L’AUTRE COTE DE L’ESPOIR Aki Kaurismäki (2)

Berlinale 2017 : Ours d’Argent du Meilleur réalisateur
Du 27 avril au 2 mai 2017
Soirée-débat mardi 2 à 20h30

Présenté par Marie-Annick Laperle

Film finlandais (mars 2017, 1h38) de Aki Kaurismäki avec Sherwan Haji, Sakari Kuosmanen et Ilkka Koivula .
Titre original : Toivon tuolla puolen

«  Le Havre », leprécédent film d’Aki Kaurismäki se terminait sur l’embarquement possible d’un jeune clandestin africain vers l’Angleterre. « L’Autre Côté de L’Espoir « s’ouvre avec un jeune émigré syrien qui débarque noir de charbon, d’un cargo accostant dans le port d’Helsinski.. Il s’avance dans la nuit émaillée de belles lumières, métaphore de sa sombre errance illuminée de belles rencontres..

Quel bonheur de retrouver Aki Kaurismäki six ans après « Le Havre » ! Bonheur de retrouver la trogne et la dégaine de ses personnages atypiques, la nostalgie de sa musique rock folk, le design d’objets démodés qui se rappellent à notre bon souvenir:un réveil des années soixante, un téléphone à cadran, un juke box sorti des oubliettes ou une limousine russe collector.

Comme c’est savoureux de déguster ses dialogues minimalistes, ciselés au burin de l’humour caustique où chaque mot est pesé à l’aune de son efficacité !

Mais si la forme est légère, le propos social reste toujours aussi fort chez Kaurismäki qui fait se rejoindre dans ce film, le monde des migrants et celui des perdants. Pour exprimer son propos, le cinéaste ne s’embarrasse pas de fioriture, de psychologie, de finasserie.Il n’y a pas de superflu chez lui . Il dégraisse la mise en scène jusqu’à l’os pour aller droit au but.

Emergé de son tas de charbon, Khaled, le jeune réfugié syrien demande une douche. La caméra montre seulement une eau noire qui dégouline sur ses pieds et s’évacue dans les égouts.La crasse réelle et symbolique accumulée par Khaled au cours de ses longs mois d’errance à travers les pays d’Europe, retourne là d’où elle n’aurait jamais du sortir : les égouts de la » déshumanité «  qui avilit autant celui qui rejette que celui qui est rejeté.

Le cinéaste n’hésite pas non plus à recourir à l’ellipse qui permet d’aller à l’essentiel..Avec lui, on ne tergiverse pas pour échanger quelques coups de poing mais encore moins pour se réconcilier, pour venir en aide ou pour montrer sa solidarité.Une porte qui s’ouvre pour Khaled, au bon moment grâce à une employée compatissante ; un camionneur qui prend des risques en cachant  Miriam sa sœur. Tout est dans la générosité spontanée.

Pas de temps à perdre non plus avec l’émotionnel, avec l’apitoiement sur soi. Khaled débite aux autorités finlandaises son histoire effroyable comme s’il s’agissait d’un compte-rendu clinique , précis et froid. En face, pas le moindre signe d’empathie. Personnellement, j’attribuerai la palme de l’économie de mot, de geste et d’émotion, à la scène de rupture entre Wikhstrom et sa femme.. Un trousseau de clés et une alliance posés sur la table par le mari. Deux regards qui se croisent. La femme qui entérine la situation en écrasant avec sa cigarette, l’anneau au fond du cendrier puis se sert un verre de vodka. Scène muette qui dit tout.

« J’agis sinon je meurs. Je joue. », dit la chanson du vieux rocker de rue. Les deux personnages principaux agissent et jouent. Wikhstrom joue au poker pour réaliser son rêve de restaurant. Khaled arpente l’Europe pour trouver un futur meilleur. Tous les deux jouent leur avenir. Et comme l’a fait remarquer un spectateur, « ça passe ou ça casse ».

Comme c’est réjouissant de retrouver ces personnages kaurismakiens qui restent debout face aux défis de la vie et gardent l’élégance des résistants impassibles et silencieux.

Comme c’est réjouissant cette dignité humaine qui émerge comme un phare , pour lancer le message d’Aki Kaurismäki : « C’est de la solidarité du peuple que viendra notre salut. »

Tchin tchin Aki ! Santé

Marie-Annick

« De l’autre côté de l’espoir » d’Aki Kaurismäki

Meilleur réalisateurDu 27 avril au 2 mai 2017Soirée-débat mardi 2 à 20h30
Présenté par Marie-Annick Laperle

Film finlandais (mars 2017, 1h38) de Aki Kaurismäki avec Sherwan Haji, Sakari Kuosmanen et Ilkka Koivula .
Titre original : Toivon tuolla puolen

Synopsis : Helsinki. Deux destins qui se croisent. Wikhström, la cinquantaine, décide de changer de vie en quittant sa femme alcoolique et son travail de représentant de commerce pour ouvrir un restaurant. Khaled est quant à lui un jeune réfugié syrien, échoué dans la capitale par accident. Il voit sa demande d’asile rejetée mais décide de rester malgré tout. Un soir, Wikhström le trouve dans la cour de son restaurant. Touché par le jeune homme, il décide de le prendre sous son aile.

Poignardé, avant de lâcher prise, de franchir cette dernière porte qui ouvre sur l’autre côté, Khaled espère encore : sa blessure n’est pas grave, d’ailleurs le pansement n’est pas souillé, il est « le meilleur des frères » et se rend au rendez-vous avec sa sœur Miriam
Puis il va se reposer, s’adosser à un arbre et il contemple ce paysage d’usines, de cheminées d’usine, de travail, de salut, d’espoir, là, juste là, sur la rive, de l’autre côté de cette eau, en compagnie  de la petite chienne, indésirable comme lui, qui devait se planquer comme lui.

Pourtant, la-bas, avant, de l’autre côté, il avait fait aussi de belles rencontres.
Dont Mazdak, le réfugié irakien qui espère depuis plus d’un an qu’on débloque sa vie, qui partage tout avec lui, les peurs aussi, qui l’aide à retrouver sa soeur et à s’arranger pour les papiers en 2 clics et quelques billets. Mazdak le conseille aussi sur le comportement à adopter pour être un « bon » demandeur d’asile : sourire, toujours, mais pas n’importe quand, n’importe comment. Surtout pas dans la rue, le métro ! pas devant tout le monde ! on le prendrait pour un fou ! Sourire quand alors ?
A Mazdak, Khaled, bon élève, se dira tombé amoureux de la Finlande … et pressé d’en partir !

On apprécie les dialogues bien écrits, on rit aux répliques caustiques semées  tout au long du film, on rit plutôt intérieurement, vite fait car, juste après, on est replongé dans le quotidien et ses tourments.
L’absence totale de sourires est frappante. C’est, paradoxalement,  dans les yeux de Khaled, qui vient de l’enfer d’Alep, qu’on voit poindre parfois une amorce de joie et qu’on voit sourire quand il tient sa soeur dans ses bras.
Les personnages finlandais, pourtant, jusqu’ici, de fait, du bon côté de l’espoir, ne sourient pas du tout.

Il n’y a aucun enfant.

De nombreux personnages, travaillés, étonnants, captivants, certains loufoques, peuplent ce film :

La femme en bigoudis attablée devant un beau gros cactus tout rond auquel elle a fini par ressembler, fumant devant le cendrier plein de mégots , la bouteille de Koskenkorva à portée de main, quittée par son mari, ailleurs

Calamnius, le portier, toujours resté célibataire mais, attention, par choix ! Vrai ? On en doute.

Mirja, la serveuse, droite comme un I, impeccable, en kimono aussi

Nyrhinen, le cuisinier de formation basique tendance conserves, sachant néanmoins s’adapter et élaborer des mets cosmopolites « revisités » avec beaucoup de fantaisie, qui a cette faculté rare, de dormir debout avec la clope au bec (tout le monde fume beaucoup dans le film) et ne rate aucune occasion de poser une louche sur son épaule gauche comme pour en écouter la douce musique ou bien pour la protéger des salissures …

les musiciens d’un autre temps

les joueurs de poker

l’infirmière qui, pour avoir su ouvrir une porte, au bon moment, devient salvatrice.

Et puis il y a Wikhstrom, Waldemar de son prénom, qui a voulu changer, qui a bazardé ses chemises, qui a quitté sa femme pour mieux la retrouver, qui a cru en sa bonne étoile et a tout misé sur l’avenir. Il gagne parce qu’il est lui, qu’il est généreux et qu’il a tout à perdre. Personnage magnifique, désemparé et bienveillant, main tendue à Khaled à qui il donne l’essentiel : la dignité en lui ouvrant son restaurant pour manger, y travailler, en lui donnant un toit, son local de stockage devenu donc un « palais ».

Mais, voilà, la peur de l’étranger, du « chamelier » est là, dehors, qui guette et qui terrasse.

La vie de Khaled, plein d’espoirs, s’ouvrait pourtant en grand angle sur le port noir d’Helsinki illuminé …

Ari Kaurismäki est entré dans le cercle pas fermé de mes Hommes préférés.

Marie-Noël

« L’Histoire officielle » de Luis Puenzo

HISTOIRE OFFICIELLE
Primé au Festival de Cannes en 1985, Oscar et Golden Globes du Meilleur film étranger en 1986Du 27 avril au 2 maiSoirée-débat dimanche 30  à 20h30
Présenté par Claude SabatierFilm argentin (vo, 1985, 1h52) de Luis Puenzo avec Norma Aleandro, Héctor Alterio et Hugo Arana

Alicia, professeur d’histoire dans un lycée de Buenos Aires, mène une vie tranquille et bourgeoise avec son mari et la petite Gaby qu’ils ont adoptée. Dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée, elle a toujours accepté « la version officielle » jusqu’au jour où le régime s’effondre. L’énorme mensonge se fissure, et Alicia se met à suspecter que Gaby pourrait être la fille d’un « disparu ». Débute alors un inexorable voyage à la recherche de la vérité, une quête dans laquelle Alicia pourrait bien tout perdre.

 

Si la vérité historique n’émerge que lentement dans la mesure où, selon un étudiant d’Alicia, dans une dictature, « l’Histoire est écrite par les assassins », que dire de la vérité intime, dès lors qu’elle nous oblige à ouvrir les yeux sur nous-mêmes, à penser et tout repenser autrement, à remettre en cause l’équilibre de notre famille et jusqu’à notre fragile bonheur ? C’est le pari cinéphilique, le dilemme moral que soulève « L’Histoire officielle » de Luis Puenzo, film historique et drame psychologique, tourné en 1984, sorti en 1985, qui, alors peu prophète en son pays, connaîtra une consécration mondiale en 1985 avec le prix d’interprétation féminine pour Norma Aleandro et l’Oscar du meilleur film étranger en 1986 (10 ans après le coup d’Etat du 24 mars 1976) pour une vraie reconnaissance nationale, enfin, la même année.

Cette oeuvre de conscience et de mémoire, restaurée en octobre 2016, dont la diffusion par Ciné-Culte et les Cramés intervient opportunément face à la présence de l’extrême droite au second tour des présidentielles, évoque la fin de la dictature argentine (1976-1983) en mars 1983, alors que les manifestations en faveur des 30 000 disparus, 15 000 fusillés, 9000 prisonniers, 1,5 millions d’exilés du régime, les marches hebdomadaires place de Mai des grands-mères d’enfants arrachés à leur mère et « adoptés » par les séides de Videla et le traumatisme de la désastreuse invasion des Malouines en 1982 avec ses 650 morts argentins soufflent un vent de contestation qui emportera le régime en octobre 83, date des premières élections démocratiques depuis 7 ans. Quand on sait l’angoisse de Norma Aleandro à l’idée de jouer dans ce film, les menaces physiques de la dictature sur la mère d’Amelia Castro qui joue la petite Gaby, on mesure les risques pris par le cinéaste de « La Peste », que le coup d’Etat avait détourné du cinéma vers le film publicitaire, et qui n’hésitera pas à utiliser des images réelles des manifestations réprimées des « Folles de mai » (selon la phraséologie totalitaire) ou un album authentique de photos d’enfants enlevés à leur famille recueillies ou affichées dans le local des courageuses « abuelos ». La mise en scène en retire une authenticité accrue, et une étonnante fluidité – la dimension documentaire nourrissant l’invention, la fiction, en retour, paraissant d’autant plus proche du réel que la perspective familiale parle à notre intimité et autorise l’empathie pour Alicia, conquérante et martyre de la vérité : le cinéaste dit s’être inspiré de l’un de ses films-fétiches, « Kramer contre Kramer », de Robert Benton, sur le divorce, avec Mery Streep et Dustin Hoffman, pour dépeindre le délitement du couple Alicia-Roberto. Si l’on ajoute que Luis Puenzo a dû rester prudent et simultanément ruser, non sans audace, avec le pouvoir en déclarant son tournage terminé en 1983 pour pouvoir le poursuivre clandestinement à son domicile jusqu’en 1985, on ne peut qu’admirer davantage le combat pour la liberté de cinéastes jouant au chat et à la souris avec la censure, tel Jafar Panahi envoyant à Cannes son « Ceci n’est pas un film » sur une clé USB.

Mêlant habilement l’arrière-plan historique et le drame familial sans souligner ni sacrifier jamais ces deux dimensions, autour des trois strates de « l’Histoire officielle », de l’Histoire enseignée par Alicia avec une certitude de plus en plus chancelante et de l’histoire intime, ce film nous montre donc une enseignante d’histoire de Buenos Aires dans un lycée de garçons chahuteurs et contestataires – premier coup de boutoir contre ses certitudes – mariée à un homme d’affaires semble-t-il fort proche du pouvoir : le contexte politique et surtout le retour inopiné d’une amie d’enfance qui lui fait le récit glaçant des tortures endurées pour son ami dissident et disparu, dessillent une éducatrice plutôt naïve – ou volontairement aveugle ? Pire, l’allusion, involontaire ou calculée ? – d’Ana aux bébé volés et vendus provoque en elle un choc sans retour en fissurant sa bonne conscience : d’où vient au juste Gaby, son adorable fille de 5 ans ? Et si le bébé que son mari lui avait ramené sans explication, supposément adopté à une mère défaillante, était finalement l’un de ces enfants de la dictature arrachés à leur famille dans un souci de « purification idéologique », d’ « eugénisme éducatif », si l’on peut dire ?

Dès lors, rien n’arrêtera la quête à la fois intimement nécessaire et familialement destructrice d’Alicia : le tragique est en marche en ce que le dévoilement d’une vérité inéluctable sera un douloureux arrachement au mensonge pour une réappropriation de soi-même. Arrachement au mensonge d’autant plus nécessaire qu’Alicia a vécu toute son enfance dans l’ignorance et l’affabulation : on lui a laissé croire que ses parents, morts dans un accident de voiture, étaient partis pour un long voyage, qu’ils reviendraient, jusqu’au jour où elle a découvert leur tombe. Arrachement au discours lénifiant et spécieux de l’Eglise, dont la hiérarchie a soutenu une « Révolution nationale et catholique », à l’ordre moral triomphant, aux relents nazis et antisémites, aux références inquisitoriales et exterminatrices, à la haine irrémissible dans sa « guerre sale » contre le étudiants, journalistes et syndicalistes, allant jusqu’à faire tuer ses opposants à l’étranger dans le cadre de « l’opération Condor » : faut-il rappeler que la dictature de Videla, outre les escadrons de la mort qui raflaient et pillaient, pratiquait « les vols de la mort » consistant à jeter du haut d’un avion des opposants vivant et drogués pour leur assurer une mort « très chrétienne » ? Comment s’étonner dès lors que le prêtre en son confessionnal noie vite la soif de vérité d’Alicia dans l’eau froide de la volonté divine et de « l’absolution » des péchés (de doute ? d’humanité ?) contre une vérité humaine par trop dérangeante ? Arrachement aussi au bonheur factice de cette union mal assortie avec un homme qui flirte avec les généraux au pouvoir, laisse accuser et « disparaître » un collègue de travail, traite Ana, torturée, d’ « ordure » communiste, dans un sombre parking où se révèle son vrai visage, qui se trahit en fustigeant la « dissidence » du compagnon d’Ana sans préciser d’où il tient cette information, et frappe enfin son épouse pour avoir déposé Gaby chez sa mère et voulu le sensibiliser ainsi à la douleur parentale de l’enfant disparu : la façon dont Roberto cogne la tête d’Alicia contre le mur et le geste sûr, concerté, par lequel il lui écrase la main dans l’entrebâillement de la porte, ne laissent aucun doute sur la nature tortionnaire du personnage, bien au-delà de violences conjugales exacerbées.

On conçoit mieux l’intérêt pour le réalisateur d’avoir finalement choisi le point de vue de la mère adoptive plutôt que celui de la grand-mère, initialement prévu : le film eût été sans doute plus didactique, voire démonstratif ; l’identification à la grand-mère recherchant sa petite-fille aurait pu conduire à un propos larmoyant tandis que la démarche d’Alicia, plus aléatoire et dramatique, plus authentiquement tragique car source de déchirement entre le confort intellectuel et l’exigence de vérité, s’offre à l’identification romanesque comme à une réflexion éthique : si quelques critiques vétilleux regrettent un certain manichéisme des personnages (mais l’odieux Roberto pleure, aime sa femme et adore sa fille !) que souligneraient des gros plans insistants et une musique plus illustrative que suggestive, l’ignorance et la naïveté, parfois peu vraisemblables, d’Alicia nous interpellent moins sur le Bien ou le Mal que sur la « zone grise » où évoluaient alors, selon Puenzo, 95 % de la population : que savait la population argentine des disparus et de ces enfants volés dont 120 ont été retrouvés en 1983, dont 380, devenus quadragénaires, vivent aujourd’hui en Europe ou recherchent encore leurs origines ? (Il y aurait encore en 2017 des manifestations contre les disparitions, comme celles de la place de Mai…) Comment Alicia, professeur d’histoire, témoin de la mémoire, célébrant avec ses élèves Mariano Moreno, journaliste, révolutionnaire de Mai 1810 et héraut des Lumières, a-t-elle pu ne pas s’interroger plus tôt sur les circonstances mystérieuses de l’adoption de sa petite Gaby ? Pourrait-il y avoir un déni de vérité ou, à tout le moins, un refus du doute, comme il y a un déni de grossesse, pour préserver son bonheur et asseoir un socle de certitudes vitales ? Comme dans la France de 39-44, où commençait la collaboration avec la junte militaire ? Et jusqu’à quel point la résistance était-elle possible ?

Oui, entre le Bien et le Mal, la zone grise déploie la tremblante palette des compromis, prudents moyens termes ou compromissions, voire trahisons ? Le repas de famille, scène classique au cinéma, en l’occurrence chez les parents de Roberto, va, par-delà le plaisir crispé de retrouvailles tant attendues, recréer – définitivement ? – la fracture entre Roberto et son père qui, comme son frère, lui reproche sa fortune suspecte, sa réussite sans âme en lui opposant leur vertueuse pauvreté, leur humanisme vigilant. Très vite, à partir d’une boutade (ou d’une provocation ?) du père sur les « dollars » que ferait « pleuvoir » Roberto, la discussion tourne  à l’affrontement : dans un plan très pictural, sous le regard du père en pleurs au bout de la table, les deux frères, de part et d’autre, règlent leurs comptes, tandis que les femmes se sont écartées, par prudence instinctive ou soumission ancestrale, de cette discussion politique. Le propos pourrait paraître manichéen mais, dans une dictature, peut-on vraiment réussir sans se compromettre ?

Si le film à mon sens évite le manichéisme, sinon un certain didactisme bien compréhensible, il sait aussi refuser la complaisance du pathétique. Le sujet s’y prêtait pourtant ! La rencontre entre Alicia et la grand-mère qui lui montre les photos dont elle dispose a beau bouleverser la mère adoptive de Gaby, l’émotion est comme tenue à distance par l’ambiance détendue du café et la présence de jeunes jouant au flipper. Déjà, la longue scène du récit par Ana de ses tortures nous avait surpris par le mélange des registres, l’horreur arrivant sans prévenir, dans le naturel d’une conversation anodine, mieux, du fou rire de deux amies d’enfance passablement éméchées : par un curieux décalage entre les paroles et la réaction suscitée, Alicia avait continué à rire, à sourire alors que, depuis plusieurs minutes déjà, Ana avait entamé la relation terrifiante des persécutions subies…Et il avait bien fallu  quelques instants de plus pour que la physionomie d’Alicia se mît enfin en accord avec les circonstances, que sa pensée embrumée s’ouvre à la vérité, son cœur anesthésié à la compassion, ses bras à l’étreinte fraternelle.

Il avait fallu, comme dans la vie, le temps de la prise de conscience dans  l’afflux des pensées immaîtrisées, dans la discordance d’images contradictoires de vie et de mort. Comme au cinéma : un raccord laborieux et douloureux pour épouser la souffrance indicible de l’autre et entrouvrir ses propres gouffres pour la joie amère et lucide du spectateur.

Claude

 

P.S : Pour tous ceux que l’histoire des 500 enfants volés intéresse, sur France Inter,  vous trouverez  ici le lien pour accéder à LA MARCHE DE L’HISTOIRE, émission de Jean Lebrun , consacrée, le lendemain de notre soirée-débat, aux grands-mères de la place de Mai :

http://direct-radio.fr/france-inter/podcast/Jean-Lebrun/La-marche-de-l-histoire

A la télé vous trouverez :  Argentine, les 500 bébés volés de la dictature  diffusé sur France 5   MARDI 2 MAI20h50

https://www.youtube.com/watch?v=KTQyoF5xFEo

DocumentaireDurée : 1h35min

 

 

 

« Certaines femmes » de Kelly Reichardt

Soirée-débat mardi 25 à 20h30
Présenté par Eliane Bideau

Film américain (vostf, février 2017, 1h47) de Kelly Reichardt avec Kristen Stewart, Michelle Williams et Laura Dern

Synopsis :Quatre femmes font face aux circonstances et aux challenges de leurs vies respectives dans une petite ville du Montana, chacune s’efforçant à sa façon de s’accomplir.

 

Cette Amérique-là, on la suppose mais on ne la voit quasi jamais comme ça, de si près. C’est très intéressant.

On y est à Livington et à Belfry, Montana, dans le « far north west »où les Chrysler et les pick up Ford ont remplacé les chevaux, où des indiens, vêtus de copies flashy de leurs costumes traditionnels, se donnent en spectacle dans une galerie marchande et ça ne choque plus personne depuis longtemps, où la junk food a envahi les restaurants.
Les vastes étendues et les montagnes alentour n’y changent rien : la vie, ici, est d’une tristesse poissante. Certaines femmes et les autres y vivent pourtant, sillonnant cette contrée en long, en large et en travers, sans issues, bloquées.
Laura est avocate de routine sans passion, sans compassion, désabusée. Laura a un amant Ryan, avocat aussi. La belle scène de la chambre éclairée de la lumière de la mi-journée, par un jeu de portes, de cloisons et de miroirs, nous dit la situation : ils ont deux visages et sont dissociés. L’homme, qui se rhabille, est son amant et il est marié. De retour de son « lunch meeting », elle doit se coltiner William Fuller, son client, qui fait le siège dans son bureau, revient toujours pour tenter d’entendre ce qu’il veut qu’elle lui dise. Elle lui redit alors toujours ce qu’elle peut lui dire : non, il n’obtiendra pas gain de cause. La loi c’est la loi. Il n’a aucun recours. Devoir le lui faire confirmer par un collègue, homme, l’humilie.
Après bien des péripéties, des situations plus ou moins crédibles, William, en prison, quitté par sa femme pour un « correspondant » écroué comme lui (dans le Wyoming en plus !) , tentera d’établir avec Laura une relation, épistolaire. Pour commencer.
Ryan, l’amant, qui a quitté Laura, par téléphone (encore un courageux), est marié à Gina, petite personne pas très sympathique, vaillant petit soldat, hyperactive, déterminée. Elle l’aura sa maison construite avec les pierres de l’ancienne école, qu’elle a enfin réussies à obtenir d’Albert, vieil homme solitaire dans son temps arrêté.
1976, c’est l’année restée dans la tête d’Albert ou bien c’est l’année où se passe le film ? Alors là ? Quelqu’un le sait ?  Pas de repères. La musique : de la country depuis des décennies et pour des décennies, les vêtements : informes, du pêche (du taupe !), les coiffures : quelles coiffures ?, les maisons, les routes … ? Guthrie, la fille de Gina et Ryan a les écouteurs de son walkman vissés aux oreilles. En 76, il y avait déjà des walkman(s) ?
Si ça se passait maintenant, elle jouerait en plus du sms.
Jamie est indienne. Son monde, son espace et son temps ont été balayés, depuis longtemps, les chevaux ne sont plus libres. On voit cet enfermement intérieur et extérieur par la scène répétée où les chevaux passent cette barrière pour rentrer à l’écurie le soir et pour sortir dans l’enclos le matin. On voit leur captivité aussi par la scène répétée de la distribution du foin par Jamie fonçant sur son quad poursuivi par la chienne, lucy.
Dans cette vie solitaire, monotone, survient LA rencontre de sa vie, Beth. On assiste à son coup de foudre. Ses jours s’en trouvent illuminés, les mardi et jeudi où elle la voit, l’écoute faire son cours, la regarde manger, toujours en retrait, s’empêchant d’accepter de partager son repas, les autres jours à attendre que ces deux jours là arrivent. Jamie est amoureuse . On est ému, lorsqu’on la voit, rayonnante, honorée de se voir distribuer par Beth, comme à tous les auditeurs, la feuille de cours, qu’elle ne pourra, pourtant, peut-être, pas lire. Et on imagine que le trajet du centre de formation jusqu’au restaurant, à cheval avec Beth en croupe, collée dans son dos, restera dans ses souvenirs un des plus beaux moments de sa vie.
Beth ne la conforte ni ne la décourage. Elle ne la voit pas vraiment. Elle aime bien cette jeune femme qui l’écoute à Belfry, si loin de Livingston et où elle souhaite ne plus venir, s’étonne à peine du long trajet qu’elle a effectué, Belfry-Livingston, quatre heures de route, pour, seulement, la revoir, ne s’étonne pas qu’elle l’ait trouvée dans la ville.
Beth trace sa route vers l’ascenseur social. Inaccessible au reste.

Un beau film qui s’étire, comme le temps dans le Montana.
Un beau film qui nous donne le temps de regarder certaines femmes.

Et puis un film avec Kirsten Stewart, pour moi la meilleure actrice de sa génération. Magnétique.

Marie-Noël

« Moonlight » de Barry Jenkins (2)

Oscar du Meilleur film, du Meilleur acteur dans un second rôle, du Meilleur scénario adapté (1)Du 13 au 18 avril 2017Soirée-débat mardi 18 à 20h30
Présenté par Laurence Guyon

Film américain (vostf, février 2017, 1h51) de Barry Jenkins avec Alex R. Hibbert, Ashton Sanders et Trevante Rhodes.

Je suis vraiment heureuse que Moonlight ait plu au public des Cramés hier soir. J’avais une crainte, la même que celle de Barry Jenkins : que les spectateurs n’acceptent pas certains partis pris esthétiques du film, radicaux, quasi agressifs, engagés à certains moments pour s’approcher au plus près du héros. A la première vision, j’ai moi-même été gênée par l’usage excessif du flou, certains effets « chichiteux » mais, hier soir, je ne l’ai pas vu ainsi, j’ai lâché prise et j’ai trouvé ma première réaction injuste. Barry Jenkins ne voulait surtout pas faire un film terne et misérabiliste. Au contraire. C’est volontairement qu’il a filmé ainsi, il souhaitait que l’on voit la beauté des lieux, les couleurs, l’architecture, la végétation luxuriante, ce bleu symbole du rêve. Un magnifique écrin pour mettre en valeur ses personnages si fragiles et si forts.

C’est vrai, Marie-No, c’est injuste que ces moments de reconnaissance aient été volés à Barry Jenkins et Tarrel Alvin Mc Craney à la cérémonie des Oscars. Comme tu le disais dans un précédent article : « Quel bazar aux states » !

Barry Jenkins a confié au magazine américain Entertainment Weekly le discours qu’il avait préparé, au cas où :

« Tarell Alvin McCraney  et moi sommes ce gamin. Nous sommes Chiron. Et ce gamin ne sera jamais nommé à huit Oscars. Ce n’est pas un rêve qu’il a le droit d’avoir. Je ressens toujours la même chose. Je ne pensais pas que c’était possible. Mais je regarde maintenant les autres gens qui m’observent, et si je pensais que ce n’était pas possible, comment pourraient-ils le croire eux-mêmes ? Mais c’est arrivé. Donc laissons de côté ce que je pense. Cette chose est arrivée ».

 

« Moonlight » de Barry Jenkins

Oscar du Meilleur film, du Meilleur acteur dans un second rôle, du Meilleur scénario adapté (1)Du 13 au 18 avril 2017Soirée-débat mardi 18 à 20h30
Présenté par Laurence Guyon

Film américain (vostf, février 2017, 1h51) de Barry Jenkins avec Alex R. Hibbert, Ashton Sanders et Trevante Rhodes.

Synopsis : Après avoir grandi dans un quartier difficile de Miami, Chiron, un jeune homme tente de trouver sa place dans le monde. Moonlight évoque son parcours, de l’enfance à l’âge adulte.

Ce drame social nous montre autant de personnages, autant d’individus qui ne se confondent pas, qui sont uniques.

Barry Jenkins, avec Tarell Alvin McCraney nous racontent cette histoire, de l’intérieur .
La violence est partout.
L’humanité aussi.

On est entré  dans ce ghetto de Miami avec Little, on y reste avec Chiron. On en sortira avec Black. Pour entrer dans un ghetto d’Atlanta etc ..
Une seule et même personne à trois âges de sa vie,dans un lieu universel avec la particularité de ne regrouper que des noirs.

Little est innocent, né dans cet enfer dont il apprend les codes. Mutique et fragile. Ça fait mal de le voir vivre ce calvaire. Après une incursion dans une zone de danger, lié au monde de sa mère, c’est Juan, le dealer en chef, baraque de 2m , 100 kgs de muscles, qui le prend sous son aile, le nourrit. Avec Teresa, sa compagne, qui exhibe ses charmes généreux, très moulés, vitrine du produit qu’elle vend. Ils vont lui vouloir du bien. Généreux et tolérants. C’est à eux que Little, différent, posera la question brutale avec ce mot employé par les autres, et par sa mère aussi. « C’est quoi, une tapette ? Comment je saurai ? » « Tu sauras ».
Juan lui apprend à nager, très belle scène à fleur d’eau.  On est dans l’eau, dans le bain avec eux.
Juan lui apprend aussi à ne jamais tourner le dos à une porte, pour toujours voir ce qui va arriver, qui va arriver. L’avenir de Chiron est donc écrit. Juan disparaîtra brutalement, sans surprise. Ca aussi c’était écrit. Il a vu venir un certain temps, mais n’a pas pu sauver sa peau. Juan, de Cuba, « blue in the moonlight ». »Alors, tu t’appelles Blue ? » « Non » et il sourit.
Ca nous reste en tête.

La lune bleue clignotante a ouvert l’épisode « Chiron ».
Little devient Chiron, dont le calvaire à l’adolescence empire encore, encerclé qu’il est par cette meute de « camarades » violents et homophobes dont Tarell, effrayant. Tarell, même prénom que le co-scénariste, dont l’histoire personnelle est proche de celle-ci.
Ce Tarell là aurait pu devenir ce Tarell ci. Et inversement.

Un cercle rouge, clignotant, ouvre l’épisode « Black ».
Dans le jardin du centre carcéral de désintox, Paula, sa mère, gémit sa peine d’avoir tout raté. Bien sûr, elle l’aimait, son baby comme elle l’appelle, ultime tentative de tout effacer, de  tout recommencer,  mais son amour était enfoui dans le gouffre abyssal de son addiction au crack. Paula, clean, semble consciente du désastre produit et pourtant lui reproche ses activités de dealer !
« Ne pars pas », implore-a-t-elle. « Je n’ai que toi, tu n’as que moi »
Il la prend dans ses bras, forcé.
La souffrance est vive et  la plaie, béante. Pour tous les deux.

On revoit une scène « rembobinée   » et sonorisée, vingt ans plus tard : Paula ressort de la chambre à reculons et on entend maintenant les mots hurlés à Little : « NE ME REGARDE PAS ! »
On comprend que, de ce moment là, il baisse la tête et les yeux, toujours. Sa détresse est immense à tous les âges de la vie.

Dans une des dernières scènes, au restaurant, en face de Kevin, il a encore les yeux baissés et on attend, on guette le moment où il va relever la tête et ouvrir les yeux. Alors, à ce moment là, exactement, on est en face du petit garçon qu’il est resté, dans l’innocence intacte de ses yeux.

Quel soulagement de voir Black redevenu Little et s’autorisant à être Chiron, fragile et tendre, la tête posée sur l’épaule de Kevin.
La scène suivante sera torride et on s’en réjouit.

Les acteurs sont magnifiques, mention spéciale à Trevante Rhodes,
et aussi à Mahershala Ali, Naomie Harris, Axel R.Hibbert, Ashton Sanders, Janelle Monae, Andre Holland  …

Très beau film sur le chemin tracé à la naissance, comment on devient ce qu’on n’est pas, ou comment on réussit à devenir, malgré tout, ce qu’on est.

On regrette que Barry Jenkins, avec Tarell Alvin McCraney et toute l’équipe aient été privés du bonheur de monter sur scène, applaudis comme il se doit, pour recevoir l’Oscar du Meilleur film 2017.
Laurence nous a lu hier soir le discours préparé par Barry Jenkins et qu’il n’a pas pu prononcer.

On voudrait bien le lire dans ce blog, Laurence, si tu veux bien. Merci

Marie-Noel

« Citoyen d’honneur » de Mariano Cohn et Gaston Duprat (2)

 

CITOYEN D’HONNEUR

 Goya du Meilleur film étranger en langue espagnole et Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculineSoirée-débat mardi 11 avril à 20h30

 Présenté par Georges Joniaux

Film argentin (mars 2017, 1h57) de Mariano Cohn et Gastón Duprat avec Oscar Martinez, Dady Brieva et Andrea Frigerio . 
Titre original : El ciudadano ilustre

 

Je ne sais pas si Citoyen d’Honneur va réaliser beaucoup d’entrées en France, mais une chose est sûre, il le mérite, ce film a suscité une multitude d’articles de critiques et cinéphiles. C’est avec une belle unanimité qu’ils le décrivent :

1) Citoyen d’honneur et le cinéma :

« Une comédie inconfortable. Une comédie qui n’en est pas une. Une Evocation grinçante, ironique, cynique, généreuse et tendre. Une réalité cauchemardesque, hilarante et tourmentée…Mais tout de même une comédie fine et mordante.

Un petit bijoux drolatique, décapant voire cruel, tendre et mélancolique

Une comédie caustique, maline, subtile mais aussi déboussolante et inclassable…

Elle n’en manque pas moins de tendresse envers ses personnages. -Personnages complexes, fouillés et parfois contradictoires-

Une mise en scène élégante ».

Derrière les mots pour le décrire, Citoyen d’Honneur, produit chez les auteurs, des associations, des liens les plus variés avec d’autres œuvres. Je me propose ici de présenter quelques références citées, et d’en suggerer d’autres.

Commençons par deux références de Grégory Valens dans Positif :

Providence d’Alain Resnais, le héros fait en une nuit un voyage au bout de lui –même, entre imaginaire et réalité.

-L’antre de la folie de John Carpenter, voici le synopsis : John Trent est enquêteur pour les assurances. Il est chargé, de retrouver Sutter Cane, un écrivain à succès qui a disparu. Durant ses investigations, John se rend compte que le monde d’épouvante apparemment fictif créé par Sutter Cane serait en fait bien réel.

Deux références qui interrogent le rapport entre la réalité et la fiction. Notons que les facétieux Cohn et Duprat, jouent avec leurs spectateurs, je crois  me souvenir qu’on entend quelque chose comme « la réalité dépasse la fiction »… Mais c’est une fiction qui nous dit cela à nous, les spectateurs ! Et d’ailleurs Mantovani, leur génial écrivain, ne dit-il pas, « les faits n’existent pas, ils ne sont que des interprétations » !

D’autres commentaires sont plus sensibles à l’atmosphère :

L_Huitre  :« David Lynch, avec des personnages bizarres qui défilent dans des scènes irréelles, et vont donner à notre écrivain une série croissante d’émotions »

Où encore à la tonalité et à la forme du film font un rapprochement avec le mouvement DOGME 95 (Lars Van Trier et Thomas Vinterberg) soit « le rapport entre l’ironie et le sérieux, l’engagement et l’opportunisme etc ».

Plus convaincantes que ces deux dernières, la référence au cinéma italien, celui des Dino Risi, Luigi Comencini, Etore Scola, et c’est à juste titre que nombre de critiques ont rapproché ce film de l’autre argentin Damian Szifron « les nouveaux sauvages » qui est lui aussi digne successeur de ce fameux cinéma italien. Pour ce qui me concerne, à propos de Citoyen d’Honneur,  j’ai souvenir de « les monstres » et « l’argent de la vieille ».

Il  semble aussi que Cohn et Duprat ne renieraient pas l’influence Roumaine, témoin, ce clin d’œil de Mantovani : « vous verriez ma chambre d’hôtel, on se croirait dans un film roumain », mais tous le décor de Salas pourrait être d’un film Roumain. Et avec leur manière de tourner, et les personnages, tout est roumain, c’est à dire minimaliste, pauvre.

Mais au total, le cinéma de ces deux là, s’il est bien tout cela,  est assurément argentin et personnel, aucun système de référence ne les enferme. Ils jouent avec les références comme un chat avec une pelote de ficelle.

2) Citoyen d’Honneur et la littérature :

Une blogueuse, Cosette 2010  observe que cette histoire ressemble beaucoup au Livre de Joe de Jonathan Tropper, « un écrivain, lors de la mort de son père va retourner dans son village, après avoir quelque peu honni et dénigré cette bourgade et ses habitants dans son roman à succès intitulé Bush Falls, il est quasi certain qu’on ne va pas l’accueillir à bras ouverts »…Troublant ! mais pas tant que ça…  Les réalisateurs le citent d’un clin d’oeil lorsque l’intrusif Florencio jette au public de Mantovani : « Il n’est même pas venu à l’enterrement de son père !».

A la sortie du film, Michel Grob, un cramé de la bobine, observe justement, avec Thomas Sotinel (in le Monde du 06.03.2017),  que Salas fait penser à Amacata dans un Roman de Garcia Marquez. La liste des lieux imaginaires est immense, se référer au prodigieux écrivain argentin Alberto Manguel.

En ce qui me concerne pour ce personnage, je suggère des ressemblances entre Mantovani et Thomas Bernhard qui n’a jamais été prix Nobel, mais qui a écrit en 1980,  « Mes prix littéraires » qui sont « comme un précis du talent sarcastique, mordant, irrévérencieux et furieusement drôle…   de leur auteur ».

Mais n’oublions pas que nous sommes au pays des Borges, Cortazar, Sabato, et de nos jours d’Alberto Manguel, et de bien d’autres remarquables par leur imaginaire, tous pétris de culture Espagnole, Argentine, Universelle. Tous ces écrivains qui ne sont pas devenus « Nobel » mais qui comptent tout de même de grands classiques de la littérature mondiale. (Alors qu’à brûle pourpoint,  qui pourrait citer de mémoire dix prix Nobel de littérature ?)

Et ce film rend hommage au premier d’entre eux, Jorge Luis  Borges, en témoigne cette bibliothèque de Babel de Mantovani… mais surtout,  laissons parler Encyclopédia Universalis : « Pour Borges, le fantastique est consubstantiel à la notion de littérature, conçue avant tout comme une fabulation, un artifice fait de chimères et de cauchemars, gouverné par l’algèbre prodigieuse du songe, mais un songe dirigé et délibéré »

Ce qui est sûr, c’est que ce mardi aux Cramés de la bobine, nous avons joyeusement aimé un film malicieux et… complexe .

« Citoyen d’honneur » de Mariano Cohn et Gaston Duprat


CITOYEN D’HONNEUR

 Goya du Meilleur film étranger en langue espagnole et Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculineSoirée-débat mardi 11 avril à 20h30

 Présenté par Georges Joniaux

Film argentin (mars 2017, 1h57) de Mariano Cohn et Gastón Duprat avec Oscar Martinez, Dady Brieva et Andrea Frigerio . 
Titre original : El ciudadano ilustre

Synopsis : L’Argentin Daniel Mantovani, lauréat du Prix Nobel de littérature, vit en Europe depuis plus de trente ans. Alors qu’il refuse systématiquement les multiples sollicitations dont il est l’objet, il décide d’accepter l’invitation reçue de sa petite ville natale qui souhaite le faire citoyen d’honneur. Mais est-ce vraiment une bonne idée de revenir à Salas dont les habitants sont devenus à leur insu les personnages de ses romans ?

Envie de me repasser le film … Ca commence comment déjà ? Oui, à Barcelone dans la ville et très vite on est chez Daniel Mantovani , dans son « bunker cosy » de verre, d’acier et de béton, froid mais lumineux, ouvert sur les arbres et plongeant dans une bibliothèque étourdissante, incurvée comme un ventre rempli de milliers d’ouvrages. Ce lieu reflète ce qu’il dit devoir être, selon lui, la culture : simple, claire.
Mais non ! … Le film ne commence pas à Barcelone mais à Stockholm. Il est assis près d’une vestale immaculée, coiffée d’un couvre-chef militaire. On l’appelle, c’est à lui : il fait son entrée dans cette immense salle accompagné de la jeune fille pour recevoir le prix Nobel de littérature. Il « vomira » dans son discours toute la vanité qui l’a amené jusque là et mettra l’assemblée face à sa responsabilité sur cette mascarade. Ce préambule nous présente bien Daniel : vaniteux au point de trouver ses propres livres dérisoires et de mépriser les flagorneurs qui s’égarent à le décorer, à l’encenser, à l’applaudir. En échange de quoi on le prie de bien vouloir jouer le jeu, de sourire , de saluer, de s’incliner devant un roi et une reine ! au XXIème siècle !!! Non mais sans blague ? Quelle bouffonnerie !
Lui, il a décidé d’être cash, de prendre sur lui et d’être honnête et droit même si cela lui tord les boyaux parfois, qu’il faiblit et se contredit, comme pour le fauteuil roulant. D’être honnête et que les autres le soit avec lui, c’est ça qu’il veut.
La vérité n’existe pas, il le dit et la vérité des autres est, souvent, insupportable.
Quand arrive l’invitation du maire de Salas, sa ville natale qu’il a quittée à vingt ans, à la mort de sa mère, et où il n’est jamais retourné même (surtout ? ) pas pour enterrer son père, 10 ans plus tard, il la refuse d’abord puis, debout devant l’immense baie vitrée, il y pense, l’envisage et dans son regard on voit qu’il va y aller.
On vit avec lui ces quatre jours, intensément. Séjour imaginaire ? L’invitation aurait alors servi de déclic pour reprendre l’écriture …

L’histoire se passe à Salas. On y voit des voitures de plusieurs époques dont la première qui pourrait bien dater de l’époque de son départ. Au « chauffeur de taxi » sans licence, devant cette vieille guimbarde en panne, sans portables bien sûr, la nuit, devant un feu allumé grâce à des pages d’un de ses livres, un comble mais pas grave, il en a d’autres,  il raconte l’histoire captivante des Jumeaux, histoire de jalousie, de rivalité, d’amour sublimé, de vanité, de mensonges et de malentendus. Est-ce la première histoire qu’il a inventée et qui resurgit de sa mémoire ?

Il y a beaucoup de gros véhicules rutilants dans cette toute petite ville où on peut se rendre partout à pied mais les deux véhicules indispensables, pour venir et repartir de Salas, sont, eux, « hors d’âge » .
La voiture rouge d’Irène tombe toujours en panne quand il y pénètre ! Décidément, il était écrit qu’ils n’avanceraient pas ensemble tous les deux. Il a abandonné Irène, son éternelle fiancée, douce et généreuse, à la beauté immuable et c’est Antonio qui l’a récupérée. Ce « gentil mari » s’avère être un ignoble personnage, un être abject. Ne pas se fier aux apparences.

Comment réparer ça ? Comment retrouver Irène ? Il cherche à remonter le temps, cherche son double. Rencontre sa fille, petite personne arrogante et calculatrice, libérée …
Le baiser chaste s’est transformé en coup d’un soir.

Les autres véhicules dans le film appartiennent au présent, presque au futur, les autres personnages, eux sont tels que par le passé et Daniel jette l’éponge, semble s’y résigner et finalement les enjoint à rester dans leur bêtise et leur ignorance crasses. Il les accepte tels qu’ils sont et accepte de s’en nourrir.   Lui ne changera pas non plus et exprime tout ce qu’il ressent. Sans ménagement, s’octroie le droit de se révolter brutalement contre les profiteurs et la violence de leur intrusion dans sa vie, contre l’intimité forcée avec des lecteurs, anonymes, étrangers qui veulent se l’approprier et projettent leur vie dans ses livres. Il revendique le droit de puiser dans ses souvenirs avec tous ceux qui y figurent, sans devoir se justifier, sans devoir rendre de compte.

J’ai été très touchée par la scène du cimetière : Daniel n’y apporte pas de fleurs mais, au contraire, en emporte une, simple fleur de pissenlit cueillie sur la tombe de sa mère. Précieux trésor couché délicatement dans son petit carnet.

Antonio et Roque feront avec Daniel une chasse au sanglier sur le modèle de celles organisées pour les gringos. Ce cochon de Roque n’a jamais raté une cible : Daniel sera touché en plein coeur. Et survivra.

Il a sur le côté gauche une cicatrice incurvée.
On voudrait bien la revoir. De plus près.

A part Daniel entier et tendre, seul et digne, qui m’a séduite, tous les personnages du film sont épatants. De vrais portraits, pas des esquisses comme on en voit souvent dans les films où seuls les contours sont proposés, à nous de remplir les blancs. Non, ici les personnages existent, sont détaillés tels des personnages de roman. Et c’est formidable. C’est formidable d’être traités avec cette considération par ces deux réalisateurs qui nous proposent un film que je trouve abouti tant sur le plan du scénario, que des dialogues, de la photo, du son. Ça fait du bien.
Un film superbe, très dense qui m’a surprise et que j’aime beaucoup.

Marie-Noel

« Corporate » de Nicolas Silhol

Film suivant

WEEK END JEUNES RÉALISATEURS 1er et 2 avril 2017 2017Animé par Alain Riou

Dimanche 2 Avril à 17h

En présence du scénariste Nicolas FleureauFilm français (avril 2017, 1h35) de Nicolas Silhol avec Céline Sallette, Lambert Wilson, Stéphane De Groodt, Violaine Fumeau, Alice de Lencquesaing, Nathalie Sportiello, Hyam Zaytoun et Edith Saulnier

Synopsis : Emilie Tesson-Hansen est une jeune et brillante responsable des Ressources Humaines, une « killeuse ». Suite à un drame dans son entreprise, une enquête est ouverte. Elle se retrouve en première ligne. Elle doit faire face à la pression de l’inspectrice du travail, mais aussi à sa hiérarchie qui menace de se retourner contre elle. Emilie est bien décidée à sauver sa peau. Jusqu’où restera-t-elle corporate ?

 

Ce film apprend ou bien rappelle la méthode phare de management instaurée dans les grandes entreprises depuis une trentaine d’années : par la peur voire la terreur, enrobé d’une (fine) couche de sucre. Tout est très bien décrit dans le film. C’est limpide. Clair, net, précis. On s’y croirait. On est corporate, on s’appelle tous par le prénom, peu importe le niveau dans la hiérarchie (attention, pas valable avec les ouvriers dans les entreprises avec unités de production, il y a quand même des limites !)
Et, comme on le voit très bien dans le film, on se tutoie : on oublie que ce n’est, en aucun cas, un gage ni d’estime, ni de confiance, ni de loyauté etc… On est corporate.
Il y a aussi les codes d’habillement : pas de loufoquerie dans le style vestimentaire surtout ! Tout le monde s’habille pareil , surtout ne pas faire ce qui pourrait être perçu comme une faute de goût. C’est très bien montré dans le film : Emilie Tesson-Hansen se change 2 fois par jour pour être toujours impeccable mais n’a qu’un modèle de chemisier clair avec toujours un pantalon foncé coupe serrée droite, taille basse (on pense à Nina, la fille de Toni Erdman) + des talons car on n’oublie pas d’être féminine. Et surtout ne pas sentir la transpiration ce qui dénoterait une mauvaise gestion du stress, inacceptable ! Le vendredi, opter pour le friday wear, montrer qu’on fait le distingo entre la semaine de boulot hard way et le week end où on est trop cool (on ne parle pas de l’ordi qui restera allumé 24/24h pour terminer le boulot en retard et répondre by return au mail de nuit du N+1 qui teste par la même occasion si tu es bien corporate samedi et dimanche inclus, sinon il y en a plein qui le sont et qui attendent ta place, OK ?). On pense, on vit, on consomme, on respire « corporate ». Et on voit arriver le spectre de l’âge. Être jeune, paraître jeune, être efficace, super productif. Une telle entreprise est  une secte où tout est codé. On a pû assister, en d’autres lieux, à cette scène où un PDG, voyant arriver au loin un candidat en surpoids, glissait au DRH se tenant à ses côtés : « tu le reçois sans moi, je ne reçois pas les gros ». Ca n’est pas dans le film mais ça aurait pû y être.
Quand la tuile tombe, burn out ou, pire, suicide comme dans le film, la première réaction des RH est toujours de chercher dans la vie privée pour y trouver les causes. Dans le film, la victime vient de se séparer, oui, à la suite de longs mois de mise au placard et de tout le mal-être que le malheureux a, tous les jours, rapporté avec lui à la maison, c’était sans doute devenu inévitable. Emilie est contente : sa responsabilité n’est pas engagée. Elle le sera pourtant finalement grâce au travail consciencieux de l’inspectrice du travail. Merci à elle d’exister. Deuxième règle : gommer tout ce qui peut être compromettant, tout ce qui peut prouver qu’il y avait harcèlement, mise à mort préméditée. La responsabilité est effacée. Scrapped. Et c’est le lâchage en cascade. Même Émilie pourtant pro des méthodes de tueuse, pense naïvement que son responsable va la protéger. Non, il ne la protégera pas parce qu’il ne veut pas que sa responsabilité, à lui, soit un tant soit peu engagée. Il la lâchera et la regardera tomber. Sans état d’âme. Au final il sera lâché et tombera à son tour.

Les écoles diplôment  tous les ans de jeunes RH qui voudront bien faire le ménage pour 100.000/an.

Le choix des acteurs est, je trouve, très réussi dans ce très bon film.
Céline Salette, Lambert Wilson sont excellents. Ils nous font froid dans le dos et en même temps on sent le froid les rattraper. A. de Lenquesaing est parfaite en jeune assistante pétrifiée.
Et V. Fumeau rayonne et transcende la profession d’inspectrice du travail. Humaine, résolue, elle redonne confiance.

Marie-Noël

Défense et illustration de  » JOURS DE FRANCE  » de Jérôme Reybaud

Dimanche 2 Avril à 14h
En présence du réalisateur
Animé par Alain Riou
Dimanche 2 Avril à 14h

Film français (mars 2017, 2h21) de Jérôme Reybaud avec Pascal Cervo, Arthur Igual, Fabienne Babe, Nathalie Richard, Laetitia Dosch, Liliane Montevecchi, Jean-Christophe Bouvet et Marie-France

Synopsis : Au petit matin, Pierre quitte Paul. Au volant de son Alfa Roméo, il traverse la France, ses plaines, ses montagnes, sans destination précise. Pierre utilise Grindr, une application de son téléphone portable qui recense et localise pour lui les occasions de drague. Mais Paul y a recours aussi pour mieux le suivre. Au terme de quatre jours et quatre nuits de rencontres – sexuelles ou non – parviendront-ils à se retrouver ?

Ce jeune cinéaste est homosexuel et il ne le cache certes pas, il en fait même la matière de son premier long métrage de fiction.

On peut à juste titre trouver que 2h20 est un peu long ( j’en conviens ) mais comme il nous propose un voyage à travers monts et merveilles de France on peut ne pas s’ennuyer.

On ne connaît pas les raisons qui poussent Pierre à quitter Paul en catimini à l’aube parisienne. Mais on découvre que Paul ne peut se résoudre à la fuite de son compagnon et met tout en oeuvre pour le retrouver.
Commence alors ce joli tour et détour de France, de la campagne profonde ( Montargis est même évoqué !) du Berry profond, du Centre, jusqu’aux belles pentes enneigées et montagneuses des Alpes. Là réside un des puissants attraits du film, ces plans de paysages vus de la voiture ou de l’extérieur accompagné d’une bande-son sophistiquée ( le montage et les collages sonores sont le fruit d’une coproduction entre France Musique- France Culture -Vinci Autoroutes) musique classique elle-même mêlée aux bruits de moteur .. Et quand il filme les paysages de France, Jérôme Reybaud montre son sens de l’image, de la lumière, celle du petit matin ou du soir ou de la nuit en longs plans séquences muets. Et nous avons déjà tous fait l’expérience de vie, de force que peut donner un trajet en voiture la nuit avec une belle musique.
Il y a aussi les villages, perdus, noyés dans la campagne, ces banlieue étendues et éclairées la nuit qui donnent la sensation de perte des repères, un peu comme si on était dans un pays étranger que l’on découvre.
Et puis il y a surtout ces rencontres, de femmes, d’hommes, la plupart isolés, éparpillés dans le territoire et tissant une toile de solitudes plus ou moins tristes (la chanteuse de maison de retraite, la libraire, la paysanne, le charcutier et son fils énigmatique, le jeune homosexuel.. ).
On ne voit qu’une minuscule partie de la vie de ces gens, dans leur milieu, leur ville, village, paysage et lieu de travail ou de vie. Pierre ne fait que passer, cherchant juste à fuir Paris et Paul.
Mais peut-on disparaître dans le monde d’aujourd’hui envahi par l’usage du portable et les possibilités de rencontres qu’il permet?
Sans doute si on jette son portable alors plus de traçabilité, mais ici Pierre recherche au contraire les rencontres à travers l’espace, la distance grâce à son portable.
Ajoutons les courts mais percutants moments d’humour, la photo du sexe de Paul !! le charcutier qui ne veut rien vendre, la vieille dame bigote etc.
Donc une expérience de cinéma intéressante, et un cinéaste qui arrive assez bien à mettre en images et en sons ce qu’il ressent.

Françoise