au profit de l’être, dans une union permanente avec des paysages d’un bleu profond et une terre volcanique noire d’encre. On notera l’importance des sensations non seulement visuelles mais surtout auditives lorsque Nana plaque contre son oreille un coquillage qui devient une conque nous donnant à entendre les vagues océaniques, le flux et le ressac. On peut certes regretter une certaine sécheresse narrative, à l’image de ces terres volcaniques, qui ne permet pas de développer assez la relation mère-fille et de comprendre les vraies raisons du départ de Nia : il est toutefois difficile de rester insensible à cette beauté et spiritualité insulaires qui semblent protégées du monde et intensifiées par la limitation spatiale.

La dimension la plus originale de ce film aux dialogues si économes tient au réalisme magique qui en baigne surtout la première partie, même si l’on se perd parfois un peu aux confins du réel et de l’imaginaire. Nombre de scènes ou de plans, longs et fixes, témoignent d’une véritable captation de l’instant ou d’une immobilisation du temps au coeur d’un quotidien aussi banal qu’insolite : la complicité de Nana vendant des gâteaux dans l’épicerie et de sa grand-mère, avec ses histoires de sirènes, le beau moment final du tressage (un geste simple, rituel pour un résultat complexe à l’image de ces identités croisées et mêlées), le son d’un violon, des inserts sur le « savon de sorcière » (une plante médicinale), des jeux et des oeufs dans le nid d’une tortue de mer.

Le sens symbolique de cette oeuvre sensorielle et fantasmatique nous est sans doute donné par son titre paradoxal et l’atmosphère japonisante qui la nimbent d’une aura de sagesse et de philosophie orientales. Le terme « hanami » renvoie en effet à la célébration de l’éclosion des fleurs de cerisier (sakura) au Japon : c’est à l’émergence d’une personnalité, à la naissance à soi, dans la fusion avec la nature et au nom d’une nécessité intérieure, que nous invite cette lente et savoureuse méditation. « Hanami dans le ciel / Doux, mon amour est rose » – chante le poète. Et déjà Nana, après la chute d’un vase, parlait à sa mère dans le ventre qui lui donnerait la vie : « maman, en nous, les morceaux brisés sont recollés avec de l’or ». Allusion au kitsugi, à la jointure en or qui permet d’embellir les fêlures d’un objet brisé – de rafistoler une identité émiettée ?