Noura Rêve- Hinde Boujemaa


Film tunisien (novembre 2019, 1h30) de Hinde Boujemaa avec Hend Sabri, Lotfi Abdelli et Hakim Boumsaoudi 

Synopsis : 5 jours, c’est le temps qu’il reste avant que le divorce entre Noura et Jamel, un détenu récidiviste, ne soit prononcé. Noura qui rêve de liberté pourra alors vivre pleinement avec son amant Lassad. Mais Jamel est relâché plus tôt que prévu, et la loi tunisienne punit sévèrement l’adultère : Noura va alors devoir jongler entre son travail, ses enfants, son mari, son amant, et défier la justice…

Présenté par Georges Joniaux 07.01.2020

Le nœud du film (si l’on peut dire)  est à son milieu, lorsque Jamel pénètre dans le garage et viole  Lassad l’amant de sa femme. Cette vengeance  inattendue ainsi que la contre mesure immédiate de la victime Lassad, qu’on ne comprend pas tout de suite, sont  du vrai cinéma. En effet, Lassad pris d’un élan machiavélique, organise le vol et déprédations de son propre garage pour en accuser Jamel et ainsi se venger de la violente humiliation par justice interposée. Cette séquence sépare le film en deux. 

Il y a d’un côté Noura, la femme adultère qui fuit le risque d’être condamnée par la loi à 5 ans de prison si son mari la dénonce. C’est-à-dire subir les foudres d’une institution répressive, basée sur la prohibition  de l’infidélité, afin de préserver les familles. (Et qui paradoxalement n’hésite pas à emprisonner, ce qui n’est pas des plus protecteur pour la famille en question! )

Il faut alors préciser que cette loi est d’apparence égalitaire, dans la mesure où seraient théoriquement réprimés autant les hommes que les femmes. Ajoutons que le conjoint trompé peut à tout instant interrompre la procédure avant la sentence, ce qui en d’autres termes transfère un immense pouvoir « de négociation » au conjoint trompé. Or les femmes n’utilisent jamais cette loi, alors que les hommes le font. Et le comportement de Noura, est fortement déterminé par les potentialités répressives de cette loi. Elle va induire pour une large part, sa manière de composer avec son mari, son amant, ses enfants, la justice. Pour une  part seulement car nous constatons que sa démarche de divorce est autant dissimulée au mari que ne l’est sa liaison. Tout cela contribue à transformer une femme ordinaire, avec ses sentiments et son projet de vie meilleure, en équilibriste, en menteuse et donc la diminue.

De l’autre côté donc,  ce n’est plus de la loi de l’État dont il est question mais de la loi de l’homme dans sa famille. Ici l’homme est un délinquant, un voleur de profession. Sa vengeance lorsqu’il apprend que sa femme le trompe est déconcertante et il faut l’espérer peu coutumière. (Sinon, comme Lassad, beaucoup parmi les hommes se sentiraient alors obligés de se promener avec dans la poche un certificat médical de virginité anale !). Ce qui est remarquable chez  Jamel, c’est qu’il n’est pas libre. Il exerce comme voleur dans une entreprise de Pick Pocket dont on voit que son patron (inspecteur de police) la gère d’une main de fer. Jamel est affectueux avec ses enfants, si ce n’est son  accès de violence d’un instant pendant lequel, il fiche toute sa famille dehors, sur le pas de la porte. Et cette violence lui appartient comme à la société, au milieu et à la condition dans lesquels il vit ;  elle est ordinaire. Quant à son choix de vengeance, sodomiser son rival pour l’humilier, il appartient à l’imaginaire social masculin,  l’inspecteur pourri ne lui dit-il pas en parlant de Lassad : « moi à ta place je l’aurais niqué ». Remarquons l’essentiel,  à aucun moment, dans son dépit,  Jamel cherche à  blesser Noura mais son choix de vengeance demeure tout verbal, il exclut totalement une  violence physique contre sa femme et à aucun moment il ne cherche à faire usage de la loi sur l’adultère. En d’autres termes, certainement à sa manière, il la respecte et il l’aime. Et peut-être, l’aime-t-il  mieux que Lassad, le possessif amant de sa femme.

Ce film nous montre l’enchevêtrement entre la loi nationale qui épouse comme un gant les us et coutumes de la gente masculine, remarquons alors les déterminants dans lesquels les personnages sont  piégés. 

Le principal d’entre eux,   c’est le sexe, le Phallus devrait-on dire. Ce viol de Lassad par Jamel est une manifestation phallique qui structure totalement cette société. Et au fond si Noura rêve que la loi ne vienne pas dans son lit,  si elle aspire seulement à être heureuse, dans un monde où les femmes et les hommes seraient égaux,  elle n’en vit pas moins dans une société dont l’imaginaire est aussi raide qu’un phallus.

Et c’est ce que démontre Hinde Boujemaa, une société qui n’a jamais pu se distancier des questions sexuelles, qui n’a jamais pu par exemple créer des œuvres d’humour  sur le libertinage ou l’adultère. Une société  où femmes et hommes sont figés dans des rapports de domination et de possession, sans distanciation possible par rapport aux questions de sexe. Et on suppose du même coup que l’interdit religieux, dont il n’est jamais question dans le film surdétermine tout cela. Une religion aussi raide que le genre de phallus qu’elle a produit en plaçant autant d’interdits dans les têtes et dans les lits. 

Le Bel Eté de Pierre Creton

Le Bel été : Affiche

Film français (novembre 2019) de Pierre Creton
avec Yves Edouard, Sébastien Frère, Sophie Lebel, Mohamed Samoura, Ahmed Kroma, Gaston Ouedraogo, Pauline Haudepin

Soirée débat le 29 décembre 2019
présenté par Marie-Noël Vilain
en présence du réalisateur et du co-scénariste Vincent Barré

Le Bel Eté nous emmène dans le Pays de Caux où Robert, Simon et Sophie vivent un quotidien d’habitudes dans ce sublime décor de campagne et de bord de mer, magnifiquement filmés.
Nessim entre dans leur vie, suivi d’adolescents, que la situation politique de l’Afrique menace. Pour se réfugier en France, tous ont traversé la Méditerranée au péril de leur vie et taisent les massacres qui hantent leurs mémoires.
Entre fiction et documentaire, Le Bel Eté, montre la volonté de vivre ensemble, c’est une histoire de migrants et d’accueillants, une chanson douce aux voix multiples qui apaise et rassure, où se répondent, en écho, ambiance bucolique, beauté de la nature et bienveillance dans son sens premier bene volens, bénévolence.
Entre la vie et le cinéma, selon des assemblages de fiction et de réalité personnels à Pierre Creton,  Le Bel Eté est une histoire réelle d’accueil et d’hospitalité, un moment suspendu dans une ferme à Vattetot sur mer.
On y voit le travail méthodique et attentif d’une association locale qui se consacre à régler des situations complexes, pour partie administratives, et on perçoit aussi ce que montre rarement les films sur le sujet migratoire, les sentiments et le désir qui circulent, l’importance et la complexité des situations sentimentales, affectives et sexuelles, la solitude aussi, parfois celle d’une aidante berçant ses inquiétudes et ses difficultés. dans le soutien aux autres.
On y voit se baigner une jeune fille blanche et un jeune homme noir et on ressent la différence de ces mêmes vagues sur leurs peaux et leurs mémoires réunifiées dans cet instant de simple plaisir à se rafraîchir.
On y voit une cuisine où se mélangent recettes d’ici et d’ailleurs, un lit où sommeillent côte à côte trois corps endormis, le désordre des sentiments, la jalousie apprivoisée, « – Et toi, tu l’aimes ? » « – Pierre l’aime alors je l’aime», une chambre où le pluriel ne peut se conjuguer qu’au présent.

Le Bel été construit avec tendresse et précision un questionnement subtil.
Alors que l’urgence est devenue la norme, Pierre Creton prend le temps de rassembler une multitude de détails, pour faire naître et exister, sous nos yeux, un microcosme de paix et de sérénité.

C’est le fil des jours de ce bel été qu’il nous donne à voir.

Les cadres, l’aspect fragmentaire du montage, et du son, la parole souvent à la limite d’être hors de portée, nous ouvrent un espace à la fois accueillant et réservé, où, d’abord, nous ne nous autorisons pas à entrer tout à fait.

Puis, nous nous y décidons, nous décidons d’ouvrir les yeux et de les garder ouverts pour voir dans cette histoire une tranche d’Humanité.

 

Marie-No

 

Bavardage

En bref pour finir l’année,  nous n’avons pas pris le temps de parler des derniers films, et de celui de Kosta  Gavras, « Adults in the room » et le second de Ken Loach, « Sorry  We Missed You ». L’un et  l’autre se complètent, j’ai éprouvé le même  plaisir mitigé à les voir. Leur sujet nous absorbe, nous place dans un état émotionnel propice à la compassion, nous trouvons les situations injustes, nous qui sommes nécessairement justes.

D’abord la Grèce, cette pauvre Grèce.  Frédérique nous avait campé le décor,  d’abord la faillite de Lehman Brother, (dans laquelle l’ombre de Goldman Sachs se profile).  Survient alors, l’effondrement des banques grecques puis les révélations sur ses finances publiques. On se souvient des formules répétées dans la presse, « les  grecques ne paient pas d’impots, corruption, fraude fiscale, magot de l’église orthodoxe etc ». Puis il y a  ce qu’on  voit indirectement se profiler  dans le film, coupes sauvages dans les finances publiques, hausse des taxes en tous genres, réforme de la sécurité sociale, abaissements drastiques des pensions de retraite, privatisation de tout,   et plus généralement, interdiction  de toutes les marges de manœuvre, particulièrement envers les plus modestes. Le talon de fer disait Jacques London… Et le film de Costa Gavras reprend le livre d’un acteur de premier plan Yanis Varoufakis. Costa Gavras s’entoure pour l’essentiel d’acteurs professionnels, il n’y a en effet pas de place pour l’improvisation,  on suit le texte, et les personnages, jusqu’au physique,  sont ressemblants ( Pour la France, Sapin, Moscovici sont très crédibles). Et on assiste à ce qui pourrait être une sorte de vaudeville,  avec son balai  de portes qui s’ouvrent et se ferment, des postures, des réactions de prestance, des mots, des formules, de la communication de presse etc… Mais là s’arrête la comparaison, car il n’y a aucun humour dans cette histoire. Et cette histoire est sinistre pour tous les grecs, elle n’est pas seulement celle de la chèvre de Monsieur Seguin.   Les spectateurs qui ont suivi Costa Gavras, se remémorent des films. Pour ma part je pensais à « Z », ce que le régime des Colonels avait établi par la répression et la torture, soit l’asservissement d’un peuple pour, ou à cause de profits qui ne sont pas les siens, le management moderne l’obtient sans effusions de sang. Mais puisque  j’en suis à « Z », il y avait dans ce film une tentative de sortie au grand air, on voyait des manifestants, des militants,  un peuple. Dans « Adults in the room », on est  invité à une sorte de kriegsspiel de bureau… à une danse macabre, ou une valse dans les allées du pouvoir (ce que C.Gavras illustre superbement). Il nous montre des gens qui se disent des choses abstraites mais terriblement inquiètantes, devant laquelle nous sommes invités à nous indigner. Bien sûr c’est prenant, mais tout de même on peut souhaiter que ce film en inspire d’autres qui  exploreront les conséquences concrètes et vécues de cette histoire. 

Pour les conséquences concrètes, on a Ken Loach avec « Sorry We Missed You », là on sait  tout de suite à quoi s’en tenir. Le choix des acteurs, est essentiellement constitué de « non professionnels ». « L’acteur non acteur » apparaît souvent dans les films sociaux. Ils ont un effet leur esthétique, les réalisateurs souhaitent de l’authentique,  de la tête de pauvre, des réactions et des phrases naturelles et populaires. Autant il faut des acteurs pro pour jouer les riches (voir ci-dessus Costa Gavras), autant, pour les pauvres, c’est pas terrible. 

Nous avions été bouleversés par le précédent film « Moi Daniel Black », qui était un film sur l’oppression bureaucratique néolibérale. Et ce film avait en effet l’avantage de montrer que cette forme de pouvoir est aussi une bureaucratie. La trame était simple, la loi de l’emmerdement maximum, autrement dit,  un enchaînement inéluctable et  fatal,  pour ce pauvre Daniel B. Pour « Sorry We Missed You », même modèle, encore cette bonne vieille loi.  Ricky un brave jeune homme va devoir  accepter de devenir « travailleur indépendant associé » d’une société de livraison rapide.  En 1971, (ça ne me rajeunit pas plus que ça !) je voyais mon premier Ken Loach, « Family Life », c’était l’époque de l’antipsychiatrie, et la famille était alors abominable, et Ken Loach, nous le confirmait. Aujourd’hui, chez Ricky, la famille est devenue le dernier lieu solidaire, aimant et viable. Et quand Ricky en sort,  ce qui valait pour  Daniel Black vaut pour lui, il sera également victime de la loi en question. Et cette loi est le produit de choix politiques qui pour la bonne cause de la rentabilité, du prétendu client roi, autrement dit du profit, opprime les gens modestes comme lui. Bien sûr on approuve la démonstration. On se dit tout de même qu’au plan cinématographique et du scénario, on est resté sur le modèle du précédent film. 

D’un film à l’autre, on est passé du dedans au dehors, des salons diplomatiques bruxellois au grand large  des routes anglaises, ça se complète, mais tout de même,  c’est un peu déprimant. Existe-t-il un sujet actuel où les victimes ne le demeureraient pas ? Vous savez comme les Q. Tarantino « Inglourious basterds » ou de  « Django Enchained » ;  mais en vrai !

Anna Karina (1940-2019)

Un charme fou

« qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire … »

Vous l’entendez sa voix ? Douce et rapeuse avec cet accent qui ondule dans sa gorge et suggère que les mots, elle les pense aussi dans la langue de Hamlet, prince de Danemark.

Quand elle parlait, quand elle marchait, bougeait, chantait , quand elle apparaissait, tout s’arrêtait. Elle fascinait autant qu’ Anne fascinait.

Jean-Luc Godard a perdu ses deux Elles.
On est cloué au sol.

Le traitre- Marco Bellochio

Titre original : Il Traditore

Film italien (octobre 2019, 2h31) de Marco Bellocchio avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido et Fabrizio Ferracane

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

Au début des années 1980, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s’enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l’histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra.

D’abord, il y a le style magnifique de Marco Bellochio, la beauté de son cinéma, son souffle. Chez lui, il n’y a pas d’images pour l’image,  elles sont au service du sens. Ses scénarios sont rigoureux,  pour ce film  les coscénaristes sont au nombre de 3, dont deux sont des experts de la Mafia.  (L’un romancier et l’autre historien). 

J’ai eu l’avantage de voir ce film deux fois, mais pour les esprits lents dont je suis,  trois auraient été mieux, car il me vient quelques conclusions que je vais vous soumettre tout à l’heure et que tout de même, j’aurai mieux fait d’avoir au moment de la présentation !

Comme j’ai eu l’occasion de le dire,    ce film comporte des reconstitutions quasi documentaires, tels le maxiprocès de Palerme  ou les crimes mafieux,  d’autres scènes sont  plus romanesques, elles servent à préciser des rapports aux personnes ou au monde, par exemple l’échange de cigarettes entre Falcone et  Buscetta n’a pas existé, mais cet artifice  permet de signifier la naissance d’une estime réciproque (réciproque mais nous le verrons, pas de même nature). Où encore la citation de Butor, qui est fictive mais qui permet de souligner l’importance du non verbal et du regard dans la Mafia. 

Je me propose de rapprocher certains éléments du film avec des données biographiques que je connais concernant Tommaso Buscetta(magistralement interprété par Pierfrancesco Favino,) afin de cerner la nature du rapport de ces deux personnages Buscetta /Falcone.

On est d’abord saisi par « l’extradition » du Brésil  de Tommaso Buscetta qui se fait  en toute sérénité, sans contention, en classe affaires et donc il  débarque de l’avion avec une couverture  sur les avant-bras pour cacher… L’absence de menottes. 

Revenons en arrière dans la vie de Buscetta, avant la partie  filmée : Il est le 17ème  et dernier  enfant d’une famille de braves gens, le père est miroitier,  évolue dans les  quartiers pauvres de Palerme.  Il commence  par des petits larcins et adolescent, comme beaucoup de jeune, en 1943,  il participe à l’aide du débarquement allié. Plus tard, il  rencontre la famille Bontate plutôt spécialisée dans le trafic de cigarettes. Ensuite, comme tout bon Sicilien, il part découvrir   le vaste monde. En 1949 il est au Brésil,  il y retourne en 1956. Le reste du temps, la rue et la prison seront ses écoles. Il est intelligent, il  a aussi une faculté remarquable à se fondre dans différents milieux, il parle l’italien, le dialecte sicilien, l’espagnol, le portugais, l’anglais, et je peux faire des oublis.

En 1957, un certain Giuseppe Bonano dit Joe Bananas, arrive des USA à Rome, il est lié à la mafia sicilienne  de New York de Luchi Luciano, il y est accueilli par le ministre du commerce italien. Ensuite, il se rend à Palerme, il y rencontre les mafieux,  entre autre Buscetta qu’il connaît bien. Ce Joe Bananas cherche des débouchés  nouveaux pour son transport international,   Cuba vient  de tomber aux mains de Fidèle Castro.  A Bananas, la mafia de Palerme lui doit pour une large part, l’intensification du trafic d’héroïne, et l’organisation dans sa forme pyramidale de la Cosa-Nostra, avec ses conseils, ses cantons, ses régulations.  À partir de 1962, nouveaux débouchés, nouvelles convoitises, une guerre se déclenche entre deux familles mafieuses, les Greco et les La Barbera, elle fait moult morts (environ 2000). Dans ce contexte, en  1966 Buscetta file à New-York pour y « ouvrir une Pizzeria ». En 1968, il est condamné en Italie par contumace pour un double meurtre. Il est arrêté à New-York, mais l’administration italienne, (sans doute distraite,  ne réclame pas son extradition !). Il part au Brésil d’où il finit tout de même par être extradé et emprisonné en Italie. En 1980 bénéficiant d’une permission pour  bonne conduite, il fugue,  repart au Brésil,  échappant du même coup à une nouvelle  guerre entre les clans palermitains et le clan Corléonesi dirigé par Toto Riina. (Extrait de CV : premier assassinat à 19 ans, suivent 40 autres et 110  commandités). 

En 1982 Toto Riina fait assassiner le Général Delachiesa qui avait décidé d’en finir avec la mafia, (sans doute était-ce réciproque).

En 1983, Buscetta est  de nouveau « extradé » et là commence le corps du film. Lorsqu’on lit son  parcours, les heureuses conjonctions de sa vie de mafieux, on a le sentiment qu’il est né sous une bonne étoile… Voilà un homme qu’on oublie d’arrêter et qui quand on l’arrête pour ses crimes, peut bénéficier de  permission, se sauver…et voyager.  Mais entre-temps, durant cette guerre mafieuse,  Toto Riina a fait assassiner le fils Bontate, Stefano, son ami ;   deux enfants de Buscetta ;  son frère ;  son beau-frère ;  son neveu.

Le juge Falcone attend Buscetta, ces deux hommes ne sont pas de même  milieu, mais ils ont en commun d’être tous deux de Palerme. Ils vont se jauger, et se juger puis s’estimer.  Très vite Buscetta instaure des règles  d’échange, « ne me parlez pas de mon passé », « je n’ai jamais fait de trafic de drogue », « je suis un simple soldat ». Et surtout « Je ne suis pas un repenti, je suis un homme d’honneur »… Et la Cosa-Nostra a trahi, elle tue les femmes, les enfants et les juges ».

Falcone ne peut lui donner tort sur ce dernier point,  en 1979, les juges Cesare Terranova puis plus tard, Rocco Chinicci ont été assassinés.  Et le film fait apparaître en filigrane les qualités du juge Falcone. Moyennant ces concessions, avec  patience et complicité, il va pouvoir mettre en accusation 474 mafieux, obtenir 360 condamnations et occasionner 2265 années de prison.

Mais à la fin  on meurt et puis basta ! dit le juge Falcone, conscient que sa mission était plus grande que sa vie. Et  il sera assassiné par 600 kg de TNT placés sur son chemin,   sous l’autoroute, le 19 juillet 1992.  Il le sera sur ordre de Toto Riina qui a échappé au Maxi procès de Palerme. Dans sa folie furieuse,  à peine deux mois plus tard, ce mafieux fera assassiner le juge intègre Paolo Borsellino  et d’autres personnes de renom mais moins cleans, prêtre, hommes de lois et politiciens, tous en lien avec la Mafia. Arrêté en 1993, ce petit homme de 1m58,  qui a épousé son institutrice, fidèle, aimant la vie familiale,  sans charisme, humble, croyant,  et bien élevé, mais qui étrangle et torture sans état d’âme,  aime l’argent sans limite, et par n’importe quel moyen, va enfin  pouvoir aller  en prison jusqu’à sa mort. Buscetta témoignera contre lui. 

En dépit de la mort du juge Falcone et en son honneur, Buscetta témoignera  contre l’ex Président du conseil  Giulio Andreotti soupçonné de complicité avec la Mafia.  Lors de sa déposition, comme il tient ses informations contre l’accusé par ouïe-dire, comme il n’a plus le statut  de mafieux d’honneur  que Falcone lui prêtait, il sera disqualifié. Andreotti  est trop  grand pour lui dans cette hiérarchie sordide.

Dans ce film, il y a une histoire dans l’histoire. Celle de l’homme à l’enfant.  Celle d’un homme condamné à mort par la mafia, et que Buscetta devait exécuter.  Le devinant, il se couvre en tenant son enfant contre son cœur.  Dès lors toute sa vie jusqu’au mariage de son fils, il l’utilisera comme bouclier.  Mais au départ du fils, Buschetta surgit de l’ombre…deux coups de feu. 

Cette scène de meurtre de cet homme à l’enfant qui est présentée à la fin du film est essentielle. D’abord, c’est un meurtre. Mais c’est aussi un meutre honorable. On ne tue pas un père devant son enfant !  C’est une fable, une légende ! Aucun chef mafieux, qui ordonnerait une exécution ne tolérerait que l’exécution attende 15ans.  Donc en racontant cette histoire,  Buscetta invente. Si Bellochio  filme cette scène qui repose sur  l’allégation de  Buscetta ce n’est pas pour faire beau dans le film.  C’est comme si Buscetta nous disait : «  je suis un meurtrier, mais tout de même, j’ai  une conscience et de l’honneur » et c’est ce besoin de légitimité et de reconnaissance que le juge Falcone remarquera avant même de le rencontrer.   

Ce que suggère Bellochio, c’est que  de même qu’on peut douter que Buscetta  soit un tueur raisonnable, on peut douter qu’il soit allé au Brésil ou à NYC juste pour le tourisme, mais que peut-être le trafic d’héroïne y est pour quelque chose… Il y a chez Buscetta un besoin constant de justification morale.

Le juge Falcone a compris cela avant de le voir. Son  témoin, a besoin de sa recouvrer sa  dignité perdue,  besoin de manifestations d’estime, besoin de reconnaissance.  Alors la procédure  d’extradition en Classe Affaires participe déjà de tout cela.

Le juge va apprendre à connaître en lui un homme intelligent, solide, ferme et cohérent, qui a toutes les qualités pour devenir sa pièce maitresse. Il a deux objectifs premiers, inspirer confiance (les regards, la cigarette, le respect du silence,  la sobriété)  et réparer cet homme, il accepte donc les termes qui feront de Buscetta non pas un repenti ordinaire, un simple traitre, mais un homme d’honneur. Il l’aide à reconsidérer son jugement sur la traîtrise. Le traître, c’est  Giuseppe Calo et consorts et non lui car lui, il est fidèle à la vraie tradition mafieuse. 

Mais il fait mieux que ça, il aide Buscetta à se débarrasser de ses ennemis mieux qu’il n’aurait pu le faire avec un revolver. En ce sens ce film sur la vie de Buscetta serait aussi  et surtout un film sur la sagacité du Doctor Giovani Falcone, et son courage aussi. 

Au vu de ses éléments, très parcelaires, j’en conviens, on peut s’interroger sur « les coups de chance de Buscetta», qui au total l’ont toujours préservé du pire, et jusqu’à la fin de sa vie. 

Martin Eden- Pietro Marcello (2)

Présenté par Marie-Annick Laperle

Film italien (octobre 2019, 2h08) de Pietro Marcello Avec Luca Marinelli, Jessica Cressy et Carlo Cecchi 

Synopsis : À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.

Entreprendre l’adaptation du roman de Jack London, Martin Eden, au cinéma paraissait difficile, sans le moderniser et le déplacer géographiquement à Naples et sa banlieue déshéritée. 

Pari d’autant plus réussi que les principaux personnages sont conservés et que l’intrigue romanesque du film est celle du roman.

La politique économique, très dure, du monde des affaires industrielles se conjugue avec la vie familiale et amoureuse des protagonistes. 

Tombé amoureux d’une jeune femme oisive  de la bourgeoisie napolitaine, Martin Eden veut surmonter son inculture en s’appropriant les connaissances d’un milieu plus développé, au prix d’un effort souvent maladroit qui trahit ses origines modestes d’aventurier. Aujourd’hui, on parlerait plus volontiers de “déclassé” …

Il se vit dans un monde de l’entre-deux. Journaliste, il peut témoigner de conditions sociales humiliantes qu’il fréquente sans les partager réellement.

L’une des scènes centrales du film se déroule pendant un repas familial où les différences sociales s’affrontent sans ménagement. Martin Eden en vient paradoxalement à reprocher à la bourgeoisie d’affaires d’être “socialiste”. Elle fait toujours davantage d’efforts, voire de compromissions, pour intégrer les travailleurs à la production industrielle. Ce qu’il appelle une morale d’esclave, de chien lors d’un meeting improvisé devant des ouvriers manifestants, en grève. Surtout incultes …

Son discours agressif résonne comme une mise en garde contre une dérive potentiellement totalitaire du progrès économique et social. Ce qui s’est effectivement produit dans le passé de l’Europe … Nationale-socialiste puis nationale-communiste …

Mais de quel passé historique parle-t-on dans le film ? Aucune allusion à la religion qui semble absente, ni à l’Europe contemporaine, oubliée. Alors s’agit-il de réhabiliter insidieusement la vieille Italie nationale-communiste, qui a sombré avant même d’avoir gouvernée un jour ?  

L’aspect libertaire de Martin Eden s’affirme, alors que la rupture amoureuse le laisse blessé, dans un échec d’autant plus grand que les références qui l’agissaient s’effondrent autour de lui … Transfuge social plutôt que trahison d’une  classe qui lui importe peu. Ce que l’on appelle aussi bénéficié de l’ascenseur social.

Les dernières images montrant Martin Eden nageant vigoureusement vers le grand large, renvoient aux dernières phrases du roman, énigmatiques. La mer, source de vie sur terre, le ramène-t-elle à un agrandissement de lui-même, le régénérant ?

Une tentative désespérée pour atteindre la Terre toujours promise …Traverser la mer pour entrer dans l’océan. Un sentiment océanique …

Quel rôle joue ici la langue italienne dans son passage de l’anglais à l’italien  ? Bien que foncièrement italien, ce film manifeste quelque chose d’américain, la Californie étant à l’origine de la vie de London.

Michel Grob
novembre 2019

Atlantique-Mati Diop

Soirée débat mardi 3 décembre à 20h30

Film franco-sénégalais (octobre 2019, 1h45) de Mati Diop avec Mama Sané, Ibrahima Traore et Abdou Balde

Synopsis : Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers d’un chantier, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, qui laisse derrière lui celle qu’il aime, Ada, promise à un autre homme. Quelques jours après le départ en mer des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage d’Ada et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Issa, jeune policier, débute une enquête, loin de se douter que les esprits des noyés sont revenus. Si certains viennent réclamer vengeance, Souleiman, lui, est revenu faire ses adieux à Ada.

Présenté par Marie-Christine Diard

Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers du chantier d’une tour futuriste, sans salaire depuis des mois, décident de quitter, sans prévenir, le pays par l’océan pour un avenir meilleur.

Parmi eux, se trouve Souleiman, l’amant d’ADA, promise à un homme riche qu’elle n’aime pas. Quelques jours après le départ des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage de la jeune femme et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier.

Ce film, qui tient à la fois du documentaire et du film fantastique, et dont l’originalité consiste à suivre celles qui restent les yeux rivés sur l’océan houleux : les petites amies, les sœurs, les mères de ces migrants, a été réalisé par  la franco-sénégalaise, Maty Diop et est soutenu :par Claire Mathon, cheffe opérateur habituée des démarches documentaristes,

par Fatima Al Qadiri dont la musique électronique prend en charge toute la dimension invisible du film. Tout ce qu’on ne voit pas et qu’on ne peut pas filmer : le monde des esprits. Cette musique qui est sombre, sensuelle, hantée tout en étant ancrée dans une réalité géopolitique très précise, est nourrie d’éléments populaires et folkloriques qui incarne la tension de ce film déchiré et coupé entre l’Afrique et l’Europe.

Le choix du genre cinématographique provient des dimensions documentaire et fantastique inhérente à la réalité vraie ou simplement fantasmée. C’est aussi un film sur la hantise, l’envoûtement et l’idée que les fantômes prennent naissance en nous : les garçons morts en mer reviennent en prenant possession des femmes aux yeux révulsés, zombifiés car ils n’ont pas de sépulture mais aussi parce qu’ils ne seront pas en paix tant que l’argent qu’on leur doit ne sera pas rendu.

En effet, pour la réalisatrice, il n’y a pas d’un côté, les morts en mer et de l’autre les jeunes en marche. Les vivants portent en eux les disparus qui en partant avaient emporté quelque chose des vivants restés à terre. Les fantômes qui hantent ce film et les vivants, représentent toute une génération sacrifiée, condamnée à l’errance, à l’exil ou à la mort.

En ce qui concerne les interprètes, un casting sauvage a eu lieu à Dakar, dans l’environnement social des personnages du film, ce qui n’était pas une nouveauté pour la réalisatrice car elle n’avait jusqu’à présent travaillé qu’avec des acteurs non professionnels.

Le personnage d’Ada, trouvé après 7 mois de recherche, est interprété par Mama Sané, une actrice non professionnelle. Ada qui passe de la vie d’adolescente à femme. Autre acteur non professionnel : Ibrama Traoré qui interprète Souleiman.

Enfin, il est à remarquer que les plus beaux moments du film sont matérialisés par :

des plans larges de la périphérie de Dakar surplombée par la fameuse tour géante, un fantôme architectural, 

un champ-contrechamp amoureux séparé par le passage d’un train,

la mer agitée comme une séduisante chimère, le soleil dont la couleur des rayons résonne avec les sentiments des personnages.

Ceux qui travaillent-Antoine Russbach

                                          

Prix du public – Festival d’Angers

Film suisse (septembre 2019, 1h42) de Antoine Russbach avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay et Louka Minnella

Synopsis : Cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, Frank consacre sa vie au travail. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, Frank, prend – seul et dans l’urgence – une décision qui lui coûte son poste. Profondément ébranlé, trahi par un système auquel il a tout donné, le voilà contraint de remettre toute sa vie en question.

Présenté par Françoise Fouillé, mardi 26.11.2019  à 20h30

                                        

   « Ceux qui travaillent » débute par une douche matinale glacée. Frank, cadre supérieur dans une entreprise de fret maritime n’est pas un tendre. Premier à arriver sur son lieu de travail et dernier à en repartir, il a fait sien ce slogan devenu fameux : « travailler plus pour gagner plus ». Ce credo ajouté à son arrogance, sa rigidité, sa routine immuable et son mépris pour ceux qui ne travaillent pas autant que lui, en font immédiatement un personnage antipathique. Et quand il prend la décision de se débarrasser d’un clandestin monté à bord d’un de ses cargos, afin d’éviter un retard de livraison, il perd le dernier degré d’estime que le spectateur a pour lui. Qui est Frank ? Un monstre ? Certains spectateurs le penseront certainement.

   Ce film a le mérite d’éviter ce manichéisme et grâce à l’interprétation remarquable d’Olivier Gourmet, à exploiter les failles du personnage. Conduit à la démission par son entreprise, Frank passe de cadre bourreau de travail à chômeur paumé, tétanisé par la honte de l’inactivité. À l’occasion d’une sortie shopping, il apprend le véritable motif de sa disgrâce : il coûte trop cher à son entreprise ; concurrence oblige. Au cours d’un repas familial, deux anecdotes sur son enfance permettent au spectateur de prendre la mesure de toute la misère affective et matérielle sur laquelle Frank s’est construit. 

   Qui est Frank ? C’est le résultat de la rencontre entre un être élevé dans la dureté et l’absence d’empathie et un monde du travail impitoyable où l’empathie n’a aucune place. Le film ne fait donc pas le procès d’un homme capable de décider d’une vie sur un simple coup de téléphone. Le vrai coupable, car il faut un coupable bien sûr, c’est le capitalisme sans pitié qui broie les travailleurs, du cadre supérieur au simple employé de supermarché. Oui, certes. Mais peu à peu, tandis que Frank montre à sa petite dernière le matériel humain et vivant qui se cache derrière les écrans des ordinateurs de son bureau, le spectateur comprend que les véritables méchants, c’est nous les consommateurs. En achetant des produits venus de l’autre bout du monde, nous cautionnons un système où seuls comptent les rendements et les délais. Nous avons une fâcheuse tendance à rejeter la faute sur l’autre (il faut un coupable). Et comme l’écrit le cinéaste, « il n’y a pas de bons et de mauvais. Le crime de Frank, nous avons tous participé à le commettre.

   Enfin, si le film pose des questions, il ne donne pas de réponses. De même qu’il n’offre pas de rédemption au personnage de Frank qui signe un nouveau contrat pour un poste chargé d’ombre. Conscient, selon moi, d’être devenu une simple pompe à fric, il vend définitivement son âme pour garder  sa famille monstrueuse accrochée à ses portables, chacun dans sa bulle de confort.

   Qu’aurions-nous fait à sa place ?

MARTIN EDEN-Pietro Marcello

Coupe Volpi – Prix d’interprétation masculine

Film italien (octobre 2019, 2h08) de Pietro Marcello Avec Luca Marinelli, Jessica Cressy et Carlo Cecchi

Synopsis : À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.

Présenté par Marie-Annick Laperle le 7.11.2019

 Adapter au cinéma le roman « Martin Eden » de l’écrivain américain Jack London était une gageure. Pietro Marcello, réalisateur italien prometteur, réalise l’exploit d’une adaptation libre, personnelle et audacieuse dans laquelle le cinéaste parvient à se détacher complètement du roman et en même temps à en restituer exactement l’univers et l’esprit.

   Le spectateur se retrouve plongé au cœur du roman. On suit Martin Eden au plus près dans son son travail acharné qu’il soit physique ou cérébral, dans son ascension sociale, dans sa passion amoureuse pour Elena la belle aristocrate qui l’éblouit par sa culture et son raffinement. On le suit pas à pas aussi dans sa déchéance physique et intellectuelle, dans son dégoût de lui-même qui le conduit au suicide.

   Pourtant dans le film, nous sommes bien loin de la baie de San Francisco puisque le réalisateur transpose l’action dans la baie de Naples. Nous sommes bien loin aussi du milieu ouvrier états uniens des années 1880- 1910 puisque Pietro Marcello choisit de filmer les révoltes ouvrières qui ont secoué l’Italie avant la prise de pouvoir de Mussolini. A la narration chronologique du roman, il oppose une narration toute en flash backs et en ellipses parfois violentes. Cette narration volontairement chaotique nous transporte brutalement d’un moment à un autre et d’un lieu à un autre ; le réalisateur utilise alors des images qui s’opposent violemment. On passe de la luxueuse demeure de la famille d’Elena Orsini au logement misérable de giulia, la sœur de Martin. Ce procédé donne une force et une vigueur particulières à chacune de ces images dont le pouvoir se trouve exacerbé. Sur ce plan Pietro Marcello ne se refuse rien, passant d’images concernant le récit proprement dit à des images d’archives, réelles ou fabriquées, à des images de souvenirs qui traversent le héros sans oublier des images documentaires montrant les rues de Naples et ses habitants. La caméra glisse sur des visages de femmes et d’hommes marqués par une vie difficile, des gens simples dont le regard touche celui du spectateur. Ce sont les corps et les âmes malmenés qui peuplent le récit de l’écrivain Martin Eden.

   Une autre réussite du film est d’oser le mélange des genres sans frontières ; Pietro Marcello passe du romanesque au documentaire, à la critique sociale comme à la trajectoire intime. La critique sociale y a, me semble-t-il , une part importante. L’image où Martin rencontre sur la plage des migrants, renvoie clairement à notre époque contemporaine marquée par un individualisme mortifère. La loi du plus fort et de la compétition conduisent au rejet de l’autre et laissent apercevoir le spectre de la dictature. Les images d’autodafé de livres nous disent qu’Orban et Salvini sont tout près de nous. L’écrivain Martin Eden comprend qu’il est devenu un produit rentable pour la classe dirigeante cultivée et qu’en trahissant ses origines , il a vendu son âme. Amer désenchantement.