Jeune femme de Léonor Serraille (2)

De la solitude contemporaine dans une grande ville

Sous-titre : métamorphose d’une jeune fille en jeune femme, d’un statut d’objet à celui de sujet.

C’est l’histoire de Paula ( magistralement interprétée par Laetitia Dosch ) trentenaire qui vient d’être larguée par son compagnon Joaquim Deloche ( photographe à la cinquantaine célèbre ) après dix années passées au Mexique et alors qu’ils sont revenus dans la ville – lumière.
Plan d’ouverture : Paula au fond d’un couloir gueule  » ouvre-moi  » et tambourine de toutes ses forces avec ses poings puis son front qu’elle blesse ( une jolie cicatrice témoigne de ces tragiques instants).
Résultat, une suite de plans aux urgences face à un médecin psy qui pour lui remonter le moral lui balance:  » vous êtes une jeune femme libre  » phrase qui déclenche un nouvel élan de violente colère ( elle casse une vitre). Mais d’où vient cette violence ? de Paula ou de son ex qui l’a jetée comme un kleenex ? elle explique au médecin que sa vulnérabilité est banale, normale, issue des violences ( familiales, masculines ) qu’elle a subies.
Ensuite nous assistons à la déambulation de Paula ( et du chat persan/chinchilla blanc aux trois milliards de poils qu’elle a volé sciemment à Joaquim) à travers un Paris hivernal, venteux et peu accueillant à ceux qui n’ont ni gîte ni couvert !
Paula, grande rousse élancée, énergique, qui parle vite et de façon heurtée. Paula c’est une silhouette solitaire, vêtue d’un imper brique, son sac à l’épaule et le chat persan dans les bras.
Paula déambule, dort dans de minables chambres d’hôtel et rencontre plein de gens. Mais chaque nouvelle rencontre débouche invariablement sur un plan où Paula se retrouve à la rue avec imper, sac et chat.
Paula n’est pas une victime, elle se bat, elle apprend de ses rencontres, elle se corrige et se construit au gré de ses erreurs. Paula est généreuse, sincère, et pleine d’empathie pour les humains qu’elle croise.
Elle s’interroge sur elle-même et sur les autres, certes de façon peu conventionnelle, cherche-t-on à connaître les états d’âme de sa gynécologue ? à voir ce qui se cache derrière la peau noire du vigile ( ils sont tous noirs les vigiles ) qui se révèle super-diplômé et authentique.
Toutes ces rencontres révèlent la solitude de Paula mais aussi ce qu’elle est ou pas.
Ainsi lorsqu’elle garde Lilas, la petite fille d’une bourgeoise qui vit dans un appartement cossu ( qu’elle aime davantage que le père de l’enfant ) Paula se rend compte sincèrement qu’elle ne répond pas aux attentes normées de la mère ( moins de bonbons et de sorties et plus de travail scolaire ).
Sa sincérité et son attachement aux autres éclate quand elle demande à Lilas pourquoi elle ne l’aime pas ou quand elle joue avec ses cheveux pour cacher son désarroi lorsque Lilas lui dit que sa mère cherche une nouvelle baby-sitter.
Paula veut rompre avec sa solitude, elle s’engouffre dans toutes les brèches qui s’ouvrent, une jeune inconnue croisée dans le métro, la rampe d’escalier chez sa mère ( scène très forte entre la fille et la mère ) elle s’accroche au chat..qui ne la quitte plus.
Mais peu à peu elle apprend à se connaître, à s’estimer elle qui prétendait être  » limitée intellectuellement « .
Dans le dernier tiers du film Paula s’affirme, se construit, sans violence.
Quand l’amie rencontrée dans le métro qui l’a hébergée découvre que Paula n’est pas son amie d’enfance, Paula répond à sa colère par des gestes doux, elle passe sa main dans les cheveux de son amie pour découvrir sous la perruque ses cheveux crépus.
Elle devient capable de résister à son ex compagnon, alors qu’elle est enceinte de lui, et d’affronter son passé de façon critique.  » Dix ans et tu ne me connais pas »  » tu aurais pu m’apprendre quelque chose en dix ans au lieu de me photographier ».
Paula prend la décision d’avorter et de tourner la page avec Joaquim qui lui s’accroche..
Elle devient ce qu’elle est, sans accepter les normes des autres ( normes qui imposent un bon travail, un bon couple, une bonne relation de famille ).
Paula est vivante sous nos yeux et peut maintenant vivre sa vie à elle.

Françoise

Carré 35 de Eric Caravaca (3)

On entre dans cette histoire, par la fenêtre.

La lumière s’éteint. Format 4/3, noir et blanc, image granuleuse semblant tirée d’archives familiales, zoom progressif sur une fenêtre, comme pour épier ce qui se cache derrière les barreaux de cette maison méditerranéenne.

Dès cette première image, Eric Caravaca nous place en voyeur de son enquête familiale. S’il n’a pas tourné cette séquence, il l’a choisie, comme de nombreuses autres d’origines très diverses qu’il convoque au gré du film.

Ce récit aurait pu être fictif, tous les éléments sont réunis pour créer un drame bouleversant : le croisement entre histoire personnelle et Histoire collective, des mensonges et non-dits, une mère excentrique, un père mourant et un fantôme, celui d’une petite fille, d’une grande sœur sans image. Le personnage principal part sur les traces de son histoire où, durant l’exil de ses parents, la mémoire semble s’être effacée. Ça aurait pu être la narration d’une pièce de Wajdi Mouawad où comme dans Incendies, Littoral, ou Tous les oiseaux (actuellement jouée à la Colline), le protagoniste fait ressurgir la vérité sur un passé et des origines volontairement oubliés par ces ascendants après le déracinement migratoire.

Pourtant, nous sommes face à un documentaire. Les acteurs ne jouent pas, le personnage n’en est pas un, le scénario est une véritable enquête que livre sans répit le réalisateur. La lumière doit être faite sur cette tragédie et doit l’être face à la caméra. L’image doit être rendue à cette petite fille, c’est la quête de ce film, celle aussi d’un petit frère en mal de cette grande sœur qu’il n’a jamais connue, qui repose sur un autre continent, dans une stèle du carré 35, au Maroc, où aucun parent n’est jamais venu se recueillir.

Mais sa recherche n’est pas sans embûches, il devra faire face au déni. Le déni est peut-être le personnage principal du film, celui sur qui tout repose. Le déni d’une mère qui a préféré oublier et réécrire l’histoire. Une mère qui, sa vie durant, n’a cessé de se réinventer, se faisant appeler Angela, Catherine, Angèle au gré des lieux qu’elle a traversé sans jamais s’y ancrer. Une mère qui a elle aussi été victime d’un mensonge familial qu’elle reproduit sans le réaliser. Cette mère que même ses deux garçons ne semblent pas vraiment connaître.

Alors sans la ménager, Eric Caravaca la place face à la caméra, il est, lui, derrière. Cette distance lui permet de poser les questions avec une frontalité qu’un fils n’oserait pas. Il n’est plus l’enfant, il est le réalisateur, celui qui dirige le film. Il reprend l’autorité sur cette mère qui lui a volé une partie de son histoire, qui, par son silence, a laissé le fantôme de sa petite sœur le hanter, jusque dans son nouveau rôle de père. Il cherche ce qu’on lui a caché pour ne pas reproduire à son tour, la douleur qu’il a héritée de sa mère. La distance créée par le dispositif filmique ne l’épargne pourtant pas, les sentiments s’échappent malgré lui, le ton de sa voix est parfois nerveux, triste. Il ne comprend pas.

Sa mère, elle, semble comme un animal pris au piège, essayant d’éviter la catastrophe coûte que coûte. À plusieurs reprises, elle livre son témoignage, refusant souvent de le changer malgré les évidences que lui met son fils sous le nez. Et pour cause, la vérité des faits est très éloignée de sa vérité de mère. Le déni est le moteur qui lui à permis de survivre à ce deuil, à cet exil, mais aussi à la honte. Que cherche-t-elle à (se) cacher ?

Au fur et à mesure du film, et de son enquête, Eric Caravaca rassemble puis recoupe les informations, les croise, pour découvrir que le secret familial ne commence pas à la mort de cette petite Christine, mais à sa naissance.

On comprend alors pourquoi cette mère a brûlé tous les vidéos et toutes les photographies de son enfant (même la photographie sur la tombe a mystérieusement disparu). Cet effacement n’est pas, comme elle le suggère, le refus de conserver des traces sur lesquelles pleurer, mais la volonté de supprimer une vérité qu’elle n’a pas pu assumer : le handicap de sa fille. Le déni va jusqu’à l’incapacité de dire le mot trisomie. Lorsque son fils l’interroge, elle est ferme, Christine était une jolie petite fille comme les autres, elle «n’était pas ce que tu dis là, non, si elle avait été…». Pourtant, malgré elle, la vérité jaillit, confirmée par le père, mourant littéralement dans le film. Christine était une petite fille née trisomique, sa mère n’a pas pu assumer la maladie face à sa famille. Du Maroc, ils partent vivre en Algérie. Elle est alors rattrapée par les événements de la décolonisation en marche et par une maladie qu’elle ne peut plus se cacher, elle revient à Casablanca, confie Christine à sa grande sœur et part à Paris. C’est donc loin de sa mère et de son père que l’enfant va succomber.

Au croisement de cette histoire déjà riche et bouleversante, des images d’archives documentent tous les sujets soulevés par le film. D’un point de vue historique d’abord, le réalisateur nous montre une réalité de la violence de la colonisation et de la décolonisation du Maroc et de l’Algérie. La distorsion entre les faits du terrain et les commentaires journalistiques français de l’époque étayent les réflexions de l’auteur sur la pluralité des vérités, sur le mensonge et le non-dit.

Avec force, les images d’archives traitent aussi de la mort, du deuil, et notamment de l’image ou la non-image à conserver de l’enfant mort en nous plongeant dans les catacombes des Capucins à Palerme…

Mais les images ouvrent aussi sur la perception sociale du handicap mental, en déterrant des films de propagande nazie de la seconde guerre mondiale (une vingtaine d’années avant l’histoire de famille ici narrée). Les malades sont filmés et considérés comme des vies sans valeur, ou des esprits morts. Une perception culturelle extrême qui peut éclairer, mais non expliquer, la honte d’une mère de voir son enfant touchée par une telle maladie.

Le film se clôture sur les images de la mère retournant se recueillir auprès de son enfant au Maroc, pour la première fois, cinquante ans après. Sur la pierre tombale repose enfin la photographie de Christine, retrouvée dans les tiroirs de l’ancienne maison familiale où elle est morte. La mission d’Eric Caravaca s’achève alors, il a su redonner un visage à sa sœur et réaliser un film sublime sur cette quête absolue de vérité. Mais à quel prix, peut-on se demander en tant que spectateur, tant ce film semble avoir été une épreuve pour tous les membres de cette famille.

Une question reste alors en suspens : la quête de la vérité apporte-elle toujours la paix et la sérénité recherchées ?

Carré 35 de Eric Caravaca (2)

RETOUR SUR CARRE 35, UNE SI BELLE OEUVRE.

Je reviens sur ce film, classé documentaire mais qui est un véritable film d’auteur, unique, sensible, intelligent.
Car parler de sa vie intime, des secrets de sa famille, filmer de si près, sa mère, son père ( même le corps du père mort ) approcher en gros plans le visage de ses parents, montrer les photos de la vie passée, des générations qui se suivent et disparaissent, ce ne doit pas être un exercice facile.
Parler ( c’est la voix d’Eric Caravaca que nous entendons commenter les images et questionner sa famille ) et approcher toutes ces vies perdues et si chères, est-ce une douleur et en même temps une sauvegarde. Grâce à ce film la mémoire de la petite fille est restituée et peut vivre dans le souvenir de sa mère et de ses frères.
L’autre richesse et audace du film consiste à élargir la mémoire et l’histoire familiale à la grande Histoire. Pas seulement celle ( évidente ) de la décolonisation du pays où vécurent les parents ( l’Algérie) mais aussi d’étendre le champ du sujet ( le déni de la mort d’une fillette trisomique dans les années 60 ) à d’autres refoulements collectifs ( les malades mentaux torturés et tués par les nazis) ou les cadavres embaumés de Palerme.
Ici il y a la mort, la mort d’une enfant et la mort d’une enfant pas comme les autres.
Que font les parents devant une telle catastrophe, la mère en l’occurrence, elle efface de sa mémoire et de l’histoire familiale cette existence qui l’a tourmentée.
Que font les sociétés dites civilisées devant des pans de leur Histoire qui ne leur conviennent pas ou devant des êtres qui les gênent et bien on efface et on fait semblant .. en attendant des jours meilleurs.
Eric Caravaca, réussit à rétablir la filiation de sa famille, et il nous a fait le cadeau d’un superbe film.

Françoise

« Jeune femme » de Léonor Séraille

 

Caméra d’or au Festival de Cannes 2017
Du 14 au 19 décembre 2017
Soirée débat mardi 19 à 20h30

Film français, belge (novembre 2017, 1h37) de Léonor Serraille
Avec Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye

Distributeur : Shellac

Présenté par Françoise Fouillé

Synopsis : Un chat sous le bras, des portes closes, rien dans les poches, voici Paula, de retour à Paris après une longue absence. Au fil des rencontres, la jeune femme est bien décidée à prendre un nouveau départ. Avec panache.

Paula commence par se taper la tête contre la porte désormais fermée de sa vie d’avant, contre cette porte qui lui barre l’accès à son grand amour, cette porte derrière laquelle elle refuse d’être ensevelie. Joachim l’aimait et il ne l’aime plus. Elle était sa muse et il l’a remplacée. C’est à devenir « folle », en effet.
Lutter contre est normal et réparateur. Réagir est rédempteur.
Paula est une jeune femme moderne, à Paris, qui respire l’air du temps. Au Mexique d’où elle arrive, c’était différent. Elle inspirait et accompagnait « l’ artiste ». Elle disait « nous ».
Avec cette rupture, renaît Paula, celle qui dit « je », qui va peu à peu se lâcher et redonner libre cours à sa personnalité attachante, fascinante, séduisante, qui éclaire tout ce qu’elle approche.
Elle choisira la vie et ses dangers, la vie et ses difficultés. Elle se choisira, elle.
Et tant pis pour Joachim, pour sa mère et tous ceux qui passent à côté et ratent leur chance de l’aimer et d’être aimés d’elle.
Et tant mieux pour Paula qui a retrouvé ses ailes.

Quelle maîtrise du sujet, de la mise en scène et quelle actrice !
Vraiment un très beau film !

CARRE 35 de Eric Caravaca

 


Film français (novembre 2017, 1h07) de Eric Caravaca

Synopsis : « Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. »

Présenté par Georges Joniaux

Notes film et débat :

De critiques élogieuses de Carré 35, le premier documentaire d’Eric Caravaca, il ne manque pas, et nous  sommes bien d’accord avec elles.

Difficile ce sujet du secret familial, il est souvent convenable d’être discret sur cette question, il est forcément personnel. Donc d’une manière générale, on n’en parle pas, c’est intime, en revanche on le représente souvent. Ciné-Trafic recense 240 films sur ce thème. La littérature et le théâtre en sont envahis. Nous avons tous de bons et moins bons souvenirs sur ces mises en spectacle.

 

Sa démarche est à la fois quête et enquête, affectivité et recherche quasi policière s’entremêlent dans une recherche de vérité dont quoi qu’il en soit, et c’est heureux, une part nous échappera toujours. Ce film montre la difficulté d’un cheminement vers le dévoilement d’un secret familial. Le secret familial, comme l’écrit Serge Tisseron dans son ouvrage (1) « la grande majorité des secrets a toujours concerné la naissance et la mort…Quant un parent tente de cacher un événement douloureux qui le préoccupe…son enfant le pressent toujours ».

La rigueur de l’homme Caravaca s’observe dans le choix des termes, y compris dans les interviews. Par exemple il dit :

« Tout a commencé par une « intuition » lors d’un tournage en Suisse, le décor du jour était un cimetière. Alors que je marchais dans les allées du « carré des enfants »,  j’éclatais en sanglots. « Je n’avais aucune raison de ressentir une telle peine. J’ai compris que je portais une tristesse qui n’est pas la mienne. »

Le lisant superficiellement, avant d’avoir vu son film, mon premier réflexe a été de me dire, c’est curieux cette expression : « une tristesse qui n’est pas la mienne », …Sa tristesse lui appartient, c’est la situation qui n’est pas la bonne (si l’on peut dire). En fait, réfléchissant davantage, sa formulation est juste : la tristesse qui n’est pas la sienne est celle de ses parents… Et donc la sienne par capillarité. Cette formulation délicate nous dit quelque chose de la transmission des affects et de l’attention qu’il porte à ses parents. Nul procès dans sa volonté de savoir et de comprendre. Quant à son film, il recèle des commentaires ciselés auxquels il faut prêter attention.

Caravaca, montre sans interpréter. Il n’interprète pas, cependant, il fait des analogies, et l’on peut les trouver curieuses, dérangeantes, pas à leur place. Le cœur du film, la mort et la vie cachées de sa petite sœur trisomique, à l’âge de 3 ans, avant sa propre naissance, voisine parfois avec d’autres sujets, images chargées de non dits, morbides et meurtrières tirées de notre histoire ; analogies ? C’est ce qui gène.

Révulsant, cet extrait de documentaire nazi des années 30, qui montre des enfants handicapés mentaux, maigres, peut-être choisis parmi les moins maigre d’entre eux, à demi nus, entassés sur des petits lits propres de circonstance, dans une salle commune. Horrifiants, les commentaires. Nous savons que ces petits enfants et des adultes handicapés ont été tués par injections létales, gazage,  « affamement », au cours de l’opération T4 réservée à ceux dont « la vie ne vaut pas la peine d’être vécue ».

Mais quel rapport avec le secret familial ? Le désir de mort pour les autres est une chose, peut-être avons-nous tous peu ou prou éprouvé ces pensées magiques, morbides ou méchantes, car nous sommes mortels, car il y a des choses en nous que parfois on aimerait bêtement tuer. Bref pour beaucoup, nous sommes névrosés. Mais là, tout de même, un dispositif de meurtre de masse, planifié, qui inclut des systèmes de propagande, de renseignement, d’oppression, de peur, d’organisation, et même « d’éthique »,  c’est un énorme pas ! À propos de pas, à combien de km de nous se trouvait et se trouve encore    l’Autriche ?

Passé cette séquence auquel j’ai consacré trop de lignes, tout le reste me convient, les ponts qu’il fait entre la mémoire collective, ici le colonialisme, ses spoliations, sa propagande et ses meurtres, et là la mémoire individuelle, de colons d’origine modeste, espagnols puis français, qui sont et seront des exilés. (Impeccablement débattue par Françoise, j’aurais aimé pouvoir prendre des notes). Concernant la visite des catacombes (crypte) des Capucins de Palerme, là encore Serge Tisseron nous donne des clés (2) en citant Nicolas Abraham : « la crypte désigne les situations dans lesquelles nous restons à jamais liés à un disparu par un secret inavouable »….

Je me rappelle aussi de l’intervention de Laurence qui observe que le Fils Eric parle très fermement à sa mère, cette femme belle, un peu altière, intelligente. Les enfants sont-ils les mieux placés pour ce genre d’expérience? Ils ont passé une grande partie de leur vie à trouver une formule pour écouter et surtout ne pas écouter leurs parents… Mais qui d’autre mieux que lui pouvait le faire? Quel que soit le ton qu’il prenne pour parler à sa mère, il aurait été mauvais. Le film montre une tentative d’en sortir, de se libérer de la honte et de la culpabilité, et une histoire d’amour dans une grande histoire qui elle ne parle guère d’amour. L’histoire d’une famille et d’une mère inconsolable (sauf au prix d’un lourd clivage)  qui voulait préserver ses autres enfants. En même temps, la reconnaissance profonde d’Eric Caravaca pour ses parents.

C’est une histoire douloureuse et nous la faisons nôtre, d’autant qu’elle en balaye d’autres, plus triviales. S’il n’y avait que ça, ce serait déjà bien, mais il y a tant d’autres choses essentielles…Et je suis déjà trop bavard.

Georges

 

 

 

  • Serge Tisseron, Les secrets de famille, QSJ3925, 2ème édition 2016 (127 pages)
  • ibid. page 85 bas de page, le psychanalyste Nicolas Abraham

« La Belle et la meute » de Kaouter Ben Hania

 

Primé au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2017
Du 7 au 12 décembre 2017

Film tunisien (octobre 2017, 1h40) de Kaouther Ben Hania avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli et Noomane Hamda

Distributeur : Jour2fête

Evidemment, le sujet est grave et on est en empathie totale avec Mariam. Les femmes, toujours en première ligne, qu’on voile et qu’on dévoile, qu’on force, qu’on humilie, coupables de naissance. Ca ne s’arrêtera donc jamais ? On sait que c’est comme ça dans un état policier, on pense à la Syrie d’aujourd’hui . Non, ça ne s’arrêtera jamais et toujours on aura les tripes nouées de peur devant tant d’horreur. Révoltés.
Ce film, fiction tirée d’un fait réel raconté dans un livre (Coupable d’avoir été violée Meriem Ben Mohamed), nous emporte dans le sillon de Mariam     ( Mariam Al Ferjani, magnifique) et on vit son innocence perdue, son cheminement vers la conscience politique et même si c’est dans des circonstances dramatiques, son épanouissement de jeune adulte qui surmonte ses peurs et qui, blessée rayonnante, impose au monde qui l’entoure son courage et sa détermination à faire valoir ses droits.
Le rythme est toutefois un peu alourdi par une mise en scène très appuyée.
Le film aurait gagné en poids à être plus léger.

Certains faits réels, actuels ou historiques me sont, peu à peu, devenus insupportables à voir traités en fiction. Il me semble que je suis suffisamment hantée par toutes les horreurs dont ont été capables de tous temps nos congénères, dont ils sont et demeureront capables jusqu’à la fin des temps. Qu’on m’épargne les fictions sur leurs exactions. On ne fera jamais « mieux » que le réel !

A voir : Le documentaire de Marion Loizeau « Syrie, le cri étouffé »

Replay Infrarouge – Syrie, le cri étouffé – France 2

 

La belle et la meute de Kaouter Ben Hania

Primé au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2017
Du 7 au 12 décembre 2017
Soirée débat mardi 12 à 20h30

Film tunisien (octobre 2017, 1h40) de Kaouther Ben Hania avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli et Noomane Hamda

Distributeur : Jour2fête

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Lors d’une fête étudiante, Mariam, jeune Tunisienne, croise le regard de Youssef. 
Quelques heures plus tard, Mariam erre dans la rue en état de choc. 
Commence pour elle une longue nuit durant laquelle elle va devoir lutter pour le respect de ses droits et de sa dignité. Mais comment peut-on obtenir justice quand celle-ci se trouve du côté des bourreaux ?

Nous avons vu le 3e long-métrage fiction de Kaouther Ben Hania, un film remarqué par la critique* et par le public. Cette réalisatrice que désormais, il faut suivre. Ce film, je l’ai trouvé beau au plan formel. La forme plan-séquence, les ellipses, les couleurs qui grâce aux filtres virent du vert au bleu canard, au bleu pétrole, bref toutes  les déclinaisons de la petite robe bleue de Mariam (le personnage), comme une aura partout où elle se trouve. Cette petite robe jolie pour danser, est un signal pour les prédateurs, et devient inconvenante à l’hôpital ou dans les locaux de la police. Pour elle-même, elle devient certainement un signe de faiblesse et de dénuement extrême, de misère, de souffrance. Ajoutons qu’en outre Mariam est un peu gauche dans ses chaussures à hauts talons. En outre, Mariam (l’actrice) est une comédienne physique, les mouvements de son corps, ses expressions, moues, ses balancements, ses paniques, tout transpire. Elle exprime la violence qu’elle subit par tous les pores.( ?).

 La réalisatrice a voulu nous montrer à la fois la violence, l’oppression de pouvoirs institués (mais déviants) et en même temps la montée d’une conscience et le courage de cette jeune femme, souvent seule contre tous. Son film est remarquablement servi par son actrice dont les métamorphoses psychologiques et la gestuelles sont étonnantes. Kaouther Ben Hania n’a pas voulu montrer le viol, et c’est un bon choix. Les films qui le montrent sont légion, à l’exemple de Rosemary’s baby, les chiens de paille, Dupont la joie, Orange mécanique, délivrance, elle, Irreversible, etc. Elle a voulu montrer juste après, dans la durée d’une nuit au petit matin. Cette nuit contient les prémisses de l’histoire qui suivra, c’est-à-dire l’opprobe paradoxale décrite dans le livre de Meriem Ben Mohamed, « coupable d’avoir été violée ».

Le contexte, rappelons que la Tunisie où se déroule le film est un pays qui dispose d’un arsenal législatif plutôt enviable. Qu’elle a devancé bien des pays en matière de parité homme-femme, et pas seulement des pays musulmans, en matière d’éducation, de santé, et de droits civiques. Cependant l’état de corruption antérieur, la montée des intégrismes finissait par remettre en cause ces droits.

Corruption partout ne signifie nullement corruption de tout le monde, en Tunisie comme ailleurs. Demeure néanmoins ce qu’observait à juste titre Jean-Pierre, soit un appareil policier qui héritier de politiques et de pratiques autoritaires depuis des décennies, n’est guère disposé à voir ses acquis et ses modes de fonctionnement remis en question. Remarquons tout autant l’observation de Serge, l’histoire de cette jeune femme dépasse le cadre tunisien, la police dans son ensemble, lorsqu’elle est dans cette même situation de « bavure », manifeste le même autoritarisme, le même corporatisme, la même mauvaise foi et génère les mêmes craintes de la part des usagers ou citoyens. Demeure, qu’il nous est plus aisé d’observer la sociologie des autres que la nôtre.

Ce film, nous le voyons au moment où en France comme ailleurs, des dossiers de harcèlement sexuel sortent de tous les tiroirs. Nous le voyons aussi au moment où l’on est confirmé dans l’idée que guerres actuelles = viols de masse institués, planifiés. C’est mon regret de l’instant que nous n’ayons pas parlé de sexualité violente et meutrière, de pouvoir et domination après la belle et la meute.

Parmi ce qui fait la qualité des rapports d’une population à ses institutions, c’est en cas de manifestations dysfonctionnelles, la réactivité et l’efficacité politique pour corriger et prévenir les choses. En Tunisie, les lois de Juillet 2017 sur la violence faite aux femmes ainsi que la loi d’août 2017 concernant l’autorisation de mariage d’une personne musulmane avec une personne non-musulmane devraient changer la donne.

Parmi ce qui fait la qualité des rapports d’une population à son pays, il y a le partage, l’ouverture et le rayonnement de sa culture, nul doute alors que l’essor du Cinéma Tunisien, l’apparition de réalisateurs tels que Kaouter Ben Hania est une chance et pas seulement pour la Tunisie. Le bon cinéma ouvre l’horizon. Souhaitons alors à la Tunisie dont le ministère de la culture a co-financé ce film, de continuer à promouvoir les rapports confiants qu’elle manifeste envers ses artistes.

 

 

*(si vous avez aimé ce film d’une manière mitigée, vous serez conforté par la lecture de Critikat et si vous l’avez aimé, les revues ne manqueront pas)

 

 

 

 

 

A serious man-Retrospective des Frères Coen (3)

A serious man

Les films des frères Coen (pour les 3 que j‘ai vu), se prêtent peut-être particulièrement bien à une interprétation ou une lecture « méta.. », à une projection subjective d‘un éventuel « sens » au fond de la perception plus ou moins immédiate des images et des sons.

« A serious man » débute avec une scène d‘apparence peu en relation avec le reste du scénario : par un temps d‘hiver un jeune homme revient à la maison d‘une sortie au stettl (« mir », village juif en Europe de l’est). Sa femme, le bébé sur le bras l’attend devant le feu ouvert. l’homme raconte qu’il a rencontré le rabbin Groshkover et qu’il l’a invité à prendre la soupe. Sa femme lui repond que Groshkover est mort depuis trois ans. Elle en est sûr. Mais on frappe à la porte et Groshkover apparaît dans l’ouverture. La femme est persuadée qu’il s’agit d’un « dibbouk » et finit par lui planter un pic à glace dans la poitrine. Groshkover-dibbouk dit à voix basse « on sent quand on n’est pas désiré », sort et disparaît dans la nuit hivernale.

Dibbouk ou dibuk : selon le folklore yiddish le méchant esprit d’un être mort qui torture une personne à laquelle il s’est attaché (documenté depuis le 16e siècle). L’ethnographe, journaliste et écrivain Sh. An-Ski 1, créa une pièce de théâtre (en russe et en yiddish): « Le Dibbouk », qui a eu sa première à Warsowie en 1920, un mois après la mort de l’auteur. En 1937 le très prolifique réalisateur et producteur polonais Michał Waszynski2 fait sortir la pièce au cinéma. Le Film est peut-être le plus élaboré, probablement le plus connu des films en yiddish et une référence aussi pour Joel et Ethan Coen3. Chez Anski (et dans le folklore) l’esprit de l’amant – mort de chagrin car refusé par le père de sa fiancée – incube celle-ci qui se refuse à un mariage « plus avantageux », et se meurt. De chagrin, on dirait, mais pour son entourage le dibbouk l’a fait mourir. Tous acceptent l’insuccès du rituel de l’exorcisme, ils subissent l’autorité du dibbouk comme celle du père avant. Chez les Coen – différence significative – le dibbouk n’est pas l’esprit invisible d’une personne morte qui s’attache aux vivants mais – pour la jeune femme – celui qui apparaît vivant bien qu’elle le sache mort. Le dibbouk malfaiteur fait partie de son savoir. Elle sait quoi faire, elle agit brutalement. A-t-elle chassé le dibbouk ou tué le rabbin? Où l’impulsion courageuse mue par la connaissance de faits et nos « croyances » nous mènent  sinon au doute et aux angoisses ?

Le film nous conduit ensuite dans une sorte de « garden city » où des villas modestes, quasi uniformes, espacées par des surfaces de gazon, prêtent une vue calme, rangée, voire ennuyeuse. Joel et Ethan Coen, semble-t-il, ont grandi dans une telle cité-dortoir près de Minneapolis, 400 km au sud du Canada sur le Haut Missisippi dans les années 1960, du temps de la sitcom F troop à la télé (une farce de la guerre nord-sud de 1860) et du groupe rock « Jefferson Airplane ». Leur mère enseignait l’histoire d’art au St. Cloud State College, leur père l’économie à l’Université de Minnesota. Le scénario nous fait entrer dans le quotidien de ce voisinage, en particulier dans une famille juive peu pratiquante. La mère Judith qui se prépare et prépare son mari à divorcer pour vivre avec le meilleur ami des deux qui a perdu sa femme (mais l’ami meurt dans un accident de voiture), le père Larry, professeur de physique en attente de sa « tenure » (poste à vie), surpris par les propos de sa femme et leur ami Sy, la fille Sarah adolescente préoccupée par sa coiffure et ses sorties avec des copines, le garçon Danny qui prépare sa bar-mitsva en apprenant par coeur un passage de la Torah à l’aide d’un disque vinyle, se querelle avec sa sœur et fume des joints. Pendant le cours d’écritures hébreu au collège juif, qui ne l’intéresse donc pas, il écoute une cassette de Jefferson Airplane. Il se fait surprendre et voit son petit appareil confisqué. Ce qui l’amène, en compagnie d’un camarade à un cambriolage nocturne du bureau du professeur – sans succès.

On suit également le père à son lieu de travail (au tableau noir des équations, le chat de Schrödinger, illustration de la « relation d’incertitude » de la mécanique quantique et de l’intervention rien que par l’observation : l’observateur l’agent de vie et de mort du chat ?). Larry, bouleversé par trop d’adversités dans l’actualité de sa vie (plus ou moins graves, drôles ou moins drôles), « gentiment » expulsé par Judith et Sy au Motel à côté, se demande naïvement où est sa faute. Doutant désespérément de lui-même et conseillé par Judith,  il se tourne vers les autorités religieuses. Le rabbin junior, ensuite le vieux rabbin lui servent des réflexions de farceurs sur Sa volonté (celle de Dieux) épicées par des observations banales réalistes et « hyperréalistes »4 – version dérisoire des sophismes talmudiques salutaires d’un rabbin Small5. Ce qui fait penser et objecter Larry : ne suis-je pas un homme sérieux ? Sa recherche dans cette voie se termine par le refus de sa Sagesse Suprême, le vieux rabbin Marshak, de le recevoir. Je suis tenté de penser à une « théologie » qui reconnaît dans les édifices religieux un noyau « anti-autoritaire » qui renvoie les humains à leur organisation du social et une personne à « maîtriser son destin ».

Épisode culminant du film : la mise en scène de l’initiation liturgique (du grec leitourgia : « le service du peuple ») du jeune homme, sa bar-mitzva, la célébration de sa majorité religieuse. La grande synagogue dans toute sa splendeur du chabbat. Le jeune homme – nous savons qu’il ne sait pas lire – crée un doute, un silence pénible dans le rond de la salle pleine sur tous les rangs jusqu’à ce qu’un des anciens commence à entonner le passage de la semaine de la Bible sur lequel on lui a mis le yad, le pointeur qu’il tient. Il peut alors poursuivre avec ce qu’il a appris du disque et à la fin la cérémonie a élevé, semble-t-il, les esprits de l’ensemble des convives notamment ceux des parents.

Suivant la coutume Danny a encore à se rendre à l’étude du même Rabbin Marshak, incarnation de la sagesse suprême, qui n’a pas voulu recevoir son père. Il entre, le pas hésitant dans le cabinet meublé à l’ancienne, et s’assoit en face du vieux vénéré silencieux derrière son bureau sous le tableau du Caravage «le sacrifice d’Isaac »6. Aprés un long silence, le rabbin tire de son tiroir – l’enregistreur de cassette confisqué par le professeur, cite les noms des membres du groupe et la phrase de la chanson d’amour de Jefferson airplane « quand la vérité se révèle étant des mensonges » (when the truth is found to be lies), pousse l’aparail vers Danny et prononce la quintessence de sa sagesse : soit un garçon bien. Voilà la chute dramaturgique de la séquence rabbinique du film, de l’excursion théologique.7

Et après ? Oh oui, doutes et angoisses persistent, des adversités bien pire menacent  l’homme sérieux et ses proches : un éventuel diagnostic médical fatidique, le champignon noir d’un tornado qui s’approche, mais le film s’arrête là. Sauf pour la bande-son qui fait écouter une chanson entrée dans le « patrimoine » folklorique du yiddish avant la première guerre : « Dem Milners trern » (Les larmes du meunier), texte et musique (l’accompagnement au piano rappelant les chant du meunier de Franz Schubert ?) de Mark Warshawsky8, interprété par le chanteur Sidor Belarsky9. Voici la traduction des paroles :

O combien d’année sont passées
Depuis je suis meunier ici
Les roues tournent
Les années passent
Je deviens vieux, ridé et gris

Il y a des jours
Je voudrais me souvenir
Je n’ai eu qu’un peu de bonheur

Les roues….
Je n’obtiens aucune réponse
J’ai entendu dire
Qu’ils veulent m’expulser
Loin d’ici et de mon moulin

Les roues…

Exclu du bonheur
Je continue à vivre
Sans femme, sans enfants – seul ici

Les roues…

Où vivrai-je ?
Qui prend soin de moi ?
Déjà je suis vieux
Déjà je suis fatigué
Les roues tournent
Les années passent
Je deviens vieux, ridé et gris.

L’auteur de la chanson a voulu évoquer, paraît-il, l’expulsion des juifs de la Russie « proprement russe » vers les provinces conquises, périphériques de l’empire tsariste.

A serious man – un essai sur le doute, les angoisses ? Deux ingrédients de la vie en particulier présents dans l’héritage juif – et pour cause. Mais quelle différence entre l’atmosphère jadis en Europe de l’est, celle de « Dem Milners Trern » et celle du Minnesota des années 1960, celle de l’izba du jeune couple et celle de la synagogue pleine à craquer de convives. « A serious man » – une personne sérieuse – n’est-ce pas de chercher le dibbouk, l’esprit néfaste en nous, en nos actes ? Affronter les aléatoires de la vie, les angoisses, sachant que vouloir être « quelqu’un de bien » ne réussi pas toujours vu l’irrationalité dans le monde, dans nous-mêmes et parfois nous conduit a compromettre (un peu?) le Serious man10?

NB :  vous pouvez vous reporter aux notes placées dans « Commentaire ».  Blog Cramés.

« The Square » de Ruben Östlund

Palme d’or au Festival de Cannes 2017Du 30 novembre au 5 décembre 2017Soirée débat mardi 5 à 20h30

Film suédois (vo, octobre 2017, 2h22) de Ruben Östlund avec Claes Bang, Elisabeth Moss et Dominic West

Distributeur : Bac Films

Présenté par Marie-Annick Laperle

Synopsis : Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

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J’ai attrapé The Square sans me demander par quel angle, de quel côté franchir la ligne.  Le film m’a saisie et j’ai plongé dedans.
Le film commence par la mise en place de la nouvelle exposition qui chasse la précédente, figurative, déjà has been, les cordes lâchent et font s’exploser l’oeuvre au sol, à l’endroit précis où sera exposé en suivant The Square et dans lequel, pour créer le buzz, des publicitaires fallacieux imagineront une scène virtuelle d’une indescriptible cruauté. L’Art contemporain est précaire et remplaçable à tout instant par du plus insolite, du plus actuel, du plus étonnant. Que restera-t-il de ces expositions ? Quelles œuvres seront gardées ? Lesquelles seront jetées ? Ce n’est pas seulement une histoire de marketing. Le temps et l’énergie consacrés à l’œuvre d’art avant qu’elle ne soit consacrée par la critique et passe à la postérité sont-ils essentiels ? J’avoue m’être déjà posé cette question devant certaines « oeuvres » qui semblent pour le moins sommaires. Les tas de gravier au Royal Museum suédois fait cet effet. On se pose la question si on serait capable de disposer dans le même espace des tas exactement pareils à intervalles très précisément identiques .  Bien sûr que oui ! Seulement c’en est l’idée qui ne viendrait pas. Sinon pour disposer l’oeuvre, il y a des bras « vulgaires »  et gare à ceux s’ils ne la respectent pas ou l’abîment ! Ruben Östlund se moque des excès de zèle et la prosternation devant ce qui est parfois de simples tas ce cailloux, montrant Christian, directeur du musée et son assistante se transformer, en douce, en« petit personnel » pour réparer la « catastrophe » engendrée par le vrai « petit personnel » pour qui le slalom pour nettoyer entre ces tas est chaque jour une épreuve à gagner avant l’arrivée en poste de la gardienne de salle et son regard acéré ! Tout ça est totalement absurde. Comme sont absurdes et ridicules les discours et postures de « décideurs » en place !

Mais l’Art moderne contemporain ce n’est pas ça, on le sait bien pour avoir déjà été ému aux larmes devant un tableau, une sculpture, une photo … d’un artiste contemporain.

Le film pose la question de la vulgarisation de l’Art au sens de « mise à la portée du plus grand nombre ». Les musées montrent des œuvres modernes mais les œuvres d’Art contemporain leur sont de moins en moins  accessibles, passant souvent de la galerie branchée à la collection privée. L’argent achète la beauté. C’est aussi ça que dénonce Ruben Östlund.

Le film brosse un tableau grand format des fossés creusés entre les hommes, figures inversées des tas de graviers, et tout aussi intouchables, immuables. Jusqu’à ce qu’une grande balayeuse passe.
La catastrophe est naturellement prévisible et annoncée.

Le film est un jeu de pistes qu’on pourrait toutes, tour à tour, explorer, dont on pourrait décrire et commenter toutes les étapes devenues autant de tableaux contemporains.
Je me suis posé la question : « Combien, jusqu’où l’Art contemporain doit-il puiser dans le classique, pour me plaire ? Et où sont les barrières de ma confiance ?  »

Magnifiquement orchestré, mise en image, mise en scène époustouflantes, sur fond de musique classique « vulgarisée », dans une très belle version contemporaine.

Je trouve que ce film est en lui-même une oeuvre d’art. Celle là on la tient, on la garde et on lui décerne, évidemment, une Palme d’or.

Marie-Noël

retrospective des frères Coen (2)

 

 

Des frères Coen, comme beaucoup d’entre nous, j’ai vu certains de leurs films plusieurs fois, sur grand écran et à la télé. Mais un festival, un grand écran dans une belle salle, c’est autre chose vraiment. Ajoutons, voir ces fims à la suite, présentés, commentés, éclairés par Thomas Sotinel, critique de cinéma au journal Le Monde, pour le public des cramés de la Bobine à Montargis et pour l’amour du cinéma, c’est inespéré.

Ce que je note sur ces six films, c’est que nous avons vu des personnages qui souvent, à la suite d’un malentendu, se retrouvent pris à leur corps défendant, dans l’enchaînement de situations absurdes qui ne pouvaient être autrement, fatales en somme. Situations qui sous le coup des passions prennent des formes de quiproquo, d’erreurs de jugement, de carambolages à la façon billard, et de heurts voire de chaos. Tout finit par aller pour le mieux quand chacun des personnages, est comme le souligne le cow-boy (Sam Elliott) dans The Big Lebowski, exactement à sa place, tel le Dude.  Mais dans le cinéma des frères Coen ce n’est que rarement le cas.

Dans Blood Simple (Sang pour Sang), la jalousie et le dépit meurtrier de Julian, de faire disparaître sa femme et son amant produisent un enchaînement de violence meurtrière dans la confusion la plus totale. Dans Barton Fink le jeune auteur de théâtre accepte de travailler à Hollywood, cette machine à produire des rêves à la chaîne. Barton y est franchement décalé, il a accepté un rôle qui n’était pas le sien. Dans son hôtel désuet, il a Charlie Meadows pour voisin…Hollywood, c’était un peu tenter le diable. Burn after reading est une tentative de chantage stupide qui s’agrège à une conjonction de petites transgressions et de mensonges ordinaires formant un imbroglio inextricable qu’une seule, absurde et sage décision de l’officier de la CIA finit par dénouer. A serious man est plus tendre, c’est celui que je préfère, mais non le moins désespéré, ce pauvre Larry se retrouve dans une sorte de maelstrom.  Le festival se termine par Inside Llewin Davis, et là vous avez lu Marie-No, plombant et superbe à la fois, mais dans ce film on voit un homme qui a prise sur les choses…comme on a prise sur une savonnette mouillée, il est vrai.

Les films des frères Coen nous montrent  des personnages  un peu faibles, parfois stupides, parfois moches. Seuls les personnages « syntones » s’en tirent plutôt mieux et ils sont rares…et encore! prenons ce pauvre Larry, c’est Job !  Mais, s’en tirer où non dans le monde des frères Coen où la loi de l’emmerdement maximum règne, n’est pas le plus important, l’essentiel  c’est d’être élégant.  Les personnages, sincères, en harmonie avec eux-mêmes sont élégants.

PS : je me relis ce matin, j’oubliais, comme si c’était normal, tellement c’est habituel chez eux, et pourtant rare dans l’ensemble, l’humour… et l’humour est rare et le leur épatant .