Après Chili 1976, présenté à Cannes en 2022 dans le cadre de la quinzaine des réalisateurs, Dègel y fut présenté cette année dans la sélection Un certain regard.

C’est peu dire que ce deuxième long métrage de Manuella Martelli est placé sous le signe du regard. Celui qu’on porte sur le passé et même sur le présent. Ce regard est celui de la réalisatrice, du spectateur, mais aussi celui d’une petite fille de 9 ans, Inès, qui est hébergée pour un temps dans l’hôtel du Volcan administré par sa grand-mère, ses parents étant en Espagne, « à l’autre bout du monde » pour l’exposition universelle de Séville où un morceau d’iceberg est exposé pour représenter leur pays. Nous sommes au Chili en 1992, soit deux années après la fin de la dictature d’Augusto Pinochet.
Inès, formidable Maya O’Rourke qui crève l’écran d’un bout à l’autre du film, essaie de combler sa solitude en observant ce qui se passe autour d’elle: elle écoute et espionne le monde des adultes qu’elle ne comprend pas toujours. Elle trouve l’affection maternelle manquante auprès de la réceptionniste de l’hôtel ou de la femme de chambre, puis très vite auprès d’Hanna une jeune skieuse allemande de 14 ans à l’avenir prometteur. Mais un jour Hanna disparaît, laissant Inès dans un profond désarroi et une solitude plus grande encore.
Lorsque des recherches sont entreprises par les autorités chiliennes (on peine à leur faire confiance) et s’avèrent infructueuses, Inès va servir de guide et d’interprète à Lina, mère d’Hanna, ancienne patineuse en RDA, « un pays qui a disparu » selon les mots d’Hanna. Au désarroi d’Inès s’ajoute le désespoir d’une mère qui veut retrouver sa fille et se met à douter de l’innocence des uns ou des autres, en particulier de celle d’Alexander, son compagnon et entraîneur sportif du groupe de skieurs allemands, doute savamment entretenu par la réalisatrice dans sa manière de filmer certaines scènes. Ces scènes ambigües instillent le doute chez les spectateurs qui craignent la manipulation et la violence de l’adulte entraîneur qui aurait une emprise sur Hanna, sportive de haut niveau et seule fille du groupe, sujet de moqueries de la part des garçons.
Le film est semé d’indices, que chacun pourra interpréter selon sa propre perception et son émotion, selon qu’il ou elle éprouve ou pas une certaine empathie à l’égard d’Inès et de Lina, les deux personnages étant au coeur de la seconde partie du film, comme liées l’une à l’autre par un pacte tacite.
Manuella Martelli ne cache pas son admiration pour Carlos Saura et en particulier pour son film Cria Cuervos (1976), dans lequel une petite fille, Ana, vit dans une atmosphère toute aussi étouffante et éprouvante que celle de l’Espagne franquiste. Les points communs de ces deux films sont indéniables.
Le titre du film mérite qu’on s’y arrête: le ‘dégel’ marque la fin d’une période et l’apparition d’une autre: après le départ de Pinochet en 1990, c’est une période de transition qui s’ouvre, période durant laquelle les chiliens tentent de reconstruire leur pays mais aussi eux-mêmes, jetant un voile sur le passé: c’est du moins l’option choisie par la famille d’Inès, grands-parents et parents, comme le prouvent leurs discours et leurs actes. Inès, quant à elle, reste perplexe, et semble comprendre que l’attitude de certains, dont sa grand-mère, n’est sans doute pas la meilleure qui soit. Les silences restent lourds mais éloquents, les secrets sont bien gardés, enfouis dans les mémoires individuelles pour ne plus en ressortir. C’est peut-être de cette façon que l’on peut ‘passer à autre chose’.
Manuella Martelli nous offre un film délicat et émouvant, où les thèmes sont abordés par touches évoquant le fait que nul ne sort indemne d’une dictature comme celle de Pinochet : elle laisse des traces, visibles ou invisibles, des traces sur le comportement des gens, leur manière d’être et de penser. La dictature peut-elle sortir dela mémoire? On se défait mal de 17 années de mensonges, de totalitarisme absolu, d’emprisonnement, de viols, d’humiliation, de tortures, de morts et de disparitions. On fait semblant… La grand-mère d’Inès en est l’exemple frappant: elle interdit à sa petite fille de dire ce qu’elle a vu, ce qu’elle sait, la forçant à mentir à celle qu’elle voudrait aider. L’enfant, si jeune soit-elle n’est pas dupe…
Certains plans du film sont saisissants: le brouillard qui enveloppe tout et obstrue la vue; les ombres, telles des fantômes rappelant qu’aujourd’hui encore, 53 ans après la dictature, des familles cherchent toujours leurs disparus (à ce jour, on compte environ 1200 personnes encore portées disparues), la neige qui ne cesse de tomber, accumulant les couches les une sur les autres, dans un féérique manteau blanc qui lui aussi cache des secrets. Toutes les métaphores d’un pays hanté par son passé sont là. La découverte d’un charnier montré dans un reportage à la télévision ouvre les pans d’une histoire inconnue dans les yeux d’Inès.
Les fantômes: c’est celui du frère de Sonia que l’on ne voit pas sur une photo de famille, celui de Sebastian, le cousin d’Inès, que l’on fait ‘disparaître’ pour que la famille n’ait pas d’ennuis (il a, semble-t-il, été le dernier à voir Hanna vivante), et même le fantôme d’Hanna à travers Inès lorsqu’elle porte les vêtements de la skieuse, trop grands pour elle, que Lina lui fait retirer en disant « tu n’es pas ma fille » tout en l’ayant à certains égards considérée sans doute comme ‘une fille de substitution’. Le jeu est fini!
Que penser de ces images de glace et de feu? l’iceberg dont on sait que seul un tiers de la masse est visible, on ne sait pas ce que les deux autres tiers renferment en-dessous, dans l’eau; que va-t-on découvrir sous la neige après le dégel? et ces braises ardentes qui permettent d’allumer une cigarette, et qui côtoient des plaques de neige, de quoi sont-elles le résultat? On passe d’un plan glacé à un autre plus chaud avec un poêle qui chauffe une pièce, comme pour rassurer….
Un dernier indice sur ce qui s’est passé durant les années de dictature: le rouge. C’est la couleur du sang versé, celui des morts; le sang symbole ambivalent de vie et de mort; c’est le sang qui sort de la bouche d’Inès lorsqu’elle perd sa dent de lait, et c’est la couleur rouge de l’écharpe d’Hanna qui flotte dans le courant d’une rivière dégelée.
La bande son accompagne les différents moments: elle peut être parfois douce et consolatrice, parfois métallique et de mauvaise augure lorsqu’elle est associée aux ‘fantômes’. Les couloirs de l’hôtel sont eux aussi lugubres et inquiétants: que va-t-on trouver au détour d’un couloir?

Ce film suit de près une petite fille de 9 ans qui cherche à comprendre la disparition de son amie et qui peu à peu entre dans le monde d’adultes chiliens pour qui les « disparitions » étaient ce qu’ils ont vécu pendant des années et que certains essaient peut-être de nier sans pour autant pouvoir les effacer de leur mémoire. L’oubli est impossible. Le questionnement est, quant à lui, impossible à éviter: il inonde le yeux d’Inès dont le visage apparaît très souvent en plans rapprochés.
Dans un film subtil où l’horreur est tue mais affleurante et toujours hors champ, Manuella Martelli s’emploie à montrer combien le passé se reflète sans cesse dans le présent, et comment les terreurs d’hier sont aussi celles d’aujourd’hui.
Chantal