Présenté par Marie-Annick
Film belge (octobre 2016,1h46) de Luc Dardenne et Jean-Pierre Dardenne avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier et olivier Gourmet
Présenté par Maïté Noël
Film allemand (vo, 1976,1h50) de Rainer Werner Fassbinder avec Vitus Zeplichal, Elke Aberle et Alexander Allerson
Titre original : Ich will doch nur, dass ihr mich liebt
Article de Maïté
Rainer Werner Fassbinder ou l’ art de la mise en scène des contrastes illustré dans le film.
Commençons par la musique.
Alors que l’histoire racontée est tragique, la musique accompagnant certaines scènes du film est plutôt entraînante, voire guillerette. Dans une scène, on voit par exemple Peter et Erika dans leur salon, discutant une énième fois de leurs soucis financiers et dans le même temps, Dalida chante à la télé: «Ne crains rien, je reviens, car je t’aimerai toujours, t’aimerai toujours, c’est bien toi mon unique amour» C’est une chanson optimiste dont le rythme enjoué contraste avec ce que vit ce couple accablé par ses soucis financiers. Vous aurez sans doute reconnu «muss i denn, muss i denn» chanson populaire allemande du 19è siècle où il est question d’un jeune homme qui doit quitter sa bien-aimée ; il lui jure de l’aimer toujours et de l’épouser à son retour. Cette chanson est encore jouée par la marine allemande lors du départ d’un bateau (sur You tube, on voit dailleurs Dalida chanter sur un bateau au son d’un orchestre genre Bagad de Lann-Bihoué sans les binious!)
Ce contraste ne se trouve pas seulement dans l’accompagnement musical mais aussi dans la mise en scène de certaines séquences.
Une demande en mariage se fait «normalement» dans un lieu romantique, un parc au clair de lune, au bord d’une rivière etc. Ici, Peter et Erika se promènent dans ce qui semble être une carrière ; le sol est inégal et mouillé et lorsque Erika, tout heureuse à l’idée de se marier, se jette dans les bras de Peter, on voit leurs chaussures s’enfoncer dans le sol glaiseux , scène qui préfigure déjà les soucis financiers dans lesquels ils «s’enfonceront» par la suite. Lorsque par contre, ils se promènent dans un environnement romantique, une serre avec des orchidées et de hautes plantes exotiques, c’est pour se livrer à un calcul au Pfennig près de leurs recettes et de leurs crédits à rembourser.
La scène du petit-déjeuner chez les parents offre aussi ce contraste. La table est mise, sur une belle nappe blanche, on voit de la vaisselle en porcelaine, des œufs à la coque, de la confiture dans des ramequins en verre, des Brötchen. Tout cela est très «gemütlich» et invite à la convivialité, or que voyons nous : la mère, l’air mauvais, mange dans une autre pièce, le père lit son journal, Erika fait les cent pas car, contrairement à ce qu’il avait promis, Peter n’a toujours pas demandé d’argent à son père. Seul Peter s’assied, mais au lieu de manger, il «massacre» son Brötchen à coups de couteau, désespéré ou furieux contre lui-même d’être incapable de quémander de l’argent à son père.
Je termine par un dernier exemple. Cela se situe au tout début du film. On voit Peter qui se réveille dans un lit. La caméra nous montre une petite pièce, puis une fenêtre avec des barreaux. On comprend qu’il se trouve dans une prison. Suspendu devant la fenêtre, se trouve un mobile: ce sont des mains en carton avec un index tendu; en fait des indicateurs de direction à prendre pour la suite d’une visite de monument ou pour trouver la sortie d’un musée; mais nous sommes dans une cellule de prison!
Le mobile se met à bouger de plus en plus vite et les index s’agitent dans toutes les directions à la fois.
Ce mobile qui s’agite préfigure ce qui est démontré dans tout ce film, dans cette société cruelle, les humbles, les gentils, les serviables ne trouvent aucune échappatoire et ne doivent s’attendre à aucune reconnaissance. Par deux fois aussi apparaissent sur l’écran ces mots écrits en lettres majuscules : « Peter avait construit une maison à ses parents mais au bout de deux mois, ils n’éprouvaient déjà plus aucune gratitude à son égard» Nous l’avions bien sûr compris mais par cet écriteau, clin d’oeil aux panneaux explicatifs du cinéma muet, Fassbinder enfonce encore le clou. Même si Peter est profondément aimé par Erika, cela ne suffira pas à le sauver.
Face au matérialisme, au pouvoir de l’argent, l’amour n’est jamais le plus fort.
Cela correspond à la vision pessimiste de la société que l’on retrouve dans tous les films de Fassbinder, même si parfois, tout semble s’arranger, il n’y a jamais de happy end .
Maïté
Revoir le film. Tout de suite.
(une pensée pour le temps du cinéma permanent. On entrait pour 1, 2, 3 séances …)
En attendant laisser déjà infuser toutes les émotions qui sont restées avant de rattraper, en deuxième séance, toutes celles qui se sont envolées avec les papillons.
On pourrait distinguer chaque personnage de chair et de sang.
Quel foisonnement d’impressions, d’émotions !
Avec Alejandro, d’abord ! Passionnant et follement attachant à tous les âges.
Avec tous ceux qui se sont libérés des conventions, pour longtemps, comme les deux soeurs, momentanément, comme Stella qui contre toute attente et en dépit des apparences se préserve pour son « prince venu des montagnes » qui va finir par arriver et la transformer . Elle qui tenait Alejandro par les « partidas intimas » est depuis lors blafarde tout de blanc vêtue, ses longs cheveux rouges coupés au carré . Attention risque de corset ! Ou bien elle laissera repousser ses cheveux.
Avec ceux qui n’ont rien choisi comme Pequenita, ceux qui n’ont pas eu la force de choisir comme Enrique et aussi probablement tous les morts vivants qui dorment et vieillissent pendant qu’ils dorment.
En plus des personnages, chaque élément du film est un personnage.
Le corset justement de la mère : intact après l’incendie de la maison , juste un peu sali . Cette mère qui chante et aurait dû chanter davantage et qui s’est laissée entraver dans ce corset dont son fils la libère en le faisant s’envoler, accroché à un bouquet de ballons !
Le tricycle aussi est intact et le restera toujours même si Alejandro crie « adieu ! » à son enfance. Ni lui, ni personne ne se sépare jamais de l’enfant qu’il a été.
La fin du film est d’une infinie tristesse avec la scène imaginée de la réconciliation d’Alejandro avec son père. Scène qui commence par un affrontement : Alejandro est devenu plus fort que son père, il n’a plus peur, il le frappe, à terre, à grands coups de pied, comme son père l’avait autrefois obligé, lui, à frapper un pauvre « voleur ». Puis quand il lui tend la main pour le relever et faire la paix d’une poignée de main virile et convenable, l’Alejandro de 87 ans intervient pour que son père et lui se serrent dans les bras et s’embrassent. Enfin . Mais même pour imaginer cette réconciliation, qui n’a jamais eu lieu, Alejandro doit d’abord changer son père, lui mettre la tête et le visage à nu et lui ôter sa blouse de boutiquier. Impossible réconciliation . Et pourtant « Gracias padre ».
Ne pas avoir vu, comme c’est mon cas, « La danza de la realidad » permet peut-être de mieux goûter « Poesia sin fin » et de faire une entrée fracassante dans le monde de Jodorowsky. Comme en transe dans un tourbillon qui transporte et déracine. Et constater que des chaussures de clown sont restées en bas.
Marie-Noël
Présenté par Marie-Annick Laperle
Du 27 octobre au 1er novembre 2016
Soirée-débat mardi 1er à 20h30
Présenté par Martine Paroux
Film belge (août 2016,1h40) de Joachim Lafosse Avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller
On pourrait commencer comme ça : voici un film qui ne dit rien, ne prend pas parti, et n’a d’autre souci que de montrer les affres, les tensions d’un couple en route vers la rupture.
Mais on pourrait dire aussi, voici Marie qui ne veut plus vivre avec Boris, mais Boris n’arrive pas à finir cette relation, pour une raison matérielle évidente explicitée dans le synopsis, et d’autres, on s’en doute.
Il y a différentes manières de voir ce film, ce que je souhaite faire c’est pointer un aspect de la crise du couple, m’arrêter sur quelques séquences du film et présenter ici une sorte de hors champ.
Que sait-on de chacun ? Quel cortège imaginaire accompagne leurs paroles et leurs actes dans cette dissension ?
Le film révèle par bribes des indices sur « qui sont ces deux là », en dévoilant le comportement de Marie et de Boris, ce qu’ils disent et se disent, leurs rapports à leurs filles jumelles, à leurs parents, la situation sociale de l’un et de l’autre.
Martine P. nous signalait que les deux acteurs ne s’appréciaient pas. C’est un avantage, la tension était palpable. Elle nous signalait aussi que Joachim Lafosse avait conseillé à ses acteurs de revoir « Qui a peur de Virginia Woolf » de Mike Nichols. Nous nous souvenons de ce chef d’œuvre durant lequel les protagonistes se disent toutes sortes d’horreurs, et les conditions possibles de leur énonciation se révèlent en fin de film. (Une sorte de contrat tacite).
Dans les deux films, il y a un point commun, le secret ; quelque chose qui ne doit pas être prononcé. Là s’arrête l’analogie, car la circulation de la parole dans le couple Marie/Boris est moins sophistiquée, mais là aussi, ce qui est soustrait, non dit, est présent comme un fantôme…
Pour ce non dit, un faisceau de quatre indices sont parsemés dans le film:
Première séquence, Boris descend dans son jardin où trois intrus semblent lui demander des comptes, il leur donne quelques billets…bousculade.
Deuxième séquence, Marie s’agace d’entendre Boris s’amuser avec son portable.
Troisième séquence, Boris revient le visage marqué, sans doute une rixe, il avoue à sa femme qu’il « leur » doit de l’argent.
Quatrième séquence, Marie remet à Boris 10 000 euros pour régler sa dette.
La deuxième séquence semble incongrue, mais elle s’éclaire si on admet que Boris est un joueur compulsif, le téléphone peut être alors au service de cette compulsion.
Donc Boris est un joueur compulsif ; sa maîtresse, c’est le jeu. Elle exige que son personnage soit attachant, séducteur par tous moyens, et un peu menteur. On sait aussi de lui qu’il se vit comme étant d’une famille plus modeste que celle de sa compagne. Qu’il est une sorte d’intermittent du travail, qu’il a des dons pour rendre les choses belles dans la maison (c’est un fameux bricoleur)…qu’il est attaché à sa mère. On voit aussi qu’il est bon papa, câlin, ludique, cool.
Pour Marie, c’est plus simple, elle est attachée à ses parents, à sa mère (Marthe Keller) qui vit non loin d’elle, elle a un côté structuré, contenant et réfléchi face à un monde qui ne demande qu’à lui échapper. Marie est fiable, sincère, engagée, travailleuse, responsable, bonne mère, etc. Elle a un idéal de sincérité, elle reproche à sa mère de s’être trop accommodée, d’avoir fait semblant.
Marie est froide, rude envers Boris, elle ne l’aime plus, ils vivent sous le même toit et ils partagent encore et surtout ceci : Les enfants ne doivent pas avoir à connaître que leur père est joueur, jamais le mot jeu ne sera prononcé en leur présence. L’un et l’autre sont d’accord pour protéger leurs enfants de cette connaissance. C’est le secret, il constitue une analogie avec « Qui a peur de V.W » c’est leur point d’entente. (Ce socle à partir de quoi on peut ne pas s’entendre)
Cette entente tacite du couple permet toutes les autres mésententes. La question de la division des biens est conflictuelle. Boris veut 50% de la valeur de la maison qui ne lui appartient pas. Il allègue qu’il y a fait des travaux. Ses prétentions sont excessives, son argumentation ne tient pas la route et les spectateurs que nous sommes s’en étonnent. Que veut dire cette revendication ?
Ce que recherche Boris, ce n’est pas exactement l’argent, il a un trouble avec ça, c’est un joueur, il ne connaît même pas la valeur du bien dont il demande 50%. Non, ce qu’il recherche, c’est une sorte d’étrange réparation symbolique. Tout se passe dans l’esprit de Boris comme si la maison, c’était le couple. Marie ne peut être 66% du couple. Elle ne peut pas non plus être parent à 66%. L’égo de Boris n’a que faire des réalités concrètes, tout se joue dans le symbole…Et la réparation c’est : je suis ton égal.
Dernières images…on voit le couple enfin séparé, apaisé, attablé devant un verre…Flash back, le tribunal, la lecture du jugement, le partage selon les vœux de Boris. Marie a renoncé à faire valoir son droit. Son acceptation des conditions de Boris est un acte de bonté et d’intelligence. Les dignités sont sauves, une vie plus calme reprend son cours.
Georges
Présenté par Martine Paroux
Dans un décor clean, moderne, Marie, femme dominante, vindicative, organise le temps et l’espace dans une sorte de colère rentrée. Fluide …
Malmené dans sa vie sociale et familiale, Boris-le-chômeur semble effacé malgré sa corpulence opaque, mise en évidence dans plusieurs scènes. Contraste humoristique …
Cette ambiance de tension, de surmenage est soulignée par l’absorption discrète de pilule mystérieuse : Marie tiendra-t-elle le coup ? Le rythme infernal du productivisme effréné s’est-il insinué dans toutes les strates de la vie sociale, au mépris de la vie amoureuse ?
Film réaliste et pessimiste, ou simplement caricatural comme l’époque ?
Michel Grob,
novembre 2016
Présenté par Marie-Annickdans les paroles des marches militaires …
A la toute dernière image fugace du film, le visage d’Anna s’éclaire, se colorise, devient vivant … C’est qu’elle (séquelle ?) vient de voir « Le suicidé », tableau de Manet, sombre et horrible, qui l’encourage à vivre belle plutôt qu’à mourir moche. C’est la mort qui donne toute sa valeur à la vie …
Michel G
Présenté par Marie-Annick
Je n’ai pas aimé ce film… mais quoi donc ?
Il y a quasiment autant de lecteurs de Stefan Zweig que de spectateurs du film. C’est un film qu’on souhaite voir après avoir peu ou prou lu Zweig. Pour ma part, c’est plutôt peu, je l’avoue. J’ai fait sa connaissance avec « le joueur d’échecs » paru en feuilleton dans le journal Monde en 1972 à l’époque du match Fischer vs Spassky, j’ai souvenir d’une nouvelle peu vraisemblable et d’une psychologie des personnages taillée à la hache. Les autres livres que j’ai pu lire de lui ne m’ont guère plus passionné, de sorte que je ne regrette pas mon aveux.
Le film m’est apparu classique (trop), bavard et lent, sans surprise. Bien sûr Joseph Hader est à la fois ressemblant, crédible, remarquable dans sa manière de réprimer ses sentiments, son embarras et sa détresse…tout en les rendant tout de même visibles en dépit de ce qu’il veut paraître. La manière furtive et délicate de nous montrer le couple mort est elle aussi parfaite. Mais, autant vous prévenir tout de suite, je suis au maximum du bien que je peux dire de ce film.
Ce récit m’apparaît comme une théorie de mondanités exécrables, de discours véhéments et vains qui n’ont pour fonction que de contrebalancer les silences et prises de position éthiques neutralistes de Zweig. Le monde de Zweig qu’on nous présente est un monde de figurants. On imagine que dans la vraie vie, cette contrainte éthique qu’il s’est imposé devait être mortifère.
Une spectatrice durant le débat faisait remarquer que les réfugiés politiques, s’ils sont des intellectuels connus, ont des devoirs vis à vis de ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir fuir ou qui sont restés pour lutter. Mais on peut aussi imaginer que l’auteur « du monde d’hier » pressentait d’une manière péjorative le « monde de demain », ce monde de l’après nazisme, que nous les vivants, expérimentons désormais.
C’est le monde du présent qui semblait échapper à Zweig. Ses amis, à l’instar de Walter Benjamin s’étaient suicidés. Un autre et génial ami, l’écrivain Joseph Roth, qui si l’on en juge par leurs correspondances, avait des préventions plus fermes et une anticipation plus aiguë que celles de Sweig sur le national socialisme, lui aussi s’est suicidé…d’une autre manière, plus lente, celle d’un pauvre et grand alcoolique, désespéré, mourant seul à Necker un jour de mai 39.
En dernier lieu, l’histoire et la littérature, le cinéma nous ont souvent montré des couples se suicidant. Chacun a aussi en tête des cas concrets, des noms célèbres parmi les intellectuels du 20ème siècle. Et parmi les simples quidams, aujourd’hui encore, en Octobre 2016, un couple à Villejuif vient de se suicider parce qu’il ne pouvait plus payer son loyer.
Dans le suicide d’un couple, il peut y avoir des motifs et une volonté commune d’en finir, ça peut arriver. Ce que l’on voit aussi , c’est la mise à mort de l’un par l’autre, puis le suicide de l’autre, et parfois, au décours de ces tristes histoires, la mort d’un seul conjoint sur les deux. Enfin, on peut lire sur ces affaires, qu’il existe des mécanismes morbides où l’un tente de convaincre l’autre que la mort est la seule issue valable. (Un inducteur et un induit.) Les déprimés mélancoliques sont parfois de bonne foi, par désespoir, amenés à raisonner en ces termes. Ils veulent ainsi, par la mort, protéger leur(s) proche(s) d’une vie atroce dont le pire reste à venir.
Dans le cas de Zweig dont on sait qu’il était déprimé et de Lotte sa jeune épouse, nous avons un doute, celui là même exprimé dans un Figaro de 2010 « Cette femme qui s’était jurée de lui redonner goût à la vie était-elle aussi désespérée que son époux au foie noir ? (mélancolique) N’est-ce pas Stefan Zweig qui a voulu imiter Heinrich von Kleist, un écrivain qu’il avait célébré dans son essai « Le Combat avec le démon » en entraînant une compagne dans la mort ? ».
Dans ce film, Zweig est un homme seul qui meurt à deux.
…Et cette pensée pour Lotte à elle seule aurait suffit à me pourrir le film si d’aventure, le reste ne m’avait pas déjà semblé ennuyeux.
Georges