C’est peu dire que Naza de la réalisatrice Rachel Szor et du journaliste d’investigation Yuval Abraham, tous deux israéliens, est un film-choc (pour sa dureté, l’horreur de la mort abstraite et anonyme) et un film-événement, tant au niveau international que dans notre sphère montargoise. Il a été proposé à Alticiné ce mardi 13 octobre et remercions d’emblée le directeur Rémi Hussenot de l’avoir programmé – comme nombre de ses confrères de France et de Navarre : l’exploitation de ce film a en effet été improvisée en 4ème vitesse grâce à l’achat des droits par MK2 sur 2 jours seulement, les 12 et 13 octobre, soit peu de temps après la consécration de ce témoignage terrifiant sur la guerre du gouvernement israélien contre Gaza, le 12 septembre, à la Mostra de Venise par l’attribution du prix spécial du jury suivie de 25 mn d’ovation debout. Cette sortie très rapprochée s’explique par le risque d’une interdiction administrative que font peser sur ce film les autorités israéliennes et j’imagine en France des lobbies sionistes : cela n’empêchera toutefois pas – on ne peut que s’en réjouir – la diffusion mondiale et gratuite fin novembre de ce documentaire d’une heure 20 mn sur le site du journal britannique The Guardian, co-producteur du film avec le cinéaste Jonathan Glazer, réalisateur de La Zone d’intérêt sur la Shoah suggérée hors-champ à travers la vie tranquille et adjacente du directeur du camp d’Auschwitz comme celle des habitants de Tel-Aviv pendant le « génocide » à Gaza…Regrettons que de telles pressions aient pu mardi soir (comme dans tant d’autres cinémas) empêcher la tenue d’une soirée-débat qu’étaient prêts à animer conjointement les Cramés de la bobine et le Collectif immigrés.
On eût été effrayé et dissuadé à moins quand on songe que les deux réalisateurs se sont vus menacés par Miki Zohar, le ministre de la Culture, de perdre leur nationalité israélienne, que le chef d’Etat-major des armées Eyel Zamir réclame des poursuites contre les 24 témoins interviewés dans le film, soldats ou agents de renseignement, que le premier ministre Benjamin Netanyahou lui-même brandit un projet de loi contre ce qu’il estime être, non une oeuvre de vérité, mais de la diffamation des soldats et officiers responsables de l’Intelligence Artificielle – cette technique froide et implacable qui tue à distance, 60 km de Tel-Aviv à Gaza : faut-il rappeler qu’officiellement les bombardements israéliens ont fait officiellement (pour 40 000 membres opérationnels du Hamas) 73 000 morts palestiniens, soit 60 fois plus que les 1200 de l’horrible massacre du 7 octobre perpétré par le Hamas ? Et encore, le documentaire parle de peut-être 200 000 morts avec les disparus, les décès non comptabilisés…
Pas de débat donc mais un sentiment glaçant et des échanges feutrés, comme étranglés dans le hall du cinéma à défaut de la salle : un débat habituel eût-il même été possible tant chacun paraissait sonné ? Cela me rappelle la séance mémorable du Quatrième mur de David Oelhoffen, avec Laurent Lafitte, d’après le récit de Sorj Chalandon – un film sur la guerre du Liban, dans les années 1982, au moment des massacres de Sabrah et Shatilah, la violence où se trouve immergé un cinéaste venu à Beyrouth pour honorer la promesse faite à un ami dramaturge gravement malade de monter sa pièce avec une troupe multi-confessionnelle : des acteurs maronites, musulmans, chrétiens, etc. Un tel déferlement que, d’un commun et tacite accord, le présentateur et les Cramés avaient renoncé à toute discussion, jugée dérisoire, voire indécente dans un tel contexte…
Avec NAZA, nous entrons aussi dans l’indicible et paradoxalement dans le pari impossible et pourtant réussi d’une quasi-invisibilisation des massacres – si ce n’est le terrible rappel à la réalité des images finales, une petite fille courant sous le bombes, un père éploré cherchant désespérément sa famille sous les décombres (que n’as-tu protégé tes frères et soeurs ! – hurle-t-il à l’un de ses enfants disparus…), des cadavres entraperçus sous des tonnes de béton. Invisibilisation liée au monde virtuel dans lequel nous font entrer ces témoignages pourtant précis – ombres chinoises sur une terrasse d’immeuble – visages floutés, voix maquillée mais profils saisissables ?? – sur l’Intelligence Artificielle, et la mort téléguidée, en même temps que dans la « conscience » (si l’on ose dire) abstraite, désincarnée de 24 témoins et acteurs de ces massacres. Mort industrialisée, modernité par laquelle l’homme s’auto-détruit. Du coup, la violence est suggérée plus que montrée – et comme déplacée des états-majors ou du champ de mines que nous montrent habituellement les films de guerre vers des hommes-robots dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont pas ou plus (sauf un ou deux peut-être) d’état d’âme, et qu’ils ont atteint le stade ultime de la déshumanisation par la machine. On serait quelque part entre 1984 de George Orwell (Big Brother, la surveillance généralisée et la guerre permanente) et Si c’est un homme de Primo Levi où les victimes d’Auschwitz (en l’occurrence les Juifs), totalement déshumanisés, sont réduits à de la vermine pour mieux justifier leur massacre : au prétexte que, selon la terrible formule amalgamant Hamas et Palestiniens, « personne n’est innocent à Gaza », l’un des soldats de NAZA parle ainsi de jeu vidéo, de notes de 1 à 100 attribuées aux Gazaouis selon leur degré de menace potentiel, un autre semble s’amuser d’un pur champ de cibles en dessinant les étages d’un immeuble et en expliquant qu’on peut tuer de 15 à…500 personnes (famille ou proches d’un hypothétique combattant du Hamas) avec le système Lavender (et sa marge d’erreur de 15 %) ou grâce au piratage des téléphones désigné par l’odieux euphémisme de Where’s daddy qui capte l’appel d’une gamine de 12 ans donnant bien malgré elle le signal du bombardement de sa famille par l’annonce du retour de son papa. Quel cynisme et quelle perversion de toutes les valeurs !!
A cet égard, on ne saurait être plus éloquent qu’avec ce titre de NAZA, abréviation qui renvoie en hébreu aux (im)pudiquement nommées « victimes collatérales » (nezek agavi) mais suggère aussi, immanquablement, le mot-valise « Nazi + Gaza ». Car, le gouvernement de Netanyahou, qu’on n’assimilera en aucun cas au peuple israélien, oublieux des camps de concentration décrits par Primo Levi, se comporte bien en Nazi au mépris de l’opinion internationale et des condamnations de la Cour Pénale Internationale. Un humoriste de France Inter n’a-t-il pas payé de sa place un jeu de mots sur « Nazi sans prépuce » ? Les réalisateurs semblent d’ailleurs eux-mêmes retourner courageusement le stigmate nazi contre leur armée et leur gouvernement en insérant contre toute attente dans un plan sur la ville un panneau publicitaire de la cinémathèque de Tel-Aviv sur la projection de Shoah, le documentaire-fleuve de Claude Lanzmann sur la « Solution finale »…
On reste enfin partagé entre l’admiration et la sidération pour le courage, la témérité même des deux cinéastes (prêts à prendre tous les risques personnels !) , qui avaient participé à la réalisation du documentaire No other land sur l’occupation israélienne en Cisjordanie, les expropriations et destructions de maisons palestiniennes avec deux confrères palestiniens : Basal Adra et Hamdan Ballal. Rappelons que Yuval Abraham, le journaliste-réalisateur de NAZA, l’un des premiers à dénoncer le recours meurtrier des autorités à l’IA, a un lourd passé de souffrances et d’engagement : une grand-mère née dans un camp de concentration fasciste en Lybie, une bonne partie de sa famille tuée pendant l’Holocauste, une participation aux actions contre les colons israéliens en Cisjordanie, la création avec un journaliste palestinien de Beyond the fence, une plateforme sur l’enclave de Gaza étouffée depuis 2007… On ne saurait donc l’accuser d’antisémitisme quand on sait ce qu’il a vécu – mais aujourd’hui l’amalgame est tellement facile, tellement aveugle et médiocre entre antisionisme et antisémitisme…
Si l’on peut regretter que le film n’évoque pas les massacres du 7 octobre par le Hamas, on se demande comment les cinéastes ont pu approcher de telles sources et quelles motivations ont poussé ces militaires à parler enfin, même à visage couvert – tant ils semblent à la fois conscients, dépassés mais peu repentants (voire fiers) de la violence dont ils sont les agents. Ce documentaire terrifiant nous offre ainsi une réflexion insondable sur les mystères de la nature humaine, entre nationalisme et cynisme, prise de conscience et auto-justification – face à l’indifférence de la vie qui va, du quotidien. Que les réalisateurs aient ainsi choisi de filmer ou de nous laisser entrevoir des appartements de Tel-Aviv, où l’on cuisine, où on s’aime, où on regarde la télé – plutôt ou bien plus que les immeubles gazaouis bombardés – en dit long sur notre monde sonné par le retour des guerres auxquelle il ne faudrait jamais, lâchement, s’accoutumer…
A Natanyahou expliquant dans une image d’archives télévisuelles que le seul vrai terrorisme est « le meurtre …d’innocents », et au Mossad lui reprochant de révéler les pressions du gouvernement sur la CPI pour empêcher toute enquête sur les crimes commis, Yuval Abraham répond superbement : « le journalisme n’est pas une trahison, mais un devoir. »
Claude
Vu ce film à la La Roche-Sur-Yon dans une salle de 500 places, comble… Merci pour ton article, et comme on est forcé de dialoguer avec le film au fur et à mesure, de faire des constats, de tirer des conclusions, bref d’y penser, je me suis comme chacun, posé des questions …
D’abord pas plus 39-45 ne fut la guerre d’Hitler, cette guerre là n’est pas celle du seul Netanyahu. Ce serait mettre de côté tout ce qui avant lui l’a rendu possible, tous ceux qui se rangent derrière lui (et parfois même devant), tous ceux qui y participent et tous ceux qui ne veulent rien en savoir. (sur ce dernier plan OUI de Nadav Lapid jette un éclairage cru). Cette guerre technologique et virtuelle peut se produire dès l’installation du système de télécommunication à Gaza par Israël. Toute la télécommunication familiale gazaoui parle, la télé, le micro-ordinateur, le téléphone, tout. De sorte qu’on se demande comment le 7 octobre 2023 a pu passer sous les radars, c’est une question pendante. Tout le reste offre des témoignages effarants sur les techniques militaires qui ne sont plus des techniques de guerre, mais des techniques de destruction volontairement indiscriminées sur une population dans son ensemble. Pour les acteurs opérationnels, tout se passe comme dans un jeu virtuel, et on y retrouve en outre « la soumission à l’autorité » de S.Milgram et la banalité du mal de H.Arendt… Un film comme celui-ci, est d’un courage inouï, si ce que nous avons entendu est rigoureusement vrai, il met en danger réalisateurs et témoins en ouvrant grand la porte à l’expression d’une vérité qui n’a pas fini de sortir du puit…