NAKED, Mike Leigh (1993)

Il y a 33 ans, le festival de Cannes projetait le 4ème opus du réalisateur britannique alors âgé de 50 ans. Ce film, Naked,  n’obtenait pas la palme d’or (pas assez consensuel) mais Mike Leigh repartait avec le prix de la mise en scène et David Thewlis le prix de la meilleure interprétation pour sa performance incroyable dans le rôle de Johnny, un jeune homme instruit mais paumé, un clochard qui part de Manchester dans une voiture qu’il a volée pour retrouver à Londres son ex-petite amie, Louise Clancy (Lesley Sharp). Le film nous embarque dans une odyssée du désespoir, celle de Johnny, un jeune homme crasseux qui survit grâce à la charité des autres, ne veut entrer dans aucun cadre, un marginal sans emploi et donc sans argent qui s’autodétruit: il n’y a pas d’avenir pour lui car l’avenir n’existe pas.

Le premier plan de Naked donne immédiatement le ton du film : il s’ouvre sur une rue sombre dans un quartier ouvrier de Manchester, la nuit,  où Johnny viole une femme, s’enfuit puis vole une voiture. Cette première scène dure et lugubre n’est que le début de cette odyssée glauque du désespoir, de l’errance, du nihilisme et de l’autodestruction.

Naked est un choc, et peut-être ce choc est-il encore plus brutal et violent qu’il ne l’a été il y a 33 ans.

Johnny est un raté, un paumé, qui ne pourra jamais trouver sa place dans cette société post-Thatchérienne. Il est imprévisible, son cheminement n’a pas de schéma vraiment repérable. Dans ce film il est davantage question de désarroi moral que d’étude sociétale même si quelques touches sont là pour montrer une société en décomposition qui ne sait pas où elle va. Johnny à l’instar d’autres personnages ne sait pas où il va.

Louise, son ex petite amie, et Sophie sont installées chez Sandra, mais cette dernière, infirmière, en vacances au Zimbabwe, n’apparaîtra qu’à la fin du film.  Son retour inattendu sera un autre choc : pour Louise, Sophie, Johnny qui ne l’attendaient pas si tôt, (ils n’avaient pas trouvé le temps de faire un peu de ménage), mais surtout pour elle, Sandra, qui trouve les trois jeunes gens couchés sur le même lit et ne peut qu’être horrifiée lorsqu’elle découvre, cerise sur le gateau, l’état dans lequel est l’ appartement : ‘a pigsty’ , une porcherie qui jusque-là ne gênait personne.  Les mots lui manquent pour exprimer son horreur, sa répugnance et son dégoût à la vue du ‘tableau’ qui est sous ses yeux. Et si je puis dire, elle n’a rien vu…

Dans les scènes d’intérieur , on sent toujours la promiscuité, l’étroitesse du lieu,  renforcée par des cadrages serrés. On étouffe : les scènes dans les escaliers soulignent le manque d’espace. Sophie ne fait quasiment rien de ses journées, si ce n’est boire, se droguer, faire l’amour avec Johnny même si ce dernier est brutal et violent. Elle l’aime sans doute sincèrement, en tout cas elle l’accepte comme il est. Dans ce trio, Louise est celle qui a un travail, si peu intéressant soit-il.  Elle est insérée dans la société, même si elle s’ennuie. Plus réaliste que les autres, elle ne semble sous l’emprise de rien. Elle essaie d’avancer dans la vie sans se laisser abattre.

D’autres scènes d’intérieur sont en parallèle à celle de l’appartement de Sandra. En effet, un autre jeune homme, Jeremy (Greg Curtwell), riche et bien vêtu, un yuppie (young urban professional, le français dirait un ‘bobo’) jouit d’un luxueux appartement dans lequel il attire ses proies, les contraignant à des actes sexuels violents, personnage inspiré du roman American Psycho de Bret Easton Ellis. Comme ce dernier,  Jeremy est un psychopathe, violeur et destructeur : pour le réalisateur, Jeremy est l’incarnation du Mal. « Il représente l’archétype de l’époque Thatcher, une métaphore de ces gens qui ont considéré qu’on pouvait tout acheter, tout violer, tout détruire », dit Mike Leigh (Le Monde du 13 mai 1993)

Ce qui n’est pas le cas de Johnny, si odieux soit-il. Ce loser, qui porte le film d’un bout à l’autre, l’ouvre dans la noirceur et le ferme dans la lumière. Il est rarement absent : comme le souligne un journaliste du Guardian « David Thewlis est comme un musicien qui effectuerait un solo de guitare pendant 133 minutes ».

Johnny est un fou shakespearien, qui assène aux autres certaines vérités dérangeantes qu’ils ne veulent pas entendre (« La vérité blesse, peut-être pas autant que sauter sur une bicyclette sans selle, mais elle blesse ») ; c’est un vagabond céleste dont le flot continu de paroles, logorrhées décapantes, absurdes, drôles ou absconses, font écho à certains personnages de Samuel Beckett « Et si Dieu nous avait mis là pour se distraire ? » ; Johnny est aussi un dépossédé aux accents dostoïevskiens quand il cite l’Apocalypse.  

Dans Naked, ceux qui travaillent, étant plus ou moins bien insérés dans cette société de fin de siècle, paraissent ternes et ennuyeux, sans éclat, sans énergie.

Tout est sombre dans Naked, rares sont les plans en pleine lumière. Et quand ils le sont, comme la scène au restaurant avec Jeremy par exemple, cette lumière a quelque chose de factice, tout sonne faux, du décor aux clients, jusqu’à la serveuse, rappelant certaines pages du magnifique roman de William Trevor, Felicia’s Journey (Le voyage de Felicia,1994, adapté au cinéma en 1999 par Atom Egoyan). Les rues sont sombres, même à la lumière d’enseignes colorées, la scène avec l’écossais qui cherche sa compagne Maggie dans les bas-fonds de Londres écho Dickensien du Londres de Fagin ou rappelle le formidable roman de Jack London, The People of The Abyss, (Le peuple d’en-bas).

Comme beaucoup de films, celui-ci mériterait d’être décortiqué, plan par plan, scène par scène, une seule vision ne suffit pas pour en comprendre le mécanisme et la construction. J’ai envie de dire que l’on reçoit une giffle sans vraiment comprendre pourquoi.

Dernier élément d’importance à ne pas laisser de côté : la bande son signée Andrew Dickson, une musique qui accompagne l’errance nocturne de Johnny, avec un rythme haletant, saccadé et répétitif, ou parfois plus doux à des moments où le temps semble être  suspendu, accalmie salvatrice.

Johnny, ce clochard philosophe qui lit la Bible et Jane Austen by Emma, connaît les héros de l’Antiquité et l’Odyssée d’Homère, qui agace tout le monde,  mérite peut-être les coups qui lui sont infligés par le colleur d’affiches mais certainement pas ceux  des voyous dont il croise le chemin un peu plus tard et qui sont certainement aussi paumés que lui.

Trente-trois années  après sa sortie, Naked reste un film qui marque, qui dérange et met mal à l’aise, un film que l’on peut aimer ou détester. Un film « encore plus dérangeant qu’il y a 33 ans », dit ce même journaliste du Guardian. A l’instar de Orange mécanique de Stanley Kubrick, film de 1971,  on peut se demander si des films d’une telle violence pourraient encore être faits aujourd’hui, comment les scènes de viol filmées hier pourraient l’être encore aujourd’hui. Hier, il était question de « scènes de sexe », aujourd’hui il est question de « viol et de violences faites aux femmes ». Demandons-nous s’il est possible de regarder une œuvre passée avec les lunettes du présent ?

Chantal

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