La petite dernière- Hafsia Herzi

La Petite Dernière, seul film d’une réalisatrice française récompensé à Cannes en 2025 est toute une histoire, ça commence en 2020, Julie Billie une productrice de film féministe (50/50), elle se donne pour mission « de permettre d’ouvrir les voix des femmes cinéastes , issues de la diversité, jeunes, aux regards singuliers – et de leur offrir les moyens nécessaires pour que leur voix soit la plus libre possible ».

Elle vient de lire « La petite Dernière » roman éponyme de Fatima Daas … Elle cherche quelqu’un qui serait capable de scénariser et réaliser un tel livre. Ce n’est pas si facile : écriture fragmentaire, non chronologique.

Elle pense à Hafsia Herzi, qu’elle ne connaît pas mais qui l’a séduite par sa créativité, son talent lors de son premier long métrage « tu mérites un amour »… Elle lui téléphone, Hafsia est en train de tourner Bonne Mère, elles font connaissance. Hafsia lit le livre, elle aime cette histoire et se met au travail.

Si vous avez lu ce roman, vous avez remarqué que souvent les paragraphes commencent par des variations autour du prénom Fatima :

« Je m’appelle Fatima, je porte le nom d’un personnage symbolique en Islam, je porte un nom auquel il faut rendre honneur, un nom qu’il ne faut pas salir comme on dit chez moi, Fatima est la plus jeune des filles du prophète Mohammed ». « Je porte bien mon nom si je ne le salis pas »

« Je m’appelle Fatima Daas, je porte le nom d’une clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études »

« Fatima signifie petite chamelle. »

Ce mélange d’ affirmation et de doute de soi, cette question de l’identité en somme, va être différemment traduite par Hafsia. Voici ce qu’elle en dit « J’ai d’abord évacué tout le volet de l’enfance qui est très présent dans le livre en me disant qu’on comprendrait l’enfance qu’elle a eue en voyant la famille. J’ai tout rassemblé sur un an de sa vie et j’ai trié en prenant ce qui m’inspirait dans le roman : un personnage de jeune femme lesbienne, musulmane, en contradiction avec sa foi, qui a des désirs, qui se cherche, un personnage qui se sent mal intérieurement parce qu’elle se sent différente, car elle sait qu’elle est attirée par les femmes depuis toujours. Mais il y a la société… Elle s’en veut aussi par rapport à sa famille et par rapport à sa religion ».

Parallelement, il faut trouver des fonds, or le sujet du livre n’inspire pas les financeurs, Julie dit : «  la sexualité et la religion sont deux sujets tabous en soi, donc en les cumulant, on savait qu’on cumulait aussi les obstacles ». Et puis cela ne risquait-t-il pas d’être un sujet de niche, un sujet LGBT ? Elle trouve des financeurs en Allemagne et auprès de programmes européens puis la CNC.

Fatima c’est une origine, une religion, une banlieue du 93, comme bagage pour la route. Autant le roman insiste sur les rapports au péché, autant le scénario, ouvre sur la question du désir, de la difficile acceptation de soi et de la transgression de l’interdit. Fatima Daas l’écrivaine et ravie cette lecture que donne le scénario à son œuvre. (Cf belle interview dans Médiapart)

Fallait-il encore trouver l’actrice pour incarner Fatima. Et ça a pris deux ans et demi. C’est Audrey Gini qui avait assuré le casting de « Bonne mère » qui en a été chargée. Un jour de juin, quartier de l’hôtel de ville, lors d’une fête des fiertés, elle aperçoit une grande jeune fille, c’est Nadia Melitti.

Elle lui propose le casting, elles se revoient pour des photos… 

– Peux-tu me refaire voir cette fille avec des nattes qui ressemble à Cléopâtre ? demande Hafsia. Nadia, son regard, c’est elle. Hafsia et Nadia vont se rencontrer, l’une et l’autre parlent peu mais elles se font confiance. Elles le sentent.

Nadia n’a jamais joué au cinéma. Elle est d’origine algérienne, elle a 23 ans, elle grandit à la cité Gagarine de Romainville (Seine-Saint-Denis) où elle se passionne pour le football. C’était une future professionnelle de foot, malheureusement, elle s’est cassée la maléole, et ne pourra pas l’être. Elle étudie pour devenir professeur d’éducation physique. Pour le film elle sera Fatima, une clichoise (clichy-sous-bois 93).

C’est autour d’elle que va s’articuler le film. Il n’y a pas de foot dans le roman de Fatima Daas, il y en aura dans le film. Ensuite vous connaissez l’histoire. Cannes, les marches, le prix d’interprétation féminine. La gloire. La suite…  son entraineur de foot à la fac nous la dit : « On la voit le vendredi sur les marches au milieu des stars et le mardi elle était avec nous sur le terrain, c’était insensé. Elle est restée les deux jours parce qu’elle savait que c’était important pour nous.»

Les rôles secondaires offrent de beaux personnages tels : l’infirmière Ji-Na (Park Jin-Min) cet amour qui surgit. Ou encore Amina Ben Mohamed, policière municipale à Vitry-sur-Seine, dans la vraie vie, elle joue avec tendresse le rôle de la mère de Fatima.

Hafsia Herzi actrice, tout comme Fatima ou Nadia, originaire d’afrique du nord, venues de leurs banlieues lointaines sont des transfuges de classe et le film montre également une transfuge qui quitte à la fois le monde des cités et l’orientation sexuelle attendue.

Avec la petite dernière, qui atteint désormais les 330 000 entrées, Hafsia Herzi sort du cinéma confidentiel pour se compter parmi les réalisateurs reconnus, et elle le fait en transformant un sujet prétendu « de niche LGBT », en un film universel, de ceux qui font progresser la compréhension des humains entre eux, dans leur diversités et leurs différences. Un film donc qui à son niveau fait progresser la civilisation, il n’y en a pas tant que ça.

Georges

Put your Soul on Your Hand and Walk-Seoideh Farsi

Soirée réussie, de nombreux spectateurs présents avec la belle présentation/débat par Pierre Tartakowski.

Voici un film bouleversant et glaçant qui nous renvoie à notre impuissance collective. Un témoignage de plus, pour qui veut les voir sur cette guerre dont les ressorts fascistes sautent aux yeux.

Oui, on peut renvoyer dos à dos les fanatiques de Netanyahu et ceux du Hamas, mais au milieu, un peuple, une culture vivante, broyée, assassinée, en voie de destruction totale.

Fatma Hossana 24 ans et Sepideh Farsi échangent, Fatma s’est assignée à témoigner de cette guerre, en photographiant comme une journaliste de guerre, elle voulait documenter gaza, au péril de sa vie, et sa vie, comme celle de tous les gazaouis, c’est pas grand chose.

Elle sait cela, ses amis, ses parents enfants et adultes sont morts… et les journalistes par centaines. Or, elle fait oeuvre de journalisme, l’armée israélienne cible particulièrement les journalistes. Ce qui nous frappe, c’est le sourire qui ne la quitte presque jamais même lorsqu’elle est triste. Nous qui voyons le film, savons comment il va se terminer, et nous sommes renvoyés à ce que nous sommes, des spectateurs.

Le beau sourire de Fatma a pu nous paraître discordant, si peu en rapport avec la situation, comme chacun je me suis interrogé sur ce sourire, que dit-il ? La présence à l’autre, le courage, la dignité. A cette folie meurtrière, par son sourire, elle oppose sa dignité d’être humain. Fatma, au fond, c’est un peu Anne Franck, actrice et témoin.

Changement d’adresse d’Emmanuel MOURET

Journal de bord de Prades (par Claude)

Mardi 22 juillet, 9 h 30

Le quatrième long métrage d’Emmanuel Mouret, Changement d’adresse, une comédie sentimentale, sortie en 2006, est un régal de mise en scène et de références cinéphiliques, d’une fantaisie débridée, qui poursuit la réflexion d’Un baiser s’il vous plaît sur le désir souvent informulé et la frontière incertaine entre l’amitié et l’amour : l’affiche dit déjà tout du looser émouvant que joue le cinéaste, avec son côté Fernandel, de la facétieuse et toujours étonnée Frédérique Bel qui semble sortir du cadre où se regardent, bien carrés, les deux amoureux Julia et Julien. Le cinéaste offre une brillante et hilarante variation sur un scénario classique de la comédie américaine – on pense aux films de Cukor ou Capra ou encore à La folle ingénue de Lubitsch : l’amoureux ou l’amoureuse idéal(e) n’est autre que le tendre confident, l’ami intime dont tout, caractère, affinités et même attirance physique inavouée, nous rapprochait – sentiment qu’on ne savait ou voulait décrypter et reconnaître comme dans Harry rencontre Sally de Rob Reiner …Tout le sel de l’histoire pour le spectateur est d’épouser, dans le même esprit que le théâtre de Marivaux, tous les détours, toutes les circonvolutions et circonlocutions de cet amour latent ou refusé qu’annonçait pourtant l’érotisme d’Anne toute de frissons et d’émois, la photo de sa mère nue, dans l’appartement ou les va-et-vient et champs contrechamps d’Anne et David devant l’agence immobilière. Les autres personnages, clairement amoureux (Julia, Julien, Gabrilel ?), seront autant d’opposants apparents et finalement d’adjuvants inattendus. Ici, David, corniste, joué par Mouret lui-même et Anne (désopilante Frédérique Bel), gérante d’un magasin de reprographie, qui se sont rencontrés devant une agence immobilière, décident de vivre en co-location mais malgré une tentative maladroite de David, Anne a décidé que la relation doit rester strictement amicale. Le jeune homme va tomber amoureux de Julia, son élève, aussi timide et froide qu’Anne peut être sensuelle et exaltée, mais les sentiments sont visiblement d’autant moins réciproques que Julia va s’éprendre de Julien, un séducteur bellâtre (Dany Brillant) qui a su récupérer le sac qu’un voleur avait arraché à la jeune femme dans une rue de Trouville et qui, simulant l’ébriété dans la chambre d’hôtel, parvient à passer la nuit avec elle tandis que David s’efface et passe la nuit dehors ! Pourtant, Julien ne donnera plus de nouvelles mais à son retour inopiné après la faillite de son restaurant – force et injustice de la passion – Julia quittera David pour s’installer avec lui. De son côté, Anne n’est sans doute guère heureuse en amour quoiqu’elle se mente à elle-même puisque son Gabriel, rencontré devant la photocopieuse N°3 (!) et qui n’apparaît d’ailleurs jamais à l’écran, lui donne rendez-vous dans 2 mois, ou ne la rappelle que pour une rencontre visiblement ratée, Anne en revenant toute songeuse : son ton et son attitude démentent les mots qu’elle prononce et l’enthousiasme factices qu’elle manifeste à son retour à l’appartement. David devant laisser à Julien et Julia le logement qu’il occupait avec son élève et Anne quitter le sien, il propose à celle-ci d’emménager avec lui. Le baiser volé du premier soir entre les deux colacataires se fait soudain bien long et fougueusement répété…L’amour éclate enfin !

Tout le charme du film réside dans ces chassés-croisés incessants entre l’amitié et l’amour, entre des situations cocasses et des élans passionnels, entre les couples de personnages aussi : Anne la blonde nunuche et sensuelle qui s’avèrera pourtant la révélatrice et l’horizon d’attente de David face à la brune et frigide Julia, Julien le beau parleur sans scrupule – départ sans explication, retour triomphant évinçant son rival – contre David, le maladroit craquant, éternel perdant où Mouret joue son propre personnage de film en film : un mixte d’Antoine Doinel, Jerry Lewis et Pierre Richard, qui marche sur les pieds de Julia quand il l’invite à danser sur Le beau Danube bleu de Strauss, la laisse seule avec Julien, le latine lover, coince un bouton de son veston dans le cor qu’il tend à la jeune femme pour jouer un concerto pour cor de Mozart, lit la revue Maison à l’envers dans son lit à côté d’une Julia bien sage (signe de mésentente du couple et souvenir de Domicile conjugal de François Truffaut?) ou ne trouve rien de mieux à lui dire pour la consoler du silence de son amant Julien que celui-ci ne peut sans doute plus lui écrire, qu’il a eu un « accident de voiture et les mains broyées »…On pourrait ainsi multiplier les exemples de ce comique de situation mais aussi de mots qui fait mouche dès le début dans la première scène de l’appartement entre les deux colocataires où Mouret joue d’autant mieux de l’homophonie entre l’instrument de musique, le « cor », et le « corps » (humain) qu’Anne, niaise à souhait, ignore en plus ce qu’est un « cor » : « tous les cors sont identiques », « le vôtre est comment ? », « vous pourriez me le montrer ? », « il fait des envieux parmi mes confrères » – jeux de mots poursuivis par la mère de Julia (Ariane Ascaride) qui encourage le désir de David pour sa fille et leur loue un bel appartement : « j’ai moi-même pratiqué le cor pendant des années ». Anne, parlant de son amoureux Gabriel pourtant bien fantomatique, dont elle ne connaît pas l’adresse (elle rêve d’avoir un…chèque pour combler cette lacune) évoque aussi ses études en « langues comparées » ! L’humour naît aussi des objets : une bouteille de mousseux difficile à ouvrir pour David, des pièces de monnaie à n’en plus finir pour payer à Julia une consommation au bar, une chaussette grise un peu compromettante de David retrouvée par « l’amie » Anne devant « l’amoureuse » Julia lors d’un apéro, ou encore cette petite cuillère avec laquelle David mangeait son yaourt et tombée au fond de la baignoire où Anne prenait son bain : car il faudrait dire un mot de cet appartement bien particulier que se partagent les colocs où la baignoire jouxte la bibliothèque, où il n’y a qu’une alcôve sans intimité, et un seul lit (comme à l’hôtel de Trouville ou dans le logement de Julien son rival loué au malheureux David). Si les objets conspirent souvent contre nous comme dans les films de Jacques Tati, les lieux peuvent finir par se faire nos complices… « Changement d’adresse » quand on se cherche et pour mieux se trouver.

L’humour et la tendresse se conjuguent aussi subtilement dans ce film qui distille de vrais moments de grâce amoureuse ou amicale pour contrebalancer, si l’on peut dire, les fluctuations du sentiment, de la camaraderie joueuse à la passion inavouée : les promenades apparemment amoureuses de David et Julia dans Paris (Tour Eiffel, Grand Palais), leur journée à Trouville, les jeux et balades « innocents » de « l’amie » Anne consolant David délaissé par Julia pour Julien : jogging, parties endiablées de Monopoly, jeux interdits sur le lit avec jets de cartes…Non sans jouer sur le fil du rasoir avec le kitsch du roman-photo, le cinéaste choisit alors pour restituer cette palpitation de la vie, ces instants impalpables une série de vignettes, plans successifs muets – lui qui ne cesse de filmer, de capter une parole insaisissable, hésitante, souvent illusoire ou mensongère, quand les personnages ne la déclinent pas en répliques ou paradoxes savoureux comme autant de maximes de l’amour. « Je ne pleure pas parce que je suis triste – déclare Julia, sans nouvelles de Julien, à David – je pleure parce que je suis amoureuse. » Il est vrai que, bizarrement, pour David, « on n’est jamais ausi seul que lorsqu’on est amoureux », avec ses doutes, la peur de s’engager ou de ne pas être (assez) aimé en retour… » On peut (aussi) avoir des sentiments sans en avoir conscience et les découvrir brusquement », explique Anne à David pour le consoler de la froideur de Julia. Elle ne croit pas si bien dire…

Claude

Un baiser s’il vous plaît, d’Emmanuel MOURET (2007)

Journal de bord de Prades (par Claude)

Samedi 19 juillet, 14 h 00

Rien n’est plus plaisant qu’une comédie sentimentale pour ouvrir les Ciné-rencontres de Prades 2025 et Un baiser s’il vous plaît, 4ème long métrage du cinéaste, pour entamer le cycle consacré à Emmanuel Mouret. D’aucuns trouveront ses films un peu légers et superficiels dans la mesure où ils attendront un cinéma plus ancré dans le réel, une intrigue amoureuse mâtinée de chronique sociale (la rencontre entre deux êtres de milieux différents, voire opposés) ou encore les orages de la passion. Rien de tout cela chez le réalisateur de L’Art d’aimer, qui met en scène dans un dispositif théâtralisé et expérimental, baigné de musique classique (Schubert, Tchaïkovsky), ponctué de tableaux ou de sigles symboliques, des personnages de bourgeois parisiens, généreux et soucieux de l’autre et de sa possible souffrance, s’interrogeant sur l’émergence et les fluctuations du désir, sur le jeu et le risque de l’amour, la frontière labile entre l’amour et l’amitié : avec eux, bizarrement, l’adultère, qui n’est pas forcément « désamour de la personne trompée », relève moins de l’infidélité que d’une « honnêteté envers soi-même » et ses sentiments – explique Emmanuel Mouret dans ses Entretiens d’un rêveur en cinéaste avec Maryline Alligier (Rouge profond, p. 139).

Le scénario est ici fondé sur une question familière et pourtant inédite, celle du baiser, dont Mouret renverse ici la perspective traditionnelle (la naissance et la première preuve de l’amour, son efflorescence fiévreuse) pour en faire à la fois une expérience hésitante et un risque aux multiples conséquences insoupçonnées. Emilie (jouée par Julie Gayet), qui confectionne et vend des tissus d’ameublement, rencontre à Nantes, alors qu’elle cherche un taxi pour rejoindre son hôtel, Gabriel (Michaël Cohen), négociant en peintures anciennes, qui avant de la déposer lui propose un souper aux chandelles et s’enhardit jusqu’à tenter de l’embrasser. Il essuie un refus car Emilie, qui ne veut pas brusquer les choses et sortir d’une relation amicale, se souvient de l’aventure arrivée à deux de ses amis, Judith (Virginie Ledoyen) et Nicolas (Emmanuel Mouret) dont le baiser amical a engagé une relation amoureuse et brisé les couples respectifs avec Claudio (Stephano Accorsi) pour l’une et Câline (Frédérique Bel) pour l’autre…Le récit d’Emilie, qui donne lieu à de savoureux flash-backs et à des va-et-vient incessants entre le passé et le présent, sera lui-même interrompu par une narration de Nicolas – comme si notre vie, feuilletage complexe, était influencée, modifiée, perturbée même par celle des autres – superstition, mimétisme, vertu ou pesanteur de l’exemple ? « On n’est jamais deux avec celle qu’on aime », ici le poids du passé ou de l’expérience vécue par des amis : le cinéaste évoque « l’élasticité du coeur ». Notre vie ne nous appartient pas : elle est faite d’aléas, de croyances obscures, de signes du destin et nous sommes traversés par le monde et la vie des autres. Inversement, il peut ne rien naître du hasard : la rencontre entre Nicolas, professeur de mathématiques et une étudiante prostituée férue d’équations (du moins au téléphone) ne débouche sur rien, peut-être parce que, dans ce cadre-là justement, on n’embrasse pas…

Un baiser s’il vous plaît nous offre une réflexion marivaldienne sur « le(s) jeu(x) de l’amour et du hasard », une mise en scène et un art du dialogue qui rappellent Rohmer quand le personnage de maladroit candide, mais pas autant qu’il y paraît, incarné par le cinéaste dans ses propres films nous tire un peu vers Woody Allen. Comme si Mouret mettait en abyme ses doutes amoureux en même temps que son cinéma à travers des récits enchâssés, ici les trois strates évoquées. Emmanuel Mouret rappellera lors de sa rencontre avec le public son goût pour Diderot et Jacques le fataliste dont le récit spéculaire central, l’histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis lui inspirera Mademoiselle de Joncquières. « Ce qui nous constitue, ce sont avant tout les récits (comme le montre Paul Ricoeur dans Temps et Récit). Nous sommes pétris de récits – explique Mouret (…) Notre désir pour quelqu’un, d’ailleurs, peut venir du récit qu’il nous en a été fait de lui » (ce que confirmera le dénouement avec la rencontre d’Emilie et de Claudio, le seul personnage véritablement passionné, tourmenté et entièrement sincère).

Le désir, incarné avec tant de délicatesse par Julie Gayet, tout en finesse et retenue, et Virginie Ledoyen, l’amie serviable qui tombe amoureuse sans oser se le dire et passe de la distance affectueuse au trouble irrépressible en couchant avec Nicolas pour lui redonner confiance en sa capacité d’aimer et d’être aimé, est bien au coeur de ce film. On pense aux personnages de Marivaux, l’inversion et le travestissement sociaux en moins, dans L’Epreuve ou Les fausses confidences : l’amour est un cheminement difficile, un jeu sur les sentiments finalement exaltant, et moins une conquête de l’autre qu’une victoire sur soi-même, sur ses doutes, sur sa pudeur et la peur de ne pas être aimé, de s’être découvert en vain, et pour sa plus grande honte… L’abandon est alors à la mesure du combat mené et des étapes aussi douloureuses qu’émouvantes par lesquelles on a dû passer : accepter son propre trouble après avoir lutté contre soi-même, savoir le formuler à soi-même et le nommer, le dire enfin à l’autre. Une autre différence avec Marivaux, qui met en scène la découverte de l’amour, au-delà d’une rhétorique comparable du sentiment, d’un certain maniérisme, masque de la fragilité, réside toutefois dans la primauté du désir pour Mouret – intuition immédiate et sensible, au-delà ou plutôt en-deça de la morale.

Ce refus d’un jugement normatif rend son cinéma profondément vivant et émouvant – même si l’expérience menée (ce baiser…ravageur) peut sembler artificielle et la souffrance (la jalousie) de l’autre pensée et pansée seulement après coup…Judith pourtant répète pour elle-même l’aveu à Claudio de son désamour et de sa vraie rencontre avec Nicolas. Pour le réalisateur, « l’envie de sexe préexiste à tout sentiment (…) En tout cas, le désir sexuel peut être déclencheur d’un sentiment. » Les plans sur les seins de Judith ou la main tâtonnante de Nicolas sur la jupe ou les jambes de son amie, accompagnés par une valse de Strauss, et le travelling arrière sur la chambre le suggèrent bien. On peut bien se dire comme les deux « amis » que c’est « un souvenir faussé, une illusion », tenter de conjurer l’amour qui point par une sexualité mécanique, par terre, en se griffant sauvagement ou en dissertant comme Judith sur une « attirance non consentie », purement amicale – le sentiment est bien là. Quand bien même des sigles « danger » ou « attention au feu » ou les tableaux du musée d’Arras viennent encadrer les ébats amoureux du professeur et de la pharmacienne… Et inversement, si l’on ne fait pas confiance au corps et au hasard, si l’on arrange et intellectualise trop les choses pour réparer le mal infligé à son conjoint, comme ce rendez-vous manqué entre Câline et Claudio, on court à la catastrophe : la jeune femme nullement mélomane est censée séduire le mari délaissé et féru de musqiue classique avec un livre sur Schubert qu’elle arbore piteusement alors que le mari a surpris une conversation des deux amis et tout compris !

D’être refusé puis différé, le baiser est une bombe à retardement. Il ne faut pas jouer avec le désir.

Claude

Un simple accident de Jafar PANAHI (2)

Journal de bord de Prades (par Claude)

Samedi 26 juillet 21 h 15 (soirée de clôture)

C’est toujours un événement qu’une soirée de clôture de festival, surtout à Prades après tant de découvertes cinéphiliques et d’effusions collectives dans la grande salle du Lido à laquelle des années de soirées-débats animées par des critiques et de rencontres avec des cinéastes ont conféré un caractère familier et presque intimiste. C’en est un, tout particulièrement, que cette avant-première d’Un simple accident de Jafar Panahi, Palme d’or du festival de Cannes 2025, dont la sortie nationale sur les écrans le 1er octobre dernier permet de retrouver la saveur, l’humour décapant, de renouer avec l’émotion d’un thriller politique, psychologique et…burlesque et de revivre les étapes d’une impossible quête, d’une équipée rocambolesque entre pardon et vengeance, doute et certitude, obsession d’un passé terrifiant et reconstruction personnelle : et, pour la première fois, le cinéaste a pu assister à l aprojection d’un de ses films !

La réputation de courage et de lucidité qui auréole Jafar Panahi, les images du cinéaste au sourire désarmant sous ses lunettes noires et de son équipe pleurant de joie à la proclamation du palmarès (après un Lion d’or à Venise et un Ours d’or à berlin) nous viennent à l’esprit – comme cette quasi-légende de l’artiste opprimé par une dictature, avec tout son lot de vexations et de souffrances : interdiction de tourner pendant 20 ans, procès pour diffamation de l’Etat et atteinte à la loi islamique, assignation à résidence, peines d’emprisonnements de plusieurs mois ou années pour avoir manifesté en juillet 2009 en mémoire d’une jeune femme tuée lors de rassemblements contre la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejab ou en juillet 2022 pour la libération de ses confrères Mostafa Al-Ahmed et Mohammad Rasoulof. On en oublie que Les Graines du figuier sauvage de ce dernier, formidable thriller familial et politique, eussent mérité amplement la récompense suprême lors de l’édition 2024 de Cannes, que le jury est passé à côté d’une reconnaissance et d’une consécration éclatantes, tant artistiques que politiques, pour un film qui dénonçait la dictature iranienne d’une façon autrement frontale et bouleversante qu’Un simple accident, qui aborde les choses plus par la tangente, sur le mode comique, dans le huis-clos d’un van et le microcosme d’une improbable communauté de torturés menés par le garagiste Vahid qui veulent se venger de leur tortionnaire, Eghbal, mais doutent de plus en plus de l’avoir reconnu et retrouvé, pris entre leur soif de justice et leur humanisme lucide et généreux. Le père de famille Eghbal, après le « simple accident » d’un chien qu’il a écrasé sur une route solitaire, se retrouve en effet captif du garagiste Vahid, qui l’a dépanné et a reconnu en lui (ou cru reconnaître) son tortionnaire – il avait les yeux bandés…La scène dans le garage, où le mécanicien Vahid se cache pour ne pas être reconnu d’Eghbal, est assez impressionnante avec son jeu de champ-contrechamp et de surcadrages sur une trappe, un escalier, une trousse à outils…

Qu’importe la comparaison avec le chef d’oeuvre de Rasoulof, nous ne bouderons pas notre plaisir face à cette fable morale qui représentera la France aux Oscars dans la catégorie « meilleur film étranger » : ce conte humaniste et contemporain entre Hitchcock et Beckett, pourrait friser la cruauté d’un Tarentino s’il ne frayait avec le western (on pense à La Chevauchée fantastique de John Ford pour le désert et la quête sans fin) et la comédie italienne, façon Les nouveaux monstres de Dino Risi : quelque chose comme un road-movie déjanté, ou un western spaghetti… D’autant que Jafar Panahi conquiert l’admiration des spectateurs également pour les conditions abracadabrantes dans lesquelles il a tourné ses films, en déjouant ou contournant la censure, et où l’on verra une belle métaphore à la fois de l’oppression politique et de l’inventivité culturelle : si Un simple accident offre de belles échappées sur les paysages iraniens, on se souvient, avec le cadre minimal et contraint de la camionnette, de la voiture de Taxi Téhéran ou de l’espace délimité à la craie d’un salon où le cinéaste, assigné à résidence dans la capitale, avait tourné clandestinement Ceci n’est pas un film, proposé par les Cramés en 2011, dont le titre parodique renvoyait en écho au tableau de Magritte, à la possibilité d’une créativité artistique par-delà toutes les contraintes matérielles et politiques, l’attente d’un appel à sa condamnation à 6 ans de prison. Il avait en effet filmé avec une petite caméra et son iphone, et le long métrage était parvenu en France sur une clé USB. Un simple accident est son douzième film et le premier depuis le mouvement « Femmes, vie, liberté ». Le 1er février 2023, Panahi avait entamé une grève de la faim pour protester contre les conditions de sa détention dans la prison d’Evin en juillet 2022 et avait été libéré sous caution le 3 février 2023. Fin avril 2023, il a pu quitter l’Iran pour la première fois depuis près de 14 ans pour un séjour en France où vit sa fille, après que les autorités lui eurent délivré un passeport.

Un simple accident fait écho à l’expérience personnelle de la prison pour le cinéaste mais aussi à la souffrance de ses co-détenus, image en miniature de la société traumatisée par la répression policière et religieuse – comme un hommage à ses amis à travers cette galerie de personnages que Vahid retrouve et emmène dans son van pour authentifier le « tortionnaire » et légitimer sa vengeance : le héros, emprisonné et torturé pour avoir réclamé lors d’une manifestation plusieurs mois de son salaire d’ouvrier, veut enterrer dans une fosse en plein désert celui qu’il pense être Eghbal la Guibole, lequel a perdu la jambe droite en Syrie avec Daech et a gardé des cicatrices à la jambe gauche, comme peut le constater le spectateur. On ne peut pourtant se défendre de douter devant les dénégations véhémentes d’Eghbal qui dit n’avoir perdu sa jambe qu’un an auparavant dans un…accident et invoque la fraîcheur toute récente de ses plaies. Le seul arbre, décharné, au pied duquel devisent Shiva (la mariée) et Hamid le pharmacien, le personnage le plus revendicatif, suggère bien l’absurdité d’une situation digne d’En attendant Godot, cité par les personnages mêmes : « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Les anciens détenus, ivres de justice, ne savent plus s’ils tiennent le bon coupable et sentent en eux-mêmes se brouiller les repères du Bien et du Mal. L’idée de départ de Panhani était bien celle-là : « imaginer ce qui se passerait si l’un de ceux qui m’entouraient en prison, une fois sorti – explique-t-il dans un entretien accordé à l’AFCAE – mettait la main sur quelqu’un qui lui avait fait subir tortures et humiliations. »

Se déploie au fil du scénario toute la palette des réactions humaines, parfois fluctuantes pour un même personnage – telle la photographe arrêtée pour avoir manifesté avec un voile au bout d’un bâton, réticente à exhumer le passé puis violente au point d’assommer Eghbal d’un coup de pelle lors d’une bagare avec Vahid et de hurler sa rage impuissante auprès du tortionnaire ligoté à un arbre, hurlant qu’il « regrette » ses méfaits : le couple de mariés est lui-même partagé, entre l’apaisement (pour l’époux Ali ) et la colère pour la femme, Goli, qui se précipite sur le van pour régler son compte à Eghbal. Et si l’ami libraire contacté, Salar, refuse de s’engager et se contente de mettre Vahid en relation avec Shiva, Hamid, lui, est le plus déchaîné dans sa volonté de se venger de celui qui les injuriait, leur mettait la corde au cou et se réjouissait sadiquement de leurs souffrances : il disparaît pourtant et sa vengeance restera inassouvie. Faut-il oublier et pardonner ou aller jusqu’au bout, sinon de son ressentiment, tout au moins d’une certaine idée de la justice, et de la réparation ? Et quand un tel débat moral est difficile à trancher, la vie vient parfois à votre rescousse et vous contraint à une humanité, à une compassion que vous refusiez pourtant éperdument. Et c’est là que l’humour du cinéaste (aves ces policiers près du van suspect se faisant payer un bakchiche par…carte bleue !) fait mouche : le portable sonne dans la poche du tortionnaire prisonnier du van, assommé et enfermé dans son van, les yeux bandés comme ses…victimes. C’est sa petite fille qui appelle à l’aide : sa mère a fait un malaise (on se souvient qu’elle craignait les cahots de la voiture dans la première scène) et l’accouchement est proche. Elle a déjà perdu les eaux quand toute l’équipe, oubliant sa rancune, va chercher la mère et l’emmène à la clinique, où Vahid se fait passer pour le tonton face aux injonctions d’une administration tatillonne qui réclame la présence du père et ses papiers d’identité !

Cet épisode burlesque ne retarde qu’un temps la quête tragique de la vérité qu semble nous échapper même à l’heure des « aveux » du tortionnaire après ses dénégations forcenées ou la dilution de sa responsabilité dans la prétendue exécution des ordres donnés : on se prend à compatir aux souffrances du père qui n’a pu voir son fils nouveau-né et dont le seul crime avéré et involontaire dans l’intrigue est d’avoir tué un chien ! Là résident sans doute, au-delà du pamphlet explicite (insultes proférées à l’écran, femmes cheveux au vent) toute la force du film, son paradoxe et sa secrète ironie qui semble inverser et subvertir le cours de l’Histoire. Car de même qu’on peut douter pendant la deuxième guerre ou sous toutes les dictatures de l’authenticité des aveux de Résistants extorqués sous la torture, barbarie fatale ou inutile (on peut avouer n’importe quoi pour ne plus souffrir !), de même ici, que valent les déclarations d’Eghbal giflé ou frappé de coups de pelle ? C’est le supposé tortionnaire qui est torturé – et la violence apparaît comme une réponse dérisoire à la violence, en ces temps où l’on a célébré tout récemment l’abolition de la peine de mort avec l’entrée de Robert Badinter au Panthéon.

Et si Eghbal est fnalement laissé au pied de son arbre, avec un cutter pour défaire ses derniers liens, que penser de la dernière image du film où Vahid, rentrant chez lui, est filmé de dos dans un long plan-séquence, avec, hors champ, le son entêtant de la jambe de bois qui a scandé le film comme un leitmotiv de l’obsession vengeresse ou de l’impossible résilience des anciens détenus ? Est-ce le retour et la révélation du tortionnaire qu’était bien in fine Eghbal, ou le fruit de l’imagination littéralement hantée de Vahid qui, décidément, ne parviendra jamais tout à fait à se libérer du passé et de la douleur ?

Claude

Oui – Nadav Lapid

Je regrette de ne pas avoir pu être dans la salle ce mardi pour la projection/débat de Oui, voir un tel film sans en débattre est toujours moins bien.

D’autant qu’autour de Oui, il y a eu une contestation politique, celle de Ciné-Palestine reproduite dans libération du 17/9 qui dit : « Sous une apparence critique, OUI  participe en réalité à la normalisation de l’Etat israélien, en donnant une image culturelle légitime à un système colonial ». C’est dommage et injuste. Cette critique rejetante ne devrait pas ébranler Nadav Lapid. J’avais noté sur son film « Synonymes » qui a des traits autobiographiques  : Israel est contenu dans Yoav, et Israël le rend fou ! Renoncer à son identité est une tentative séduisante et perdue d’avance, une façon d’y penser sans cesse pour se dire qu’on la rejette ».

Dans Synonymes son personnage Masculin s’appelait YOAV, dans OUI, comme dans « le genou d’Ahed » son précédent film, il est devenu Y.

Depuis le massacre du Hamas le 7 octobre Israel est en guerre, ce Y là, comme dit le synopsis, « est un musicien de Jazz précaire qui avec sa femme Jasmine, danseuse, donnent leur art, leur âme et leurs corps aux plus offrants » Le film commence par une folie, une fureur cinématographique, avec les déplacements virevoltants de l’image sous des lumières multicolores sur fond de musique frénétique, on distingue sous la lumière des bouts de corps dansants, puis apparaît une danse érotique, folle, à la fois sexuelle et inquiétante. Les danseurs sont Y (Ariel Bronz) et Jasmine (Efrat Dor).

Nous sommes à Tel Aviv, ville de la fête à quelques dizaines de km de la bande de Gaza. Et cette société en fête que montre Nadav Lapid n’est pas Tel Aviv en général, mais une population très riche dans une fête orgiaque. Nous verrons que ces mêmes personnes se prétendent opportunément nationalistes dans une société de débauche illimitée- Au loin, dans l’indifférence générale, les bombes explosent, on pourrait les entendre, si l’on y prêtait attention.

Quand il n’anime pas ces fêtes, Y est en recherche d’inspiration musicale, il espère avoir su succès afin que lui et sa femme et son enfant ne vivent plus de leur job quasi prostitutionnel. « Bientôt, Y. se voit confier une mission de la plus haute importance : mettre en musique un nouvel hymne national » nous dit le synopsis. Pour être précis, un homme riche et influent le lui confie. Il accepte, c’est le début du naufrage. Dans sa quête d’inspiration, Y retourne dans son village et revoit sa fiancée d’alors, elle lui raconte les exactions du 7 octobre, elle les récite comme un poème affreux. Ensuite, ils se rendent le long de la frontière d’où l’on peut observer et entendre les bombardements… un peu comme au spectacle. (Mais nous sommes également ces spectateurs)

Les paroles vengeresses de l’hymne composé par Y. sont quasi documentaires, elles sont une reproduction d’une chanson nationaliste qui a circulé en vidéo après le 7 octobre. Nadav Lapid dit que lors du tournage de la chorale, les enfants le chantaient en présence de leurs parents, parents bien plus préoccupés de vérifier que leurs enfants étaient dans le cadre, si on les voyait bien, que des paroles assassines de l’hymne. Plus tard on verra Y se livrer au sens propre, à un léchage de pompes de milliardaires… La chaussure se métamorphose et le talon devient phallique, il continue, toute honte bue.

Nadav Lapid ne dénonce pas seulement une société jouisseuse et indifférente à la guerre, nationaliste par intérêt, une société donc qui n’est pas celle de la « libération des otages », mais celle de Netanyahu et consorts, celle du business et de la conquête coloniale, celle qui considère que les otages sont des objectifs secondaires et les morts palestiniens des dégâts collatéraux. OUI comme d’ailleurs les interviews de Nadav dénoncent l’indifférence générale envers la population pour Gaza, le déni, son absence totale d’empathie pour les victimes en masse palestiniennes.

Enfin, il en revient sur l’homme Y et son mobile. Ce Y là est certainement doué, mais il est aussi naïf, sans consistance, manipulable. Tandis que Jasmine son épouse, de son côté « veut en sortir »  comme on dit . Finalement, elle souhaite partir en Europe, elle ne veut pas que son enfant vive et grandisse en Israel. Sa détermination à partir contient en raccourci un thème récurent de Nadav Lapid, qu’on retrouve aussi bien dans les différentes interviews qu’il a donné que dans Synonymes et le genou d’Ahed.

Nadav Lapid fut autrefois un enfant précoce, un poète et il conserve une approche poétique du réel. C’est un artiste dans différentes disciplines et ses références picturales et musicales en témoignent, lui qui les utilise allègrement : William Black dont la frontière entre le réel et l’imaginaire a toujours été inexistante, la musique du film qu’il utilise quelquefois de manière ironique, Love me tender devient un chant de guerre, quant au révolutionnaire jazz be-bop de Thélonious Monk, il est écouté par des agents nationalistes…L’art comme citation où la corruption de l’art… pour montrer la corruption générale, celle de l’argent, celle des âmes.

OUI ne nous prend pas dans le sens du poil. Sur la forme c’est un film d’une beauté rugueuse et poétique. Sur le fond, Il dénonce une société malade, avec ses affairistes et autres sybarites, s’habillant de nationalisme. Celle des maîtres et de leurs serviteurs, parfois veules. Tout cela sur fond de belle indifférence d’un peuple centré sur ses propres malheurs, indifférent à celui des autres. OUI juge moins qu’il ne décrit, mais se plaçant à contrepied de l’avis du plus grand nombre, Nadav Lapid prend le risque d’être un paria en devenir

Georges

PS / Avec ce film complexe, avec un box office de près de 50 000 spectateurs en France, encore distribué dans de nombreuses salles en France, nous reverrons certainement d’autres films de Nadav Lapid.

Un simple accident- Jafar Panahi 

  

    En sortant d’une projection de ce film avec plusieurs amis tous membres des Cramés, je n’ai entendu que des avis défavorables à son égard.  Pourtant, tout en avouant que ce n’était pas un grand film, j’ai trouvé que c’était un bon film, un film nuancé sur un sujet important que j’avais regardé avec plaisir.  Je voudrais expliquer pourquoi.

    Le sujet du film est très sérieux : une dénonciation de la torture subie par les citoyens ordinaires d’Iran dans les prisons des mollahs, traitement dont Jafar Panahi lui-même a été victime.  Mais le cinéaste a trouvé le moyen de traiter ce thème difficile et lourd avec une légèreté, une fantaisie, voire un humour qui le font passer.  Il y a un rassemblement fortuit de personnages disparates — un garagiste, un couple de jeunes mariés, la photographe qu’ils ont engagée, l’ex de celle-ci — qui n’ont en commun que le fait d’avoir tous été victimes du même bourreau, Eghbal, appelé « la Guibole ».  Le garagiste croit avoir reconnu celui-ci au son de sa prothèse de jambe sur les pavés et l’a emprisonné dans une boîte à outils dans son fourgon.  Dans ce véhicule on accompagne cette compagnie  hétéroclite dans une équipée rocambolesque à travers la ville (Teheran?) et le désert environnant qui n’est pas sans rappeler « La chevauchée fantastique » (« Stagecoach ») de John Ford.  Ayant eu les yeux bandés en prison, le garagiste et ses complices ont des doutes sur l’identité de leur prisonnier qui les font hésiter.  Il y a une grande tension tout au long du film, car nous partageons ces doutes et craignons un malheur, le sacrifice d’un innocent à la colère des victimes, un autre.  Sur ce fond sombre, il y a pourtant plusieurs scènes plutôt comiques, lorsque les divers personnages s’échauffent à tour de rôle et perdent la boule avant d’être modérés par les autres.   

La scène qui m’a fait penser que l’humour que j’y voyais était peut-être voulu, c’est celle où le policier sort son appareil pour accepter le paiement par carte bancaire d’un pot de vin.  En contrepoint avec ces scènes, il y a des explosions de rage qui témoignent de la violence de la torture dont les personnages ont été victimes et des séquelles qu’ils portent encore.  Décents et très humains, ils sont tiraillés entre leur soif de vengeance et le désir plusieurs fois répété de « ne pas devenir comme eux [leurs bourreaux] ».   Une référence à Godot, dans un paysage désolé avec son arbre chétif qui est celui de la pièce, souligne le dilemme qu’ils partagent avec Vladimir et Estragon : « Qu’est ce qu’on fait maintenant ? » 

Finalement ils se contentent de gueuler leur rage, de faire avouer leur bourreau et de lui donner pendant une journée une petite idée de tout ce qu’ils ont subi entre ses mains.   Entre-temps, ils ne restent pas sourds aux cris de détresse d’une petite fille, amenant la  femme du bourreau à l’hôpital pour qu’elle y accouche, ce qui montre que leurs souffrances n’ont pas eu raison de leur humanité.  Quant au fond sérieux, tout en ouvrant une interrogation sur les limites que doit prendre la vengeance, le film pose aussi la question de savoir comment un brave père de famille peut devenir un atroce bourreau.  Car on a l’impression à la fin d’une véritable prise de conscience de la part de la Guibole, dont le cri répété « Je regrette » semble finir par être sincère.  La photographe dit à un moment donné « Ce n’est pas lui, c’est la structure » (i.e. le système, le régime), avant de l’engueuler violemment à la fin, le traitant plusieurs fois de « merde ».  L’un n’empêche pas l’autre.   Avec un retour chez le garagiste, le film se termine sur une note ambigüe.  Le petit berceau qu’on voit  porter est-il destiné au fils nouveau-né du bourreau, dont le garagiste serait devenu un ami de la famille ?  Le clop clop de la prothèse qu’on entend tout à la fin est-ce dans la tête de garagiste ou est-ce le bourreau lui-même qui serait à l’étage ?  En tout cas, le drame a été évité, le cinéaste et ses personnage ont pu crier leur colère sans devenir « comme eux ». 

Don 

Berlinguer, la grande ambition d’Andrea SEGRE

A l’heure où l’extrême droite avec Georgia Meloni exerce le pouvoir en Italie depuis 3 ans (octobre 2022) et se propage comme une lèpre dans maints pays, où les hommes politiques français donnent le triste exemple de l’intransigeance démocratique ou des compromissions parlementaires pour former ou défaire un gouvernement, il est salutaire et surtout indispensable de voir Berlinguer, le dernier film d’Andra Segre, dont la projection a été pour moi le point d’orgue du festival italien des 11 et 12 octobre organisé par Georges et les Cramés et animé par notre fidèle et facétieux Jean-Claude Mirabella. Ce fut pour moi – et je crois pouvoir le dire pour la plupart des spectateurs, à en juger par la qualité et l’animation du débat – un grand moment de cinéma, tant ce film, qui mêle fiction et documentaire, chronique politique et familiale nourrie de nombreux documents d’archives, semble porté par un véritable souffle épique tout en nous faisant entrer dans l’intimité d’un homme intègre et chaleureux, déterminé et torturé, on le serait à moins : il s’agissait pour le leader incontesté du parti communiste italien, saisi dans une tranche de vie dramatique, entre 1973 et 1978, de tenter de bâtir un « compromis historique » entre la démocratie chrétienne et le « grand frère » soviétique, entre la bourgeoisie et les masses ouvrières, entre la corruption du libéralisme et la raideur doctrinale du communisme à l’époque de Brejnev. Autant dire que, sans tomber pourtant dans l’hagiographie ou le manichéisme – Berlinguer a ses moments de faiblesse et le parti ses pesanteurs d’appareil – Andrea Segre nous montre, avec ce leader et penseur communiste à visage humain, un héros intranquille de la politique qui nous réconcilie avec ce noble métier si souvent décrié pour les discours verbeux, les magouilles incessantes, et les promesses non tenues de quelques-uns.

Oui, un héros, Berlinguer l’est sans aucun doute, pas seulement pour avoir échappé à un attentat des services secrets lors d’un voyage à la rencontre du PC bulgare ou pour soutenir de ce fait et par son charisme la comparaison avec Salvador Allende, le président élu et renversé par le coup d’Etat de Pinochet en 1973 – jalon premier de ce film auquel renvoient les dernières images sur l’enterrement quasiment national de Berlinguer avec 1 million et demi de personnes. Pas seulement parce qu’il a voulu garder secrète la nouvelle de l’attentat manqué contre lui, pour ne pas nuire à la cause communiste ou offrir une sombre satisfaction à ses adversaires – ce qui n’a pas empêché le gouvernement italien de lui envoyer l’avion présidentiel comme pour un chef d’Etat : c’est dire le prestige et l’autorité morale de ce leader reconnu par ses adversaires et salué en haut lieu. Un beau sens du sacrifice et de la corde raide, de cette ligne de crête sur laquelle se tenait un homme droit et courageux, qui n’hésite pas à faire passer le sens de l’Etat avant ses intérêts privés, son bonheur, sa vie même : à cet égard, l’une des scènes les plus marquantes du film, d’une émotion sobre et vraie (je n’oublie pas que Jean-Claude a horreur de l’émotion) est celle où, après l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, chef de la démocratie chrétienne par les Brigades rouges, Enrico réunit dans le salon ses trois enfants après avoir longuement parlé avec son épouse. Au message implorant d’Aldo Moro (sincère ou dicté par ses geôliers ?), Berlinguer répond qu’à aucun prix, il ne faut céder aux ravisseurs, que sa vie importerait peu au regard de la raison d’Etat s’il venait lui aussi à être enlevé et que sa famille et son parti fussent soumis à un aussi odieux chantage…On admire, au-delà d’une question inquiète d’un garçon, la force d’âme et la dignité de cet homme qui semble se communiquer à ses proches dans une acceptation muette, confiante et inébranlable du destin et des servitudes de la vie publique où l’on ne s’appartient plus.

Ce moment est sans doute un climax du film – Jean-Claude ne m’en voudra pas d’utiliser un anglicisme : s’y rejoignent et y culminent l’itinéraire politique de cet homme accablé par la mort de son allié démocrate-chrétien, un leader plus pur et sincère que Giulio Andreotti, et avec lequel il aurait pu transformer ses 30 % d’électorat populaire en expérience unique de gouvernement conjoint, et le contexte familial, discret mais omniprésent. Enrico ne cesse de consulter sa femme, qui le soutient indéfectiblement et le recentre au besoin. Son bureau est aussi le salon où jouent ses enfants autour de lui ; il lève souvent le nez de ses dossiers ou de ses notes fébrilement jetées sur de petits carnets, pour prendre sa fille dans ses bras ; il fait de la voile avec ses enfants…C’est un homme empathique, un instant brisé par le sort d’Aldo Moro et la mort dans la voiture de l’attentat de ce traducteur bulgare qui s’épanchait sur Fellini.

Il faut aussi souligner la performance exceptionnelle de l’acteur qui l’incarne, Elio Germano, un beau rôle de composition quand on sait que le même comédien jouait le mafieux Matteo dans Lettres Siciliennes de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, propsé aux Cramés samedi après-midi…Elio Germano est littéralement habité par son personnage dont il rend la cordialité franche et fiévreuse – mains jointes, tête renversée, veines saillantes – l’humble charisme malgré sa corpulence moyenne, son sourire timide, ses épaules un peu voûtées – comme si ce corps ployait à la fois sous le poids du monde nouveau à construire et de l’élan spontané qui le porte toujours vers les autres. Oui, cet élan le porte et nous emporte grâce aux scènes de foule, aux images d’archives – de réunion en meeting, de poignées de mains aux ouvriers pour la Fiesta dell’unita en âpres débats de cabinet sur l’abstention, la participation ou l’opposition au pouvoir, de discussion sur Fellini dans une voiture bientôt heurtée de plein fouet par un camion assassin en prise de parole dans le silence glacial, à peine ponctué par deux séries d’applaudissments, d’un Soviet suprême. Pas un titan, pas un messie ni même un homme providentiel, mais un grand homme, porté par sa foi dans les lendemains qui chantent et ce sens infini du bien commun en vertu duquel, à l’âge de 62 ans, devant une assemblée, il finit de prononcer son discours, malgré un malaise cardiaque, jusqu’à son dernier souffle.

Claude

Diane Keaton 1946-2025

“J’ai toujours aimé les femmes indépendantes, les femmes qui disent ce qu’elles pensent, les femmes excentriques, les femmes drôles, les femmes imparfaites. Quand quelqu’un dit à propos d’une femme : ‘Désolé, mais ce qu’elle fait là, ce n’est pas bien,’ j’ai tendance à penser qu’elle doit sûrement être en train de faire quelque chose de bien.“ Diane Keaton

Diane Keaton
Captivante, élégante, drôle, délicate, singulière, lumineuse
La grande classe, tout simplement

Le Parrain, Annie Hall, Baby Boom, A la recherche de M. Goodbar, Reds, Meurtre mystérieux à Manhattan, Intérieurs, Tout peut arriver…

Une carrière immense. Cinq décennies de nos vies …
Merci de vous avoir rencontrée

Les Filles désir de Prïncia CAR

« Eh ! frérot », « tu kiffes ces gadji (jeune femme extérieure à leur communauté pour les Gitans), « embrasse pas une prostituée, tu vas attraper l’herpès », « les putes, elles baisent au moins » : Les Filles désir, film cru et poétique de Princïa Car, au titre alléchant et ambigu (les filles qu’on désire ou les filles qui désirent être aimées ? libres ?), nous plonge d’emblée au coeur d’une bande de jeunes du quartier poupulaire de La Thys : ce groupe de six moniteurs de centre aéré (Omar – le chef – Tahar, Ismaël, Ali et Momo) se retrouve autour d’une verre, pour une baignade et une fête foraine mais leur belle complicité, leur jovialité bagarreuse et bavarde va vite se heurter à l’arrivée inopinée de Carmen, amie d’enfance d’Omar, dont le passé de prostituée et l’attitude séductrice, apparemment désinvolte, perturbe et déstabilise les garçons. Il faut dire qu’à la sensualité et à la provoc’ un peu facile elle ajoute un langage encore plus dru que celui des mecs qui, avec leurs préjugés sexistes et virilistes, se disent choqués par sa trivialité et son franc-parler quand elle donne des conseils de « drague » ou assène leurs quatre vérités à ces petits coqs frustrés et maladroits qui n’hésitent pas à interpeller les filles de loin…du bout du quai ou lui rappellent son passé « honteux » : « après la baise, tu restes ou tu ghostes ? » ou « les putes, ça baise au moins »…Ces mots peuvent surprendre le spectateur mais ils disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et témoignent d’une belle maturité, d’une expérience vraie de la vie et de l’amour – paradoxalement pour une « pute » : l’amour, ce n’est pas qu’une question de physique, c’est d’abord de la tendresse, des préliminaires et de l’attention à l’autre, du dialogue après l’acte. Une telle fraîcheur, une telle spontanéité sans chichis ni fausse pudeur font du bien.

Car ces jeunes gens sont craquants et ce premier film attachant, fruit d’un travail collaboratif de 4 ans de 3 femmes (la réalisatrice, la scénariste Léna Mardi, l aproductrice Johanna Nahon) avec une troupe de théâtre et de cinéma créée il y a 8 ans improvisant sur une vague trame de situations et de rôles prédéfinis, filmés par la cinéaste dérushant ensuite en studio les scènes pour les retravailler le lendemain avec ces acteurs amateurs au prix parfois d’une vingtaine de prises, jusqu’à 4 h de travail pour une scène – le tout tourné en 24 jours à peine (sur septembre-octobre 2024), avec 15 jeunes et un éducateur tous associés à l’écriture (co-auteurs en somme) pour 1000 euros de budget : un film non seulement choral mais surtout collaboratif, sorti en juillet dernier, très remarqué à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2025. Un film d’une grande fraîcheur, solaire et amusant, qui, à rebours des représentations misérabilistes ou stérotypées de Marseille (drogue, violence, etc.) célèbre une cité de la mer et du soleil, où il fait bon se baigner – si dur qu’il soit de rendre le bruit des vagues par-delà le tumulte des voix – un microcosme de soin (pour les enfants), d’amitié et de sororité au-delà des incertitudes ou inquiétudes de l’amour et des blessures familiales – deuil d’un père pour une jeune fille du centre tendrement consolée par Omar, départ d’un mari qui inspire à la mère d’Omar la peur que ce schéma ne se reproduise si son fils « marie » Yasmine.

La force et l’originalité de ce film tiennent d’abord à la vision poétique et insolite de Marseille, loin des clichés véhiculés par les media et entretenus par les discours déclinistes en tous genres, même si l’on ne peut évidemment ignorer un contexte de misère et de violence, notamment dans les quartiers Nord, mis en exergue de façon sans doute réaliste et dramatique mais peut-être tendancieuse par un film comme Bac Nord de Cédric Jimenez. Princia Car a choisi de tirer le film du côté de Mektoub, my love d’Abdellatif Kechiche pour la lumière et la sensualité, ou de Bandes de filles de Céline Sciamma, voire du même Kechiche avec L’Esquive pour la fraîcheur et l’authenticité du langage, la camaraderie à la fois si vivifiante et sclérosante – magie et effet de groupe…La violence n’est que suggérée, en arrière-plan (l’oeil au beurre noir de l’amie de Carmen, prostituée niçoise, la peur d’Omar que Chérif, patron du bar, ne joue les proxénètes auprès de Carmen qu’il emploie dans son snack) ou domestiquée, telle cette rixe sur la plage lorsque Chérif veut régler son compte à un moniteur qui a touché sa soeur, laquelle aurait tourné autour de ce dernier…Désir légitime ou séduction un peu trop appuyée ? Jeu innocent ou maladroit qui se heurte au préjugé religieux du grand frère musuman sur la pureté des filles, lesquelles – explique Princïa Car dans son dossier de presse – sont soumises à des injonctions contradictoires, sommées d’être à la fois désirables et respectables, sexy mais pas trop, expérimentées et quelque peu vierges (si l’on ose dire), toujours cette oscillation, cette double postulation à laquelle est soumise la femme, entre « maman » et « putain »…Interrogations et interpellations timides et osées des filles qui passent par les garçons… à distance, pour meiux dissimuler leur gêne et leur inexpérience…Rodomontades d’un moniteur crânement décidé à se dépuceler avec une prostituée vers laquelle le déposent ses amis mais se défilant finalement (peur du sexe ou de sa réputation ?) pour aller acheter des burger avec les 100 euros qu’on lui a avancés !!

Ce premier film n’est donc pas pas aussi léger qu’il y paraît, malgré ses dialogues parfois brouillons, aux répliques en mitraillettes et pas trop articulées de ces ados craquants et frustrés, une psychologie plus complexe que nos représentations de la banlieue ou d’une certaine jeunesse nous le suggèrent, et des thèmes drôlement bien incarnés et subtilement traités par de jeunes acteurs (Housam Mohamed pour Omar, Leïa Haïchour pour Yasmine, Lou Anna Hamon pour Carmen la bien-nommée, femme fatale, insolente, perturbatrice) : la difficile affirmation de soi face au poids du groupe, les stéréotypes sociaux (sur Marseille), sexuels ou sentimentaux (le regard sur l’autre – male gaze ou female gaze – des garçons sur les filles qu’on « baise » ou celles qu’on « épouse », des filles aussi sur leur avenir, leur mektoub, etc.), religieux (sur le mariage et la virginité), le désir surtout et l’amour bien sûr, si proches et si différents, entre peur d’aimer et engagement sentimental, l’amitié fraternelle ou la sororité, nous en parlions…Comment montrer le désir, suggérer la sexualité de ces jeunes gens découvrant (ou jouant ?) l’amour sans les sexualiser, sans donner dans le sexe facile et racoleuse : le film, où pas une scène d’amour charnel n’est montrée, réussit ce pari !

Personne en effet n’est seulement ni vraiment ce que le groupe pense ou attend de lui (car l’assignation identitaire dont souffre globalement notre société commence là pour s’élargir aux communautés) ; personne surtout ne se réduit à l’image qu’il renvoie ou croit renvoyer, à l’étiquette qu’il se donne. Ainsi, Omar (Housam Mohamed) , qui apparaît d’emblée comme un garçon « carré », selon la formule ironique de Carmen, la femme fatale, sauvage et séductrice de Mérimée ou Bizet transposée ici dans les faubourgs marseillais, un responsable de centre aéré aimant at apaisant, prompt et habile à régler les querelles entre bandes, offre une belle façade qui se fissure : on le sent en effet perturbé, voire hostile face au retour de Carmen puis protecteur à son égard contre Chérif et le groupe rejetant cet élément étranger au risque de mettee en danger sa relation avec Yasmine qui se sent négligée, voire oubliée, surtout lorsqu’il cède à la demande de son amie d’enfance de la conduire à Nice pour récupérer ses affaires et en somme solder son passé. Ce faisant, il cède autant à son propre désir qu’au sien et dans une belle scène où il lui a procuré l’appartement d’une cousine, à peine sorti, il revient sur ses pas et se donne à la jeune femme.

Révélatrice et catalyseuse, Carmen l’est aussi avec Yasmine (Leïa Haïchour), jeune Magrébine effacée et timide, quelque peu gênée par ses rondeurs, qui se croit promise à Omar (il veut la « marier ») et ne comprend pas par quels préjugés le jeune homme ne veut pas céder à ses avances sur le pas de la porte (sans doute pour se préserver avant le mariage), se dit choqué quand elle se masturbe (comme…lui) ou la houspille lorsqu’il la surprend s’amusant en jeune femme épanouie à la fête foraine, sans lui, mais avec Carmen, de rivale devenue son… amie… Quant à Carmen, dont le prénom est tout un programme, le métier de prostituée un stigmate pour le moins marquant et infamant aux yeux du groupe, elle impose, grâce au jeu tout en nuances, entre séduction et émotion de Lou Anna Hamon, une tout autre vérité pour le moins paradoxale : fardée, provocante sur la plage ou la jetée, elle est aussi cette jeune femme brisée qui traîne la honte de son passé, la souffrance de ses parents séparés, tombe dans les bras de son amie niçoise, ou, avec son maillot de bain-papillon, incarne elle aussi le rêve commun d’une vie bien rangée – avec maison et mari – que lui inspire la vue de l’appartement prêté par Omar. Il n’est pas jusqu’à la mère d’Omar qui ne nous surprenne lorsque le jeune homme lui présente son amoureuse : long silence gêné, peur que son fils ne la quitte (comme elle a été elle-même abandonnée par son mari), peur d’un mariage, d’une vie commune précoces – tout l’inverse en somme du bonheur et de la bénédiction immédiate d’une mère par-delà la requête émouvante adressée finalement à la jeune femme : « prenez soin de mon fils, c’est le seul qui me reste à présent ».

Comme si dans ce conte poétique et naturaliste, le mektoub – le destin en arabe – demeurait toujours une promesse incertaine ou n’offrait jamais, selon la belle formule de Carmen, que des « rêves périmés » – fût-ce d’escalader un portail, de partir sur la route, direction Barcelone – comme dans le court métrage de 2019 de Princïa Car, avec la même équipe, Barcelona. Une amitié insolite, qui peut sembler un peu tardive, peu vraisemblable, pas assez préparée par le scénario entre les deux « meilleures ennemies » mais qui peut aussi apparaître comme l’échappée naturelle, à la fois inattendue et mûrie des deux jeunes femmes, l’image d’une émancipation féminine enfin assumée, qu’épouse une caméra plus fluide, passant de la caméra à l’épaule ou de plans-séquences laissant advenir le jeu improvisé, retravaillé et débordant des acteurs amateurs, aux plans larges sur la mer, à l’envol de ces deux hirondelles accompagné par la musique de Vendredi-sur-mer :

« J’ai fait une impasse sur les mots doux

Comme une terrasse en plein mois d’août (…)

J’ai loué une voiture j’suis parti à la mer

Toute seule j’te jure voyage en solitaire. »‘

Du désir subi, de femme-objet ou image stéréotypée, au désir de soi, soif de liberté, amour de la vie.

Claude