Call me by your name de Luca Guadagnino (3)

 

Prix du jury international au Festival de la Roche sur Yon 2017, Oscar 2018 du meilleur scénario adapté, et Meilleur scénario adapté aux BAFTA 2018
Soirée débat mardi 1er mai à 20h30
Film italien (vo, février 2018, 2h11) de Luca Guadagnino
Avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel et Victoire Du Bois

Distributeur : Sony Pictures

Présenté par Pauline Desiderio

Le film nous entraîne, sans qu’on le réalise vraiment, dans cet été 1983. Tout à coup, on est en Italie, il y a 35 ans, au cœur d’une maison chaleureuse, avec une famille rêvée dans un décor paradisiaque.
Quelque part en Italie, Élio s’incarne plus vrai que nature sous les traits de Timothée Chalamet. Il vide sa chambre avant d’aller à la fenêtre jeter un coup d’œil à Oliver : «L’usurpateur», brillamment interprété par Armie Hammer. Celui-ci viendra, le temps d’un été, lui voler son lit, son cœur, et laissera une marque indélébile dans sa vie. Il sera le premier, peut-être pas le dernier, mais le seul à avoir autant compté. Mais à ce moment du film, ni lui, ni Oliver, ni nous, ne le savent.

Pourtant, dès ses deux premiers mots d’Élio, la salle de cinéma, nos voisins, la fiction volent en éclat. Timothée Chalamet disparaît. Définitivement. Pour le rencontrer, le voir, il faudra regarder des interviews et se laisser surprendre à réaliser que lui et son personnage ne font pas qu’un, qu’ils sont bien différents, qu’il existe. Parce que pendant deux heures, la seule personne qui vit à nos yeux, qui crève l’écran, qui respire, joue du piano et de la guitare, nous enchante de ses mots en anglais, italien ou français. C’est ce jeune Élio, intelligent, vif et cultivé.
Il faut dire que depuis ses dix-sept ans, Timothée Chalamet a un peu grandi avec le projet de ce film.

L’histoire de ce film, c’est une histoire de coup de foudre, ou plutôt d’une multitude de coups de cœur. Celui d’abord d’André Aciman pour les personnages de son premier roman, le poussant à écrire plus vite qu’il ne l’avait jamais fait, pris dans l’urgence débordante d’un Élio alors âgé qui doit raconter l’été de ses dix-sept ans, et surtout cette aventure qui l’a, à jamais, changé.
C’est par la suite le coup de cœur de milliers de lecteurs , en 2007 aux États-Unis, dans le monde, et en France, sous le nom de Plus Tard ou Jamais, qui saluent le film pour son érotisme brut et son impact émotionnel. Il touche particulièrement deux de ses lecteurs : Peter Spears et Howard Rosenman, qui en achètent les droits, avant même la sortie du roman, ayant la chance d’avoir découvert le livre en avant-première.  Le premier expliquera ce choix :

«Il fait vibrer la corde sensible de ceux qui le lisent parce qu’il évoque non seulement le premier amour, mais également l’empreinte indélébile qu’il laisse et la douleur qui lui est associée. Ce que tout le monde peut comprendre, indépendamment de son âge ou de son orientation sexuelle. »

Le projet va alors mettre huit ans à voir le jour, ils contactent des réalisateurs et des acteurs, sans réussir à stabiliser une équipe claire. Ils se tournent finalement en 2008 vers l’actuel réalisateur : Luca Guadagnino qui leur semble garant de retranscrire une authenticité italienne dans le film. Mais le réalisateur qui travaille alors à son long-métrage : Amore, décline l’offre, acceptant cependant de repérer les lieux de tournage. La réalisation est confiée en 2014 à James Ivory, mais très vite Luca Guadagnino le rejoint à l’écriture.

Le scénario fini, malgré une production internationale (Americano-Intaliano-Franco-Brésilienne), le budget du film doit être revu à la baisse afin d’être divisé par trois. C’est alors que James Ivory est invité à quitter le projet, il sera crédité seul au scénario, alors que Luca Guadagnino en assurera la réalisation. Des changements sont alors opérés.
La Lombardie remplacera la Ligurie côtière du livre. Le réalisateur tourne tout près de chez lui, dans la ville de Créma, ce qui lui permet de rentrer chaque soir à la maison. Le lieu accueillera 5 semaines avant le début du film Timothée Chalamet pour y consolider son jeu du piano et de la guitare (les scènes musicales ne sont pas doublées, et c’est un véritable régal de le voir s’exercer à l’écran) et y apprendre l’italien.
Les scènes de nus explicites sont retirées du scénario, ce qui est pour James Ivory un véritable scandale. Il dénonce une censure puritaine.
La voix off, reprenant l’idée du livre d’un Élio vieux qui raconte à posteriori cette histoire est supprimée. L’émotion est donnée sans le filtre de la description, ce qui fera dire à l’auteur du livre, Aciman « Waouh, ils ont dépassé le livre ».
Le réalisateur ne veut aucun filtre entre la caméra et l’émotion des personnages, et c’est là, la grande réussite du film. Il impose alors à son directeur de la photographie de n’utiliser qu’un objectif à focale fixe, en pellicule de 35 mm. Il explique :

« J’aime les limites. (…) Je ne voulais pas que la technologie interfère avec la trame émotionnelle du film. »

Le résultat est saisissant, certaines scènes sont floues, d’autres ont un cadrage parfois tranchant tant la caméra semble proche de son sujet. Le charnel prend le dessus sur l’image, ajouté à la prise de son et à la performance d’acteurs, le spectateur peut sentir les corps vibrer, les peaux s’appeler, les souffles se retenir. Il rentre dans la peau des personnages tant la photographie rend forte l’empathie. Lorsque Oliver prend par exemple le train, disant « Adieu » à Élio, on voit la mâchoire du jeune homme se déformer tant l’air semble déjà lui manquer, et la douleur nous prend au même endroit.

La performance des acteurs rend alors absolument bouleversant le film, Élio a su s’effacer totalement dans son personnage, en épouser l’intelligence, la bonté, la souffrance. Il a beaucoup influencé le scénario. On doit notamment à l’acteur Franco-Américain la pénétration du français dans le film et l’origine hexagonale d’une partie du Casting ( Amira Casar et Esther Garrel).
L’aspect polyglotte déjà présent dans le livre, se renforce alors d’une langue additionnelle à l’anglais et l’italien. Le grec ancien et l’allemand s’ajoutent à cet univers multiculturel ouvert sur le monde et sur le temps, dans une espèce d’hédonisme voire d’épicurisme éternel, où la jouissance de la nature, du savoir, de la culture et de l’autre semblent la seule chose qui compte. Les références artistiques, littéraires, musicales, philosophiques abreuvent le film sans jamais être gratuite, pompeuse ou élitiste.

À l’image du personnage d’Oliver, venu des États-Unis pour passer l’été dans la maison d’un chercheur Italien, il profite du cadre sublime pour, à la fois, finir la rédaction d’un texte sur Héraclite, jouir de la fraîcheur de l’eau et de la nature, enchaîner les parties de Poker, devenant ainsi magiquement ami avec les vieux du village, et se laissant aller au plaisir charnel féminin ou masculin, quitte à tomber amoureux et se laisser prendre au piège des sentiments sachant qu’il doit partir car sa vie est ailleurs. Armie Hammer s’incarne parfaitement dans cet éternel étudiant, acceptant de redevenir un adolescent pour les quelques semaines de cet été, avant de se marier et devenir définitivement adulte. Cet été-là, il répondra au nom d’Élio, et Élio répondra à son nom.
Quand

Quant à la fin du film, il appellera le jeune homme pour lui annoncer, après des mois sans lui avoir donné de nouvelles, qu’il se marie, son amant répétera ce mantra « Élio, Élio, Élio, Élio », jusqu’à ce qu’Oliver l’appelle à son tour « Oliver » reprenant alors le jeu de leur amour estival, trace de la marque indélébile de leur histoire.

Mais, Call me by your name, c’est aussi un très bel hommage au père, Aciman, l’auteur du roman raconte qu’il a eu des parents géniaux, et qu’il est sûr qu’à pareille situation, son père aurait dit mot pour mot, ce que M. Perlman dit à son fils pour le consoler. Incarner par le fabuleux Michael Stuhlbarg, le personnage fait alors un éloge sublime de la douleur. La douleur n’est alors plus à percevoir comme négative parce qu’elle est la trace de l’expérience incroyable qui a été traversée. Il faut la cajoler, car sinon, on arrache avec elle tout ce qu’il y a pu avoir de bon, comme aime le résumer Timothée Chalamet.
Durant tout le film, accompagné de tous les autres personnages allant dans le même sens que lui, Michael Stuhlbarg incarne la bonté à l’état pur, cette bonté qui n’évitera pas la souffrance, mais qui saura la consoler quand elle arrivera, une bonté qui consiste à profiter pleinement des choses qui arrivent, car la force de ce que chacun ressent doit être chérie et non jugée. Une véritable leçon de vie. Il est le père, comme le dit Luca Guadagnino que tous rêveraient d’avoir.
Mais c’est aussi un hommage que Luca Guadagnino dit livrer à ses pères de Cinéma : Renoir, Rivette, Rohmer et Bertolucci. Il glisse aussi dans la bouche d’Esther Garell les mots de son père : « Amis pour la vie. »

C’est pour finir, le coup de cœur de milliers de spectateurs qui se sont surpris à tomber amoureux, comme quand ils avaient dix-sept ans, revivant toutes les émotions de leur première histoire d’amour ; comme s’ils avaient dix-sept ans sentant leurs poils se dresser comme ceux d’Élio, leur cœur se serrer de le voir souffrir de l’attente, le souffle manquer, et finalement les larmes monter comme celle de ce fabuleux acteur, laissant l’émotion à nouveau le déborder sur la sublime musique de Sufjan Stevens : Visions of Gideon.

Je fais partie de ces spectateurs qui n’ont pas tenté d’intellectualiser « cet univers trop beau », l’âge ou le genre des personnages mais qui se sont laissés envahir par son flux d’émotions brutes, d’une sensibilité et d’une justesse extrême, et par la beauté de ses personnages : ces deux jeunes amoureux prêts à tout pour vivre ces quelques semaines comme une magnifique parenthèse, les parents d’Élio qui choisissent de fermer les yeux et apporter des mots et des gestes réconfortants le moment venu pour ne rien abîmer, et Marzia, qui à l’image de Nathalie dans Les Enfants du Paradis– ce qui fait du personnage interprété par Maria Casares le plus beau protagoniste de Marcel Carné – a confiance, terriblement confiance, parce qu’elle, elle restera pour partager la petite vie de tous les jours, la vie simple et belle qu’Oliver va lui aussi retrouver, avec sa future femme. (Comme semble le dessiner la suite, au prochain épisode).

J’espère que vous vous êtes laissé chavirer par cette sublime histoire d’amour, car comme le disait Prévert : « Les seuls films contre la guerre sont les films d’amour ». Se montrer sensible à une telle histoire serait alors, peut-être, un petit acte de résistance face aux discriminations et à certaines barbaries contemporaines.

 

L’ordre des choses- Andréa Segré (2)

 


Avec la participation d’Amnesty International
Soirée débat mardi 8 mai à 20h30
Film italien (vo, mars 2018, 1h55) de Andrea Segre 
Avec Paolo Pierobon, Giuseppe Battiston et Fabrizio Ferracane

Titre original : L’Ordine delle cose
Distributeur : Sophie Dulac

animé par Jean-Claude Samouiller, membre de la Commission Personnes Déracinées d’Amnesty International France

Synopsis : Rinaldi, policier italien de grande expérience, est envoyé par son gouvernement en Libye afin de négocier le maintien des migrants sur le sol africain. Sur place, il se heurte à la complexité des rapports tribaux libyens et à la puissance des trafiquants exploitant la détresse des réfugiés. 
Au cours de son enquête, il rencontre dans un centre de rétention, Swada, une jeune somalienne qui le supplie de l’aider. Habituellement froid et méthodique, Rinaldi va devoir faire un choix douloureux entre sa conscience et la raison d’Etat : est-il possible de renverser l’ordre des choses ?

Mais qui est Rinaldi ?

Tout d’abord un grand remerciement à Marie Christine Diard et à Jean-Claude Samouiller d’Amnesty-Internationale.   C’est en effet toujours un plaisir de recevoir des invités pour discuter un film.  Et c’est aussi une chance lorsqu’ils produisent  un débat, des informations et des commentaires éclairants pour apprécier un film. C’est le cas Marie Christine Diard pour sa présentation et de Jean-Claude Samouiller qui a animé  le débat autour du film et de son actualité.

Il y a une forte similitude entre la trame historique et sociale de l’Ordre des Choses écrit 3 ans avant le rapport d’Amnesty Internationale  2017 :  « UN OBSCUR RÉSEAU DE COMPLICITÉS VIOLENCES CONTRE LES RÉFUGIÉS ET LES MIGRANTS QUI CHERCHENT À SE RENDRE EN EUROPE » dont voici la citation d’ouverture :

« En Libye, c’est soit la mort, soit la prison, ou l’Italie. Tu ne peux pas faire marche arrière, tu ne peux pas faire demi-tour » 

Et Andréa Segré dans le dossier de presse de l’Ordre des Choses dit à peu près  ceci : La politique confinement/refoulement livre des hommes et des femmes (considérés comme des parasites) aux mains de dictateurs sanguinaires et corrompus que nous payons pour qu’ils emprisonnent ces réfugiés. On chasse plus loin leur mort, nous acceptons qu’ils meurent sans que nous le sachions.

Mais ce film ne vaut pas seulement pour son côté documentaire. Il nous place dans la position de Rinaldi, un  policier de haut vol que le synopsis présente très bien. Et ça marche. Qui est Rinaldi ?  Dans le Dossier de Presse Andréas Segré, nous livre quelques détails sur ce personnage : Avant le tournage, l’acteur a dû longtemps s’entraîner à l’escrime. Rinaldi la pratique, elle exige concentration, précision et connaissance de soi et, ajoute Segré,   j’ai conseillé au comédien de lire « Heichman à Jérusalem de Hannah Arendt ».

Dans ce  livre d’Hannah Arendt nous  dit qu’Heichman a déclaré « Je n’ai pas été mêlé à l’assassinat de Juifs –je n’ai jamais tué un Juif, ni d’ailleurs un non-juif,  je n’ai jamais tué un être humain… plus tard, il déclara « naïf » et ambigu « il se trouve que je n’ai jamais eu à le faire (1)  ».  Les mécanismes de la bonne conscience et de la mauvaise foi ont été exposé mille fois par les psychologues ». Heichman se considérait comme un simple agent (sans libre arbitre) et dans son essai,  Hannah Arendt  parlait de la Banalité du mal, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, du renoncement d’un individu à penser. Penser c’est être en dialogue sérieux avec soi-même. (Quelque chose comme examiner et s’examiner à la fois.)

Quel rapport entre le personnage Rinaldi et ce qui précède ?  Bien peu, il n’est certainement pas Heichman,  mais il  a cette propension à renoncer à son libre arbitre, cette « soumission à l’autorité » (2) du parfait serviteur de l’Etat, mais  jetons un coup d’œil sur le personnage :

Rinaldi est comme on dit, « propre sur lui », chic, distingué. Visage fin et fines moustaches, cheveux bien coupés qui donne l’impression d’être complété d’un toupet haut de gamme, costume de bonne façon, à veste courte et pantalon discrètement slim. Il est raffiné, son cadre de vie est « luxe », épuré, très Zen comme on le prétend maintenant. Il se détend devant sa télé avec un simulateur d’escrime, car il est demeuré sportif, et il travaille avec un Mac Book Pro. Ses enfants sont charmants et  comme peuvent l’être les enfants, juste un peu abusifs. Quant à sa femme,  elle est une belle et brillante urgentiste. Visiblement il l’adore. L’un et l’autre cloisonnent leur vie professionnelle et leur vie privée, on ne mélange pas tout. Monsieur a ses rituels, il est méticuleux. Il a une distance élégante et courtoise avec ses amis, mais on le sent fidèle. Avec ses supérieurs, il est précis et persuasif. Et nous le découvrirons, obéissant, fiable.

Et dans l’exercice de son métier : Avec ses interlocuteurs Libyens, chefs de clan mitigés miliciens corrompus et cruels, il est « droit dans ses bottes », ne cille pas, mais sait se salir un peu les mains, il sait aussi respirer les odeurs fétides des prisons et des morgues improvisées sans broncher. Bref, il a du sang froid, parfait. On sent qu’on est en présence d’un grand serviteur. L’élite.

Or,  il arriva que visitant un camp de rétention,  il rencontrât Swada une femme, et qu’il eut l’instant de faiblesse d’accepter de transmettre une clé USB à un oncle d’Italie.

 Pour être un grand flic, Rinaldi n’en est pas moins homme. D’ailleurs on sentait quelques craquements dans sa cuirasse. Andréas Segré nous en indique deux, le départ de Gérard, son homologue français et  la contemplation pensive du portrait de Béatrice Cenci, noble italienne « parricide  exécutée au 16ème siècle. Plusieurs fois violée par son père. Elle symbolise la rebélion. Ses complices eurent la tête écrasée à coup de pierre, quant à Béatrice, elle fut décapitée à l’aide de la Manaya (une ancêtre de la guillotine) ».Mais revenons à Swada, son oncle a payé la rançon, elle est libre quelque part dans Tripoli. Elle communique avec Rinaldi par skype, elle est heureuse. Elle rêve de rejoindre son époux en Finlande…elle sera reprise.

Le passage  du film qui révèle le mieux Rinaldi tient en deux réunions avec le ministre de l’intérieur :

Lors de la première, Rinaldi fait la proposition d’agrandir un camp de rétention tenu  par un groupe de miliciens, sadiques et corrompus, avec pour argument, « ils existent, ils trafiquent faute de fonds ». La seconde, donner aux garde-côtes libyens des moyens techniques et de formation pour arraisonner les bateaux des passeurs. Le dispositif proposé par Rinaldi comporte donc 2 axes : Arraisonner et Retenir. Le clan de garde-côtes  et celui des camps de rétention sont ennemis. L’un et l’autre sont corrompus. Le premier torture et rançonne, le second s’arrange avec certains passeurs.

Entre-temps, Rinaldi peut constater que Swada a été  reprise. Il échafaude des actions pour la libérer. Le Chef  milicien s’aperçoit de l’intérêt de Rinaldi pour elle.  Depuis une première visite dans le centre de rétention, l’un et l’autre se connaissent et s’estiment peu (c’est une litote). Ce Chef milicien fait comprendre à Rinaldi que si elle l’intéresse, il lui faudra payer. Rinaldi lui dit simplement : « faites attention ». Entre ces deux hommes, il n’y a pas seulement de la tension. Rinaldi n’est pas habitué à être traité avec arrogance.

La seconde réunionavec le Ministre. Rinaldi comprend que l’Etat n’est  pas disposé à payer davantage pour les camps de rétention,  mais qu’il veut des  garde-côtes opérationnels. Et faute d’obtenir les moyens d’investissement dans les camps de rétention, il dit à Rinaldi :   » trouvez-moi un scoop ».

Rinaldi a 3 missions : Obtenir des résultats des garde-côtes, gérer le camp de rétention, trouver un scoop.

Rinaldi a un dilemme, s’il fait libérer Swada, il tombe sous les fourches caudines du chef de camp de rétention.  Que faire ?

Il choisit de sacrifier Swada, et de faire un dossier contre le Chef du camp de rétention.  Il lui faut au passage sacrifier un indicateur exposé. Qu’importe !….Ce sera le scoop. Une pierre deux coups. Avec un scoop comme ça, véritable écran de fumée, le ministre peut gagner du temps : « ce n’est pas seulement une question de moyens, mais d’abord de  bon usage des moyens »  pourra-t-il dire.

Rinaldi, n’obtient pas la libération de Swada, il oubliera.  En revanche, il s’est débarrassé d’une personne qui ne valait pas grand-chose qui lui tenait tête et qu’il n’aimait pas. Ce faisant,  il a donné à son ministre le scoop qu’il attendait et obtenu un meilleur fonctionnement des brigades côtières. Très fort  ce Rinaldi, et les petits arrangements avec  sa conscience soumise se nomment Intérêt supérieur de l’État.

 

  1. Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem Folio1997, page 43
  2. Soumission à l’autorité est le titre d’un ouvrage de Stanley Milgram

 

L’Ordre des choses – Andréa Segre (1)

animé par Jean-Claude Samouiller, membre de la Commission Personnes Déracinées d’Amnesty International France
Du 3 au 8 mai 2018
Soirée débat mardi 8 mai à 20h30
Film italien (vo, mars 2018, 1h55) de Andrea Segre 
Avec Paolo Pierobon, Giuseppe Battiston et Fabrizio Ferracane

Titre original : L’Ordine delle cose
Distributeur : Sophie Dulac

Synopsis : Rinaldi, policier italien de grande expérience, est envoyé par son gouvernement en Libye afin de négocier le maintien des migrants sur le sol africain. Sur place, il se heurte à la complexité des rapports tribaux libyens et à la puissance des trafiquants exploitant la détresse des réfugiés. 
Au cours de son enquête, il rencontre dans un centre de rétention, Swada, une jeune somalienne qui le supplie de l’aider. Habituellement froid et méthodique, Rinaldi va devoir faire un choix douloureux entre sa conscience et la raison d’Etat : est-il possible de renverser l’ordre des choses ?

 

La fin d’un film ou d’une oeuvre littéraire vaut souvent par trois aspects : comme dénouement d’une histoire, aboutissement logique ou surprenant d’une dynamique narrative ; accomplissement plus ou moins dramatique du héros – à moins qu’il ne s’agisse se sa faillite attendue, ou, à tout le moins, expression de sa psychologie ; explication d’une thématique philosophique, justification ultime d’une atmosphère dans laquelle aura baigné le spectateur ou le lecteur et qui traduit au fond l’ethos de l’écrivain, son intention consciente ou inavouée. Dans tous les cas, quelque sens que l’on en privilégie, le dénouement nous séduira d’autant plus qu’il apparaîtra à la fois comme totalement imprévisible à la conscience plongée dans l’illusion romanesque, la fameuse « suspension volontaire de l’incrédulité » chère à Coleridge, et profondément cohérent, à y bien réfléchir, à revoir, à réinterpréter des indices qui anticipaient, annonçaient ce qu’on ne voulait ou savait pas voir. A ce jeu d’anticipations et de relectures, de prolepses et d’analepses, on reconnaît – me semble-t-il – une grande oeuvre : en tout cas, cette logique déceptive, cette évidence différée et pourtant inexorable pourrait être un critère déterminant de qualité et surtout de dialogue d’un film avec ses spectateurs.

A cet égard, le 3ème opus d’Andrea Segre, « L’Ordre des choses », est assurément un grand film. Je dois être resté naïf, voire fleur bleue car je croyais vraiment que le héros, ce super-policier italien travaillant pour son pays et l’Europe, à contenir, voire à maintenir les migrants y arrivant en Lybie, irait jusqu’au bout de sa compassion active pour la jeune Swada, réfugiée somalienne dont le frère est mort, enfermée dans un centre de détention (bien plus que de rétention), qu’après avoir écouté les supplications de la jeune femme, volées aux surveillants (au destin ?) lors de ses deux visites, être de son propre chef entré en relation avec elle sur Facebook et par Skype, il l’aiderait à partir, à retrouver son mari en Finlande. Prenait-il donc tant de risques, même si l’on pouvait le faire chanter, d’autant qu’il était allé assez loin avec le chef plus ou moins mafieux de ce centre, qu’il avait menacé le responsable des gardes-côtes de dénoncer ses compromissions, fait preuve d’une apparente fermeté lors d’un repas d’accueil en Tunisie face à un chef de clan, un seigneur de la guerre dans ce pays totalement livré à lui-même depuis la chute de Khadafi et qui, n’acceptant pas le diktat d’un fonctionnaire européen, avait quitté la table ? On se surprenait à espérer que le professionnalisme certes assez froid mais justement efficace de ce flic un peu hors norme, ou en tout cas spécialisé, pourrait bousculer « l’ordre des choses », un ordonnancement strictement humain et pour cela même modifiable (ou modulable) – et non un destin irrémissible derrière lequel s’abritent certes les lâches et les indifférents mais que le volontarisme politique, l’activisme militant et la prise de conscience citoyenne devraient pouvoir retarder ou infléchir, au moins pour quelques individus, pour un homme, une femme…

Le cinéma, n’est-ce pas, c’est d’abord une histoire qui nous embarque, ou par quoi on se laisse ravir, aux deux sens du terme, dans une illusion romanesque et parfois même, comme ici, éthique et humaniste ? Car enfin, même si l’on n’aime pas trop, en cinéphile averti qu’on se pique d’être, les happy end forcément artificiels, on s’identifiera d’autant mieux au personnage que le film fictionnalisera son parcours, mettra en scène sa souffrance, parlera à notre puissance d’empathie. Et puis, entre nous, ça ne mangeait pas de pain de sauver cette jeune Somalienne, ça semblait s’inscrire dans le droit fil des émotions et des actes de plus en plus généreux de ce policier écœuré par la corruption et la violence ambiantes, demandant à voir le (frère ?) mort enfermé dans une cellule, dont le corps porte visiblement des traces de coups. Et puis l’allure à la fois un peu passe-muraille et assez martiale de ce fonctionnaire trop zélé arpentant les couloirs du centre de détention-panopticon, que surplombent ces cages de fer où des hommes fuyant la misère, la torture et la guerre, sont triés, entassés, battus à coups de matraque…N’avait-il pas enfin un côté justicier solitaire ? Convoqué par ses supérieurs, son ministre de tutelle obsédé par les seuls chiffres des réfugiés retenus sur les côtes libyennes et ce sous-fifre, ce petit chef renchérissant sur la vérité officielle à vendre aux médias, ne sentait-il pas sourdre en lui, et nous aussi, une colère froide, figée en rictus ironiques, en formules cyniques et lapidaires ? Car enfin quelle absurdité que d’aider les Lybiens, au nom de l’Europe, à « confiner », voire à repousser les réfugiés, au mépris du principe de non-refoulement et de ces droits de l’homme dont l’expression revenait souvent sur ses lèvres, de façon certes un peu convenue, mais non moins sincère sans doute ! Financer mafieux, gardes-côtes, chefs de guerre et gouvernement fantômes pour que les réfugiés ne viennent surtout pas en Europe, même si l’on peut comprendre que l’Italie ne pouvait pas « assumer », selon une formule bien commodément politique, « toute la misère du monde » !! Avait-on oublié les accords passés par l’Europe avec le Turc Erdogan, les réfugiés vendus à un dictateur ?

Oui, le policier Rinaldi allait enfin faire quelque chose pour cette femme, pour la beauté du geste et le plaisir de la trop-bien nommée fiction, d’autant qu’il avait été interloqué (mais étrangement pas si affecté que cela) par la démission de son collègue (joué par Olivier Rabourdin), démission sans doute incongrue (car on ne peut plus agir de l’intérieur sur le système qui ne nous pervertit pas bien sûr…), de ce collègue fatigué de cette situation absurde, de ce travail ubuesque, de cette « banalité du mal », pour parodier Hannah Arendt dans son Eichmann à Jérusalem, référence morale et politique pour notre cinéaste Andrea Segre.

Bien sûr, on était un peu gêné, en même temps qu’amusé par la maniaquerie du personnage, obsédé par la tenue de son gazon, mieux par la rectitude de la tonte, par cet escrimeur en chambre, s’exerçant sans cesse sur sa console, et même dans sa suite d’hôtel, un guerrier déjà mûr pour se révéler un jour, confessant à sa fille dans l’habitacle douillet et tragique d’une voiture qu’il se sentait un peu responsable de la mort d’un réfugié. On s’était senti agacé par son côté obsessionnel qui le poussait à remettre en place, et bien d’équerre contre sa grille, la poubelle du voisin mais on s’était dit, avec une intuition fulgurante, qu’il fallait sans doute y voir un signe, la marque d’un intérêt pour les autres, se manifestât-il de façon assez ridicule. Un homme préoccupé par la poubelle du voisin ne peut pas être un mauvais homme ; et les petits ruisseaux font les grandes rivières. Et puis la rectitude géométrique n’est-elle pas une métaphore de la droiture morale ? Une autre image pourtant nous revenait en tête, celle du père de Neil, l’adolescent épris de théâtre, ce père interdisant à son garçon dans Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir de pratiquer une activité aussi futile, de frayer avec un professeur aussi subversif : on se souvenait soudain que, la nuit même du suicide de son fils pourtant adoré, il avait comme chaque soir soigneusement disposé ses pantoufles, bien parallèles, le long du lit. Oui, mais c’était un autre film – et un homme aussi complice de ses enfants, de son fils lui aussi escrimeur, si amoureux de sa femme, contemplant en esthète avec elle dans un musée le portrait pour nous prémonitoire (on le comprend après coup) d’une jeune fille guillotinée pour avoir tué son père incestueux et violeur ne pouvait que faire le bon choix, celui de la conscience, qui aurait juste un peu brouillé le bonheur d’une famille bourgeoise, terni épisodiquement les purs reflets d’une enfilade de baies vitrées.

On n’y croit pas ! Certes, il avait promis à son correspondant libyen une réponse pour Swada. Et, comme il est un fonctionnaire zélé, il tient ses promesses, en tout cas les promesses formalistes, celles qui n’engagent pas, ou juste la conscience professionnelle. Il appelle – on n’y croit pas – pour dire de laisser Swada à ses geôliers, de ne pas poursuivre, de ne pas acheter le chef du centre pourtant si vénal, bef, de renoncer au bonheur finlandais de la jeune femme.

On n’arrive pas à croire à cette faillite d’une conscience, dans ce débat épique, digne d’Antigone, entre raison d’Etat et loi du cœur, abâtardi en oscillation entre conscience professionnelle et bonne conscience compassionnelle. Et si c’était finalement l’attitude même de l’Europe face aux réfugiés, de la France si avare de son aide contrairement à l’Allemagne d’Angela Merkel lors de l’afflux syrien des années 2015-2016 ?

Au fond, on ne change pas : on ne fait que se modifier temporairement.

Et toute fin, si rageante qu’elle paraisse, est, dramatiquement, psychologiquement, philosophiquement,…terriblement prévisible.

Un grand film

Claude

Ouaga Girls de Theresa Traore Dahlberg

DOCUMENTAIRE DU MOIS


Du 26 avril au 1er mai 2018
Soirée débat lundi 30 à 20h30Film burkinabé (mars 2018, 1h22) de Theresa Traore DahlbergDistributeur : Juste DistributionPrésenté par Claude Sabatier Synopsis : Bien décidées à devenir mécaniciennes, Bintou, Chantale et Dina apprennent le métier à Ouagadougou. Au programme ? Étincelles sous le capot, mains dans le cambouis et surtout, bouleversements joyeux des préjugés : aucun métier ne devrait être interdit aux femmes !

« Ouaga Girls », 1er long métrage sorti le 7 mars dernier, veille de la Journée de la Femme, de la cinéaste suédoise Theresa Traore Dahlberg, de père burkinabé, met en scène l’expérience humaine et formatrice de jeunes filles à Ouagadougou, en troisième et dernière année de mécanique et carrosserie-tôlerie au Centre Féminin d’Initiation et d’Apprentissage aux Métiers. L’évocation de cette école pour jeunes femmes, créée en 1994, à l’initiative de l’association Attous-Yennenga, soutenue par l’ONG Terre des hommes suisse et Terre des hommes Allemagne, s’inscrit dans un double contexte politique, apparaissant en filigrane : celui, symbolique, sous lequel ses premières images placent le film, de l’émancipation féminine voulue par Thomas Sankara, dans sa révolution nationale communiste (1983-1987), avec des mesures comme la mise en place d’une journée du marché obligatoire pour les hommes (les poussant au partage des tâches ménagères) ou d’un salaire vital reversé par le mari à son épouse ; celui, diégétique, du contexte même de cette tranche de vie et du tournage du documentaire, la phase de transition du gouvernement provisoire et d’élections présidentielles après la chute de Blaise Compaoré accusé d’autocratie, de corruption et d’errements constitutionnels pour accéder à un 5ème mandat…Cet arrière-plan scande discrètement l’itinéraire intime et pré-professionnel des jeunes femmes : échos d’un journal télévisé, affiches électorales, discours du professeur d’histoire sur l’héritage des années Sankara.

La cinéaste fait le choix délicat et modeste d’accompagner la formation de Chantal, Bintou ou Mouniratou sans volonté didactique ni démonstrative, au risque de minorer, voire de minimiser la dimension documentaire proprement dite de son oeuvre : elle ne cherche pas à nous montrer en détail ou systématiquement les techniques de ponçage ou de peinture, à décrire l’acquisition de compétences, ou à souligner les progrès accomplis par ces futures carrossières ou garagistes sous la houlette de leurs professeurs ; elle préfère suggérer la beauté d’un geste, lors des épreuves pratiques finales, la crainte d’éclats de soudure chez une camarade sans lunettes de protection, le bourdonnement fébrile d’un habitacle de voiture, le mal de ventre d’une apprentie grondée par son enseignant qui ne voit là que paresse – sans oublier les rires qui fusent et les rêves d’amour au fond d’une fosse de réparation quand le maître de stage a le dos tourné.

La fosse de réparation comme métaphore de la communauté et symbole de l’âme ? Toujours est-il que cet espace clos et protecteur libère la parole et ouvre au spectateur un parcours socialement peu explicité (faut-il s’en plaindre ?) sur une intimité émouvante, saisie en rires étouffés, en gamineries adolescentes, en confidences balbutiées. Le paradoxe – le meilleur – de ce film réside sans doute dans ces virtualités, dans cette intensité fictionnelles par quoi il échappe justement au documentaire misérabiliste, par refus des stéréotypes sur la « misère » ou le « sous-développement » africains, et suggère l’angoisse existentielle, l’accession à l’âge adulte, la joie et la douleur de vivre. « Les phases de transition sont si fragiles dans la vie de chaque individu – explique la réalisatrice – qu’avec ce film, j’ai voulu saisir l’instant crucial où les choix déterminants s’opèrent. » S’effaçant au service de son sujet, contournant le plus souvent le passage obligé de l’entretien documentaire, Theresa Traoré Dahlberg privilégie la mise en scène d’instants intenses, tantôt volés, tantôt alanguis, qui dramatisent les échanges et fictionnalisent les situations, pour entrouvrir la porte d’un avenir rêvé ou l’abîme d’une existence déjà fragilisée : d’un côté, les interventions naïves et déterminées, lors d’un cours (de morale ou d’éducation sexuelle ?) des jeunes femmes sur les précautions à prendre en amour, les fantasmes d’une star en herbe chantant faux mais avec tant de foi et de fougue, le caractère bien affirmé de la femme désireuse de travailler et comptant bien imposer son intention à son futur mari, fût-ce au prix d’un divorce ; de l’autre, les pleurs, lors d’un entretien avec la psychologue scolaire, d’une élève semble-t-il abandonnée par sa mère, partie au Togo, les paroles confuses, le diction heurtée, le regard hébété d’une autre étudiante dont on semble comprendre que son père aurait pris un autre femme, ou qu’elle aurait vu ou subi des violences…

Film d’apprentissage, « Ouiga Girls » semble hésiter entre la fiction, des tranches de vie entraperçues, auxquelles on adhère instinctivement dans l’émotion d’un aveu, l’étincelle d’un regard badin ou brouillé – et le documentaire, qui dit peu sur l’origine sociale de ces jeunes filles, le recrutement, le fonctionnement, le financement de ce centre de formation, et n’évoque qu’allusivement l’analphabétisme (78 % de la population du Burkina Faso), l’insuffisante scolarisation (47 %) ou la précarité de la condition féminine avec les mariages précoces et forcés (un triste record mondial pour ce pays), les mutilations génitales encore pratiquées bien qu’interdites depuis 1996…A moins que tout, justement, ne soit résumé dans les lourds silences du dernier entretien ou la parole encore aphasique d’une conscience enfin un peu libérée.

Et si justement le charme et la force de ce film cosmopolite, par sa production et son équipe technique, qui donne de la jeunesse, toute d’émois et d’énergie, une image universelle, tenait à cette hésitation entre l’explication documentaire et l’expérience fictive ? Comme si la vie de ces « guerrières », qu’on s’est surpris à trouver un peu trop bavardes, un peu paresseuses et midinettes, en qui on n’avait pas tout à fait confiance, était incompréhensible et délicieusement, terriblement indicible…Comme une comédie musicale, étourdissante et quotidienne – bleu de travail et escarpins !

Claude

« Call me by your name » de Luca Guadagnino (2)

Call Me By Your Name : AffichePrix du jury international au Festival de la Roche sur Yon 2017, Oscar 2018 du meilleur scénario adapté, et Meilleur scénario adapté aux BAFTA 2018

Du 26 avril au 1er mai 2018Soirée débat mardi 1er mai à 20h30

Film italien (vo, février 2018, 2h11) de Luca Guadagnino
Avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel et Victoire Du Bois

Distributeur : Sony Pictures

Présenté par Pauline Desiderio

Synopsis : Été 1983. Elio Perlman, 17 ans, passe ses vacances dans la villa du XVIIe siècle que possède sa famille en Italie, à jouer de la musique classique, à lire et à flirter avec son amie Marzia. Son père, éminent professeur spécialiste de la culture gréco-romaine, et sa mère, traductrice, lui ont donné une excellente éducation, et il est proche de ses parents. Sa sophistication et ses talents intellectuels font d’Elio un jeune homme mûr pour son âge, mais il conserve aussi une certaine innocence, en particulier pour ce qui touche à l’amour. Un jour, Oliver, un séduisant Américain qui prépare son doctorat, vient travailler auprès du père d’Elio. Elio et Oliver vont bientôt découvrir l’éveil du désir, au cours d’un été ensoleillé dans la campagne italienne qui changera leur vie à jamais.

Très beau film !
Qu’est-ce que j’aurais voulu être bouleversée …

Déjà j’adore le titre ! C’est d’un romantisme fou de s’appeler du nom de l’autre ! J’aurais adoré ! Oui mais bon …  ça marche très bien avec Oliver et Elio, ça marcherait aussi très bien avec Olivia et Elia mais pas trop avec Oliver et Elia, ou Elio et Olivia, Bernard et Jacqueline … Mais ça marcherait avec Léo * et Léa * et avec Léo et Léo .
Ce film dont l’histoire se situe en 1983 m’aurait peut-être bouleversée si j’avais été jeune maintenant.
Or, là, je ne suis pas entrée dans la famille, je suis restée avec Marzia et Chiara donc à l’écart de cet amour sublimissime entre Oliver et Elio. « sublimes, forcément sublimes ! ». Je suis restée en dehors aussi, avec les filles, des discussions pointues. Sciences, Littérature, Philosophie, Archéologie, Poésie restent en milieu fermé, entre soi,  et les (pauvres) filles ne semblent vraiment pas avoir le niveau pour franchir le seuil. Elio offre un livre de poésies à Marzia qui ne trouve à dire que « j’ai trouvé ça beau ». Un peu short, Marzia, non ? Rien à voir avec, par exemple, l’échange entre Oliver allongé au bord du bassin et Elio. Là, comme c’est intéressant ! … mais, moi, il faudrait que je me le ré-entende plusieurs fois avant d’en saisir le sens. Et encore. Pauvre de moi.
Déjà il avait fait fort Oliver « later » avec l’abricot ! (famille des Prunus comme la pêche) « ʾAl-barqwq »passé de l’arabe au français via le latin, le grec ancien, l’espagnol …  le mot  « ʾAl-barqwq » désigne bien l’abricot mais en arabe littéraire abricot se dit « mech mech ». Je ne suis pas sûre qu’Oliver ait parlé de « mech mech » … 

C’est un milieu de rêve, Elio peut discuter avec ses parents d’un ouvrage, d’une musique, en plusieurs langues. Oliver est arrivé et c’est un ange ! « tout le monde aime Oliver ! » La campagne italienne, la villa en été, il fait chaud, le soleil fait se dénuder les corps et on se rafraîchit délicieusement ici ou on va, à bicyclette, là-bas se plonger dans une eau si froide que les corps ardents semblent parvenir toutefois à réchauffer. Le soir on danse groupés au clair de lune. Et Chiara croit qu’ Oliver danse avec elle. Oliver laisse Chiara croire qu’il danse avec elle. Tous sous le charme.
La caméra détaille avec délicatesse les regards, les gestes, l’apprivoisement d’Oliver par Elio et inversement, l’approche, l’hésitation. Oui, bon.
Avec Sonny & Cher, Mr Perlmann et son épouse rient tant, à gorge déployée pour elle, mais de quoi ? Blagues et mots d’esprits restent inouis. Ouis d’eux seuls. Ca fait penser aux  films où on rame pour trouver de l’intérêt aux dialogues et d’un coup on voit les protagonistes se dirent des mots doux, plaisanter, rire, se disputer sans le son, sur fond musical  !
Avec Sonny and Cher, Mr Perlmann et  Annella (merveilleuse Amira César) son epouse, ont, tout simplement, un peu trop bu. Epicuriens, ils le sont bien entendu aussi.
La scène de la pêche, voilà une scène cocasse et vivement la saison des pêches pour en proposer aux amis Cramés que ça fera sourire et aux autres, capables de refuser, malheureux pêcheurs ignorants !
En fait je me dis que « Call me » ne fonctionnerait pas en version hétéro, l’histoire n’aurait aucun intérêt. Oui, je sais, c’est un peu le cas de tous les films : si on change les personnages, on change tout et il n’y a plus de film. Mais quand même !
Je n’ai décidément pas aimé l’image des femmes dans ce film.
La mère bicéphale d’Elio, Annella, pour l’esprit, Mafalda pour le corps.
Marzia et Chiara, des potiches à vélo dont l’unique préoccupation semble être de coucher avec Elio et Oliver, sans entrer dans la villa, ou alors dans un grenier poussiéreux,  pas leur place autour du piano, à table.   Sauf quand les deux tourtereaux partent en vacances, alors, la mère les invitent à dîner. Pour parler des chéris, sans doute.

Bref, j’ai reçu aussi un petit message de  « Faute de grives, on mange des merles » donc …
le film ne m’a pas plu.

J’ai gardé cette distance qu’a la dame qui donne avec plaisir à Oliver et Elio de l’eau fraîche qui désaltère et retourne écosser ses petits pois, au soleil, assise devant la porte de sa maison. Où ils ne sont pas entrés non plus.

Marie-No

* prénoms pris au hasard parmi ceux les plus donnés ces dernières années.

« Place publique » d’Agnès Jaoui

Place publique : AfficheDurée 98 mn

Nationalité : France

Avec Jean-Pierre Bacri (Castro) , Agnès Jaoui (Hélène) , Léa Druker (Nathalie) Hélèna Nogerra … 

Année : 2018

 

SYNOPSIS: Castro, autrefois star du petit écran, est à présent un animateur sur le déclin. Aujourd’hui, son chauffeur, Manu, le conduit à la pendaison de crémaillère de sa productrice et amie de longue date, Nathalie, qui a emménagé dans une belle maison près de Paris. Hélène, sœur de Nathalie et ex-femme de Castro, est elle aussi invitée. Quand ils étaient jeunes, ils partageaient les mêmes idéaux mais le succès a converti Castro au pragmatisme (ou plutôt au cynisme) tandis qu’Hélène est restée fidèle à ses convictions.

Leur fille, Nina, qui a écrit un livre librement inspiré de la vie de ses parents, se joint à eux.

Alors que Castro assiste, impuissant, à la chute inexorable de son audimat, Hélène tente désespérément d’imposer dans son émission une réfugiée afghane. Pendant ce temps, la fête bat son plein…

D’abord, j’ai été déçue.
Mais c’est plus fort que moi, j’aime Agnès Jaoui, j’adore Jean-Pierre Bacri alors j’y regarde de plus près, je cherche le flacon (presque) à moitié plein.

Je vois donc le côté grosse fatigue, très touchant, le fond de tristesse maquillée en aisance joyeuse, les bobos à l’aise, qui s’amusent ou font mine de, leurs travers caricaturés et comme vomis sur la pelouse impeccable de cette très belle maison à 35mn de Paris, à fond dans le vertige des conventions de ce milieu focalisé sur l’audiovisuel, le jeunisme obligé. Tous des pantins suspendus au verdict de l’audimat, du regard des autres voulant plaire, devant plaire. Avec parfois quand même une volonté de voir un peu plus loin, de soutenir des causes, de s’investir dans le social, tiens, d’aider les migrants, à bonnes distances, hygiène oblige. Sur le papier, c’est déjà ça.

En sortant de la projection, je me suis dit qu’ils ne s’étaient pas foulés, ayant espéré retrouver des dialogues à la hauteur du « Goût des autres » … Mais avec le recul … Jaoui-Bacri jettent leurs répliques « drôles » dans la BA, à dessein, pour évacuer la légèreté en avant-scène. Car ce n’est pas leur propos.

Le film est triste, mélancolique et la vacuité des dialogues souligne la superficialité de ce monde, de leur monde où comme partout ailleurs l’argent et la notoriété ne peuvent tout simplement rien contre la vieillesse, où on perd ses cheveux comme les autres (Castro n ‘a pas d’implants mais une moumoute qui nous rappelle les hommes à moumoutes qu’on a rencontrés en vrai  : c’est très visible, moche et toujours émouvant), un monde où on ne peut pas raccourcir les distances, 35mn à vol d’oiseau ≠ par la route (ou bien on « monte » en catégorie et on passe à l’hélico), où les vieux beaux couchent (allez, pas très longtemps) avec des femmes (très) jeunes pour se persuader et surtout persuader les autres qu’ils sont passés poireaux : tête blanche et queue verte, un monde où, déplacés à la campagne, on n’est pas les rois du monde, où il y a toujours un chien qui aboie et des voisins qui sont en horaires décalés, où les enfants devenus grands croisent avec les « adultes » leurs sacrées fêlures que le meilleur maître de Kintsugi ne pourra jamais embellir, où il faut bien finir par faire le deuil de sa jeunesse, accepter le riche rustre russe, prendre des selfies, écouter Mister V. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi, fini tout ça, ringard. 0 like.

Tous ces gens vivent sur leur « place publique » qui rétrécit, n’existe déjà quasi plus. Déménagée sur les réseaux sociaux et les codes ont changés. Circulez, y’a trop à voir.

Agnès Jaoui marque un pas. Elle regarde devant et elle a peur, forcément, comme tout le monde.
« Place publique » ne provoque pas le rire Jaoui-Bacri délicieusement amer et on n’était pas venu pour pleurer …
C’est pourtant à pleurer.
Amèrement toujours.
C’est moins délicieux. Mais quand même.

Jabac auto-déclarés ringards dans la lumière sublime d’Yves Angelo.

Bouleversant. Quand même.

Marie-No

Lady Bird-Greta Gerwig (3)

Meilleure comédie et meilleure actrice aux Golden Globes 2018

Du 19 au 24 avril 2018Soirée débat mardi 24 à 20h30Film américain (vo, février 2018, 1h35) de Greta Gerwig avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf et Tracy Letts

Distributeur : Universal Pictures

Présenté par Marie-Annick Laperle

Synopsis : Christine « Lady Bird » McPherson se bat désespérément pour ne pas ressembler à sa mère, aimante mais butée et au fort caractère, qui travaille sans relâche en tant qu’infirmière pour garder sa famille à flot après que le père de Lady Bird a perdu son emploi. 

SURPRISE SANS SURPRISE

Surprise sans surprise pour ce film de la réalisatrice américaine Greta Gerwig qui raconte la dernière année de lycée d’une adolescente dans l’Amérique post 11 septembre. Elle a 17ans et se fait appeler Lady Bird à la place de son vrai nom Christine. Elle porte ce nom, sa famille, son quartier, sa vie comme un poids sclérosant et refuse le parcours balisé, tracé par son milieu familial et social.

Rien d’original donc ! La révolte banale d’une adolescente élevée en milieu catholique et protégée. Une succession de situations triviales assez attendues qui se succèdent à un rythme accéléré. Il faut vite accéder au pouvoir que confère l’âge de 18ans : un ticket de loterie, une cigarette et un magazine «  Play Girl », sans oublier le premier émoi amoureux et la première expérience sexuelle. Sauf que ces premières fois ne procurent pas le plaisir attendu et laissent entrevoir des lendemains un peu moins chantants.

Qu’importe ! Lady Bird rêve d’évasion et d’une autre vie : la Côte Est, New York et le milieu des artistes. Or, ce rêve est constamment contrarié par le quotidien et en particulier par sa mère avec laquelle elle entretient des relations conflictuelles. La scène du début illustre bien cette situation . Après avoir écouté le livre audio « Les raisins de la colère », la mère et la fille sont en paix, en phase, même. Et puis soudain, le simple désir de Christine d’écouter une musique, suivi du refus de sa mère, fait éclater le conflit redouté et récurrent : Christine ouvre la portière et saute de la voiture en marche, exprimant par ce geste sa volonté de s’échapper.

Le véritable sens du film est ici. Comment échapper à la pression  maternelle ? Comment échapper au conditionnement du milieu dans lequel on a vécu et on s’est construit ? Comment devient-on soi-même ? Comment se débarrasser de certains  attachements, en particulier de l’attachement mère/fille ?

Il faudra à Christine et à sa mère Marion ce détachement par l’éloignement (Christine va à New York pour ses études universitaires) pour comprendre combien elles se manquent et donc combien elles s’aiment. La scène de séparation à l’aéroport est formidable. Greta Gerwig détourne la scène classique de l’amoureux qui court derrière la femme aimée qui va lui échapper.Marion a refusé d’accompagner sa fille jusqu’à l’embarquement et reste dans la voiture pour attendre le père en prétextant que le parking est trop cher. Quelques instants plus tard, on voit la mère courir comme une folle dans le hall de l’aéroport et s’effondrer dans les bras de son époux qui la rassure : «  tu vas la revoir ».

Dans la scène finale, après un coma éthylique en guise de rite de passage à l’indépendance, Christine peut lâcher Lady Bird pour assumer Christine et dire à sa mère qu’elle l’aime. Car le véritable amour d’une mère pour son enfant n’est pas de le retenir mais de le laisser partir pour qu’il puisse devenir «  la meilleure version de lui-même », cette belle expression de Marion qui traduit tout l’amour qu’elle a pour sa fille.

Christine va jouer seule cette partition qui lui permettra d’être qui elle est.

Marie-Annick

 

 

La Belle et la Belle- Sophie Filière

Du 12 au 17 avril 2018Soirée débat mardi 17 avril à 20h30
Film français (mars 2018, 1h35) de Sophie Fillières avec Sandrine Kiberlain, Agathe Bonitzer, Melvil Poupaud, Lucie Desclozeaux, Laurent Bateau, Théo Cholbi, Florence Muller et Brigitte RoüanDistributeur : Memento Films 

Présenté par Claude Sabatier

Synopsis : Margaux, 20 ans, fait la connaissance de Margaux, 45 ans : tout les unit, il s’avère qu’elles ne forment qu’une seule et même personne, à deux âges différents de leur vie…

 

« On ne sait jamais ce qu’il faut vouloir car on n’a qu’une vie et on ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul ? Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même « esquisse » n’est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l’ébauche de quelque chose, la préparation d’un tableau, tandis que l’esquisse qu’est notre vie n’est l’esquisse de rien, une ébauche sans tableau. Tomas se répète le proverbe allemand : « einmal ist keinmal », une fois ne compte pas, une fois, c’est jamais. Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout. »

Qui d’entre nous n’a jamais partagé l’angoisse existentielle de Tomas, le héros de « L’Insoutenable légèreté de l’être » de Milan Kundera, n’a jamais eu le sentiment d’une improvisation permanente dans sa vie, esquisse permanente d’un tableau inachevé, voire illusoire ? Si, jeunes, vous vous interrogez avec un mélange de crainte et d’espoir sur votre avenir, si, moins jeunes, vous vous retournez avec regret, voire amertume sur un passé que vous aimeriez tant réécrire, alors, dédoublez-vous en 2 hommes, ou plutôt 2 femmes, une jeune femme de 20 ans, Margaux (qui sera jouée par Agathe Bonitzer), une femme mûre de 45 ans (par Sandrine Kiberlain)…C’est à cette curieuse proposition de cinéma que nous invite Sophie Fillières dans son dernier film, de 2017, sorti en mars 2018, au titre tautologique : « La Belle et la Belle », une comédie sentimentale, une histoire de double burlesque, un postulat de départ fantastique pour une histoire finalement très réaliste, avec deux actrices à la fois différentes et assez comparables physiquement comme dans leur jeu : visage effilé, longue chevelure, rousse ou blonde, grâce indolente mâtinée de vivacité pince-sans-rire, même abandon au petit matin après l’amour, à moins que, mais si, tu te souviens, tu ne restais jamais au lit, mais non Marc, enfin…Analogies subtiles et indicibles grâce à ce dédoublement d’une même personne en 2 actrices, servies par des dialogues un peu décalés, des situations absurdes, mode Ionesco ou Pinter, des contretemps burlesques, une ironie légère sur le langage jeune ou sms comme sur le marivaudage de Marc où se dessine et s’égare le sentiment amoureux…

Le pari semble réussi, le film évitant le double écueil de l’invraisemblance fantastique ou d’un réalisme démonstratif : la rencontre de ces deux femmes, lors d’une fête, devant le miroir d’une salle de bains, leur chassé-croisé permanent, leurs amours communes – et pour cause ! – avec Marc interrogent les mystères de la destinée, nos doutes sur nos choix passés ou l’angoisse d’un avenir déjà marqué, ou refusé par la jeune Margaux dans l’image qu’en offre son aînée. Le parallèle entre le futur espéré (conjuré ?) et le passé regretté (réécrit ?) donne lieu à des scènes cocasses, comme celles où Agathe Bonitzer refuse un futur déjà écrit dans notre inertie ou nos tentations – coucher avec son directeur de recherche, abandonner son master à Lyon comme elle le…fera pourtant – où Sandrine Kiberlain ne s’émeut pas outre mesure de voir son jeune double saignant du nez après sa chute de ski ou a la prescience d’un vol de carte bleue ou de scooter du petit copain…Comme si chaque destin n’était pas profondément individuel, lié à des choix circonstanciels (le hasard de nos rencontres, le tropisme de notre caractère alors, le poids de nos convictions) qu’il ne faut pas regretter, car enfin, la Margaux mûre ne se sentait à l’époque pas prête à garder son enfant, par manque d’amour ou d’instinct maternel peut-être… Or, la vie ne nous donne pas forcément une seconde chance et n’empêchera pas la mort d’Esther, à la suite d’une maladie : belle idée que ce télescopage temporel où l’amie de Margaux-Bonitzer est bien présente dans une soirée jeunes ou dans un improbable skype, et pourtant déjà morte quand Margaux-Kiberlain se rend à son enterrement, pour ne pas y rester longuement, tant les hommages et le recueillement convenus lui pèsent. Margaux n’a pas changé finalement : rebelle et rétive. Et elle a beau mettre en garde sa cadette, comment celle-ci pourrait-elle éviter à son amie de disparaître tragiquement, sauf à anticiper maladroitement sa mort par un émouvant « Je t’aime » prémonitoire et un peu trop appuyé ?

Le thème amoureux, servi par une belle interprétation de Melvil Poupaud, charmeur mélancolique et faussement désabusé, vient servir cette variation sur l’identité et le temps vécu – dans ses promesses et dérobades. Les émois et embarras sentimentaux des deux femmes oscillent entre le triangle amoureux ici revu et corrigé en quadrature d’une vie unique et le questionnement sur un désir toujours nouveau, une expérience déjà jouée. De la jeune Margaux qui couche à tout va mais ne croit pas à l’amour – jusqu’au jour où il surgira, lu prédit Marc – à la quadragénaire un peu blasée, qui veut encore croire que sa passion renaîtra de ses cendres encore chaudes, se déploie une histoire d’amour dédoublée, comme allégée, détachée mais aussi redoublée avec l’élan timide de la jeune femme qui se donne, et la chance nouvelle que s’offre la femme mûre… Comme si, malgré Kundera, malgré toutes ses redites ou bégaiements (le même train, la même dédicace d’Aurélie Dupont dans le TGV, la 3ème image, le double âgé au même bonnet rouge croisé à la gare), la vie nous donnait une seconde chance, détissait l’imparfait et rouvrait un passé recomposé : au retour du ski, c’est bien la Margaux plus âgée que choisit Marc, tandis que l’effacement de la jeune, qui va vivre sa vie, libère en somme son aînée de son passé, qui nous tire si souvent en arrière et projette son ombre portée – peur obsédante de l’échec, sentiment d’inachèvement ou d’incomplétude – sur nos joies présentes, notre spontanéité et notre disponibilité à la vie. La plus jeune s’affirme, durement quand elle rompt d’un laconique sms avec deux garçons d’un coup, mais avec plus d’authenticité dans sa relation avec Marc ; la plus âgée se déleste et se libère.

Amusante pirouette finale, où le petit traumatisme crânien de la jeune Margaux introduit un aiguillage narratif inattendu dans ce ballet un peu répétitif, et symbolise l’acceptation par une femme de sa singularité, l’assomption de sa liberté : une esquisse belle et vraie, maladroite et fiévreuse peut-être, mais sans souci du tableau final, de toute façon toujours recommencé…

Claude

« Lady Bird » de Greta Gerwig (2)

Résultat de recherche d'images pour "LADY BIRD AFFICHE"Meilleure comédie et meilleure actrice aux Golden Globes 2018

Du 19 au 24 avril 2018

Soirée débat mardi 24 à 20h30
Film américain (vo, février 2018, 1h35) de Greta Gerwig avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf et Tracy Letts

Distributeur : Universal Pictures

Présenté par Marie-Annick Laperle

Synopsis : Christine « Lady Bird » McPherson se bat désespérément pour ne pas ressembler à sa mère, aimante mais butée et au fort caractère, qui travaille sans relâche en tant qu’infirmière pour garder sa famille à flot après que le père de Lady Bird a perdu son emploi. 

Je ne savais pas que Lady bird voulait dire coccinelle.
Christine veut qu’on l’appelle « coccinelle », c’est mignon, ça, mais ça ne nous met pas« delighted », non plus. En fait on n’est enchanté de rien.
Tout se passe comme si Greta Gerwig avait voulu suivre point par point un cahier des charges précis pour coller au stéréotype de la comédie douce-amère, indépendante et cool avec de la jolie musique sucrée nineties et des protagonistes un peu en marge, pas trop quand même et tellement attachants avec un bon fond bien ripoliné qui ressort toujours de toutes façons. Obligé, on est en Amérique, quoi !
Lady bird a 17 ans, vit à Sacramento, dans une famille modeste, qui se prive pour l ‘envoyer dans un lycée privé (puisque dans le public on se fait égorger) et elle vit de l’autre côté du periph euh … de la voie ferrée. Dès le début du film, Greta Gerwig se plante sur le rythme. Pour biffer la case « comédie enjouée », elle nous fait subir un tourbillon de scènes montées dans une frénésie de fête foraine. Stop ! On voudrait faire connaissance et puis voir un peu que la vie de « coccinelle » à Sacramento, c’est une succession de jours interminables où on s’ennuie ferme, même que c’est pour ça qu’elle veut absolument aller étudier ailleurs. A New York de préférence. On est en 2003, elle a des chances d’y arriver, le 11 septembre joue en sa faveur !
Être ailleurs, ne plus être cataloguée du mauvais côté, ne plus se serrer la ceinture en famille et surtout fuir sa mère avec qui la connexion est presque totalement interrompue.  Au mieux, ça grésille fort sur la ligne ! Comme pour 9 adolescentes sur 10, sa mère représente, à l’instant T, ce qu’elle ne veut jamais devenir.
Lady bird découvre l’amour x2 , se trompe, pleure un peu. Délaisse sa meilleure amie pour la fille branchée de la classe, plus riche, plus fun. Bilan des courses : un homosexuel, un pseudo intello contestataire blasé chic, une obèse et une bimbo. Emballez, c’est pesé.
Et bien sûr, à la fin, on se recale, la mère et la fille se parlent bien et Sacramento … Ah ! rouler dans Sacramento … Et le dimanche à New York, après une nuit bue au goulot, le nez au vent elle retrouve le droit chemin et l’église du coin de la rue, devant le chœur d’enfants … et se revoit, c’etait hier …
Et tout est tellement attendu !
C’est bien interprété. La mère et le père sont très bien. Mais les rôles sont tellement caractérisés, les bornes des personnages tellement marquées … Le supplément d’âme ne fait pas partie du package. Ca peut plaire. Du bon boulot, bien ficelé, bien récompensé.

Balisé, sans surprises, hyper-conventionnel … surévalué.
Pas très intéressant
Assez énervant

Marie-No

« Phantom Thread » de Paul Thomas Anderson

Phantom Thread : AfficheUn film réalisé par Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps. 

Synopsis : Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

 

Ce film déroutant captive de bout en bout. On est totalement séduit par Reynold Woodcock et son allure, mais d’abord par son regard obscur si clairement enfantin, sa mère y étant enfermée dans la robe qu’il lui avait cousue, adolescent, pour convoler en secondes noces … Il avait alors commencé le rituel de coudre des voeux dans les doublures de ses créations. Il crée depuis, tout près du giron de sa sœur, Cyril, inébranlable soutien à sa profusion artistique. La maison de couture Woodcock, London, est devenu un lieu de Haute Couture fréquenté par les têtes couronnées et autres privilégiées de la vieille Europe des années 50. La relation amoureuse en moins, encore que …, le génie créatif progressiste en moins, aussi, Reynold restant enfermé dans le carcan décliné à l’infini dont il habille ses riches clientes, l’organisation pratique, la gestion du talent, le succès des affaires fait penser à l’alliance Yves Saint-Laurent/Pierre Berge. Lunaire/Terrien.
Reynold collectionne les muses féminines qui, le charme envolé, finissent toujours pas déranger avant d’être immanquablement congédiées par Cyril.
Un matin dans une auberge de « sa » campagne, Reynold rencontre Alma.Et ce moment est une des scènes magistrales du film : on assiste vraiment à une rencontre. Quelque chose se passe entre ces deux-là et on le voit, on le ressent. Du grand art. De mise en scène du réalisateur Paul Thomas Anderson et des deux acteurs Daniel Day Lewis et Vicky Krieps. C’est là, c’est arrivé, ils sont liés par un phantom thread (fil fantome). Ce n’est pas une romance et la relation entre eux est un désastre au quotidien. Mais ça continue. Ils se cherchent, s’enlacent , se rejettent, s’éloignent et se rapprochent. C’est un apprentissage douloureux. Il l’humilie, elle l’exaspère mais le fil est solide. Incassable. Par deux fois elle tentera le diable de la rupture pour mieux le forcer à sortir de lui-même et lui déclarer enfin son amour. La deuxième fois, Reynold retient la première bouchée d’omelette aux champignons, devinant qu’Alma est en train de l’empoisonner . Ils se regardent, s’interrogent du regard : il sait ? sait-elle que je sais ? Champ, contre-champ, champ, contre-champ. Reynold avale cette bouchée salvatrice.
« tu souffriras, jusqu’à, peut-être, vouloir mourir. Mais tu ne mourras pas »
Le rapport amoureux entre Reynold et Alma est bancal. Mais quel rapport amoureux ne l’est pas ?
L’histoire se passe dans une maison de couture mais pourrait se passer dans un autre lieu.
Pourtant c’est captivant de vivre dans ce microcosme de velours et de dentelles, de mètres de satin blanc étalés sur les grandes tables de couture. Paul Thomas Anderson montre de véritables ouvrières au travail dans l’urgence de la création, leurs mains habiles courant sur les tissus, pinçant ici, relâchant là, froissant, drapant, magnifiant encore les corps gracieux, sublimant toujours ceux qui le sont moins. On a le sentiment pendant tout le film de vivre l’art de la Haute Couture. On entend le froissement des étoffes.

« Phantom thread » m’a bien fait plaisir.
Paul Thomas Anderson est américain et son film est subtil.
Je le reverrais bien une deuxième fois. Re-goûter à la mise en scène, aux décors, à l’atmosphère, savourer le jeu des acteurs.
(et voir si les deux/trois lourdeurs américaines ressenties sont toujours là)

Marie-No

PS : Woodcock étant un personnage de fiction, pourquoi ce nom ?