« Une femme douce » de Sergei Loznitsa

Pays d’origine :
France, Ukraine
Pays-Bas
Allemagne
Russie, Lituanie

2h25 dans les bas-fonds de la grande Russie. Il est conseillé, pour voir le film, « d’avoir le cœur bien accroché » …
Film délibérément sans mesure, excessif. Un banquet de trop quand même (on avait bien enregistré tous les profils. Peut-être pas nécessaire de nous les présenter à nouveau lors de ce banquet « de rêve »).
J’ai pensé en vrac à Gogol, Fellini, Victor Hugo aussi. La misère humaine frappe et on est le punching ball.
La femme douce, incarnée par Vasilina Makovceva est un tableau. Visage impassible, happant nos émotions, fascinant. Ses traits rappellent à la fois ceux de Charlotte Rampling, Elisabeth Badinter, Mélanie Thierry, Claudia Cardinale par exemple … Tour à tour. Très troublant.
Tout semble étranger à la femme douce qui déambule sans peur, ne semblant prêter attention ni aux faits divers monstrueux qu’on lui relate, ni aux scènes orgiaques qui se déroulent sous ses yeux, ni aux dangers qui la cernent. Elle flotte pour un temps au-dessus, lestée toujours de ce colis dont elle ne peut se débarrasser, comme soulevée avec lui, en errance dans cette no-go zone, précédant, sans hâte, son destin. La galerie de portraits des résidents de la ville prison nous heurte mais ne l’atteint pas. Tout est normal, elle est habituée à la violence, elle est partout dans sa vie.
Dès lors où plus aucun espoir de laisser le colis ne reste, elle suivra la monstrueuse Zinka* vers son martyr et sa perte. En conscience. Résignée.
Russie de malheur laissée en héritage au peuple dévasté par les résidents de la grande URSS ?
Sergei Loznitsa, ukrainien, vivant en Allemagne depuis 2001, traite son sujet avec maestria, brio. C’est puissant, violent. Sa peinture de ce pays nous laisse sur le carreau …

Marie-No

*Zinka c’est aussi le nom de la fille coupée en morceau, de la fille qui trouve la fille coupée en morceaux. Et, donc, aussi, de la maquerelle gigantesque.

Notes sur 2 films que je viens de voir.

Ciné Paradis, vu 3 billboards de Martin Mcdonagh, avec Frances Mc Dormand, si vous vous demandez s’il faut voir ce film, dont les radios, les journaux ont parlé tant et plus,   empruntez le Télérama du 20 au 26 janvier, il raconte tout, vous ferez des économies, c’est encore mieux que le ciné à 3€50 du même journal. J’ai vu ce film au nouveau cinéma de Fontainebleau, dans une très belle et confortable salle…ça ne saurait consoler de la lourdeur et des grosses ficelles du film et aucun fauteuil n’est assez confortable pour quelqu’un qui s’ennuie.

Alticiné, vu hier, une femme douce de Sergei Loznitsa, je vous livre un extrait de la très belle critique de Jacques Mandelbaum pour « le monde » :

« Voyage infernal et dantesque, qui voit la pauvre femme, percluse dans une incompréhension et une douleur muettes, chercher à rencontrer l’emprisonné et se heurter, de scène en scène, à l’éventail complet des rétorsions d’un système oppressif qui réduit l a société à une geôle. Le bus rempli de mégères venimeuses. Le train occupé par des patriotes obtus. Les matons sadiques. Les flics corrompus. Les matrones perverses. Les alcooliques déments. La pègre partout, et les filles qui vont avec. Le tout dans un environnement sordide où la délégation pour les droits de l’homme, tenue par deux délégués tremblants, relève de la pure bouffonnerie».

L’univers du film serait un peu celui d’un peintre tel Lucian Freud, aucun détail sordide (mais réaliste en fin de compte) ne nous est épargné. Sauf qu’ici le réalisateur a une prédilection pour le sépia et les teintes obscures. Ses intérieurs sont des cloaques, ses extérieurs sont des zones décrépites,  « crapoteuses », ou des espèces de « non-lieux ».

Trop c’est trop, serait-on tenté de dire, mais contrairement au film du dessus, le réalisateur a l’outrance lucide et volontaire. Il a quelque chose à dire. Il y a une sorte de métaphore d’un gros proxénète dit à la femme quelque chose comme «  tu veux ton mari, tu n’en retrouveras que des morceaux… Et c’est ça que tu veux ?  » Et la métaphore plus générale du film dit quoi ?

 

 

Addict et Rétro

Semaine Télérama, soirée Opéra, sorties Alticiné … passer sa vie au cinéma et puis le temps d’un jour, de plusieurs même, ne pas y aller … Ressentir le manque du Grand écran, une belle sensation assurément !

Pas pour aujourd’hui « Une femme douce », ni pour demain « La villa », pour mercredi ?
pas pour jeudi « Maria by Callas » (à 20h), et vendredi ?

Mercredi et vendredi, en profiter pour revoir, à la maison, en « petit » quelques films des frères Taviani.

Les Frères Taviani : une suggestion pour la prochaine rétrospective.
Vittorio a 88 ans et Paolo 86 ans. Il ne faudrait pas trop tarder.
Voir « Padre Padrone » sur grand écran, le rêve …
Revoir « Cesare deve morire » sur gtand écran !
Qu’en dites-vous ?

Paolo et Vittorio Taviani – Ciné-club de Caen

Marie-No

« L’Homme intègre » de Mohammad Rasoulof

 

Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2017Reprise dans le cadre du Festival du 24 au 30 janvier 2018
Mercredi 24 21h35, vendredi 26 à 18h45, dimanche 28 à 13h40, lundi 29 à 15h55 et mardi 30 à 13h40
Film iranien (vo, décembre 2017, 1h58) de Mohammad Rasoulof avec Reza Akhlaghirad, Soudabeh Beizaee et Nasim Adabi 
Titre original : Lerd
Distributeur : ARP SélectionSynopsis : Reza, installé en pleine nature avec sa femme et son fils, mène une vie retirée et se consacre à l’élevage de poissons d’eau douce. Une compagnie privée qui a des visées sur son terrain est prête à tout pour le contraindre à vendre. Mais peut-on lutter contre la corruption sans se salir les mains ?

Entretien avec le réalisateur *** Bande annonce *** Horaires

Présenté par Eliane Bideau

 

Le film qu’on n’a pas (encore) vu.

On est donc resté sur notre faim hier soir puisque les sous-titres sont restés invisibles … Une fois, 2 fois, 3 fois, 4 fois, on a vu le début du film en « simple » farsi.
C’est comment, au fait, le farsi  ?
« Le persan moderne ou farsi est la principale langue parlée en Iran. C’est une langue indo-européenne.
Le farsi ne distingue pas de genres dans les substantifs et les adjectifs. Comme le turc et les langues sémitiques, il peut remplacer, par de simples affixes, les adjectifs possessifs. La terminaison « en » est la terminaison ordinaire du pluriel et de l’infinitif comme en allemand.
La grammaire du farsi est extrêmement simple : pas de déclinaison, ce sont des prépositions  qui marquent les cas, pas d’article défini. La conjugaison est également simplifiée, beaucoup de temps et de modes étant remplacés par des formes périphrastiques. Ainsi que le grec ou l’allemand, le farsi peut former des composés de toute espèce par la simple juxtaposition des radicaux. La prononciation du farsi est douce et harmonieuse : l’accent, placé d’ordinaire sur la dernière syllabe des mots, peut être suffisamment varié pour ne pas engendrer la monotonie. C’est une langue euphonique, pleine de figures et d’images, éminemment propre à la poésie ». (extraits Imago Mundi)

On a souvent vu des films iraniens et j’avais trouvé cette langue, c’est vrai, très harmonieuse. Mais je n’avais jamais écouté aussi attentivement des dialogues en persan, sans en comprendre le moindre mot, écoutant seulement leur musique.
Et c’est impressionnant comme on peut se faire son film en s’accrochant juste aux images et à la bande son. C’est une expérience très intéressante. A refaire.
Au lieu de ça, dès les premiers dialogues, hier soir, formatés que nous sommes, on criait presque au scandale …
Et pourtant on n’y comprenait pas rien !
Merci à Eliane, de nous avoir bien éclairés dans sa présentation.

D’abord on voit cette seringue en gros plan qui injecte un liquide incolore dans ce qui ressemble à un ventre sombre tout rond. Un pansement est délicatement posé à l’endroit de l’injection.La caméra s’éloigne et on fait connaissance avec « l’homme intègre » qui, dans une grange, a fait cette piqûre dans ce qui s ‘avère être une pastèque. Des bruits de moteur lui font accélérer ses mouvements : il place la pastèque à côté de plusieurs autres et avec le matériel médical dans une cachette sous le plancher. Il replace la planche, recouvre le tout, prend un bidon vide près de la porte et sort.
On est à la campagne, dans une cour de ferme. Deux hommes (des policiers, des miliciens ?) sont arrivés qui fouillent bientôt la grange, soupèsent les pastèques laissées visibles, cherchent dans la maison, l’un des deux renifle des bouteilles. Ils cherchent un liquide interdit. On pense à l’alcool. Découvrant un fusil dans une armoire, le plus sec des deux qui paraît être aussi le plus hargneux, réclame le permis de port d’armes que l’homme intègre fournit. Son arme lui est quand même confisquée et on voit les deux compères et le fusil s’eloigner  sur une vieille mobylette.
On respire : l’homme intègre, Reza, s’en sort bien.
La scène suivante est une scène d’intérieur : Reza, sa femme et leur fils prennent leur repas et discutent. On voudrait bien sûr savoir ce qu’ils se disent … On en saisit peut-être l’essentiel : l’harmonie du couple, l’harmonie familiale, la vigilance du père protecteur.
Reza part ensuite à la ville rencontrer un ami qui, pour être à l’abri des regards, monte dans sa camionnette pour une brève conversation qu’on devine être d’une importance capitale.  A l’extérieur, tout autour du véhicule, l’atmosphère est plombée …

J’ai finalement regretté de ne pas avoir vu, hier, le film en entier en farsi sans sous-titres …
(avant de retourner le revoir avec les sous titres, ce soir ou vendredi donc)

Ca a l’air vraiment bien !

Seul et grand regret : il n’y aura pas le débat préparé par Eliane.

Marie-No

PS : j’aime beaucoup l’affiche.

Ciné d’ailleurs, vu par Marie

LES GARDIENNES

Une banale histoire d’amour pour soutenir le film ; pas d’intrigue compliquée, mais une précision de reportage pour décrire la vie des fermières que la guerre prive des époux et des fils. Absence doublée de l’inquiétude permanente de voir arriver la Maire porteur de la terrible nouvelle. Nous savons tout cela, pourtant l’intérêt ne mollit pas durant les deux heures trentedu film. De la lenteur, des silences (peu de musique de fond) ; calqués sur les attitudes de ces ruraux courageux, sans artifices. Une qualité d’image exceptionnelle qui nous emmène dans des scènes que Millet pourrait envier.

Nathalie Baye est presque méconnaissable mais excellente dans ce rôle de fermière et de matriarche attentive à la défense (jusqu’à l’injustice) des siens et de son exploitation.

 

LES CONQUERANTES

On apprend avec surprise que les femmes suisses ne votaient pas encore jusqu’à la moitié du XXème siècle. Le film est à ce titre autant un documentaire qu’une fiction.

La conquête du droit au vote est d’autant plus aventureux dans le milieu rural où se déroule le film. Aucun féminisme exacerbé pour autant ; beaucoup d’humour pour traiter de la volonté d’une poignée de femmes décidées à gagner l’égalité tout en gardant, voire en épanouissant leur féminité. L’héroïne est touchante dans sa détermination non dénuée de naïveté ; de sensibilité et de fidélité à son mari. C’est aussi pour lui qu’elle se bat…

 

12 JOURS

Á apprécier et à méditer, la citation de Nietzsche en exergue du film.

Un patient interné sous contrainte en H.P. dit au juge des libertés : « Á quoi vous servez ? » Réponse du juge : « Á rien ! »

En effet, ce film documentaire souligne à la perfection l’inanité d’une procédure où les jeux sont faits d’avance, où la parole du patient n’a aucun poids (certains, il est vrai, sont totalement dénués de raison.) La procédure n’aurait-elle pour seul but de donner bonne conscience à l’administration ? Je suis tentée de le croire, mais peut-être n’ai-je pas tout compris.

 

« En attendant les hirondelles » (2)

7 nominations au Festival de Cannes 2017Du 11 au 16 janvier 2018Soirée débat mardi 16 janvier à 20h30
Film franco-algérien (vo, novembre 2017, 1h53) de Karim Moussaoui avec Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou et Mehdi Ramdani

Distributeur : Ad Vitam

 

«  – il est bon le café, ici
– il est bon parce que tu le bois avec moi »

L’amour de Djalil et Aïcha est condamné, leur vie ensemble ne commencera jamais.
C’est cette scène de la deuxième partie qui me vient en premier en repensant à ce film sensible, aérien, si délicat.
Comme posés sur un large tapis roulant, les personnages glissent, marchent, courent parfois ou se figent, tombent, se dépassent, à la fois mobiles et immobiles, empêchés, dans l’attente d’un futur, regardant ou le sol ou le ciel, guettant les hirondelles qui n’en finissent pas d’arriver.

Trois parties, trois générations, trois lieux.

Alger
Dans la première partie on entre chez Lila qui incarne la femme algérienne mûre moderne, active, éduquée, divorcée mais toujours proche de Mourad et mère de leur fils. Ils ont peur de l’avenir, peur pour ce fils unique qui, après cinq ans d’études, a perdu l’envie d’être médecin . Il est ailleurs. Lila ne craint plus rien pour elle. Plus que deux mois à travailler, alors au lieu d’aller faire cours, elle va faire son marché et y emmène Mourad qu’elle continue à sermonner « c’est toi le père, c’est à toi de remettre notre fils dans le droit chemin ». Au marché il y a la scène des pommes de terre, elle tend un billet pour payer mais le vendeur n’a pas de monnaie alors Lila reprend l’argent et emporte la marchandise. Elle reviendra payer après. Continuer, avancer, garder le contact, être en compte. Et forcer la confiance.
La nuit est tombée sur Alger et sur le chemin de retour,  Mourad traverse par hasard un quartier en construction, inachevé, avec ces immeubles vides percés de grandes lucarnes noires. Dévié par la case courage, Mourad passe son tour. Sa conscience viendra lui rappeler ce choix. C’est à Lila, son épouse d’avant qu’il se confiera. Pour son épouse actuelle, Alger n’est pas adaptée. N’arrivant pas à y trouver sa place, elle renonce. L’histoire de Rasha et Mourad est finie et on peine à croire, maintenant que les hirondelles se sont absentées, qu’elle ait pu, un jour, commencer …

Le désert
Aïcha se marie et c’est Djalil qui la conduit vers l’autre. Une tragédie.
Cette deuxième partie, sombre, est baignée de lumière, de musique et de chants, de danse, de jeunesse. La route descend inexorablement vers le malheur. Mais cette parenthèse de plusieurs centaines de kilomètres et la providence de l’éloignement momentané du père va leur permettre de vivre ce qui restera probablement un des, sinon le plus beau(x) moment(s) de leurs vies. La scène du café. La scène des grenades, le père et le fils, la terre qui ne peut « appartenir » à personne. La scène de la danse dans ce cabaret improbable nimbé de leur amour. Aïcha danse et l’appelle. Djalil résiste. Pas longtemps, bien sûr. C’est très fort. Karim Moussaoui réussit à nous fait ressentir les sentiments de ses personnages tout au long de son film. A noter, dans cette scène la « gueule » du bassiste ! C’est un vrai vieux musicos sorti de derrière les fagots. La musique d’hier et d’aujourd’hui. La tradition qui vieillit quand même. Le lendemain de leur nuit d’amour, des jeunes chantant et dansant, dehors, libres sous le soleil, les invitent à la danse. Mais Aïcha , pourtant à cet instant échappée, ne se mêlera pas à eux et repartira vers la famille et la tradition.

Le bidonville
Dahman n’a pas eu le courage alors de secourir la femme qui se faisait violer .Mais il a croisé son regard et elle est, depuis, restée plongée dans le sien. Plus tard,abandonnée, elle a sû que cet homme était son salut. Elle l’a cherché et retrouvé pour faire exister l’enfant que les tortionnaires avaient fait grossir dans son ventre et qui, bien que né, vivant, n’avait pas de nom. Dahman commence par le déni, le refus, la proposition d’un accord … rejeté ! La graine est plantée dans la conscience de Dahman et elle va germer.
Au lendemain de sa nuit de noces (avec sa cousine), Dahman retourne au bidonville voir la femme. On ne connaît pas son nom. Elle est la femme universelle, abusée, abîmée, rejetée après la torture, gommée pour sauver l’honneur de la famille. Pas tout le temps, on l’a dit, Dahman est pourtant un homme courageux. Il laisse sa jeune épouse et retourne au bidonville voir la femme et apprivoiser cet enfant à qui il a décidé de donner son nom. Toute sa faute impardonnable lui sera, par cette action, pardonnée. Le frère de la femme, son seul soutien jusqu’à ce jour, rassemble ses affaires et embrasse sa sœur qui, après s’être caché le visage dans ses mains dans un dernier geste de peur et de doute, relève la tête vers son futur.

La dernière image montre ce frère qui, ayant passé le relais, une fois sorti du bidonville et passant les faubourgs d’Alger,  marche d’un pas décidé, vers le bout du désert.

Un très beau film, paisible et bouillonnant

Marie-No

PS : très belle affiche !

Ich habe genug : j’(en) ai assez, je suis comblé

« En attendant les Hirondelles » de Karim Massaoui

 

7 nominations au Festival de Cannes 2017
Du 11 au 16 janvier 2018
Soirée débat mardi 16 janvier à 20h30

Film franco-algérien (vo, novembre 2017, 1h53) de Karim Moussaoui avec Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou et Mehdi Ramdani

Distributeur : Ad Vitam

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Aujourd’hui, en Algérie. Passé et présent s’entrechoquent dans les vies d’un riche promoteur immobilier, d’un neurologue ambitieux rattrapé par son passé, et d’une jeune femme tiraillée entre la voie de la raison et ses sentiments. Trois histoires qui nous plongent dans l’âme humaine de la société arabe contemporaine.

Hier, avec « En attendant les Hirondelles », nous avons vu du très bon cinéma.  Un film promesse, qui nous invite à voir le prochain film de Karim Massaoui, un film qui  donne également envie de voir d’autres films algériens.

Les cinéphiles comme les lecteurs, les amateurs d’art, de vin, ou que sais-je, sont avisés lorsqu’ils regardent ce qui se fait dans le monde. Nous avons cette chance aux Cramés de la Bobine d’avoir cette fenêtre ouverte. Et l’Algérie d’hier soir nous semblait comme un village, à la fois proche et lointain, nous avions l’impression de connaître ces gens. Lors du débat, il me semble que nous avons remarqué  l’intervention de Laurence sur la forme du film, qui expose sa manière d’avancer par touches légères, celle d’Henri sur cette faiblesse, défaillance des hommes dans l’histoire, argument repris par Françoise qui l’interprète comme l’instabilité, l’absence de fiabilité des institutions qui laisserait ces hommes seuls face à eux-mêmes.

C’est sur ce thème que je souhaite mettre mon grain de sel. Regardons ces hommes.

Regardons d’abord Mourad (Mohammed Djouhri), ce beau personnage naviguant entre son ex-femme, son fiston encore un peu immature, et sa jeune et belle ex-future femme. Vous avez vu le casting, Karim Massaoui a choisi un homme d’aspect solide et vieillissant. Un entrepreneur qui évoluait naguère dans une corruption ordinaire qui brutalement change de braquet et le dépasse. Tout va bien pour lui jusqu’à l’incident : Il fait nuit, on est dans un quartier neuf d’Alger, on entend un bruit sourd, comme un râle, en fait il y a derrière un mur, sur une place déserte, deux hommes qui en rossent un troisième. Mourad se cache, son téléphone sonne, il se cache davantage, il a peur. Sans doute ce bruit fait fuir les agresseurs. (Cette scène au moment  où la voiture des agresseurs démarre, fait penser à une scène de guerre).Alors Mourad s’approche à distance respectueuse, au sol, un homme git et râle. Comme dans la chute de Camus, il reprend son chemin. Ne pas voir va ensuite lui causer des soucis concrets, d’abord avec sa vieille femme puis sa jeune maîtresse et comme on le verra la séquence 3, sa  cataracte commence à lui poser question. Ne pas voir quand il le faut, lui trouble la vue… et le cerveau… qu’il pense cancéreux. La remarque de Françoise prend toute sa pertinence, à qui se fier ? Mais pas seulement. Revenons à cette fameuse séquence, il y a un plan où il boit un verre à côté d’un homme médecin neurologue Dahman, (Assan Kachach). Qu’est-ce qui unit ces deux hommes, pas grand-chose, une coïncidence . On sait à ce moment du film que Dahman a été concerné de près par le terrorisme. Ces deux hommes ont l’âge d’avoir pris de front la période des années 90. La question de Mourad, c’est que sa lâcheté du moment est composée d’une matière complexe, de mauvaises anticipations comme le  signale Françoise, et tout autant d’un passé où il a bien dû se cacher, avoir peur, refusé de voir. La « lâcheté de Mourad »semble construite plus qu’instinctive, la prudence et la peur reprennent la place d’autrefois, vous voyez, un peu comme quand on a fait une boule avec du papier cellophane de chez la fleuriste, qu’on la presse dans la main et qu’on la relâche.

Alors un mot sur Dahman, (Assan Kachach) le neurologue. Là encore, quel casting. Dommage, quand je vais le revoir, je ne me rappellerai plus son nom et je vais me dire, tiens ! C’est le neurologue ! Cet homme de belle allure est amené à se rendre dans un bidonville, dans les conditions que vous connaissez. Il y retrouve une petite dame réprouvée, au regard pénétrant, à l’allure résolue, en d’autres circonstances, elle aurait pu être à sa place. Elle lui propose de se souvenir d’elle. Ce qu’il refuse d’abord, par déni sans doute. Mais il devra admettre que dans le passé,  lui,  le médecin, otage d’un moment, l’a vue au moment ou les terroristes l’ont emmenée dans une cabane pour la violer. Et qu’il n’a rien fait.  Dahman n’est pas coupable, que pouvait-il ? Pas coupable mais concerné. Du moins, il aurait dû l’être. Mais tout dans sa vie autorisait la résilience. Ce passage montre que cet homme n’est aucunement résilient. Il a construit sa réussite sur une sorte de scotomisation*(1)  du passé(quelque chose qui est là mais qu’on ne voit pas) , et sa réussite sociale est comme une gomme à effacer. Mais à son tour cette réussite s’efface devant un passé à partager. Et l’occasion lui est donnée d’avoir à réparer quelque chose. Est-ce à lui de le faire, pas plus qu’il lui revenait de voir un viol. Mais on sent qu’il va le faire parce que ce passé est aussi   une possibilité de  partage. De faire un présent (aux deux sens du terme) acceptable après un passé qui ne l’était pas.

Du coup,  il nous reste Djalil (Mehdi Ramdani). Le jeune homme qui ne rit pas -Intense le garçon, vous avez vu? – Lui porte une liberté, il est comme cette musique du film, il est à la fois la musique de Rina Raï et parfois comme Mourad,  celle plus sombre plus résignée d’une messe de Bach interprétée par Alfred Deller. Peut-être est-il aussi  une promesse, celle du groupe musical « Kusturicien » qui clôt la 2ème partie. L’espoir et la résignation. À lui on peut dédier cet extrait d’une interview de Karim Massaoui : « En Algérie, les ancêtres sont encore sacralisés, ils sont très présents, avec leur base morale, leurs codes de conduite, ils sont là, ils nous surveillent et ils exercent une sorte de chantage occulte qui se rappelle sans cesse à nous : si on trahit leur mémoire, on sera bannis ».

Et terminer ce commentaire sur ce film rhizome par cet extrait musical.

Raina Rai, Ya Zina Diri Latay – راينا راي , يازينة – YouTube

 

 

*(1)Scotome : Le terme scotome désigne une lacune immobile dans le champ visuel (étendue perçue par le regard quand celui-ci reste immobile) due à l’absence de perception dans une zone de la rétine.

PS (et « repentir ») : Jamais musique de film n’est innocente. La prochaine fois je ferais très  attention, ici elle vaudrait à elle seule un article , et surtout aurait du être  davantage soulignée lors de la présentation du film, le choix de  la musique Raï doit nous rappeler que les extrémistes  religieux ont aussi assassiné  cet élan de création culturel universel, une musique de toute beauté… et physiquement, certains de ses représentants. Le choix de cette musique dans le film n’est donc pas innocent. Il faudrait-alors ré-écouter toute la bande musicale. 

 

« 12 jours » Raymond Depardon (3)

C’est dommage, Marie-No que tu n’aies pas assisté à la présentation du film par Georges et entendu les différentes réactions à la projection de ce film. Evidemment, nous n’avons pas quitté la salle avec des certitudes mais avec la connaissance d’un dispositif que pour ma part, j’ignorais et une grande perplexité devant la position de tous les protagonistes : malades, soignants et juges.
Je pense qu’il faut préciser le rôle du juge de la liberté et de la détention (JLD). Il est là pour contrôler que le maintien en hôpital psychiatrique sous contrainte se fait conformément à la loi, que l’évaluation de l’état de santé du patient a bien été effectuée par l’équipe médicale, que ce maintien n’est pas reconduit mécaniquement. Il ne prend pas position sur la maladie elle-même, il n’est pas soignant. Cela ne veut pas dire que, parallèlement, la situation du patient ne peut pas être étudiée par d’autres juridictions. Tu parles de la personne employée chez Orange : la situation de ces salariées a été portée devant les prudhommes, certains malades en burn-out ont été reconnus en maladie professionnelle avec tous les droits que cela leur procure mais cela ne relève pas du JLD. Mais, je ne suis pas vraiment apte à parler de cela de manière suffisamment éclairée. J’ai trouvé un article de Rue 89 qui a interrogé des JLD de l’USM (principal syndicat des magistrats) qui répond mieux que moi à nos interrogations.

Psychiatrie : dans la tête des juges qui décident d’interner sous … – L’Obs

« 12 jours » Raymond Depardon (2)

Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.

Me plaçant d’entrée du côté des égarés, consciente que primo, de près ou de loin, on est tous concernés, un jour, par le sujet et que secundo la vision de ces malheureux me serai insupportable, « 12 jours », j’avais décidé de ne pas voir « 12 jours ».
Et puis, finalement, prenant mon courage à deux mains, dimanche matin pour être seule et pouvoir m’échapper avant la fin ou même tout au début, je me suis dirigée vers le ciné … M’entendre moi-même annoncer « 12 jours » à la caisse m’a glacé le sang ! Aurais-je été internée, enfermée, dans une vie antérieure ?

Très vite, je suis consternée. Consciente d’être dans une position de voyeurisme. Les avocats font un boulot, les juges font un boulot aussi dans un temps imparti : on perçoit que l’entrevue est minutée. Pas le temps de s ‘apitoyer sur le sort de ces pauvres bougres qui se succèdent les uns après les autres devant eux, et, jamais au grand jamais, ils ne remettront en cause les rapports des médecins ! Ce n’est pas leur domaine ils ne sont pas médecins etc … Eux ils (jugent et) abondent toujours dans le sens de la Médecine . L’un des patients lance un « mais alors vous ne servez à rien » à l’une des juges (à noter que la parité est respectée : 2 hommes, 2 femmes), à la plus jeune des juges donc qui rétorque un « ben non, je sers à rien ! » Avec une désinvolture choquante. Ca résume un peu ce film. Oui, on se demande, en effet, à quoi ils servent. A valider l’avis médical et c’est très important que, pour la conformité du dossier, sa validité,  le patient signe bien la décision de prolongation de l’internement. Après, pour les réticents, les rebelles, les sceptiques, ils peuvent toujours faire appel (!), bien sûr. Une patiente le dit : « ça ne sert à rien, moi contre eux, je ne peux pas gagner ». Très juste.
R. Depardon nous montre une brochette de malades et nous, spectateurs, chacun, selon notre sensibilité, notre vécu, sommes interpellés par celle-la plus que celui-ci, par celui-ci davantage que par celle-là. On ajoute notre incompétence devant cette montagne de souffrance.
On regarde, mis dans la position de juger.
D’où la conclusion ahurissante d’un spectateur à la sortie de la séance : « ce qui est sûr, c’est qu’ils ont tous leur place là-bas » !!!
Comment peut-on fait avoir des certitudes pareilles ?

Il ne faut pas oublier qu’un documentaire est un film. Les audiences sont filmées et donc la salle a été préalablement agencée, l’éclairage disposé, la perche accrochée. Les juges et les avocats sont consentants, préparés, acteurs donc à visages découverts. Les malades eux aussi sont préparés. Consentants ?  On nous dit en préambule que pour préserver l’anonymat, les noms ont été modifiés. Pourtant, à chaque audience, le nom du malade est lu intelligiblement par le juge … Pendant tout le film, on ne voit qu’1 seul regard caméra de la part d’un interné. Sinon ils fixent le juge . On a du les briefer. Ils ont tous ce regard fixe voire très fixe, sur le juge.
Ce regard vient bien sûr aussi des « remèdes ». Il faut vous soigner, vous êtes là pour vous soigner.
Comment on soigne cet homme né en 83 pas en 93 (la juge s’est trompé de 10 ans, pas à ça près … ), comment on le soigne cet homme qui a démoli la tête d’un inconnu dans la rue ?
Comment on soigne cette femme en souffrance au travail. Le juge ne parle pas d’une enquête chez l’employeur. Sentiment de harcèlement = paranoïa ? L’avocat tente une timide réflexion sur la réputation et les antécédents de son employeur, Orange. Sans suite.
N’oublions pas qu’un documentaire est un film qui demande un montage. Là je m’interroge : Orange est cité et cette séquence est gardée. C’est le travail qui rend fou et qui remplit les HP ? ou bien c’est la personne qui a un problème psychiatrique à la base et se croit victime de harcèlement au travail ? Dans ces grandes entreprises, en face d’un employé de cet acabit, le « diagnostic » est toujours d’affirmer d’entrée que cela vient de sa vie personnelle. Il arrive que la « victime » dont le comportement est devenu « anormal », ne passe pas par le HP mais directement par la fenêtre.
Cette femme est nerveuse, émotive et d’accord pour rester parce que, pendant ce temps là, elle n’est pas harcelée. La justice ne creuse pas un peu le sujet, là ? c’est pas noté dans le dossier ?
On soigne l’homme originaire du Mali avec un passé chargé, tentative de meurtre (14 coups de couteau sur une femme), prison et HP. Pourquoi « 12 jours » ? Il entre dans le cadre des audiences récurrentes, tous les six mois, tous les ans. Là c’est extraordinaire ! Pour cet homme dont le dossier est très épais et qui a priori ne présente pas un gage absolu de bonne conduite si il sort, la décision de sortie est mise en délibéré. Et c’est « drôle » parce que le juge annonce le délibéré juste après que ce bel homme puissant, la tête rentrée dans les épaules, l’ait regardé fixement d’un air tout à fait inquiétant ! On se croirait dans un polar !
On envisage vraiment de passer le « dossier » à cette Julie qui est disposée à l’accueillir ?
Et puis le fils du père béatifié … enfermé depuis de nombreuses années et qui nous semble très très atteint, complètement barré, lui non plus pas un cas de 12 jours. Il a tué son père et ne s’en souvient plus. Il a tant de projets ! avec Besancenot même ! On va le relâcher, il le sait (nous , non) mais à quel âge ? Celui-là aussi a un vrai physique de cinéma.

La vie est une loterie. Une farce. On rit. On pleure. Trop parfois.

Pourquoi le titre « 12 jours » ? La moitié des personnes que nous voyons dans ce documentaire n’entrent pas dans ce cadre car internés depuis plusieurs mois voire plusieurs années. Non, ce n’est pas pareil.

La sanction des 12 jours : formalité à la fois indispensable et, en l’état, inutile ?

le film de R. Depardon est bien fait, bien éclairé, bien propre. Tout est calme et bien rangé. C’est louche.

Refaire le film  en caméra cachée et alors la musique de Desplat (quel calvaire !) sera incongrue …

Marie-No

PS : maintenant je regrette, évidemment, de ne pas avoir entendu la présentation de Georges et de pas avoir assisté au débat.

« 12 jours » de Raymond Depardon

Soirée-débat lundi 15 à 20h30
Film français (novembre 2017, 1h27) de Raymond Depardon

Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.
Présenté par Georges Joniaux

 

Notes de débat

Par une curieuse association, Raymond Depardon documentariste est pour moi ce que Georges Perec est à la littérature :  regard , pudeur, humilité, délicatesse,  précision, sobriété,   obsessionalisation du sujet-du sujet banal – qu’il décortique à mesure.

Qui nous montrerait ce que Raymond Depardon nous montre? Son film précédent s’appelait les habitants. En voici d’autres. D’autres, les malades mentaux, dont on ne parle pas trop mais c’est aussi vrai de n’importe quelle maladie, qui connaît le nombre de diabétique ou d’hypertendus ?

Éléments de contexte

Plus de 400 000 personnes chaque année ont recours à une hospitalisation plein-temps en psychiatrie — C’est-à-dire environ 6% de la population française — Parmi eux près de 90 000 font l’objet d’hospitalisation sous contrainte.

Un dispositif légal  pour protéger ces malades ou se protéger d’eux le cas échéant, existe depuis longtemps. En effet une loi en 1838 instituait les placements obligatoires, placements volontaires, placements libres, elle a vécu plus de 150 ans.

En 1990, voici la loi de remplacement, le terme placement est remplacé par Hospitalisation, les adjectifs demeurent les mêmes, sauf pour le placement volontaire (qui ne l’était guère) qui devient ce qu’il a toujours été en réalité : hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT). Les droits et recours de ces malades mentaux sont mieux reconnus et renforcés.

2011, la France poursuit 3 objectifs, répondre aux directives européennes, répondre à des questions prioritaires de constitution(QPC), et satisfaire une politique sécuritaire plutôt en vogue. Elle présente l’avantage d’instituer 3 modalités d’hospitalisation :

Péril imminent, soins psychiatriques à la demande d’un tiers, soins psychiatriques à la demande d’un représentant de l’état. Les termes ont un sens, l’hospitalisation plein-temps n’est plus la seule modalité de prise en charge car il est désormais question de soins obligatoires.  Mais par démagogie sécuritaire, cette loi supprimait alors les permissions d’essais, transformant cette modalité en prison.

2013, améliore 2011, à peine en œuvre et concernée par une QPC, en rétablissant les sorties thérapeutiques et en raccourcissant le délai d’intervention du juge. Elle se propose aussi de suprimer les unités pour malades difficiles (dangereux). Ce qui n’est pas fait.

Question : Les psychiatres pour les malades mentaux, comme les juges pour les condamnés ont désormais le choix, enfermement ou non ? Peuvent-ils, pourront-ils s’en emparer ?  Un élément de réponse, les uns comme les autres auront  besoin de beaucoup de temps et de pédagogie (comme disent nos politiciens condescendants) pour obtenir l’assentiment de populations diverses depuis trop longtemps gavées de sécuritarisme et toujours prêtes à rouvrir de vieux dossiers.

Question : D’aucuns psychiatres contestent la présence d’un juge des libertés et de la détention arguant qu’un malade n’est pas un détenu… Cet argument qui ne tient compte que d’un terme du rôle du juge n’est-il pas spécieux ? Ils proposent que ce contrôle soit effectué  par une commission, cette procédure ne risquerait-elle pas de rendre le processus plus lourd et moins opérationnel ? (Seul un juge peut prononcer une main levée).

Mais venons-en à 12 jours.

Le dispositif du film est simple 3 caméras sans pieds (pour mieux se faire oublier), une pour le patient et son avocat, 1 pour le juge, une pour le cadre dans son ensemble. Le juge le plus souvent filmé de trois quarts, comme vu par l’avocat, le patient est plutôt filmé de face, le cadre est filmé en diagonal.

La prise de son toujours essentielle, petits micros pour tous, sauf pour le patient qui est « perché ». C’est donc une succession de gros plans alternés, qui après le montage, va constituer l’essentiel du film.

Il retrace le déroulement de l’audience, une audience où se joue la prolongation d’hospitalisation contraintes des patients,  et montre en même temps, la distance, l’espace dans une relation par nature asymétrique et l’enjeu. Hors la salle d’audience transportée à l’hôpital, il y a les lieux voisins, l’hôpital avec ses couloirs, ses chambres, ses grillages, ses lits de contention, parfois des patients qui marchent et  le temps qu’il fait. Ce changement de décor, comme un interlude est censé détendre le spectateur.

Je formulerais une critique mineure sur cette déambulation de caméra. Raymond Depardon dans les interviews qu’il a accordé ne manque jamais de souligner les progrès de la prise en charge des malades mentaux, et il est vrai que depuis « San Clémente » son premier film sur le sujet, et même depuis « Urgences » les choses ont bien changé. Or, que nous montre-t-il ? Des espaces propres, (l’hôpital le Vinatier est neuf), de longs couloirs blancs et déserts zoomés, puis pesamment, un lit de contention. L’imaginaire du lit de contention depuis que les États-Unis exécutent ses condamnés par injection létale a quelque chose de terrifiant. Idem les va-et-vient de ce pauvre homme édenté, (on pourrait commenter ce seul  détail) probablement rendu aussi chronique par sa maladie que par le système, dans son petit espace grillagé, qu’apportent-elles ? Comment peut-on se saisir de ces images ? Que peut-on en faire ? Ces séquences constituent une sorte de hors-champ artificiel qui empêche d’imaginer la vie même de ces malades hospitalisés. Vie qui ne comporte pas que solitude mais aussi promiscuité. Celle des autres patients, celle des soignants et en général, la cohorte de tous ceux qui passent et qui peuvent vous regarder ou pire encore, ne pas vous regarder, dans ce lieu là. En outre, je ne saurai l’affirmer, mais il me semble que l’essentiel a été tourné dans une Unité pour Malade Difficile (UMD), je n’imagine pas tant de grillages ailleurs. Ceux-ci ne représentent pas, et loin de là,  le lieu de vie de l’ensemble des malades soignés sous contrainte.

Avec Raymond Depardon, les images sont belles, elles nous montrent ce que nous ne voyons généralement pas, mais dans ce cas, le parti pris poétique et esthétique fait un peu écran. D’autant que cette déambulation, flânerie de la caméra est soulignée par la musique impressionniste d’Alexandre Desplat. Peut-être Raymond Depardon voulait-il avant tout transmettre une sensation, une sorte de mélancolie. Avec la tristesse, il nous donne la note juste, l’état d’esprit qu’il faut pour sentir le film. Et puis, c’est toujours une question de focale.

 Mais venons-en au sujet, ce que nous dit le film, ce qu’il a de remarquable : ce sont des malades, privés de liberté pour lesquels un juge, pas spécialement formé en psychopathologie doit valider ou invalider une hospitalisation contrainte. Et ça, c’est nouveau et intéressant au plan symbolique car l’article premier des droits des personnes hospitalisés en psychiatrie dit ceci : « Toute personne faisant l’objet de soins psychiatriques ou sa famille dispose du droit de s’adresser au praticien ou à l’équipe de santé mentale, publique ou privée, de son choix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du secteur psychiatrique correspondant à son lieu de résidence. »

Ce principe fondamental  ne peut connaître aucune entrave. Et lorsque cette procédure aboutit à un pourcentage significatif de main-levée, ici 9% on se dit que cette mesure était parfaitement justifiée. Il est toujours possible qu’ un juge commette une erreur d’appréciation. Elle lui sera reprochée et le dispositif se renforcera. Primat de la liberté, cela constitue toujours un progrès humain et le juge  représente  celui qui protège  la liberté de l’individu.

Quant à l’enfermement, s’il est parfois nécessaire pour protéger le patient contre lui-même ou protéger la société, il n’en conserve pas moins dans l’absolu, un caractère de punition. Pour les justiciables de droit commun, il y a deux options, réparation et punition. Parmi les punitions il y a la privation de liberté. Je ne vois pas par quel miracle, une personne privée de liberté, ne pourrait pas se considérer comme punie. Et l’enfermement a toujours un caractère totalitaire. L’homme enfermé se voit dépersonnalisé, il ne décide plus rien, ni de son temps, ni de ce qu’il doit où peut faire. Il est soumis à l’organisation bureaucratique de l’institution qui le contient. Et pas seulement soumis, il y est infériorisé par l’asymétrie des relations. Sa vie privée lui échappe*(1). Raison de plus pour en user qu’en dernier recours.

Les malades que nous voyons dans 12 jours, portent en eux tous les conflits, toutes les folies de la société dans laquelle ils vivent, nous baignons dans le même jus. L’on y  voit apparaître des mots, kalachnikov, harcèlement, viol, etc. Depuis, toujours les malades mentaux se sont fait l’écho de nos violences* .Le documentaire ne s’arrête pas là, il montre la souffrance… La maladie mentale n’est pas une originalité , une esthétique filmique, elle est d’abord une douleur et parfois, la pire d’entre elles. Quant à l’enfermement, c’ est une violence, parfois nécessaire mais violence. Alors, l’introduction du juge dans un processus de décision, tout comme le raccourcissement des durées de séjour et des  soins alternatifs  qui se dessinent sont des progrès. L’un est scientifique, l’autre est juridique. Ce dont témoigne « 12 jours ».

Avec « 12 jours » Raymond Depardon filme la parole,  il filme  une  autre image des habitants. Raymond Depardon y   consacre son œuvre et quelle œuvre !

 

 

* (1) Voir  description des institutions totalitaires  dans « Asiles » de Erving Goffmann, éditions de minuit

*PS1 : j’ai oublié de répondre à l’un des cramés de la bobine sur la liberté de suicide. Le cas de la jeune femme suicidante, qui veut  sortir pour se suicider, mais veut aussi conserver son gentil  chat et vivre dans un appartement thérapeutique parce qu’elle n’aime pas être seule, questionne sur son illusion rétrospective d’avoir toujours eu envie de se suicider et de le vouloir sans cesse. Tant qu’il y a du désir… Je zappe sur la  part  philosophique de votre questionnement, ma réponse ne serait pas au niveau.  J’ajouterai  que l’envie de sauver des vies ou d’assister les malades est incorrigible  pour tous médecins et pour tous  soignants en général, ils ne savent pas penser autrement, mais faut-il s’en plaindre ?

*PS2 : Pauline posait un  regard sur les juges, je regrette que nous ne soyons pas allés plus loin. 

*PS3 : J’ai apprécié le »salon d’apaisement » d’où sortaient des cris. Ce nom donné à une chambre capitonnée  a quelque chose d’Orwellien,  tendance 1984, comme on sait de mieux en mieux faire..