Week-End Cinéma d’Amérique Latine -17 et 18 mai 2025

 Les  17 et 18 mai nous avons présenté  6 films, latino américains… Nous avions choisi de sortir du cadre un pays un film pour pouvoir figurer des films de petits pays du cinéma à côté des grands que sont  le Brésil et l’Argentine par exemple. Nous voulions également présenter des films de maintenant (à l’exception de la Cité de Dieu 2002,  afin de  profiter de sa ressortie.)

C’est Bibata Uribe O’ Mara de l’association Le chien qui aboie-El Perro que Ladra qui  a animé   ce Week-End,  avec son association, elle est colombienne, elle se consacre justement à ce cinéma là.  Elle est arrivée parfaitement préparée et le public ne s’y est pas trompé, de sorte que nous avons pu visionner des films remarquables et mieux comprendre les ressorts de leur création.

La cité de Dieu de Fernando Meirelles (Brésil) ouvrait donc ce Week-End. C’est le huitième des cents meilleurs films du cinéma brésilien. Nous nous plongerons dans les années 1970 en suivant le jeune Wilson apprenti photographe, acteur et témoins d’alors, si ce n’est pas une histoire vraie, elle dit une vérité, elle est inspirée du roman éponyme de Paulo Lins, de son enfance dans la favela Cidade de Deus à Rio de Janeiro. Ce film marqué du sceau de la violence, est filmé avec une infinité exceptionnelle de plans originaux et soignés. Voici un film qui nous permet constater comment cette violence est  déterminée de  l’extérieur, ces citées sont  des espaces de relégation, le plus souvent celles des gens qui ont eu le malheur d’y naître…  Ces lieux sont une permanence de l’histoire humaine, et rien n’a changé depuis l’antiquité.  Rien, sauf  la drogue et ça change tout.  Ça structure la vie des gens dès l’enfance, leur offrant cette possibilité illusoire de devenir riche- Infiniment  moins que de mourir, mais quelques fois, devenir un bref moment  riche parmi les pauvres-   Il ne suffit que d’accepter les codes changeants de cette société,   faire sienne la violence effrénée des guerres de clans,  et surtout  de commencer jeune, très très jeune.

Ainsi, nous voyons  une succession de petits caïds qui s’affrontent et s’entre-tuent, dans une logique dessinée d’avance, celle des territoires dans le territoire. La valeur de la vie, c’est  vraiment trois fois rien,  ni pour les tueurs ni pour l’entourage des victimes, au plus une fatalité. Cette cité livrée à la loi du plus fort de l’instant,  nous la voyons à travers  les yeux de Fusée, ce jeune amateur de photographie  qui veut trouver  son chemin et en deviendra le reporter.  Ce film a produit ce qu’aucun documentaire ne pourrait faire, tourné dans une favela, avec et  parmi ses habitants, il nous fait ressentir le climat de terreur  de déliquescence d’une société humaine d’habitude  hors champs.  On mesure  l’ironie même du nom de cette cité. A sa sortie, ce film avait fait plus de trois millions d’entrées dans le monde. Il méritait bien de réapparaître sur nos toiles. 

Allons au  Chili  maintenant, avec Brujeria (sorcellerie) de Christopher Murray, plus exactement sur l’Île de Chiloé, au large du Chili, en 1880. Rosa Raín est une jeune fille huilliche dont le monde s’effondre le jour où son père se retrouve assassiné par des colons allemands. Ce film d’un rythme lent, contemplatif et superbement cadré n’est jamais ennuyeux, nous sommes immergés dans une histoire qui joue de la rationalité, de la pensée sauvage et du réalisme magique propre au cinéma latino…

Ce réalisme magique est une forme de surréalisme,  on le retrouve dans la peinture dès la première moitié du vingtième siècle puis  chez des écrivains tels que García Márquez ou  Borges pour ne citer qu’eux. Les frontières entre le réel et l’irréel s’estompent, créant un univers paradoxalement familier… Le cinéma latino américain a lui  aussi très souvent recours à cette forme et Brujeria n’y échappe pas. Ici le réalisme magique est au service d’autre chose,  celui de montrer l’esprit colonial et le cheminement décoloniale d’une enfant parmi  les plus humbles.

Et l’on voit comment  Rosa (Valentina Veliz) se défait de vêtements dont on l’avait vêtue,  celles d’une gentille enfant bonne à tout faire, celle d’une bonne chrétienne (sous condition) , celle qui devait croire en la justice, en l’ordre social…pour retrouver ses racines, l’animisme, sa magie et la solidarité du clan autochtone, persécuté, mais digne.

Ce film n’a pas eu de spectateurs en France, nous sommes une poignée à l’avoir visionnné et c’est regrettable,  nous avons le sentiment d’avoir vu un grand film.


 Mexico 86 de César Diaz est un film mexicano-guatémaltèque. Une femme, magistralement interprétée par Bérénice Bejo,

Mexico 86 distille chez le spectateur un sentiment de peur et de méfiance l’héroïne est une réfugiée politique. Or, des barbouzes recherchent  partout sur le continent, les gens comme elle, pour les capturer ou les tuer,  eux où leurs familles, et tous les moyens sont bons.  Par exemple, ce qui est suggéré dans le film,  torturer un enfant devant sa mère. Alors,  peut-on être mère où le devenir au sens plein du terme, dans cette situation de tous les dangers, peut-on conjuguer la résistance avec une aspiration politique et sociale et offrir une enfance à sa progéniture? C’est tout l’objet du film d’où la peur suinte. Ce film est encore projeté à l’Alticiné, et c’est un  grand mérite  car ce film ne rencontre pas le public qu’il mérite. Bibata O’mara signale qu’hélas le prix à payer pour faire connaître ce film dans le monde était de ne pas prendre un premier rôle guatémaltèque. En revanche,  elle nous rappelle que les parents de Bérénice Béjo  ont quitté l’Argentine en pleine dictature militaire pour aller vivre en France, elle avait trois ans, elle est donc concernée par le sujet. Elle  est remarquable par sa capacité à faire ressentir ce qui la meut, activisme patriotique, ténacité, méfiance de tous instants, amour maternel … 

Bérénice Béjot est deux fois remarquable, comme actrice, et comme sésame pour une distribution. C’est une chance pour les spectateurs…mais disons le tout net, un bon scénario, historique,  à la fois politique et thriller, une actrice sensible, qui sait transmettre ses inquiétudes, peurs  autant que sa détermination, ne suffit pas et Mexico 86 connaîtra le même sort en France  que Brujeria, un public averti, peu nombreux. 

 Manas, est une oeuvre  de Marianna Brennand Fortes, est notre second film brésilien de la sélection,  cette réalisatrice est une grande documentariste qui  a eu recours à la fiction par efficacité. Ici pour nous montrer, nous parler de la condition féminine dans la société des hommes.Grand bien lui a pris.  

Nous sommes en Amazonie,  dans ce lieu de vie  simple, d’une inquiétante beauté où chantent les oiseaux, rythmant la vie de tous,  où les habitants vivent paisiblement leur dénuement, une  sorte précarité ordinaire.  Les jeunes n’entendent pas que les oiseaux dans les arbres, mais également celui  des sirènes des grandes villes, mais pourquoi ?   Ici, comme dans beaucoup d’endroits du monde,  il y a la loi des mâles. Disons que la transgression est leur première loi, il n’y a pas de tabous quand on est père.   C’est  bien de pédophilie et d’inceste dont il sera question dans ce décor là !.

Pour cela,  suivons cette petite fille, Marcielle, ( Jamilli Correa) qui d’un seul coup, à l’approche de l’adolescence, devient « la préférée » de son père…

Louons ici, le tact et la sensibilité  de la réalisatrice, sa manière de manier le hors-champ, l’habile et intrigant décalage entre l’image sonore et  l’image visuelle.

Voici donc un film qui  arrive à exposer un sujet difficile pour les spectateurs d’une manière non spectaculaire et très éthique, qui ne prend pas les spectateurs pour des voyeurs… Qui sait montrer la loi des hommes et l’abnégation et le courage des femmes d’une manière pudique et convaincante.  Et là encore, je vous invite à regarder le box office, si vous n’avez pas vu ce film aux cramés de la bobine, il y a peu de chances pour vous de le voir ailleurs. Et pourtant ce n’est pas seulement un beau film, c’est également utile à la cause des femmes.
 

Nous voici maintenant en Bolivie avec Le Grand Mouvement de Kiro Russo,  un film majeur. Vous vous souvenez le synopsis : « Elder arrive à pied à La Paz après sept jours de marche pour protester avec ses amis mineurs contre leur renvoi des mines de Huanuni. Ce sont des gens en colère et usés qui arrivent.  Bientôt Elder tombe malade et la métropole l’asphyxie peu à peu. Max, sorcier des rues, sillonne, lui, sans relâche les confins de la ville qui semble ancrée au plus profond de son être. » Ce synopsis décrit plutôt bien le grand mouvement, il n’y manque que le swing… A 3600 mètres, cette ville géante fascine d’autant que Kiro Russo nous la montre par une mosaïque de plan larges et rapprochés, à l’image de ces enchevêtrement de fils électriques,  de murs crapoteux, ces gens, les couleurs,  se conjuguent au fond sonore, la cacophonie urbaine. Et ici encore on retrouve une touche de réalisme magique. 

Ce film  sera lui aussi confidentiel en France,  5000 spectateurs en salle. … Pourtant  c’est « un film monde », il a du souffle et du rythme.  C’est l’œuvre d’un cinéaste nommé  et récompensé dans de nombreux festivals. Si ce film  ne déplace pas grand monde il est pourtant l’égal de grand films turcs, iraniens, chinois, indiens etc… il représente l’avenir du cinéma d’art et essai. Kiro Russo, retenons bien ce nom ! Ce film est un chef-d’oeuvre.

Nous finissons le progamme avec un film Argentin :  Quelque chose de neuf, quelque chose de vieux, quelque chose d’emprunté de Hernán Rosselli. Voici un film surprenant et inventif, qui ne pouvait naître qu’en Argentine dont on sait le fonctionnement politique actuel. En récupérant des films familiaux, en les conjuguant avec un tournage au présent, Rosseli nous présente un film dans la lignée du Parrain, je vous livre le commentaire de la quinzaine : « Quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, quelque chose d’emprunté constitue au final une expérience intrigante, bercée par un gros travail sur le son, qui égale presque celui du montage, particulièrement habile ».

Voilà l’état de la critique, cependant, après avoir vu ce film, je comprends vaguement qu’il utilise des films super huit, qu’il nous parle de l’héritage. Ici les enfants  héritent  des charges mafieuses familiales comme on hérite de n’importe quel capital… qu’il faut faire fructifier.  Car dans cette affaire, il s’agit de paris clandestins. Mais les temps changent, rendant caduque les protections mafieuses de ces familles, alors jusqu’à quand et comment survivre ? En contrepoint, c’est aussi  une histoire de recherche généalogique, comme une recherche un peu vaine sur l’origine du mal…
 C’est probablement le film le plus « OFNI, objet filmique non identifié « comme le dirait le Directeur de l’Alticiné. Et il faut être mordu de ciné pour le voir coûte que coûte… Si ce film appartient bien aux films d’art et essai, on ne peut pas dire qu’il soit inoubliable…

Mais au total , voici un Week-End où nous avons présenté des films rares, et souvent très beaux, nous aurions préféré y voir davantage de spectateurs, mais ceux qui étaient présents ont apprécié, et Bibata notre présentatrice en a été ravie. Nous n’en comprenons que mieux l’utilité de son association El Perro que Ladra qui promeut ce cinéma là. Qu’elle en soit remerciée.  Et j’espère que nous aurons le plaisir de la voir de nouveau. Que dire de plus :


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Tu ne mentiras point, Tim Mietlands

Voici un titre de film à la teneur clairement religieuse qui, contrairement à l’original du film, ne suit pas celui de l’œuvre de Claire Keegan Small Things Like These. On peut s’en étonner même si cette traduction française façon commandement, n’est pas totalement incongrue. Ce choix de traduction pointe une différence de point de vue ou d’éclairage. J’y reviendrai plus loin dans cet article.

Contrairement à l’auteure de Small Things Like These, irlandaise, le réalisateur Tim Mielants est belge. Mais c’est la troisième fois qu’il filme en terre anglo-saxonne : en effet, il est à la réalisation de la saison 3 de Peaky Blinders (Angleterre), il coréalise avec Bouli Lannier L’ombre d’un mensonge (Nobody has to know , 2021, présenté aux Cramés qui se déroule en Ecosse) et cette fois il s’aventure en terre irlandaise pour Small Things Like These, avec Cillian Murphy, acteur irlandais que nous connaissons bien grâce à la série citée plus haut, mais avant cela grâce au film de Ken Loach, Le vent se lève (The Wind That Shakes The Barley, palme d’or 2006 à Cannes), et plus tard en 2023 Oppenheimer de Christopher Nolan.

Cillian Murphy, acteur entièrement habité par son personnage, à la manière de Daniel Day-Lewis, porte le film de bout en bout. Ce rôle, celui du charbonnier Bill Furlong, présente un homme à la parole d’autant plus importante qu’elle est rare, un taiseux qui observe, écoute, réfléchit, est dans l’introspection et le questionnement, pour finalement agir et s’engager quitte à s’attirer la réprobation de sa femme Eileen, le mépris des gens de New Ross, les foudres, voire les représailles de la mère supérieure du couvent, Sister Mary, qu’Emily Watson interprète de façon on ne peut plus glaçante. La rigidité de son corps, son visage aux lèvres pincées montrent qu’un pas de travers ou une parole de trop ne sauraient être tolérés. Il est clair que chacun doit rester à sa place, ne doit pas entrer en contact avec une de ces malheureuses filles abandonnées à leur triste sort, que rien ne doit sortir du couvent, ou plutôt de cette prison d’où s’échappent des bruits, des cris, où la douleur est la règle absolue car il faut que les filles ‘paient’ leur faute. 

Le film nous montre le cheminement de Bill Furlong de façon éclatée, avec des flash-back qui petit à petit font sens éclairant ainsi son tragique passé. Le petit garçon timide que Bill a été, n’a pas vécu une enfance toujours tendre et facile, mais malgré les tourments il a eu ‘sa chance’, tout comme sa mère Sarah, grâce à une véritable bienfaitrice, Mrs Wilson : tous deux ont échappé au couvent et à la maltraitance infligée par les sœurs.

On remarque à quel point Bill l’adulte a gardé cet effacement qu’il avait enfant. Le charbonnier est souvent filmé dans l’ombre, se cachant un peu, entre des portes fermées dans un labyrinthe de couloirs aux vitres opaques, ou le soir marchant dans les rues sombres de New Ross. Bill n’est pas un homme de la lumière, l’obscurité lui sied bien mieux ; il reste souvent en arrière, comme si la lumière ne l’intéressait pas: où qu’il soit il observe et écoute, partout, à son travail, chez lui, au pub, à l’église, dans la rue et bien sûr au couvent lorsqu’il livre le charbon. Parlant peu, il est presque toujours filmé de très près, en plans rapprochés sur son visage, ses mains, son buste. Ce sont le corps et le visage qui parlent, le regard et les attitudes qui en disent bien plus long que des mots. Cillian Murphy réussit cet exploit de jouer à la fois tout en retenue mais en intensité aussi, l’émotion est à fleur de peau, on souffre avec lui, ce qu’il observe fait revivre sa propre histoire : son visage a une extraordinaire puissance d’expression exprimant toutes les douleurs enfouies et refoulées, son regard se perd dans quelque chose de lointain qui dépasse ceux qui l’entourent, le personnage devient alors tragique, le jeu de l’acteur est poignant.

La photographie de Frank van den Eeden, dont les plans rappellent parfois les clairs-obscurs de certains tableaux de Georges De La Tour, souligne la noirceur de la tragédie qui se déroule au couvent sans que personne ne s’en mêle et qui est tue. L’obscurité domine, la lumière d’hiver n’a rien d’éclatant. Pourtant, Noël approche à New Ross et ailleurs, avec son cortège de petites lumières de couleur, ses sapins décorés, ses chants, ses désirs de cadeaux avec leur lot de joie ou de déception, tout est là mais sans grande effusion, juste par petites touches.

À cet égard, Tim Mielants est fidèle à l’œuvre de Claire Keegan sans pour autant en faire une adaptation plate. Sa narration cinématographique pourrait paraître lente, mais c’est aussi celle choisie par l’auteure. Le réalisteur met des images sur les belles pages du roman. Ceux qui le liront après avoir vu le film, seront peut-être mieux à même de comprendre, le roman ayant lui aussi son éclatement kaléidoscopique. Tim Mietlands reprend habilement cette narration, semant des indices visuels avant de mettre Bill face à une situation plus difficile encore.  

À l’instar de Claire Keegan, le réalisateur sème ces plans indices qui font leur chemin dans la réflexion de Bill Furlong (le petit garçon triste et timide ramassant du bois seul sur la route, l’enfant vu pieds nus, un soir dans la rue, buvant le lait dans l’écuelle d’un chat) , mettant en évidence la conscience aigüe qu’il a de l’inégalité des chances de chacun et chacune dans ce pays où la religion fait loi. Car c’est bien la religion qui est au cœur de cette histoire, la religion qui dicte ses lois, oppresse et châtie celles et ceux qui ont osé transgresser. Faut-il à ce point punir, se demande le charbonnier, témoin d’une scène déchirante durant laquelle une jeune fille est mise de force au couvent? C’est ce qui aurait pu arriver à Sarah, sa mère, si une bonne âme n’avait pas été là pour en décider autrement. Bill a cette bonne âme au fond du cœur, Mrs Wilson, et sans doute est-ce son exemple qui va le pousser à réagir et à sortir une autre Sarah de l’enfer dans lequel elle a été mise de force. La jeune femme sauvée par Bill porte le même prénom que sa mère, cela ne peut pas être un hasard, lui qui justement n’avait pas pu la sauver, morte trop jeune d’une attaque imprévisible.

 Bill est face à un miroir lorsqu’il se frotte soigneusement les mains pour retirer le noir du charbon, donc face à lui-même : peut-on toujours se regarder dans une glace si on laisse faire le mal et que l’on sait ? Inévitablement, il arrive un moment où il faut prendre une décision : laisser faire ou agir, s’engager dans quelque chose d’extérieur pour montrer que l’on n’est pas dupe et que l’on ne veut plus cautionner des actes odieux. Bill le silencieux, sans un mot, fait ce choix dont il sait ce qu’il peut lui coûter.

Ces dernières lignes nous ramènent aux titres : d’un côté le titre français, cette injonction menaçante que l’on pourrait faire en privé à un enfant, ou à l’une de ces misérables jeunes filles du couvent, pourrait aussi être vue comme celle que Bill s’impose au plus profond de sa conscience, détournant ainsi un des dix commandements. Alors même qu’on lui demande ‘de se taire’, et donc de ‘mentir’, il choisit d’être ce que la religion chrétienne est censée prôner, à savoir la charité, et devenir le bon samaritain ; de l’autre le titre anglais qui éclaire un autre aspect de notre quotidien, privé lui aussi, la religion étant cette fois mise de côté même si elle est omniprésente dans le roman. Ce titre met en lumière ce qui peut être fait au quotidien, presque silencieusement, c’est-à-dire ‘les petites choses comme celles-ci’ qui font de nous des êtres humains, des choses si simples qu’elles sont à la portée de toutes et de tous, et qui, si petites soient-elles en apparence, nous permettent de sortir grandis.

Comme l’œuvre de Claire Keegan qui mérite d’être lue, l’adaptation à l’écran mérite d’être vue (bien qu’ elle soit totalement à l’opposé du film de Peter Mullan, The Magdalene Sisters (2002) qui dénonçait avec une force et une violence justifiées l’enfermement des jeunes filles qui avaient ‘fauté‘) : les deux nous plongent dans un univers a priori feutré et lisse mais où le mal se dissimule, un monde sans pitié et pervers (Sister Mary en est l’exemple criant) où les actes comptent plus que les paroles, où tout est dans le non-dit, en suspens derrière les mots, et donc suggéré pour nous faire peut-être réfléchir sur nos choix…  

Chantal

Harvest-Athina Rachel Tsangari

Harvest est un film germano-américano-britannique réalisé par Athina Rachel Tsangari, réalisatrice et productrice, sorti en 2024. C’est l’adaptation du roman de Jim Crace paru en 2013. Il a été présenté en compétition à la Mostra de Venise 2024.  Il commence par un homme qui se baigne et dont on voit alternativement remonter les fesses à la surface de l’eau d’un beau lac. C’est Walter, (Caleb Landry Jones) et c’est à travers ses yeux que nous verrons l’histoire,   c’est un garçon roux, un peu marginal, pour l’instant,  il nage, plonge et nage…

Plan suivant, on voit  une grange qui brûle et les villageois qui s’affairent à l’éteindre, plan suivant,  trois personnes chasseuses munies d’arcs  sont cernées par les villageois, elles risquent d’être lynchées…Elles se rendent, et après avoir été rouées de coups, se retrouvent pour les deux hommes au carcan et pour la femme tondue publiquement, puis relâchée…Ces trois pauvres hères ne sont pas tout à fait d’ici, ils sont aux marges du village. Pour la circonstance, ils vont  y être menés, car à part eux , qui peut brûler une grange ? Mais pour l’instant, le carcan est sur la place du marché, et nous assistons à ce qu’il faut bien appeler une réaction de populace.

Ce  film très beau, d’esprit moyenâgeux ne s’y situe pourtant pas , l’époque est  indéterminée.  (Pour ma part je le situe au 17ème siècle). Le chef du village Charles Kent (Harry Melling), est un brave homme un peu falot, dont l’ami d’enfance, le seul, est Walter « le nageur », fils de sa nourrice. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes féodal, la foi,  l’obéissance de principe à Dieu et au Seigneur du cru, la loi  sommaire du lieu,  les fêtes, les moissons,  des riches qui ne sont pas très riches, et les pauvres, pauvres. Le paysage c’est celui de l’Ecosse, vallonné, bois et collines, rivières, et champs, fruitiers, haies. On y vit paisible, à condition d’être d’ici et pas d’ailleurs. Le lieu ressemble à un tableau de Bruegel , ou Jérôme Bosch, peut-être. Et c’est curieux, arrive un quidam, un géomètre qui bientôt dessine les lieux  avec précision et les nomme quand il ne le sont pas, c’est le cartographe, une sorte d’obligé  de Kent. Le décor est planté si l’on peut dire, le quidam et l’incendie, les candidats au gibet sont les précurseurs de l’histoire.

Ainsi nous entrons dans sa seconde partie avec l’annonce puis  l’arrivée de Jordan, le cousin  ( Franck Dillane) , et sa troupe. C’est un homme de décision, brutal, autoritaire, l’exact contraire de son cousin en somme. (A ses troupes sans doute appartient l’incendie de la grange). Un homme de projet, de progrès, et s’il est d’accord sur les punitions qui s’exposent sur la place du marché, il les trouve trop clémentes, lui préférant le gibet…c’est juste par efficacité. Et si ses troupes,  fouillent les maisons, volent, violent, elles ne font que mettre un peu  d’ordre dans une population qui de toutes les façons n’est pas à sa place ici, dans un pays qui n’est pas ce qu’il devrait être. Les paysages après tout ne sont rien d’autre que l’expression des besoins de l’homme et  du développement.

Je n’hésite pas à livrer ici le contexte même du film en citant longuement  Wikipédia : « Le mouvement des enclosures comprend les changements qui, dès le XIIe siècle et surtout de la fin du XVIe siècle jusqu’au XVIIe siècle, ont transformé, dans certaines régions de l’Angleterre, l’agriculture traditionnelle, qui se faisait jusqu’alors dans le cadre d’un système de coopération et de communauté d’administration de terres appartenant à un seigneur local (openfield, généralement des champs de superficie importante, sans délimitation physique).

Cela a abouti à réserver l’usage de ces terres seigneuriales à quelques personnes choisies par le propriétaire, chaque champ étant désormais séparé du champ voisin par une barrière, voire une haie comme dans un bocage.

Les enclosures, décidées par une série de lois du Parlement, les Inclosure Acts, marquent la fin des droits d’usage, en particulier des communaux, dont un bon nombre de paysans dépendaient. »

C’est de cela dont il est question, ce sujet historique et économique, que Karl Marx a analysé et David Thoreau critiqué dans Walden…  Mais Harvest s’il montre la dépossession et  la paupérisation, nous parle aussi du rapport des pauvres entre eux avec leurs boucs émissaires dérisoires,  puis avec l’arrivée du cousin, du rapport aux femmes (des sorcières).

Mais c’est d’abord  l’histoire d’une colonisation intérieure dont il est question, il faut insister sur ce point, avec sa violence, son « there is no alternative »  et l’expulsion en masse des habitants qui en résulte. Ce film nous montre en  germe, un capitalisme qui déjà, fait flèche de tout bois. Et c’est pathétique de voir ces gens du cru, qui ont érigé l’étranger en bouc émissaire, devenir à leur tour, être définis comme étrangers à leurs propres terre.  Pourront-ils comprendre qu’on a exploité leurs passions tristes pour mieux les asservir ?

Témoins et peut-être narrateur Walter, ce marginal à qui il appartient de voir et de témoigner. Ce Walter, c’est peut-être un peu la cinéaste qui nous parle d’aujourd’hui.

Mon regret, seulement 27 spectateurs pour ce très beau film, alors que dans la salle d’à côté,  « la montée des marches » du festival de Cannes…Il faut plutôt nous féliciter des spectateurs  qui sont  venus.

Georges

 Ils vont tous bien de Giuseppe Tornatore (2)

Voici un film qui comporte sa part de mise en abyme, puisqu’il s’agit d’une fiction sur un père qui fictionne la vie de ses enfants plutôt qu’il ne la voit.

Mais vous avez tous lu l’article de Chantal et les spectateurs que nous sommes y retrouvent si bien retracé, le film et son esprit…et comme chaque fois avec la précision metronomique. C’est un grain de sel que j’y ajoute, en vous invitant tout de même, même si vous n’avez pas vu le film, à lire Chantal, histoire de regretter un peu de ne pas l’avoir vu. Pour ma part,  en le voyant, j’ai songé à deux ou trois livres que j’ai lu ou feuilleté sur ce sujet et je vais me faire un peu citateur, ce qui n’est pas un moindre défaut.

Telle cette phrase de Julien Blanc, dans son livre si triste,  « confusion des peines » où il disait quelque chose comme « erreurs de la part de ceux qui veulent des enfants comme ils les aiment au lieu de les aimer comme ils sont » ; Et c’est un peu ce qui arrive à Mattéo (Marcello Mastroianni).

Et d’une manière générale notre rapport à la réalité n’est pas un rapport facile.Clément Rosset, dans le réel et son double disait que « notre rapport à la perception du réel est toujours conditionnel et provisoire », il ajoute même que « la conscience se met à l’abri de tout spectacle indésirable » et de son côté Nancy Huston dans « l’espèce fabulatrice » dit : « nous voyons le monde en l’interprétant c’est à dire en l’inventant »…

Dans ce film, on s’habitue très vite à oublier la tragicomédie noire qui s’en dégage… En quelque sorte, on choisi son camp, on n’en ressent que le pathétique, en en oubliant l’ironie, qui est l’héritage de nombres trésors cinématographiques italiens d’alors.

Mattéo, veuf, obscure petit fonctionnaire provincial, élégant, courtois, très fin du 19ème siècle*, s’en va retrouver ses enfants, dans différentes villes de l’Italie. Là encore, je vais citer, cette fois Gilles.Deleuze, « on ne désire pas une chose en soi, on la désire dans un agencement », le voici : il imagine les  réunir près de lui, autour d’une table dans un restaurant. D’ailleurs, il en a parlé à sa femme, qui gît au cimetière, n’a-t-elle pas toujours été là pour l’écouter ? 

Tous ses enfants font leur vie ordinaire et médiocre, n’en déplaise à Mattéo,  père sévère  qui persévère dans ses fantasmes. Il leur  invente avec ferveur des situations qu’ils n’ont pas,  et fait tout ce qu’il peut pour qu’elles collent au réel… Hélas,  la vie de ses enfants n’est pas rose …Il en manque même un,  qui dit-on  serait en vacances, le père sagace finit par en déduire qu’il est en prison… Mais non, bien pire, il est mort lui annoncent un frère et la sœur.

Et de  l’autre côté, on remarque le jeu ambivalent  des enfants, entre deux stratégies celle de l’évitement et celle de faire comme si :   « d’avoir réussi professionnellement » et « d’être heureux », par respect, pour ne pas lui faire de peine et  par amour filial tout de même, il ne faut pas oublier ce dernier point. Cette fratrie a dû user  une belle énergie pour s’adapter à l’immaturité de papa ».Pour le repas final, c’est un fiasco, seuls trois seront là, dont un petit fils généreux, détaché (protégé) de la pesanteur d’une histoire  familiale où la misère sociale  et affective s’efface un tantinet pour laisser place à autre chose que la répétition. (Encore que… tout jeune adulte, sa petite amie, aussi jeune est enceinte!). 

A ce prix, Mattéo, cet homme aveugle à lui même et au monde, aux ambitions débordantes, par progénitures interposées… peut s’en retourner, si tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes,  ça lui ressemble un peu quand même… D’ailleurs, il le dira à sa femme.

On ne s’étonnera pas qu’avant lui, on a pu voir les monstres, affreux sales et méchant etc… Sauf que Tornatorre administre une manière de faire, il filme les turpitudes humaines avec des gants de velours.

Georges

  • On retrouve entre autre un Marcello fantasque, rêveur, velléitaire dans « les yeux noirs » tourné en italien de N.Mikhalkov.

Ils vont tous bien! Giuseppe Tornatore (1990)

Dans le cadre de ciné-culte, le film de patrimoine a permis, à la plupart d’entre nous, de découvrir (plus que redécouvrir) un film de 1990 réalisé par Guiseppe Tornatore qui, 2 années plus tôt, avait réalisé le merveilleux Cinema Paradisio, grand succès de l’année 1988,  et plus récemment le documentaire Ennio présenté aux Cramés de la Bobine.

Le titre, Stanno Tutti Bene, porte en lui-même un parfum de faux. En effet, Ils vont tous bien! est d’emblée placé sous le signe du mensonge, de l’illusion et du déni.

La première séquence du film nous plonge dans l’obscurité, comme dans un tunnel, où une voix se fait entendre, celle d’un homme qui apparemment s’adresse à sa femme, elle toujours hors champ, et très vite nous comprenons que ce vieil homme, Matteo Scuro, joué à la perfection (précision superflue) par Marcello Mastroianni, parle seul, s’adressant à son épouse absente. Cette première scène amène tout de suite le thème du leurre, du mensonge, de l’illusion, du déni, mais aussi celui de la mort.

On comprend vite que pour Matteo le sicilien, la vie est un théâtre dont il veut diriger la mise en scène, et tirer les ficelles, quitte à se mentir de bout en bout, mais à la seule condition que ce monde soit celui qu’il veut.

N’ayant pas de nouvelles de ses cinq enfants qui ont quitté leur Sicile natale pour vivre en Italie, Matteo va entamer un voyage qui le mènera de Naples à Rome, puis à Milan et Florence, à la recherche de ses enfants pour avoir de leurs nouvelles et leur proposer une réunion familiale, tous autour d’une table, comme jadis ils avaient l’habitude de le faire.

Mon propos n’est pas ici de raconter pas à pas le voyage que l’on pourrait sans doute qualifier d’initiatique, durant lequel le personnage principal va de ville en ville, portant inlassablement sa valise, rencontrant ou non ses enfants, mais plutôt d’essayer de décrypter l’évolution de Matteo, si tant est que cette odyssée le transforme réellement. Voyage initiatique, mais peut-être aussi dernier voyage, car Matteo est un vieil homme qui se fatigue, s’essouffle et surtout refuse obstinément de voir le réel, de voir la vie de ses enfants telle qu’elle est et non pas telle qu’il souhaiterait qu’elle soit. Ces derniers lui dissimulent des choses, lui mentent pour ne pas le faire souffrir davantage. Mais Matteo est amené à écouter aux portes, à regarder par des trous, comme dans l’oeil du rideau de théâtre et percer des secrets, qu’il interprétera à sa manière. Enchaînement d’un mesonge qui mène inéluctablement à un autre: parce qu’il vit dans un monde éloigné du réel, Matteo ment; ses enfants aussi pour d’autres raisons. Seule la dame du train parle avec sincèrité et franchise.

Le film est subtil dans sa narration circulaire, les pièces du puzzle familial se mettent peu à peu en place, avec des retours en arrière oniriques d’une grande élégance, colorés, joyeux du moins en apparence. Car on apprendra que Matteo, malgré son exhubérance et sa charmante bonhommie, n’a pas été le père aimant qu’il prétend être, mais a été violent avec ses enfants qui, bien qu’adultes, le craignent encore. Que dire des séquences sur la plage où un monstre hideux vient ravir les enfants ? Métaphore de la mort de l’un d’eux ? Ou bien celle d’un père ogre ?

Une vision déformée

Un détail frappe : les lunettes aux verres extrêment épais portées par Matteo pointent sa mauvaise vue, et sont aussi les verres déformants de sa réalité soulignant ainsi sa vision erronée du monde, vision parfois réduite à l’étroitesse du champ observé, son illusion quant à la réussite de ses enfants, sa perception totalement inversée du réel. Matteo ne regarde pas par le bon côté de la lorgnette, il regarde par des petits trous (comme celui de l’affiche publicitaire cachant des travaux devant la cathédrale de Milan, publicité de lingerie, le trou est celui du nombril, la publicité ressemblant fort aux photos cachées à la hâte par sa fille, Tosca, dans l’appartement sensé être le sien: voit-il réellement ce que représente l’affiche?). Il en résulte une forme d’aveuglement permanent et tenace: Matteo ne voit que ce qu’il veut voir.

L’espace d’une journée ou deux, un seul personnage va le ramener dans la réalité qu’il ne veut pas voir. Ce personnage est une femme rencontrée dans le train, âgée comme lui mais ne portant pas de lunettes (le détail n’est pas anodin), vivant dans une maison de retraite et n’ayant quasiment plus de nouvelles de ses enfants, Michèle Morgan devient les yeux de Matteo qui s’est immiscé dans un groupe du 3ème âge  en visite à Rimini. Lors de la scène de bal, Matteo danse avec cette élégante inconnue, qui lui avoue avoir en quelque sorte tiré un trait sur ses enfants, comprenant qu’ils ont leur propre vie qu’elle ne cherche pas à gouverner, se résignant, sans qu’elle en semble affectée, à ne plus les voir. Elle est l’autre face du miroir de Matteo, et cette image qu’elle lui tend, si différente de la sienne, le trouble, lui donne le vertige l’empêchant d’aller jusqu’au bout d’une polka.

Autre trouble : l’illusion des lucioles scène tout aussi émouvante qu’avec la dame rencontrée dans le train, mais cette fois avec son petit-fils, c’est-à-dire avec un personnage d’avenir, qui va de l’avant, là encore à l’inverse de Matteo qui s’enferme dans un passé qu’il présente comme idyllique. Les valeurs ne sont plus les mêmes, le monde a changé, même basculé, Matteo a perdu pied se retrouvant dans un monde qui le dépasse.

Une boucle bouclée

La construction circulaire du film de Tornatore, nous ramène au point de départ: un train était parti de Sicile, un autre y revient. Puis, contrairement à l’obscurité du début nous sommes en pleine lumière, sur une colline dominant la mer où Matteo s’adresse encore à sa femme, toujours hors champ, pour la rassurer en lui disant qu’ « ils vont tous bien », la caméra s’éloignant légèrement de la splendide vue sur la baie, laissant place à un cimetière peu commun dont les tombes surplombent la mer. Un moment émouvant, moment de grâce, avec un Matteo qui reste sur ses illusions rassurantes même si au fond de lui-même il est conscient de se mentir et de toujours faire comme si…     

Avec Ils vont tous bien!, Guiseppe Tornatore nous plonge dans un cycle de vie, une nostalgie d’un passé perdu à jamais. Matteo Scuro est à la fois attachant, pathétique et drôle mais aussi tragique dans sa solitude. C’est un homme qui a perdu beaucoup de choses, qui en a râté un certain nombre en croyant agir pour le bien des autres, en particulier de ses enfants. Jusqu’au bout, il se montre traditionnaliste comme le montrent ses paroles adressées à son petit-fils. Tornatore signe un film tout à la fois cocasse et émouvant, un film qui s’inscrit dans la lignée des grands films italiens de ses pairs dans les décennies précédentes.               

Chantal

Meurtre dans un jardin anglais de Peter GREENAWAY (1982)

Meurtre dans un jardin anglais, sorti en 1982, est le 2ème film du grand cinéaste et plasticien britannique Peter Greenaway que les Cramés présentèrent le dimanche 6 avril dans le cadre de Ciné-Culte et des films du patrimoine : cette oeuvre difficile, « brillante et vaine » selon Télérama, érudite et glacée, lui valut une véritable consécration internationale. Placée sous le signe sinon de l’amour, tout au moins du désir, Meurtre dans un jardin anglais apparaît aussi comme une remarquable satire sociale, un film noir en costumes du XVIIème siècle (l’action se passe en 1694) et une réflexion spéculaire enfin sur le regard, et interdisciplinaire sur la peinture, la photographie et le cinéma dans un jeu étourdissant de cadres et de références artistiques convoquées par le réalisateur ou appelées par la culture du spectateur un peu averti.

Il faut en effet confesser notre perplexité mêlée d’admiration et d’agacement devant une intrigue aussi bien construite et déroutante, des personnages aussi froids et pervers, et des dialogues aussi fusants, percutants, et caustiques : regarder ce film qui mérite amplement une deuxième vision pour en apprécier toute la richesse et la subtilité est en effet un pari et un défi pour l’intelligence et la sensibilité du spectateur mises à rude épreuve, voire en défaut par ces plans où l’on croit voir avec le peintre mais où, pas plus que lui, notre savoir n’épuise le réel et la complexité de l’histoire – comme l’explique le réalisateur dans le dossier de presse. On ne sait trop où donner de la tête dans ce festival si brillant, trop brillant ?, d’images, de musique et de faux-semblants placé sous le signe de la représentation figée et du désordre meurtrier, de l’harmonie esthétique et de la laideur morale : si l’on veut suivre le marivaudage savoureux de ces nantis empaillés, les saillies ironiques et arrogantes que s’envoient le roturier envieux et l’aristocrate méprisant, soit le peintre Neville et le gendre de Mrs Herbert, M. Telmann, notre esprit est totalement accaparé par le décryptage des bons mots et attaques à fleuret moucheté ; si l’on s’attache à suivre la montée du désir ou les fragiles indices du meurtre (à venir ou déjà perpétré ?), on aura vite décroché dans les dialogues ; si l’on préfère enfin se délecter du ridicule emperruqué des aristocrates et de la beauté des paysages dans cette propriété de Compton Alley et ce comté de Wiltshire, entre gros plans du générique, plans larges sur la campagne et pupitre-viseur quadrillé du peintre – mise en abyme du caméraman -, absorbé dans la contemplation, on perd le fil de l’histoire et on en oublie les personnages. Rarement un film aura autant obligé à ce triple effort psychologique, dramatique, et esthétique – sans oublier le rôle de la musique de Michael Nyman, subtile adaptation de Purcell qui, de ses entêtantes ritournelles, scande les moments forts de cet opus placé sous le signe du sexe et du sang. La mire qu’incarnerait le viseur du photographe, ou le pupitre du dessinateur pourrait bien être aussi l’objet ou plutôt la personne – Mr Herbert – visée par le tireur, le tueur ; cette mire en somme paraît totalement brouillée au spectateur dont le regard est pourtant sans cesse arrimé à l’écran, en quête d’indices, de détails, sollicité par de multiples références culturelles. A l’image de Neville, le peintre qui croit et veut tout maîtriser par le regard et la représentation, mais auquel le réel, le savoir et la vérité échappent sans cesse, nous sommes sans cesse dubitatifs, déconcertés, interloqués devant ce film : nous nous épuisons à com-prendre, c’est-à-dire, étymologiquement, à tout embrasser de cette oeuvre baroque, à épuiser ce réel, qu’on ne saurait comme le peintre cadrer dans un pupitre tant il demeure insaisissable et offre de lignes de fuite, de perspectives infinies, telles les Ménines de Vélasquez dont s’inspire explicitement un plan terrible de Mrs Talmann de trois quart face, voyant s’éloigner dans une enfilade de portes son mari ulcéré par les reproches cinglants d’impuissance de son épouse qu’il venait tancer pour ses infidélités avec Neville !

Nous emprunterons au Cine-club de Caen sa présentation circonstanciée de ce « songe (cruel) d’une nuit d’été » ou « comédie érotique d’une nuiit d’été » – pour parodier Shakespeare et Woody Allen – de cette intrigue labyrinthique, à l’image du « jardin des sévices » (Fais pas genre) ou des récits de Borgès, de ce jeu de dupes et de piste – un « whodunit » en anglais – où le peintre Neville qui croit maîtriser la situation en monnayant ses douze dessins contre les charmes offerts par la maîtresse de maison et sa fille Mrs Talmann se retrouve séduit, manipulé puis assasiné par ses hôtes en vertu d’un « contrat » pour le moins mystérieux tant au protagoniste qu’au spectateur : le titre anglais du film n’est-il pas en effet « The Draughtsman’s contract » ? Voici donc les cinq actes de cette étrange tragédie policière, sous couvert d’une élégante pastorale ou comédie de moeurs :

« Août 1694. Réception chez Les Herbert à Anstey. Les discussions vont bon train entre, Mr Seymour, Mrs. Clement , Mr Noyes et Mme Pierpont, et les frères Poulencs. Mme Herbert interroge sa fille pour savoir si Mr Herbert va commander des dessins à Mr Neville, un jeune et beau dessinateur anglais. Comme Mr Herbert a d’autres projets, libertin à Southampton ainsi qu’il le confie à Mr Seymour, c’est Mrs Herbert qui tente d’engager Neville pour réaliser douze dessins représentant sa propriété. C’est, dit-elle, pour offrir en cadeau de réconciliation à son mari qui aime sa propriété plus qu’elle. Comme la somme proposée n’est pas assez élevée, Mrs Herbert propose que sur le contrat rédigé par Thomas Noyes, l’intendant du domaine, en plus du gîte et du couvert pour son assistant et Neville, que celui-ci pourra profiter à sa guise, chaque jour une heure durant, de la maîtresse des lieux. Neville détermine les emplacements d’où il accomplira ses six premiers dessins. Il exige des domestiques et des habitants de ne troubler en aucune façon le paysage ou la demeure, de sorte que ceux-ci restent scrupuleusement identiques chaque fois qu’il retournera sur les lieux à la même heure, afin que rien ne perturbe son agencement. Pendant des périodes précises chaque jour, les vues qu’il a choisies doivent être dégagées des calèches, des animaux, des cheminées fumantes et des personnes – à l’exception de celle qui oblige M. Talmann à rester immobile et à porter les mêmes vêtements pendant plusieurs jours d’affilée.

Néanmoins, il observe avec perplexité qu’un élément étrange s’immisce dans chacun de ses paysages ; voulant d’abord les exclure, il intègre ces différences curieuses dans ses dessins, sans s’interroger sur leur mystérieuse signification. Mme Herbert est affligée par la partie sexuelle de son accord tant Neville est brutal et essaie de rompre le contrat ; Neville refuse. Les six premiers dessins achevés, Mrs Talmann, la fille des Herbert, suggère à Neville que les éléments étranges de ses dessins pourraient être interprétés comme les indices d’un corps disparu qui pourrait très bien être celui de M. Herbert puisque aucune nouvelle de lui n’est parvenue depuis Southampton. Neville réfute qu’on puisse l’accuser de complicité dans un meurtre mais, intrigué, accepte qu’en échange de sa protection contre un éventuel complot dont il pourrait être victime, il puisse être l’objet des demandes sexuelles de Mrs Talmann qui fait rédiger un second contrat en ce sens par Thomas Noyes.

Neville est ainsi soumis aux désirs de Mrs Talmann puis soumet Mrs Herbert aux siens propres. Intrigué par les curieux objets étranges qui s’insinuent dans ses dessins, il tente vainement de faire interpréter l’Allégorie de la théorie de l’optique de Newton de Januarius Zick que son mari possède à Mrs Herbert. Cette fois, c’est Mrs Talmann qui dispose sciemment des indices creux pour brouiller les pistes (son chien à la porte, ses vêtements dans une allée, le cheval sans selle de M. Herbert) tout en s’amusant de la perplexité du dessinateur et de ses services sexuels.

Une fois les douze dessins terminés, Neville demande à attendre le retour de M. Herbert afin de savoir s’il est satisfait de son travail. Ce n’est du goût de personne tant il a exaspéré son entourage par son mépris envers leurs préjugés de classe. C’est alors que M. Clark intervient. Le corps de M. Herbert est repêché dans les douves du château devant la statue équestre, ce qui intrigue Neville. Noyes vient solliciter la protection de Mrs Herbert, persuadé qu’il va être accusé du meurtre de son mari tant on connaît sa position d’amoureux éconduit. Il propose de lui restituer le contrat contre 700 guinées ou, finalement, les douze dessins dont il compte tirer un bon prix. Puis il entraîne, Mrs. Pierpont auprès de M Seymour pour convaincre celui-ci d’acheter l’un des dessins. Il participe ainsi à l’édification d’un monument à la mémoire de M. Herbert. Puis c’est aux deux frères Poulencs de contribuer aussi  au futur monument et enfin  à M. Talmann. Noyes lui révèle que ces dessins pourrait bien révéler l’adultère de sa femme. En les achetant, il ferrait disparaître d’eventuelles preuves de l’adultère de sa femme. C’est un choc pour Mr Talmann qui vient en colère reprocher son infidélité à sa femme qui se moque de son impuissance aussi bien de jour que de nuit. Elle détourne le sens des dessins pour en faire la preuve que Neville pouvait en savoir long sur la mort de son père.

A l’automne, Neville, jusque-là à Radstock, revient voir Mrs Herbert à l’instigation de M. Seymour. Il discute avec Mrs Talmann qui est en compagnie de Mr. van Hoyten qui se propose d’adoucir les allées rectilignes du jardin et d’apporter davantage de souplesse dans le domaine. Neville offre trois grenades, à Mrs Herbert, fruits alors rares ne sachant qu’elle sera son état d’esprit ayant bien conscience d’avoir abusé d’elle. Mais Mrs Herbert désire une nouvelle relation sexuelle libre de tout contrat étant veuve et en mesure de jouir comme elle l’entend. Après l’amour, Mrs Herbert révèle à Neville que la grenade fut le don d’Hadès (Pluton) à Perséphone. Lorsqu’elle la mangea, elle fut obligée de rester trois mois avec lui aux enfers, ce qui désespéra Déméter qui refusa durant cette période l’éveil de la nature. Elle-même interprète le jus de la grenade comme celui du sang du nouveau né ou du meurtre. Elle lui avoue qu’elle avait besoin d’un héritier mâle pour conserver le domaine dans la famille. Grâce à lui, il y a des chance que le but soit atteint, ce que Mrs Talmann, intervenant à l’improviste, confirme.

Neville demande à dessiner un treizième lieu, celui où a été retrouvé le corps de Mr Herbert, près du monument au cheval, et que Mrs Herbert lui avait déconseillé comme emplacement pour ses douze premiers dessins. A la tombée du jour, Mr. Talmann s’avance près de Neville qui s’est endormi et demande à voir son dessin. C’est alors que s’approchent Mr. Noyes, Mr. Seymour et les deux frères Poulencs. Les cinq hommes accusent Neville d’avoir conclu deux contrats qui ont entraîné la mort de Herbert à leur vue, ce que réfute Neville accusant chacun d’eux tout comme Mrs Herbert et Mrs Talmann d’avoir tout manigancé. Le ton monte et Neville accuse le coup lorsque M. Talmann lui reproche d’avoir une nouvelle fois profité des faveurs de Mrs Herbert. Les cinq lui révèlent qu’ils ont un nouveau contrat envers lui : ils lui brûlent les yeux, le frappent et le noient. L’homme statue descend du cheval qu’il avait occupé tout l’après-midi et que personne pas plus Neville que ses assassins n’avaient vu. Il s’empare de l’ananas dédaigné par Neville et le mange ».

Le film est d’emblée placé sous le signe d’une satire sociale tous azimuts liée au sexe et au désir. Greenaway dénonce aussi bien l’arrogance à la fois glacée et bavarde de ces nobles dont le générique offre en gros plans caravagesques, dignes aussi des portraits de Georges de La Tour, une galerie de grotesques achevés, en pleins conciliabules, qui plantent le décor social en autant de tableaux autonomes, à l’instar des scènes bientôt peintes par Neville, et amènent le « contrat » pictural et sexuel signé entre Neville et Mrs Herbert sous la houlette de Mr Noyes, l’intendant autrefois éconduit par la maîtresse de maison. Cette première veine, sociale, innerve tout le film, des dialogues mi-figue, mi-raisin entre le peintre et le gendre visitant souvent l’artiste en plein travail et échangeant avec lui des répliques dont on ne sait trop si elles relèvent d’un jeu mondain ou d’une haine assassine, tant elles sont à la fois brutales et raffinées ! Il s’agit bien en effet de haine sociale – mépris de M. Talmann pour ce peintre roturier qui s’installe en terrain conquis en confondant hospitalité condescendante pour les besoins de sa tâche et rencontre humaine véritable dont les repas aux répliques savoureuses pourraient donner l’illusion s’ils n’étaient émaillés de répliques assassines, – revanche sociale et sexuelle pour ce peintre au rire narquois, au désir fougueux, sans préliminaires, qui non seulement croit pouvoir par l’art et la culture dominer, sinon effacer les hiérarchies mondaines et tutoyer les Grands mais prétend redessiner le monde en excluant toute présence humaine de son cadre, en remettant chacun à sa place dans une nature purement végétale et animale – consent-il du bout des lèvres en démiurge à vrai dire assez antipathique. Il comprendra un peu tard qu’il est la dupe d’un jeu pervers où il s’agit pour lui d’engrosser sans le savoir la mère ou la fille, dont le souci (les hommes étant ici impuissants) est de perpétuer la lignée des Herbert mais surtout de conserver une riche propriété lorgnée par le voisin M. Seymour et peut-être les frères Poulencs, véritables Dupont-Dupond. Vaiju Naravane le rappelait opportunément – ce n’est pas par hasard que l’action de ce film se passe en 1694, année du vote par le Parlement anglais d’une loi permettant enfin aux femmes… d’hériter. C’est donc aussi une diatribe contre la respectabilité aristocratique que nous propose le cinéaste, contre l’obession du nom, de la descendance, du machisme – et c’est peut dire que le portrait des hommes n’est guère flatteur mais celui des femmes ne vaut guère mieux tant elles semblent perverses et calculatrices. Les femmes agissent dans l’ombre, tissent leur toile tandis que, pauvre proie, Neville, en roi-soleil d’opérette, croit pouvoir prendre et donner toute la lumière… Pauvre M. Talmann, retourné par sa femme infidèle, renvoyé à son impuissance dans l’une des scènes les plus terribles du film, toute de mépris, de rage impuissante, de mots cruels de la part de l’épouse négligée, jamais plus honorée : quelle scène où l’on oscille entre un rire grinçant et une consternation mêlée de pitié ! Faut-il voir dans ce film, dans le meurtre de M. Herbert, si mystérieux soit-il, la fin du monde aristocratique ? On pense immanquablement à Barry Lyndon de Stanley Kubrick, dont l’intrigue est certes plus claire et linéaire, où les personnages sont certes plus flamboyants, moins désincarnés, mais où l’on retrouve le même esthétisme baroque et pareille satire sociale : Barry Lyndon, de basse extraction, ressemble assez par son arrogance à M. Neville et aux nobles de Compton Alley et les joutes verbales du peintre et du gendre ne sont pas sans rappeler le superbe duel final au pistolet, ponctué par le célèbre trio de Schubert, entre Barry Lyndon et son beau-fils aristocrate, qui rivalisent moins de dextérité que d’orgueil – le héros rechignant à tuer un jeune homme, lequel méprise son beau-père roturier, alcoolique et adultère.

Le film constitue par ailleurs un véritable polar baroque, l’histoire d’un double meurtre, mais dont le cinéaste ne nous donne pas vraiment les clés (qui a tué, quand et pourquoi M. Herbert ?) et dont surtout le héros, M. Neville, après avoir été en apparence dans la première partie de l’intrigue le maître, se voit lentement et finalement, brutalement la victime – les yeux brûlés par une torche et le corps jeté dans les douves mêmes où l’on a retrouvé le cadavre du mari encombrant. L’intrigue policière demeure inaboutie dans ce « whodunit » où le meurtre a sans doute déjà été perpétré avant l’arrivée du peintre dans le manoir, où il n’y a d’autre enquêteur qu’un spectateur au moins aussi ignorant et impuissant que le peintre qui, ne voyant rien et ne comprenant rien, n’imagine pas même qu’il y ait meurtre et nécessité d’une enquête. Symboliquement, Neville n’aura pu achever à son retour le 13ème dessin de la statue de l’homme à cheval devant les douves fatales. Pourtant, dans ses dessins si maîtrisés se logent des indices bien difficiles à percevoir et interpréter : une échelle sur un mur, une chemise près d’un buis, une paire de bottes qui pourrait bien être celle de M. Herbert. Il ne saura pas davantage voir et savoir les indices disposés par Mrs Talmann au terme du 2ème contrat pour les six derniers dessins : chien, vêtements, cheval sans selle. Neville en effet n’a en effet ni l’intuition ni la maîtrise de la situation qui permettent au photographe de Blow-up de Michelangelo Antonioni de découvrir les indices d’un meurtre après avoir fait développer ses photos…Enfermé dans ses fantasmes de de revanche sociale et de puissance artistique ou sexuelle, il n’a pas non plus la chance, la modestie têtue et la vraie pulsion scopique de Jeffries, incarné, dans Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock, par James Stewart, qui, de son appartement, la jambe plâtrée, imagine le meurtre par son voisin Thorwald de sa femme – croyance ou vision qui vont s’avérer bien réelles à force d’observation et de conjectures… Neville est par trop enfermé dans cette obsession sexuelle ou la dégustation des fruits intimes de Mrs Herbert derrière une ombrelle ouverte pour capter le réel : la grenade, avec son jus sexuel et sanguin, alliance d’Eros et de Thanatos, où il mord à pleines dents après l’amour, signe bien plutôt son arrêt de mort. Elle allie Eros et Thanato,. Que n’a-t-il écouté les paroles prémonitoires de sa maîtresse lui rappelant que la grenade est le fruit de Pluton, le dieu des Enfers. Perséphone, au désespoir de sa mère Déméter, dut rester trois mois de plus captive, sous terre, après y avoir goûté !

C’est enfin un film non seulement esthétisant, saturé de références picturales (aux tableaux de La Tour, Velasquez, de Vermeer surtout pour les scènes éclairées par une fenêtre sur la gauche) mais aussi spéculaire, avec ses multiples mises en abyme, qui interroge notre pulsion scopique comme notre libidi sciendi. Le peintre et plasticien qu’est aussi Peter Greenaway s’interroge et nous interpelle sur toutes les virtualités, perspectives et échappées du cadre – qu’il soit pictural, photographique ou cinématographique au point que tous les personnages semblent poser et l’intrigue se décliner en tableaux successifs, en saynètes indépendantes, en plans-séquences dont le statisme et la simplicité apparente font tout le mystère et la complexité. Cadrer n’est cependant pas embrasser le réel, pas plus que voir n’est synonyme de savoir ni représenter de capter l’essentiel. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce film froid et virtuose, aux lignes géométriques, aux dessins précieux, aux personnages empesés, de célébrer dans le même temps le désordre du détail et du vice, la dépossession du dessinateur, l’appel du néant – dans un clin d’oeil amusé du cinéaste au spectateur et au critique, avec son homme-statue de glaise qui s’anime, fait la nique à un enfant emperruqué ou urine sur un pilier de l’enceinte.

La vie est plus forte que l’art, si fascinant et hiératique soit-il, à l’image de « La beauté » chère à Baudelaire dans ses Fleurs du Mal : « je hais le mouvement qui déplace les lignes » pourrait proclamer également Greeenaway tout en le…célébrant.

Claude

Cassandre – Hélène Merlin

Cassandre, l’héroïne du beau film, âpre et subtil d’Hélène Merlin, témoigne par son nom mythologique du fléau de l’inceste intra-familial, qui fait écho aux violences sociales et institutionnelles défrayant régulièrement la chronique – viols de Mazan ou affaire Bétharrham tout récemment. Cassandre, le film comme le personnage – joué tout en finesse par Billie Blain, étonnement et rage rentrée – lance un cri l’alarme et tente de conjurer le mauvais sort, l’incrédulité des autorités, le silence complice des proches, l’aveuglement volontaire des témoins : telle la devineresse condamnée par Apollon à qui elle s’est refusée à n’être jamais crue, méfiante à l’égard du cheval de Troie, entrevoyant la ruine de la ville, Cassandre ne parvient pas à se faire entendre de ses parents lorsqu’elle leur révèle les attouchements et les viols de son frère – tant le climat familial est naturellement (si j’ose dire) incestuel et le vécu de Mère et de Père lui-même traumatique. La mère explique qu’elle a vécu des viols et en parle de manière fracassante et quasiment hystérique, tandis que le père évoque les agressions qu’il a connues dans un pensionnat religieux, un Bétharram parmi tant d’autres. Symptomatiquement, les deux parents ne portent ni nom ni prénom, comme s’ils n’étaient que des fonctions, pour le moins lointaines et défaillantes – et nullement des géniteurs attentifs et aimants, si proches et familiers semblent-ils dans la salle de bain …quasi commune – des personnages de ce conte terrible, dans ce manoir aux escaliers hitchcockiens, hanté par un frère infantile et incestueux, humilié par son père, et dont Cassandre s’échappe pour le centre équestre, non sans avoir traversé à vélo une forêt inquiétante, mais finalement salvatrice… Hélène Merlin, invitée de ce beau week-end des Jeunes Réalisateurs, et encore aujourd’hui dans l’émission Plan large sur France Culture, a bien montré comment le merveilleux peut virer au cauchemar, et le milieu familial, théoriquement et ordinairement protecteur, devenir le lieu de tous les dangers…

Tout le mérite de sa démarche et de sa mise en scène est d’éviter aussi bien le scabreux ou la pathos que le didactisme ou l’indignation. La cinéaste réussit même le tour de force de rendre ses personnages, et notamment les parents, nullement antipathiques mais presque comiques : Zabou Breitman est inénarrable en mère évaporée et déjantée, à la limite de l’hystérie, apparemment très proche de ses enfants (étonnamment câline avec son fils à qui elle passe tout et qu’elle accueille dans son lit comme un bébé) mais totalement absente, se promenant nue dans sa maison ou à la piscine, comme si en cette année 1998 elle revivait la libération sexuelle de 1968 sans voir que les temps ont changé : elle crie à sa fille de ne pas porter de culotte la nuit (« il faut que ça respire ! » ) et se vante d’avoir posé nue pour Hara-Kiri. Eric Ruf, qui a pu pour Cassandre distraire un peu de son temps précieux à l’administration de la Comédie française et à la mise en scène du Soulier de satin de Claudel, campe un formidable père – dans tous les sens du terme : proche de ses enfants mais humiliant avec son fils il est vrai paresseux et peu soucieux de son avenir, libéral avec Cassandre qu’il autorise à passer l’été dans un centre équestre dont il n’apprécie pourtant pas les méthodes selon lui laxistes, ou les directives de silence du moniteur (qu’il traite de P4), viriliste ridicule et cassant militaire paradant dans le haras, affublé d’une armure devant ses enfants ou vaticinant sur la perte des valeurs en patriarche présidant à de pesants repas… Quant au frère (incarné par Florian Lesieur, plus vieux que son rôle), ses épaules voûtées et son visage chafouin lui donnent un côté assez dégoulinant et pervers de garçon revenu des USA où il a dragué probablement sans grand succès…

A aucun moment pourtant, Hélène Merlin ne donne à voir directement l’inceste ( si ce n’est à travers les crises d’angoisse, les hallucinations, ou le format d’image passant du super 8 de l’enfance solaire, du plan large du plein air au 1. 33 puis au 1. 85 de l’adolescence assombrie captée en plans serrés, anguleux, névrotiques) mais elle parvient à instiller un climat incestuel très progressif, une montée de l’angoisse tout en douceur et en pudeur. Il y a certes me direz-vous cette promiscuité de la salle de bains qui interroge et dérange, bien qu’il n’y ait rien a priori de choquant à se laver les dents à plusieurs, ce frère qui joue avec sa soeur dans la piscine mais son baiser sur la bouche nous interpelle…Une autre scène installe cette fois-ci chez le spectateur un malaise d’autant plus prégnant que la violence intra-familiale s’y pare des atours d’une promiscuité naturelle aux personnages : tandis que le père et le fils jouent au jeu de go, Cassandre, jambes écartées, se voit épilée par sa mère sur la même table du salon.

Trop aimante pour se révolter et détester ses proches, trop instinctive pour analyser ce qui lui arrive mais trop sensible pour ne pas somatiser sa souffrance, Cassandre trouve dans l’amitié de Laetitia, la douceur de l’instructeur équestre et le monde des chevaux, l’écoute dont elle a besoin et un rapport sain à la nature et aux êtres qui lui permettra de se construire, ou plutôt de se reconstruire. Son amie mène au centre équestre une vie de quasi-opheline, mal-aimée de son beau-père mais accueillie une nuit chez les parents de Cassandre, elle se découvre paradoxalement plus équilibrée, mieux protégée par sa solitude et sa maturité : la plus faible n’est pas celle qu’on pourrait croire. L’héroïne, qui revient de l’ecole de cavalerie de Saumur, a une relation privilégiée aux chevaux, qu’elle monte, flatte et caresse avec intuition et doigté… sauf un jour…Un jour où elle a sans doute subi les approches et les attouchements de son frère et où son cheval refusant d’avancer, elle le cravache avec une certaine violence. Et son instructeur de lui dire qu’elle a le droit d’être en colère contre elle-même mais pas de s’en prendre à l’animal, qui ne lui a rien fait et a lui-même souffert des corridas auxquelles il a dû participer – symbole limpide de la jeune femme entraînée dans une spirale familiale toxique qui la dépasse et qu’il est vain de vouloir ainsi exorciser… On admirera ici la douceur et la pédagogie de l’instructeur, qui ne juge ni ne rabroue mais explique et accueille la souffrance de Cassandre, en père de susbtitution, en grand frère rêvé dont on se prend un instant à croire qu’ami attentif, il pourrait devenir amoureux de l’adolescente en perdition… mais pardonnez à ma veine romanesque, ce n’est pas le propos du film et cela n’aurait qu’ajouté la confusion des sentiments à la toxicité des relations et à la gravité des faits…

Bouleversante dans sa fragilité d’adolescente saccagée, ses doutes et ses hantises térébrantes, Cassandre ne suscite pourtant jamais la pitié dans ce film porteur d’espoir, placé sous le signe de l’échappée autant que de l’enfermement, de la création artistique aussi, qui permet ici à la réalisatrice de réparer au moins un peu son propre traumatisme en transposant son histoire, en déposant son fardeau en des effigies symboliques : les poupées de porcelaine qu’Hélène Merlin avait pu voir chez Zabou Breitman ou ces marionnettes actionnées par Cassandre devenue adulte. Un chemin de vie et de réinvention de soi où l’on n’est plus le jouet des autres mais le maître de sa destinée, où l’on se sent mu, comme dans le thème sonore du film, par un « petit galop de cheval, comme un battement de coeur. »

Claude

Les Damnés, Roberto Minervini

C’est le premier long métrage du réalisateur italien qui vit depuis quelques années aux Etats-Unis. Jusqu’à présent réalisateur de documentaires, Roberto Minervini s’attaque à un sujet qui pourrait sembler banal et déjà traité au cinéma, à savoir la guerre de Sécession qui opposa pendant quatre années (1861-1865) les états du nord abolitionnistes aux états du sud esclavagistes. Une guerre qui a marqué les Etats-Unis et dont les blessures non cicatrisées sont aujourd’hui encore visibles particulièrement dans le sud où il n’est pas rare de voir le drapeau confédéré, lourd de sens, flotter dans un jardin, ou comme on a pu le voir plus récemment le 6 janvier 2021, brandi par certains assaillants lors de l’assaut du Capitole.

La guerre est traitée de façon inattendue, à contrecourant du genre, dans la mesure où ce qui intéresse le réalisateur c’est l’attente du combat et la façon dont les soldats vivent cette attente. Ce parti pris explique le rythme du film, lent, où le temps s’étire et où les soldats occupent ce temps comme ils peuvent et aussi comme si ce quotidien était presque ordinaire : installation du camp, repas, jeux de cartes ou de base-ball, soin des chevaux, entretien des armes. Curieusement, la guerre, bien que constamment hors-champ, est présente à travers des signes : tours de garde, observation de l’horizon, écoute du moindre bruit suspect, jour et nuit, offrant donc une certaine tension qui, sans eux, serait presque impalpable et invisible, voire inexistante.

Invisible est l’ennemi, ce qui le rend d’autant plus effrayant, et lorsque survient une attaque, cet ennemi ne se matérialise que par les coups de feu venant du côté opposé, camouflé par de grands arbres. D’autres ennemis supposés passent sans que l’on puisse les identifier vraiment : des silhouettes floues qui se profilent, sont-elles celles de rôdeurs, de hors-la-loi, de chercheurs d’or, de pionniers, d’Amérindiens ? On l’ignore et ce n’est pas ce qui importe au réalisateur.  

Alors, qu’est-ce qui importe dans ce film ? Quel est son sujet ? Contre toute attente, ce qui domine dans ce film ce sont les rapports humains avec l’entraide et la solidarité, l’humanité de ces soldats qui sont là pour des raisons différentes : désir patriote, besoin d’argent, besoin de se chercher et de se découvrir dans l’épreuve ? Tous invoquent telle ou telle raison sans être finalement certains que cette raison est la bonne, tous évoquent le bien et le mal en se demandant pourquoi d’autres compatriotes représenteraient le mal et eux le bien ? Pourquoi cette séparation entre des hommes appartenant à la même nation ?  

Ce sont ces questions qui forment le fil rouge du film et elles s’intensifient pour se faire de plus en plus philosophiques dans la deuxième partie, après l’attaque, la seule du film, où les soldats, pris par surprise, ripostent aux tirs d’un ennemi toujours invisible.

La réflexion bascule donc là, avec son lot de morts et de blessés que le spectateur voit sans que les plans s’appesantissent sur tel ou tel cadavre, telle ou telle blessure, car pour Roberto Minervini, de telles images sanglantes ne servent à rien.       

C’est pourquoi je qualifierais ce film d’ « essai philosophique en images ». Par cette lenteur, par ces questionnements, ces plans rapprochés sur les hommes, leurs visages, leurs mains qui soignent, prient ou s’exercent aux armes, nous sommes, nous spectateurs, pris dans cette même réflexion: à quoi sert de se battre, quelle cause supposée juste une guerre peut-elle servir puisqu’il s’agit toujours d’un rapport de force et de la conquête d’un territoire qui dépossède l’autre tout aussi humain que nous ?

On a pu remarquer la façon très serrée qu’a choisie le réalisateur pour filmer les acteurs (qui ne nous sont pas du tout familiers ) : caméra à l’épaule, plans rapprochés sur les hommes, gros plans sur les visages ou les mains, plans américains et très peu de plans larges : ils ne sont utilisés que pour donner rapidement au spectateur une idée de ce qui entoure les soldats, pour montrer de façon tout aussi rapide le paysage dans lequel ils évoluent. Il choisit de filmer à la lumière naturelle, sauf dans quelques scènes où elle émerge d’une torche éclairant un visage qui nous est donné à voir comme chez Georges de la Tour ou Rembrandt.  

Ce film avance de façon ‘économe’ du début à la fin : des dialogues réduits au strict nécessaire lorsqu’il s’agit du quotidien, un peu plus élaborés, sous forme d’échanges de points de vue lorsque l’on plonge dans les questions philosophiques sur la guerre, pourquoi, dans quel but…. Aucune violence dans les propos des uns ou des autres, aucune réelle exaltation, juste la façon que chacun a de voir les choses : les jeunes encore plein d’illusions, les plus âgés dans la désillusion que l’expérience leur a apportée. Une bande son elle aussi réduite au minimum, pas de grandes envolées lyriques, ni de clairons qui sonnent l’assaut ou la retraite. Rien de tous les artifices traditionnels présents dans d’autres films sur le même sujet.

Ainsi, nous ne pouvons vraiment nous situer : pas de héros, pas de méchants identifiables. Le spectateur est face à des hommes, avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs croyances et leurs renoncements, des hommes sans identité définie (mis à part les deux jeunes soldats – Noah et Judah-) aucun n’a de nom porté à la connaissance du spectateur ce qui est confirmé dans le générique qui annonce ‘les éclaireurs’, ‘le vieil homme’, ‘le jeune homme’ …

Voilà un film qui se démarque des autres du genre : il n’y a plus de mythe, il n’y a que de la réflexion, de l’introspection, du questionnement. La guerre semble n’être qu’un prétexte : Roberto Minervini aurait très bien pu choisir une autre époque, une autre guerre : son propos serait resté le même. Tout comme Truffaut, Minervini s’accorde à dire que « tout film de guerre, si antimilitariste soit-il, devient favorable à la guerre ». Minervini ajoute : «Sans ennemi, le conflit devient insoluble, injustifié. En niant l’ennemi, j’empêche toute identification à un héros. »

C’est le vivre ensemble qui est important ici, apprendre à vivre avec l’autre, à le connaître, à partager l’angoisse, la peur, la peine et la joie avec lui. Michel Tournier l’a bien dit dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, ‘Autrui, pièce maîtresse de mon univers!’. L’ennemi n’est-il pas un autre nous-mêmes? C’est bien là la question que certains soldats se posent.

L’un de nos spectateurs nous a apporté un témoignage intéressant : militaire de formation, sa préparation lui a fait vivre des moments semblables, notamment l’attente quotidienne et la façon de passer le temps.

Roberto Minervini dit encore : « Dans Les Damnés, j’ai voulu montrer que la guerre, c’est être dans l’attente de tuer ou d’être tué”.

Ces soldats sont effectivement filmés dans l’attente, une attente pesante et angoissante : force est de constater que Roberto Minervini réussit le pari qui consiste à filmer cette attente en s’appuyant sur tous les gestes du quotidien, si anodins soient-ils. Il redonne à ces hommes l’humanité que la guerre trop souvent leur a fait perdre. Deux scènes en particulier me semblent importantes pour souligner ce point : durant l’attaque, l’un des éclaireurs se tapit dans le fossé, recroquevillé en position fœtale ; puis après l’attaque, un autre, qui auparavant avait dit ne jamais avoir tué un homme, est penché au bord du torrent pour tenter d’effacer les traces de sang qui souillent les manches de sa chemise blanche : il sanglote.

Le film est au final bouleversant de simplicité et de rigueur technique. On pense bien sûr au roman de Dino Buzzati, Le désert des tartares (1940), mais il serait injuste de ne pas citer un autre roman, de l’écrivain américain Stephen Crane, La conquête du courage (folio n°1351), The Red Badge of Courage, paru en 1895, écrit par un jeune homme de 24 ans, lui apportant ainsi une gloire immédiate, mais qui devait mourir avant d’avoir atteint 30 ans. Ce roman a aussi inspiré à John Huston un magnifique film, La charge victorieuse (1951).

Primé à Cannes pour sa réalisation dans la catégorie Un certain regard, Roberto Minervini nous force justement à regarder pour porter un regard différent, à observer avec minutie et patience ces hommes livrés à eux-mêmes dans une terre hostile où il faut lutter pour survivre comme l’évoque métaphoriquement le premier plan du film, mais aussi une terre bienveillante prête à accueillir une famille, une terre de silence où l’on peut aussi trouver la paix.

Chantal

La mer au loin de Saïd Hamich Benlarbi (2)

L’exil d’un jeune homme du Maroc à Marseille, ou l’adaptation par le sentiment.

Le réalisateur annonce d’emblée le projet de son film : montrer le triptyque: exil, raï, mélodrame. Le mélodrame vécu par le personnage principal du film » Nour » est ressenti par le biais des émotions. Ce choix de S. Hamich tient au fait que l’inspiration film est principalement littéraire avec  » L’éducation sentimentale » de Gustave Flaubert dont le sous-titre est  » Histoire d’un jeune homme ».

Nour qui arrive très jeune à Marseille doit tout découvrir, quelle vie peut-il mener ? Au départ, il rejoint la communauté de jeunes maghrébins, la plupart clandestins, qui vivent de petits larcins, qui jouent au chat et à la souris avec la police. Ils vivent ensemble de façon précaire mais font beaucoup la fête, dansent et chantent au son du raï.

Nour s’adapte bien à cette nouvelle vie, sort avec une copine française, boit, danse, vend des montres volées à la sauvette sur le trottoir, et son visage semble refléter une certaine insouciance si ce n’est du bonheur.

Tout se détraque avec l’arrivée ( brutale ) de la police dans la pièce où vivent entassés la bande de copains/copines, la saisie des passeports et le face à face douloureux et surprenant avec un commissaire de police atypique..

Le mariage de l’un des piliers du groupe ( Khaled) accélère l’éclatement et l’individualisation de ces jeunes, qui ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes pour vivre.

Nour se retrouve à la rue, désespéré, clochardisé, selon les mots qu’il crie au téléphone à sa mère. Pas de travail, pas de papiers, pas de toit.. La dure condition d’exilé s’abat sur Nour, alors qu’il déambule dans les rues de Marseille sous une pluie battante, la tête baissée trimbalant son baluchon. Les gros plans sur son visage montrent sa détresse, sa solitude.

Alors qu’il s’est blessé et gît à terre inconscient dans la rue, il se réveille dans un canapé et une pièce inconnue. Le film ouvre alors un nouveau chapitre et une nouvelle ère pour Nour, faits de surprises, de questions complexes.

Noémie chez qui il se trouve, annonce la venue de son mari, lequel ô surprise s’avère être le commissaire de police qui l’a interrogé à deux reprises après son arrestation , celui là même, qui a brûlé son passeport ( rendant son-retour au Maroc impossible ) et lui prodiguant après une claque, des caresses non ambigües.

La rencontre de ce couple scelle une vie nouvelle pour Nour. Il trouve un toit, de l’amitié , une complicité et surtout une autre manière de vivre ( notamment la sexualité) qui le fait réfléchir tout en l’éloignant de sa matrice culturelle d’origine.

Comment aimer ? La suite du film où les trois personnages principaux ; Nour, Noémier et Serge, traversent leur vie ensemble est celle où l’éducation par le sentiment est à l’oeuvre. Même si cette traversée de milieux inconnus de Nour ( des bars trans où Serge lui a trouvé une chambre, des lieux échangistes ) le trouble.

Son attachement à ce couple croît, lui procure une sécurité jusqu’alors introuvable. Noémie et Serge sont très respectueux de l’identité, de la personne de Nour  » dommage dit Serge  » au moment où Nour refuse ses avances, ils font montre de beaucoup d’humanité et de solidarité en l’accompagnant dans cette traversée d’un nouveau monde sentiments et de valeurs.

Nouveau tournant, la maladie puis la mort de Serge ( du sida des années 90, dont on voit les premiers signes avec cette toux au commissariat ). Noémie et Nour qui l’accompagnent, sont bouleversés et font front commun face à la douleur.

Le monologue de Noémie lors de l’enterrement de Serge, est un magnifique cri d’amour à cet homme, qui lui a appris la liberté, la sienne et celle des autres. Il faut qu’elle vive dans le chemin qu’il lui a tracé, pour son fils, et pour Nour dont elle est tombée amoureuse.

Cette nouvelle vie, apporte à Nour ce qu’il a ardemment souhaité, une épouse Noémie et à, terme, la nationalité française, l’amour bien qu’il avoue ne pas savoir ce que c’est, et aussi la douleur d’un impossible retour à sa terre natale.

Les scènes du retour au Maroc sont poignantes, avec cette mère sans doute aimante mais prisonnière de sa tradition familiale et qui ne peut accepter une épouse chrétienne, plus âgée que son fils et de surcroît mère d’un enfant.

Poignante cette scène où Nour rencontre Hanane, son amie, rejetée par son entourage et le village car devenue mère célibataire il y a onze ans, et considérée comme une prostituée. C’est le coeur brisé, que Nour quitte cette femme qu’il a aimée et sa propre fille qu’il vient de découvrir et qu’il ne reverra sans doute jamais.

La page de l’exil et de l’apprentissage des sentiments est tournée. Tout n’est pas parfait, Nour a un métier ( menuisier comme son père ) une femme et un fils adoptif une famille qui est sienne et il ne sera pas seul comme son ami Houcine.

Les derniers plans du film, montrent Nour qui revient de voir Houcine, alors qu’une fête bat son plein, où il retrouve tous les amis du couple qui chantent et dansent, Nour s’approche de Noémie et son visage a changé, il est celui du bonheur choisi.

Françoise

La Mer au loin de Saïd Hamich

Tous les autres (ne) s’appellent (pas) Ali. C’est le problème même si la peur, ici, dévore les âmes aussi.
Sélectionné dans la catégorie de la Queer Palm et présenté à la Semaine de la Critique Cannes 2024, c’est l’histoire de Nour(redine) et de sa bande de potes, comme lui émigrés clandestins, jeunes au début du film, venus du Maroc et qui vivent d’amour et d’eau fraîche. Et de petits larcins.
Nour et sa petite amoureuse Blandine, française pur jus, issue des beaux quartiers, en quête de sensations fortes, qui joue à Bonnie Parker mais lâchera vite l’affaire ramenée au bercail après la rafle organisée par Serge le policier multi cartes porté sur les travelos arabes. Exit Blandine. Nour, en rupture d’union mixte, est abandonné à son sort. Sauf que Serge, commissaire au grand cœur va le prendre sous son aile, le retrouvant comme par hasard gisant sur le trottoir, KO après une conversation houleuse avec sa mère.
Bientôt exit Serge, qui meurt du sida. On est au début des années 90 quand Dieu frappait les homos. Nour a le champ libre et va se « refaire » avec Noémie dès le soir de l’enterrement, le lit médicalisé encore dans la pièce. Sans blague : c’est quoi ce scénar à la truelle ?
Clichés à gogo mais sur fond sonore sympa !
On se replonge avec plaisir dans le Raï, musique d’Oranie, succès internationaux dans les années 90 avec Cheb Hasni « Le Rossignol du Raï » (assassiné à Oran en 1994), avec Houari Benchenet. Et Cheb Khaleb , Didi, Aïcha quand même. Même si …
La scène du discours de Noémie au cimetière sonne particulièrement faux. Cette pauvre Anna Mouglalis récite son texte sans conviction, sans émotion. Sa voix rauque ne peut pas tout. Nour ébauche un geste de prière (seul allusion religieuse du film à part celle plus tard à la chrétienté de Noémie). On enchaîne avec Hugo (le fils de Serge et Noémie) qui a grandi et qu’on voit se rebeller contre Nour devenu son beau-père, normal. S’ensuit la scène du restaurant après la visite au cimetière et surtout la scène du retour à l’appartement qui sont juste impossibles ! C’est ça qui coince le plus : l’écriture « à l’arrache » des scènes.
Tout au long du film, on essaie de nous rendre les personnages sympathiques, on cherche le point de rupture de notre tolérance envers les marginaux. Face à l’hostilité dont est victime le couple Serge-Noémie, on nous oriente pour prendre le parti du policier.
Il s’agit en fait d’un tableau à gros traits de la communauté maghrébine immigrée en France dans les années 1990. Un récit caricatural, de 2h00 (durée qui ne rime à rien), qui dans sa 2ème partie vire à la romance bien loin de l’analyse sociologique qu’on aurait pu espérer, celle qu’on attend et qui n’arrive pas.
Mais le film n’est pas dérangeant, pas de remous, et ça plait. Aux autres.
Vague ébauche de traitement du double déracinement des immigrés, dialogues laborieux, mise en scène passable, personnages peu attachants, manque du ressenti des sentiments qui les lient, erreur de casting du personnage principal, Marseille absente dans le décor … bref, moi ce n’est pas ma came
La qualité principale du film, est, je trouve, dans la photographie de Tom Harari (le frère d’Arthur et le beau-frère de Justine Triet)
Le réalisateur de La Mer au loin, le franco-marocain Saïd Hamich a été directeur de production sur Hope de Boris Lojkine, sur Le Marchand de sable de Steve Achiepo, sur Vent du Nord de Walid Mattar (film formidable proposé lors du WE JR 2018 et accompagné par son réalisateur, un grand moment), sur Much Loved de Nabil Ayouch. Ayant étudié la production à la Femis, il sait faire et tape dans le mille.
Pour l’écriture, le mieux, souvent, c’est de se faire aider.

La Mer au loin : un beau titre

Marie No