PARIS PIEDS NUS : QUE DU BONHEUR !

Du 29 mars au 4 avril 2017
Soirée-débat mardi 4 à 20h30

Présenté par Françoise Fouillé

Film franco-belge (mars 2017, 1h23) de Fiona Gordon et Dominique Abel avec Fiona Gordon, Dominique Abel, Emmanuelle Riva et Pierre Richard.

Synopsis : Fiona, bibliothécaire canadienne, débarque à Paris pour venir en aide à sa vieille tante en détresse. Mais Fiona se perd et tante Martha a disparu. C’est le début d’une course-poursuite dans Paris à laquelle s’invite Dom, SDF égoïste, aussi séducteur que collant.

 

Le dernier film de Fiona Gordon et Dominique Abel ne nous a pas déçu, un vrai bonheur.
Quels beaux artistes vous faites Fiona et Abel, avec vos grands yeux, étonnés, narquois, rieurs, vos sourires à grandes quenottes.
Quels beaux corps élastiques, souples, dansants, éclairés par les textiles colorés; vert, jaune canari, sac à dos rouge, joli drapeau canadien toujours flottant à la bise parisienne.
Quel beau personnage que celui de Martha, jeune fugueuse ridée aux cheveux blancs et aux grosses chaussettes, à la recherche de la liberté.
Quels beaux paysages que ceux de Paris la nuit, de l’île aux cygnes et de sa statue,de la Seine et de ses bateaux, de ses inattendus pêcheurs, jaugeurs, promeneurs, chiens ( tient ça manque de chats !! ).
Que de belles idées de scénarios ( il y en a à la pelle ) les bouteilles de champagne qui plongent et se cognent puis se vident.
Vision curieuse des obsèques, du crématorium malin, et du cercueil qui coince la cravate .
Tout est léger, aérien, poétique, comme la tente de Dom qui danse la nuit lors d’improbables ébats. Et ce duplex d’amour entre Fiona et Gordon ces corps qui se tordent sous le désir,ces mains et ces pieds qui dansent et se rapprochent.
Merci à vous artistes, pour nous faire ressentir toute cette joie, ce bonheur, cette humanité.
Fiona et Dominique , on vous aime.

Françoise

« Jours de France » Jérôme Reybaud

Animé par Alain Riou
Dimanche 2 Avril à 14h

En présence du  réalisateur
Film français (mars 2017, 2h21) de Jérôme Reybaud avec Pascal Cervo, Arthur Igual, Fabienne Babe, Nathalie Richard, Laetitia Dosch, Liliane Montevecchi, Jean-Christophe Bouvet et Marie-France

Synopsis : Au petit matin, Pierre quitte Paul. Au volant de son Alfa Roméo, il traverse la France, ses plaines, ses montagnes, sans destination précise. Pierre utilise Grindr, une application de son téléphone portable qui recense et localise pour lui les occasions de drague. Mais Paul y a recours aussi pour mieux le suivre. Au terme de quatre jours et quatre nuits de rencontres – sexuelles ou non – parviendront-ils à se retrouver ?

 

En Alpha, 1,3 tonne d’errance,  de solitude et de confort moderne.

« J’suis snob… J’suis snob
C’est vraiment l’seul défaut que j’gobe  » Boris Vian

Je ne sais pas pourquoi le synopsis dit « sexuelles ou non », pourquoi  non ?  C’est un type qui passe de sa voiture où il s’enferme le plus possible, le nez rivé sur une appli de drague et n’en descend que pour deux choses, fellation ou sodomie.   La baise c’est aussi accessoirement le moyen de ne pas se parler. Et il en profite largement. Il y a aussi des femmes dans ce film, mais elles sont folles. Ajoutons citations et préciosités diverses, et suivons l’alpha sur les routes de France…Ah mon cher…Quel beau pays tout de même ! Comme ce film ne raconte rien on finit par se dire qu’il n’a aucune raison de s’arrêter et si l’on est sujet à la désespérance, on désespère un peu. C’est toujours ça de gagné..

Georges

« Nous nous marierons »de Dan Uzan

 

Film français (février 2017, 1h16) de Dan Uzan

Avec Karim El Hayani, Faten Kesraoui, Sylvia Berge et Sofiane Kesraoui,

Synopsis : Karim, jeune boxeur d’un club de banlieue a deux passions dans la vie : la boxe d’abord pour laquelle il s’entraîne dur afin de réaliser son rêve : devenir ‘’champion’’ Faten, une jeune femme divorcée qui élève seule son enfant et qu’il veut épouser.

« Quatre boules de cuir tournent dans la lumière
De ton œil électrique, Boxe, Boxe, »  Claude Nougaro

Voici un film pour tous ceux qui aiment la boxe, et pour tous ceux qui ne l’aimant pas aiment le bon cinéma. Ce film prend sa place parmi les 70 films de boxe recensés par sens critique.com. On peut supposer que les réalisateurs et cadreurs aiment se mesurer à ce sport. La boxe doit les faire devenir boxeurs ou maître de ballet (je ne sais). Mais sur ces 70 films, les plus beaux nous parlent d’autre chose, presque toujours. Récemment encore, il y a eu l’histoire d’Olli Mäki cet ouvrier finlandais, grand champion, mais amoureux de Raïja. Un authentique petit bijou ce film ! J’y pense encore. Mais ne nous égarons pas et revenons à Levallois (par la ligne 3, descendre à Louise Michel) c’est là que ça se passe.

Il y a dans les salles de boxe à Levallois comme ailleurs des petits jeunes des cités, de parents émigrés et de condition modeste, voués à ne pas trouver de travail de toutes les façons. Et comme ces jeunes ne veulent pas dealer, ni tenir les murs de leurs entrées de HLM, ils viennent dans les salles de boxe et ils s’entraînent dur. Ils ne pensent qu’à ça. Chaque minute de souffrance à l’entraînement fera leur jour de gloire…un jour. Il faut y croire, et chacun d’entre eux le peut. Et puis, il y a l’amitié du champion qu’ils voient s’entraîner dans le même club, et qui leur dit bonjour. Ce voisinage qui unit l’exception et la règle.

Nous nous marierons n’est déjà plus l’histoire d’un aspirant, car Karim est un espoir, il vient de passer professionnel. Et aussi celle d’un soupirant, il aime Faten une jeune femme du quartier. Mais sa main gauche blessée nécessite une intervention. Qu’importe un bon boxeur ne renonce pas, il faut le mettre KO et encore, il y a des KO debout. Il y a la main de Karim et aussi celle de Faten qui mérite bien une alliance. Bref Karim aime Faten et Karim aime la boxe. Deux promesses.

Eh bien « Nous nous marierons » est aussi une belle histoire de renoncement. A quoi renoncera Karim ? Allez voir ce film, il fait entrevoir quelque chose sur la vérité, celle qu’on porte en soi, et plus encore celle qui s’impose…et que parfois on dénie, mais qui s’impose.

Enfin c’est aussi un film dont la trame sociale montre l’inanité (crasse) de certaines idéologies qu’on ne va pas citer parce qu’on les cite déjà trop et qu’en outre on est un blog qui parle de cinéma.

Georges

« Drôles d’oiseaux » d’Elise Girard

En présence de la réalisatrice Samedi 1er Avril à 14h30Film français (mai 2017, 1h10) de Élise Girard avec Jean Sorel, Lolita Chammah, Virginie Ledoyen et Pascal Cervo

Synopsis : Deux personnages. Georges et Mavie. Mavie et ses 27 ans. Pleine de doutes et d’inquiétude, qui se cherche. Georges et ses 76 ans. Misanthrope, comme caché dans sa librairie, exaspéré par le monde, qui n’attend plus rien de la vie. A eux deux, ils forment le plus beau et le plus improbable des couples. Il ne veut rien, elle veut tout. Et pourtant grâce à lui, elle se trouve. Et grâce à elle, il renoue avec la vie. L’amour qu’ils ne feront jamais ensemble est le plus beau et le plus émouvant. Mais bientôt Georges doit fuir et ce qui doit arriver, arrive…

J’ai aimé un peu ce film pour l’idée de la vieille librairie où personne n’entre plus, de ce beau lieu plein de trésors que personne ne cherche plus. Pour Jean Sorel, absolument séduisant … Pour l’idée du déménagement obligé pour cause de « tapage » amoureux nocturne et diurne, incessant. Pour le choix de Pascal Cervo et l’approche de ressemblance avec Jean Sorel.

Mais sinon, l’histoire, la mise en scène avec fondu en cercle, les voix off des écrits de Mavie, m’ont passablement ennuyée. Et puis c’est dommage que Mavie n’ait pas plus d’épaisseur. Lolita Chammah, toute fille de, ne fait pas le poids en face de Jean Sorel. Elle m’a rappelé la pub Canada dry : elle a les cheveux de sa mère, elle a la démarche de sa mère, elle ressemble à sa mère mais … ce n’est pas sa mère. Elle n’en a pas la présence, l’étoffe, voilà tout.
Elle reste, dans ce film, remarquablement bien filmée. Bien éclairée. Elise Girard l’a vraiment soignée. Avec portrait dans la glace comme un tableau. Elle est belle. Et elle porte très bien le Darel. Mais tout le monde porte très bien le Darel.
Et Paris qui n’est pas Paris me dérange toujours même si la réalisatrice nous explique que justement elle a voulu une image embellie de Paris, comme dans un conte.
Un conte germanopratin. Un amour impossible entre un Georges de 80 ans et une Lolita qui n’en est pas vraiment une, avec en toile de fond une vague histoire de mafiosi et d’écologie, les goélands qui tombent à pic … Mavie est du 17 comme Roman, son jeune amoureux. Roman comme les romans qu’il évacue de la librairie. J’ai eu un soubresaut d’intérêt quand on le voit, chargé d’un carton de livres, dans la rue, devant la librairie, et qu’il croise le regard de Georges qui l’observe dans le rétroviseur. On comprend qu’ils se connaissent.
En fait, ils ne font qu’un : l’amour avec Mavie peut exister. Bien.
Le film plait beaucoup aux japonais et c’est tant mieux. Et pas étonnant. Ils doivent bien y retrouver le Paris, France qu’ils ont gravés en tête. Avec, idéal de beauté, les yeux ronds de Lolita Chammah.

Marie-Noel

 

VIème Week-End Jeunes Réalisateurs

 

 

 

6ème Week-End des jeunes Réalisateurs

Animé par Alain Riou, critique au « Nouvel Observateur », au « Masque et la plume » et au « Cercle« 

Chers Cramés bonsoir,
Cette page vous est dédiée, qu’avez-vous pensé de ce WE ? merci de nous le dire.

                                   Amitiés

-On peut déjà voir un premier commentaire de Marie sur « CESSEZ LE FEU »

Le concours de Claire Simon(2)

Prix Venezia Classici du meilleur documentaire à la Mostra de Venise 2016
Semaine du 23 au 28 mars
Soirée-débat lundi 27 à 20h30

Présenté par Maïté Noël et Françoise Fouille 
Film français (février 2017, 1h59) de Claire Simon

C’était avant hier soir la deuxième fois que je voyais ce documentaire, cette fois avec un bonus, la présentation de Maïté et Françoise. J’ai éprouvé le même plaisir à le voir, peut-être davantage. La première fois, je me disais « finalement ce concours est un exercice de subjectivité poussé à son maximum ». Mais cette fois, mon point de vue n’est plus exactement le même.

Voici quelques brefs extraits de Claire Simon présentant son documentaire:

« Donc il s’agissait pour moi de filmer un concours, une sélection où 1 250 candidats se présentent et 60 sont retenus. De filmer le processus… suivre le scénario que notre méritocratie républicaine a inventé.
La Fémis comme d’autres grandes écoles est une école publique, financée donc par les citoyens français qui paient leurs impôts… filmer les humains
aux prises avec un système tel que le concours d’entrée d’une grande école me passionne… Ce que nous voyons est l’histoire de tous, une chose publique pensée par la République. Et c’est en connaissant ce lieu de sélection, de jugement qu’on peut mieux mesurer qui nous sommes, nos idéaux, et nos aveuglements ».

« Décrire d’un bout à l’autre ce moment où l’extérieur pousse la porte d’entrée pour réclamer une place au sein de l’excellence, où les jeunes sont prêts
à passer et parfois repasser le concours pour se construire un bel avenir, voilà le projet de ce film. »

Ce point de vue est probablement celui d’une cinéaste, familière des Michel Foucault et Pierre Bourdieu, familière des questionnements sur les pouvoirs, et la reproduction des hiérarchies sociales.

Vu de loin ce concours s’apparente à une sorte de loterie où chaque admis a une chance sur 21 d’être admis. Mais c’est le lot de beaucoup de concours publics, lié au budget que l’Etat consent et à ses expectatives.

Là s’arrête les similitudes. Ce concours, n’est pas tout à fait comme les autres. Certes ici où là, dans les concours publics on s’autorise une certaine « pseudo » fantaisie, on peut interroger le candidat sur ses goûts cinématographiques, ou sur son tableau préféré… mais tout cela reste dans le domaine du savoir de compilation et de l’habileté à s’en servir avec distinction. (montrer qu’on peut faire partie  de la famille ou qu’on y appartient déjà)

Dans ce concours, rien à voir, on sélectionne des personnes sur leurs émotions, leurs perceptions, leur sensibilité, leur imagination, leur créativité, leur fantaisie, que sais-je ? Et qui sélectionne ? Des professionnels du cinéma, dans tous les domaines. Et ce qu’on nous montre, ce n’est donc pas seulement un candidat qui pousse la porte mais un rapport entre le candidat et son jury. Le jury avec son engagement, son écoute, ses critères et ses délibérations souvent tendues.

Mais n’oublions pas d’observer que ce jeu s’institue dans un rapport triangulaire, entre la loi concrète, « nous en formons 60 parmi 1250 » les professionnels qui se chargent de l’appliquer formés en jury et veulent faire valoir leur empirisme, et les candidats, qui n’ont rien d’habituels, (des gens qui n’ont pas de grille de salaire devant les yeux) … Et donc au fond comment s’applique la règle, mise en œuvre par des professionnels dans ce jeu là.

Autant la loi est sévère, restrictive, autant le jury qui se charge de l’appliquer est empathique, bienveillant, compassionnel, émotionnel, radicalement subjectif. Nous serions prêt à parier que ces jurys se réinventent à chaque promotion. Et au total, ce que ce documentaire nous montre aussi, c’est ce rapport millénaire de l’homme et de la loi. Loi contrainte, mais aussi loi jeu, loi création.

Alors, ce jury ne peut-il pas se tromper ? Peut-être, faudrait-il dire le jury ne peut- il pas être trompé ? La règle n’est seulement celle du nombre, elle est aussi celle des prérequis. La Fémis exige un niveau Bac+2, on peut regretter cet ajustement, cet accolement à l’éducation nationale. Le bac est-il ce qui mène à la créativité ? Nous savons que non, sinon pas de Baudelaire, viré de Louis Legrand, etc. la liste serait interminable. Et ce +2 qui entretient l’idée saugrenue que les savoirs s’empilent, pour former une sorte de pyramide, ce qui est un peu idéologique, avouons le. Ceci ne constitue-t-il pas déjà le premier biais de sélection ?

Mais le concours nous montre ici comme ailleurs, le travail impressionnant d’écoute, de dialogue, de controverse et de délibération d’un jury qui croit sincèrement en ce qu’il fait, et le fait remarquablement. Il peut se tromper souverainement, mais même en se trompant, il apporte quelque chose que les autres jurys n’apportent pas, il délivre les candidats du bachotage et pose des jalons pour tenter de  considérer le désir du candidat et ses potentialités créatives,  peut-être à la  manière empirique des responsables d’entreprise d’autrefois, lors des entretiens d’embauche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Concours de Claire SIMON (1) ou comment les termes égalité et Art peuvent-ils se rencontrer ??

Prix Venezia Classici du meilleur documentaire à la Mostra de Venise 2016
Semaine du 23 au 28 mars
Soirée-débat lundi 27 à 20h30

Présenté par Maïté Noël et Françoise Fouille 
Film français (février 2017, 1h59) de Claire Simon

Synopsis : C’est le jour du concours.
Les aspirants cinéastes franchissent le lourd portail de la grande école pour la première, et peut-être, la dernière fois.
Chacun rêve de cinéma, mais aussi de réussite. Tous les espoirs sont permis, toutes les angoisses aussi. Les jeunes gens rêvent et doutent.
Les jurés s’interrogent et cherchent leurs héritiers.
De l’arrivée des candidats aux délibérations des jurés, le film explore la confrontation entre deux générations et le difficile parcours de sélection qu’organisent nos sociétés contemporaines.

Claire Simon occupe une place un peu à part dans le paysage cinématographique français. Elle fait du cinéma depuis 40 ans tout en ayant refusé de suivre des cours ou d’intégrer une école de cinéma. Elle a appris en faisant. Pour elle » le film se fait en se faisant » et elle dit cadrer elle-même ses films car elle ne sait pas à l’avance ce qu’elle va faire.

Pendant longtemps C. Simon a aussi refusé de faire des repérages ( pour sauvegarder l’impression de  » première fois » ) comme elle refusait un scénario écrit  » le cinéma ce n’est pas de l’écrit, c’est de l’image et du son ».
Cette méthode rappelle beaucoup celle du plus célèbre documentariste américain, Frederick Wiseman ( 88 ans et plein de films au compteur ) qui s’attache à observer le mode de fonctionnement d’une institution et à étudier les relations complexes que l’homme entretient avec les institutions qui reflètent ses valeurs et déterminent son existence. Sans aucun commentaire explicatif, ni interview.
Ce processus est en grande partie mis à l’oeuvre dans  » Le Concours » la réalisatrice n’intervient pas, elle laisse tourner la caméra pendant des heures, mais elle connaît bien la Fémis puisqu’elle a dirigé pendant 10 ans le département réalisation.
C. Simon est persuadée que cette caméra subjective/objective finira par révéler des mécanismes de sélection, des comportements plus ou moins conscients tant pour les membres des jurys que pour les candidats.
Par exemple la volonté de séduction, de mettre en oeuvre des critères qui vont sélectionner des candidats d’origine populaire.
Mais la réalisatrice est juge et partie, en filmant et sans doute plus encore en montant son film ( elle dit qu’avec le numérique elle a engrangé des 100 d’heures de rushes ) elle a évidemment l’intention de démonter ou de démontrer quelque chose.
Non la Fémis n’est pas un concentré de bobos parisiens et d’héritiers du 7ème Art mais oui la sélection est difficile et produit inévitablement un modèle d’étudiant cinéaste français.
Bon pour nous spectateurs et cinéphiles, le plus important c’est que cette école nous donne à voir de jolis films d’auteur que l’on pourra programmer et présenter en disant  » telle réalisatrice a donc suivi les cours de la fameuse école de cinéma la Fémis « .
C’est ce qu’on fait non ?

« Yourself and yours » de Hong Sang-soo

Coquillage d’Argent du meilleur réalisateur au Festival de San Sebastian 2016Du 23 au 28 mars 2017Soirée-débat mardi 28 à 20h30
Présenté par Laurence Guyon

Film coréen (vo, février 2017, 1h26) de Sang-soo Hong avec Kim Ju-Hyeok, Lee Yoo-Young et Hae-hyo Kwon.

Synopsis : Le peintre Youngsoo apprend que sa petite amie Minjung a bu un verre avec un homme et s’est battue avec lui. Le couple se dispute et Minjung s’en va, déclarant qu’il est préférable qu’ils ne se voient plus pendant un certain temps. Le lendemain, Youngsoo part à sa recherche, en vain. Pendant ce temps, Minjung (ou des femmes qui lui ressemblent) rencontre d’autres hommes…

On pense, c’est vrai, à Rohmer tout de suite.
Avec beaucoup de Soju.
Dès la première scène, le décor est planté, les personnages présentés, le sujet du film, exposé. On voit d’abord le copain Joonghaeng devant la porte de Youngsoo. On verra souvent des portes (avec des compteurs au-dessus), qui s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas.
Suit la scène de l’atelier où le ver va être mis dans le fruit. Le fruit qui va pourrir à moins qu’on n’arrive quand même à le conserver … en le (re)mettant dans l’alcool  ?
Youngsoo, artiste peintre, séduisant, séducteur, ex-buveur de Soju, avait des projets avec la délicate Minjung, grande amatrice d’alcool, qui avait passé avec lui un accord de sevrage raisonnable (5 verres de soju et 2 bières/jour, quand même). Des projets de stabilité, de vie plus saine, de mariage . Tout est balayé d’une phrase par son « ami » Joonghaeng, serpent siffleur, ironique, donneur de leçons, qui semble vouloir empêcher ces beaux projets. « Tu ne vas pas épouser Minjung quand même ? cette traînée, qui boit et se bat le soir dans les bars, avec des hommes ! » c’est, en résumé, ce qu’il laisse derrière lui au milieu des toiles et des couleurs, ce qui va envahir Youngsoo et recolorer l’intérieur de sa tête en noir. Il croira son ami et rejettera en bloc les contestations de Minjung qui, face à son déni et à ses exigences impossibles, choisira de s’en aller.
Cela va tant le déstabiliser (l’équilibre n’était, il faut dire, pas bien installé) qu’il va littéralement « tomber malade ». Il continuera d’avancer mais le cerveau tout à son obsession de récupérer Minjung et le corps ralenti par une blessure à ce qui est essentiel pour avancer : le pied, le gauche en plus (ce qui a sûrement une signification) . On a vu aussi que Minjung a une grosse marque brunâtre sur le tibia, gauche aussi.
Va suivre une errance des deux amoureux, chacun de leur côté.
Marivaudage pour elle qui se dissimule, change d’identité, s’invente une jumelle, pour avancer masquée, à la recherche d’un homme qui ne soit ni enfant, ni loup, qui la laisse vivre, qui l’accepte telle qu’elle est, n’essaie pas de la changer.
Chemin de croix pour lui qui se traîne sur ses béquilles à la rencontre de celle dont l’absence lui est insupportable. Il la poursuit, l’attend, croit la voir, et vit en rêve leurs retrouvailles. Son cher ami Joonghaeng qui ne boit plus, lui, ne manque pas de l’avertir quand il la voit dans le bar attablée, cette fois, non pas avec un mais avec deux hommes ! Mais à son arrivée  elle a disparu. On se laisse prendre à ses mirages : quand, éclairée et salvatrice, au beau milieu de l’allée, elle avance, souriante, les bras ouverts, vers lui, figé devant sa porte, ou aussi quand, l’ayant laissé enfin franchir cette porte,  elle l’enlace. Lui est de face, assis sur un banc, elle est de dos, penchée sur lui. On ne voit plus que ses fesses moulées dans une jupe étroite. Cette scène nous parle de ce qu’il évoquera dans la dernière scène du film : leur amour physique, au top.
La scène de l’eau m’a interpellée  aussi : dans la ville, elle marche les pieds dans un ruisseau rectiligne, d’eau pure, très claire. A côté mais surélevé et sur une allée, au sec, marche un homme, le cinéaste, qui a dit, lui aussi, la connaître, l’avoir déjà rencontrée, ailleurs. Ils cheminent ainsi, côte à côte, elle en bas, lui en haut. Elle lui sourit et le rejoint sur l’allée lumineuse, bordée d’arbres vert tendre. On voit ses pieds sortant de l’eau, chaussés de sandales plates. Une illustration du monde enchanté du cinéma, où on peut être mouillé et sec aussitôt  ?
Il y a aussi la vitrine avec ce mannequin fagoté de cette robe rose trop large aux hanches. Youngsoo cherche Minjung mais la couturière, l’amie de Minjung ne le renseigne pas, ne trahit pas. Elle lui dit d’attendre sa décision à elle, son appel. Elle est très occupée à ajuster des tenues. Elle dit qu’elle a beaucoup de travail. Elle ôte les bras du mannequin pour retirer cette robe qui n’est pas à sa taille. Elle l’ampute temporairement pour pouvoir ajuster la tenue, le costume. Après on lui remettra les bras.
Minjung et Youngsoo se retrouveront pour de vrai, enfin. Se réadapteront l’un à l’autre, voudront croire, tous les deux, qu’on peut repartir de zéro, tout réajuster.
Dernière scène du film : ils sont dans le lit, Minjung fait manger à Youngsoo, à la becquée, des cubes de pastèque, juteuse et fraîche.
Sans Soju.
Mais le Soju, c’est ailleurs que ça se passe(ra)

J’ai beaucoup aimé ce film de Hong Sang-soo, resserré, plus intelligible pour moi que ce que je connaissais jusqu’à présent de lui.

Un petit mot sur la langue coréenne : les phrases semblent toujours se terminer par ce qui me paraît être une diphtongue, sourde et vibrante. C’est un son très étrange qui participe de façon essentielle au film dans son ensemble. Cela illustre, pour moi, l’absolue nécessité de voir les films en VO.

Marie-Noël

« Loving » de Jeff Nichols (2)

nominé au Festival de Cannes 2016 et aux Golden Globes 2017Du 16 au 21 mars 2017Soirée-débat mardi 21 à 20h30
Présenté par Chantal Levy et Georges Joniaux

Film américain (vo, février 2017, 2h03) de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth Negga et Marton Csokas

L’histoire des époux Loving est bouleversante.
C’est une histoire qui nous réconcilie, un peu, momentanément, avec la nature humaine. L’heureux dénouement est acté, entériné. C’est réglé. En apparence. Car l’opinion publique, le verdict populaire sur le mariage mixte, qu’il s’agisse de couleurs de peau, de religions, d’origines sociales, restent implacables, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde. On sait bien que rien ne sera sans doute jamais réglé, au fond.
Le film raconte le chemin des époux Loving qui a mené à l’arrêt « Loving v.Virginia », abrogeant, en 1967, les dernières lois contre le métissage. Force est de constater que si Jeff Nichols a voulu nous raconter cette histoire sans pathos, tout en retenue, c’est réussi. Trop. Car, justement, c’est ce qui m’a rebutée. Qu’il n’enfonce pas, quand même, un peu le clou. Le climat social était violent en 1958 ! Et le sujet est tellement grave.
J.Nichols décide de nous faire deviner. Pas à demi mot, ici, car on ne parle pas beaucoup, mais à tel et tel regard … Dans le contexte, ça ne pouvait pas se passer comme ça. Le sujet de la ségrégation est violent en soi. Exemple : le pavé enveloppé de l’article de journal, ne peut pas avoir été déposé gentiment sur le siège ! Il ne peut qu’avoir fracassé le pare brise. Comme la scène du prisonnier noir que le policier fait passer devant la cellule de Mildred en disant qu’il devrait le mettre dans la même cellule qu’elle. On imagine la suite. Subtilement, Jeff Nichols choisit de nous le suggérer.
Et j’ai trouvé la scène cruciale du bar complètement ratée, surjouée. Trop et pas assez.

Mais, surtout, ce que je n’ai pas aimé c’est la version que Jeff Nichols fait de Richard.
Il veut tellement qu’on comprenne son origine modeste, son esprit simple qu’il en fait un personnage quasi simple d’esprit ! C’est effrayant. Ce n’est pas parce qu’on est simple, qu’on n’a pas d’esprit. Il n’est pas comme ça, Richard. Ils n’étaient pas comme ça les Loving. Ils sont simples mais surtout jeunes, amoureux, vivants, quoi ! Leur amour inconditionnel aurait mérité d’être plus palpable . Il manque pour moi un élément essentiel dans ce film : l’étincelle au fond des yeux de Richard (et Dieu sait qu’elle n’y est pas l’étincelle !). Cette étincelle qu’on voit très bien, à la fin du film, sur la photo des vrais Loving : Richard et Mildred sont sur le sofa. Richard s’est allongé et a posé la tête sur les genoux de Mildred. Il rit. Elle rayonne. Ils sont en fusion.

J’aurais voulu que le cas Loving soit traité autrement.
Voilà, je suis passée à côté du film et je me sens bien seule …

Marie-Noël

PS : mais qu’est-ce-qui a poussé J.Nichols à faire faire ce brushing bizarre (zarbi serait plus approprié) à la pauvre petite Peggy ???

 

 

LOVING de Jeff Nichols (1)

nominé au Festival de Cannes 2016 et aux Golden Globes 2017
Présenté par Chantal Levy et  Georges Joniaux
Film américain (vo, février 2017, 2h03) de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth Negga et Marton Csokas.

Synopsis : Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État. Considérant qu’il s’agit d’une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

 

Jeff Nichols et  Loving

« Loving » la belle histoire de rencontre d’un réalisateur scénariste et de son sujet.

 Pourquoi ce film n’a pas été mieux récompensé?

Nous l’ignorons, car il est beau, bien écrit, touchant avec son parti pris de fausse lenteur, par la beauté et l’alternance des plans… Songeons à ce couple de profil se regardant presque front à front dans l’obscurité, revoyons ses plans larges sur la campagne en Virginie, apprécions les travellings, sa poésie en somme.

On a l’impression que ce sujet l’attendait. Qu’il était prêt pour ça. Beaucoup de choses l’y invitaient en effet, il est issu d’une famille modeste, il est de Little Rock, ce qui n’est pas neutre, et depuis qu’il tourne, tous ses films semblent le conduire à celui-là.

En bref, ce que j’ai vu des films de Jeff Nichols m’indique qu’il a une attirance pour certains thèmes, situations où figures, je ne sais comment les appeler. Ces figures (allons-y pour ce terme), on les retrouve peu ou prou dans chacun de ses films. Pour l’heure, provisoirement, j’en repère six : les institutions, la bienveillance protectrice de la famille, le père et l’importance des enfants (une sorte de « care » familial), la menace, le fugitif ou le paria, et toujours l’indicible inquiétude qu’il fait naître des situations ..

Mais venons en aux faits :

Alors qu’il  tournait Midnight Spécial, Martin Scorcese qui doit bien connaître Jeff Nichols,  lui envoie un documentaire de Nancy Buirski, « The Loving Story » une histoire judiciaire antiségrégationniste qui conduit à l’arrêt Loving contre la Virginie 1967.

Jeff Nichols a du être positivement troublé par les photographies  de Mildred et Richard Loving par Grey Villet pour Life, (Grey Villet Photography -LIFEphoto-essays) sans doute utilisées dans le documentaire. Quoi de plus beau que la simplicité, la tendresse, la dignité qui se dégage de ces deux êtres, prolétaires, l’un blanc blond, l’autre noire. Elles ont dû lui parler, à lui l’homme du Sud, issu d’une famille modeste. Cette histoire lui est proche, et elle est exactement dans ses cordes, elle contient tous les thèmes et figures de son cinéma, il n’y a plus qu’à les adapter. Il faudra 2 mois à Jeff Nichols, donc bien des nuits, car il tourne au moment où il écrit, pour rédiger son scénario, et il ne sera pas retouché.

L’institution violente, ici la justice :

En 1958 au moment où commence l’affaire, nous sommes encore dans une authentique société raciste et oppressive. Une société qui s’est constituée et s’institue dans l’exploitation sans borne de l’homme par l’homme, dans le racisme décliné à tous les niveaux, mais plus spécifiquement contre les noirs, ces anciens esclaves. Une société qui depuis trois siècles, veut subsister dans ses fondements, légitimer à toute force ses crimes passés, et à venir, en toute bonne conscience. (Et avoir la loi pour elle, ce qu’elle a en effet). Le juge Bazile et le sheriff Brooks appliquent la loi, « Virginie Racial Intégrity Act 1924 qui renforce les textes de1662 ».

Notons qu’au moment où commence cette affaire les textes jours des lois Jim Crow (ségrégationnistes) sont comptés. Le 2 juillet 1964, le président américain Lyndon B. Johnson va les abolir. Mais les mœurs ont la vie dure.

La famille :

Comme pour les Loving, c’est l’aventure familiale qui prime pour Nichols sur le destin national observe justement Raphaëlle Pireyre de Critikat. Dans au moins deux de ses films précédents, le père est idéal, puissant ,brave et protecteur. Loving emprunte cette même figure, Richard ne pense qu’à protéger sa femme. Sur ce point on retrouve l’image du père idéal, puissant, brave et protecteur. Cependant, Loving a fait évoluer son regard, le film montre autant la détermination de Richard que l’émancipation de brindille qui devient de plus en plus Mildred, celle qui décide.

 Fugitifs et parias :

On retrouve ce thème dans Mud, Midnight Spécial. Dans Loving, ils le sont devenus l’un et l’autre, c’est la conséquence de leur mariage. Deux exemples, l’exil à Washington, le transfert nocturne de Mildred d’un véhicule à l’autre pour rentrer chez elle, en Virginie.

La menace et l’indicible inquiétude qui en résulte :

Figure courante chez Jeff Nichols, ici elle se manifeste d’une manière insidieuse en faisceau, « le shérif voulait te voir » dit la mère de Richard. Puis après la première arrestation « on a dû te dénoncer lui dit un proche », et la deuxième arrestation ? fatalement sur dénonciation qui ? Plus tard, ce sera la découverte d’une page de journal entourant une brique dans sa voiture, ou encore un véhicule qui roule trop vite. La menace s’annonce masquée.

Avec la menace, comme dans Take Shelter ou dans Midnight Spécial, Jeff Nichols nous place dans la situation psychologique de ses personnages. Il nous soumet à cette indicible inquiétude, celle qui induit chez ses personnages l’esprit à la méfiance, de soupçon, de crainte permanente. Celle qui marque les corps, et trouble les visages, celle qui gauchit les attitudes. (L’image  pataude un peu contenue et figée de Richard ou de celle de Mildred, tête baissée qui annonce qu’elle est enceinte ou que le policier emmène en prison). Ces deux là sont comme tous ceux qui ont intégré leur condition infériorisée.

Le propre de Jeff Nichols est par des jeux de plan, d’appuyer sur les temps d’inquiétude, de montrer davantage l’émotion que le fait réel, de montrer les corps et les visages. De miser sur l’empathie du spectateur.

En outre,

…On observe là quelque chose de nouveau qui est à peine en filigrane dans Take Shelter, et j’imagine assez bien que ce thème reviendra dans l’un de ses prochains films, la question de l’identité.

Qui est Richard ?

Le shérif, dans son mépris de classe, et son racisme le sait lui : « Vous, les gens de Central Point, vous êtes perturbés. Tous mélangés. En partie Cherokee, en partie Rappahannock, en partie noir, en partie blanc. Le sang n’a plus d’identité. Vous êtes né au mauvais endroit, c’est tout.  Vous en êtes venu à trouver ça normal. ».  Son copain à la taverne a aussi une idée de la question:  « Richard tu es un noir, mais si tu veux ne plus l’être, tu ne l’es plus, tu es blanc, tu n’as juste qu’à divorcer, alors que moi je suis noir ».

 Jamais Richard n’avait mis de mot sur des choses pareilles, lui ce qu’il connaît ce sont les moteurs de voitures et les murs de parpaings. Il n’aime pas « les mots pour ne rien dire » Richard, il est comme sa mère. Pour lui, dire c’est faire, son langage est performatif. Et dans son éthique, c’est un laïc avant l’heure, il est juste un Homme parmi les hommes. Le shérif a bien compris cela, c’est ce qu’il trouve intolérable ! Comment un homme peut-il ne pas adhérer au racisme ?

Quant à Mildred, elle est d’une autre texture, entre sa lettre au Sénateur Kennedy en 1963 et la fin de l’histoire, elle grandit, s’ouvre, elle n’a plus peur, elle n’est plus seule. Richard sent ce basculement lorsqu’il lui dit : Je veux te protéger, prendre soin de toi, c’est une question qu’il lui pose, il veut être rassuré, car il sent bien que Mildred devient autre.

D’accord mais à quoi ça sert de dire tout cela ? Chantal Levy remarquait justement que les Loving se tenaient loin des évènements raciaux et des luttes, qu’ils les ignoraient. Qu’ils ignoraient la fureur du monde en somme. Jeff Nichols, en les montrant eux, nous fait toucher du doigt, sentir, les multiples formes de l’oppression au plus près, à partir d’une simple cellule familiale, dans la vie de ce couple. Ce lieu reflète la société dans son ensemble. Je crois que cette façon convient à son éthique : pas d’envol, juste filmer à hauteur des personnages.