Un baiser s’il vous plaît, d’Emmanuel MOURET (2007)

Journal de bord de Prades (par Claude)

Samedi 19 juillet, 14 h 00

Rien n’est plus plaisant qu’une comédie sentimentale pour ouvrir les Ciné-rencontres de Prades 2025 et Un baiser s’il vous plaît, 4ème long métrage du cinéaste, pour entamer le cycle consacré à Emmanuel Mouret. D’aucuns trouveront ses films un peu légers et superficiels dans la mesure où ils attendront un cinéma plus ancré dans le réel, une intrigue amoureuse mâtinée de chronique sociale (la rencontre entre deux êtres de milieux différents, voire opposés) ou encore les orages de la passion. Rien de tout cela chez le réalisateur de L’Art d’aimer, qui met en scène dans un dispositif théâtralisé et expérimental, baigné de musique classique (Schubert, Tchaïkovsky), ponctué de tableaux ou de sigles symboliques, des personnages de bourgeois parisiens, généreux et soucieux de l’autre et de sa possible souffrance, s’interrogeant sur l’émergence et les fluctuations du désir, sur le jeu et le risque de l’amour, la frontière labile entre l’amour et l’amitié : avec eux, bizarrement, l’adultère, qui n’est pas forcément « désamour de la personne trompée », relève moins de l’infidélité que d’une « honnêteté envers soi-même » et ses sentiments – explique Emmanuel Mouret dans ses Entretiens d’un rêveur en cinéaste avec Maryline Alligier (Rouge profond, p. 139).

Le scénario est ici fondé sur une question familière et pourtant inédite, celle du baiser, dont Mouret renverse ici la perspective traditionnelle (la naissance et la première preuve de l’amour, son efflorescence fiévreuse) pour en faire à la fois une expérience hésitante et un risque aux multiples conséquences insoupçonnées. Emilie (jouée par Julie Gayet), qui confectionne et vend des tissus d’ameublement, rencontre à Nantes, alors qu’elle cherche un taxi pour rejoindre son hôtel, Gabriel (Michaël Cohen), négociant en peintures anciennes, qui avant de la déposer lui propose un souper aux chandelles et s’enhardit jusqu’à tenter de l’embrasser. Il essuie un refus car Emilie, qui ne veut pas brusquer les choses et sortir d’une relation amicale, se souvient de l’aventure arrivée à deux de ses amis, Judith (Virginie Ledoyen) et Nicolas (Emmanuel Mouret) dont le baiser amical a engagé une relation amoureuse et brisé les couples respectifs avec Claudio (Stephano Accorsi) pour l’une et Câline (Frédérique Bel) pour l’autre…Le récit d’Emilie, qui donne lieu à de savoureux flash-backs et à des va-et-vient incessants entre le passé et le présent, sera lui-même interrompu par une narration de Nicolas – comme si notre vie, feuilletage complexe, était influencée, modifiée, perturbée même par celle des autres – superstition, mimétisme, vertu ou pesanteur de l’exemple ? « On n’est jamais deux avec celle qu’on aime », ici le poids du passé ou de l’expérience vécue par des amis : le cinéaste évoque « l’élasticité du coeur ». Notre vie ne nous appartient pas : elle est faite d’aléas, de croyances obscures, de signes du destin et nous sommes traversés par le monde et la vie des autres. Inversement, il peut ne rien naître du hasard : la rencontre entre Nicolas, professeur de mathématiques et une étudiante prostituée férue d’équations (du moins au téléphone) ne débouche sur rien, peut-être parce que, dans ce cadre-là justement, on n’embrasse pas…

Un baiser s’il vous plaît nous offre une réflexion marivaldienne sur « le(s) jeu(x) de l’amour et du hasard », une mise en scène et un art du dialogue qui rappellent Rohmer quand le personnage de maladroit candide, mais pas autant qu’il y paraît, incarné par le cinéaste dans ses propres films nous tire un peu vers Woody Allen. Comme si Mouret mettait en abyme ses doutes amoureux en même temps que son cinéma à travers des récits enchâssés, ici les trois strates évoquées. Emmanuel Mouret rappellera lors de sa rencontre avec le public son goût pour Diderot et Jacques le fataliste dont le récit spéculaire central, l’histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis lui inspirera Mademoiselle de Joncquières. « Ce qui nous constitue, ce sont avant tout les récits (comme le montre Paul Ricoeur dans Temps et Récit). Nous sommes pétris de récits – explique Mouret (…) Notre désir pour quelqu’un, d’ailleurs, peut venir du récit qu’il nous en a été fait de lui » (ce que confirmera le dénouement avec la rencontre d’Emilie et de Claudio, le seul personnage véritablement passionné, tourmenté et entièrement sincère).

Le désir, incarné avec tant de délicatesse par Julie Gayet, tout en finesse et retenue, et Virginie Ledoyen, l’amie serviable qui tombe amoureuse sans oser se le dire et passe de la distance affectueuse au trouble irrépressible en couchant avec Nicolas pour lui redonner confiance en sa capacité d’aimer et d’être aimé, est bien au coeur de ce film. On pense aux personnages de Marivaux, l’inversion et le travestissement sociaux en moins, dans L’Epreuve ou Les fausses confidences : l’amour est un cheminement difficile, un jeu sur les sentiments finalement exaltant, et moins une conquête de l’autre qu’une victoire sur soi-même, sur ses doutes, sur sa pudeur et la peur de ne pas être aimé, de s’être découvert en vain, et pour sa plus grande honte… L’abandon est alors à la mesure du combat mené et des étapes aussi douloureuses qu’émouvantes par lesquelles on a dû passer : accepter son propre trouble après avoir lutté contre soi-même, savoir le formuler à soi-même et le nommer, le dire enfin à l’autre. Une autre différence avec Marivaux, qui met en scène la découverte de l’amour, au-delà d’une rhétorique comparable du sentiment, d’un certain maniérisme, masque de la fragilité, réside toutefois dans la primauté du désir pour Mouret – intuition immédiate et sensible, au-delà ou plutôt en-deça de la morale.

Ce refus d’un jugement normatif rend son cinéma profondément vivant et émouvant – même si l’expérience menée (ce baiser…ravageur) peut sembler artificielle et la souffrance (la jalousie) de l’autre pensée et pansée seulement après coup…Judith pourtant répète pour elle-même l’aveu à Claudio de son désamour et de sa vraie rencontre avec Nicolas. Pour le réalisateur, « l’envie de sexe préexiste à tout sentiment (…) En tout cas, le désir sexuel peut être déclencheur d’un sentiment. » Les plans sur les seins de Judith ou la main tâtonnante de Nicolas sur la jupe ou les jambes de son amie, accompagnés par une valse de Strauss, et le travelling arrière sur la chambre le suggèrent bien. On peut bien se dire comme les deux « amis » que c’est « un souvenir faussé, une illusion », tenter de conjurer l’amour qui point par une sexualité mécanique, par terre, en se griffant sauvagement ou en dissertant comme Judith sur une « attirance non consentie », purement amicale – le sentiment est bien là. Quand bien même des sigles « danger » ou « attention au feu » ou les tableaux du musée d’Arras viennent encadrer les ébats amoureux du professeur et de la pharmacienne… Et inversement, si l’on ne fait pas confiance au corps et au hasard, si l’on arrange et intellectualise trop les choses pour réparer le mal infligé à son conjoint, comme ce rendez-vous manqué entre Câline et Claudio, on court à la catastrophe : la jeune femme nullement mélomane est censée séduire le mari délaissé et féru de musqiue classique avec un livre sur Schubert qu’elle arbore piteusement alors que le mari a surpris une conversation des deux amis et tout compris !

D’être refusé puis différé, le baiser est une bombe à retardement. Il ne faut pas jouer avec le désir.

Claude

Un simple accident de Jafar PANAHI (2)

Journal de bord de Prades (par Claude)

Samedi 26 juillet 21 h 15 (soirée de clôture)

C’est toujours un événement qu’une soirée de clôture de festival, surtout à Prades après tant de découvertes cinéphiliques et d’effusions collectives dans la grande salle du Lido à laquelle des années de soirées-débats animées par des critiques et de rencontres avec des cinéastes ont conféré un caractère familier et presque intimiste. C’en est un, tout particulièrement, que cette avant-première d’Un simple accident de Jafar Panahi, Palme d’or du festival de Cannes 2025, dont la sortie nationale sur les écrans le 1er octobre dernier permet de retrouver la saveur, l’humour décapant, de renouer avec l’émotion d’un thriller politique, psychologique et…burlesque et de revivre les étapes d’une impossible quête, d’une équipée rocambolesque entre pardon et vengeance, doute et certitude, obsession d’un passé terrifiant et reconstruction personnelle : et, pour la première fois, le cinéaste a pu assister à l aprojection d’un de ses films !

La réputation de courage et de lucidité qui auréole Jafar Panahi, les images du cinéaste au sourire désarmant sous ses lunettes noires et de son équipe pleurant de joie à la proclamation du palmarès (après un Lion d’or à Venise et un Ours d’or à berlin) nous viennent à l’esprit – comme cette quasi-légende de l’artiste opprimé par une dictature, avec tout son lot de vexations et de souffrances : interdiction de tourner pendant 20 ans, procès pour diffamation de l’Etat et atteinte à la loi islamique, assignation à résidence, peines d’emprisonnements de plusieurs mois ou années pour avoir manifesté en juillet 2009 en mémoire d’une jeune femme tuée lors de rassemblements contre la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejab ou en juillet 2022 pour la libération de ses confrères Mostafa Al-Ahmed et Mohammad Rasoulof. On en oublie que Les Graines du figuier sauvage de ce dernier, formidable thriller familial et politique, eussent mérité amplement la récompense suprême lors de l’édition 2024 de Cannes, que le jury est passé à côté d’une reconnaissance et d’une consécration éclatantes, tant artistiques que politiques, pour un film qui dénonçait la dictature iranienne d’une façon autrement frontale et bouleversante qu’Un simple accident, qui aborde les choses plus par la tangente, sur le mode comique, dans le huis-clos d’un van et le microcosme d’une improbable communauté de torturés menés par le garagiste Vahid qui veulent se venger de leur tortionnaire, Eghbal, mais doutent de plus en plus de l’avoir reconnu et retrouvé, pris entre leur soif de justice et leur humanisme lucide et généreux. Le père de famille Eghbal, après le « simple accident » d’un chien qu’il a écrasé sur une route solitaire, se retrouve en effet captif du garagiste Vahid, qui l’a dépanné et a reconnu en lui (ou cru reconnaître) son tortionnaire – il avait les yeux bandés…La scène dans le garage, où le mécanicien Vahid se cache pour ne pas être reconnu d’Eghbal, est assez impressionnante avec son jeu de champ-contrechamp et de surcadrages sur une trappe, un escalier, une trousse à outils…

Qu’importe la comparaison avec le chef d’oeuvre de Rasoulof, nous ne bouderons pas notre plaisir face à cette fable morale qui représentera la France aux Oscars dans la catégorie « meilleur film étranger » : ce conte humaniste et contemporain entre Hitchcock et Beckett, pourrait friser la cruauté d’un Tarentino s’il ne frayait avec le western (on pense à La Chevauchée fantastique de John Ford pour le désert et la quête sans fin) et la comédie italienne, façon Les nouveaux monstres de Dino Risi : quelque chose comme un road-movie déjanté, ou un western spaghetti… D’autant que Jafar Panahi conquiert l’admiration des spectateurs également pour les conditions abracadabrantes dans lesquelles il a tourné ses films, en déjouant ou contournant la censure, et où l’on verra une belle métaphore à la fois de l’oppression politique et de l’inventivité culturelle : si Un simple accident offre de belles échappées sur les paysages iraniens, on se souvient, avec le cadre minimal et contraint de la camionnette, de la voiture de Taxi Téhéran ou de l’espace délimité à la craie d’un salon où le cinéaste, assigné à résidence dans la capitale, avait tourné clandestinement Ceci n’est pas un film, proposé par les Cramés en 2011, dont le titre parodique renvoyait en écho au tableau de Magritte, à la possibilité d’une créativité artistique par-delà toutes les contraintes matérielles et politiques, l’attente d’un appel à sa condamnation à 6 ans de prison. Il avait en effet filmé avec une petite caméra et son iphone, et le long métrage était parvenu en France sur une clé USB. Un simple accident est son douzième film et le premier depuis le mouvement « Femmes, vie, liberté ». Le 1er février 2023, Panahi avait entamé une grève de la faim pour protester contre les conditions de sa détention dans la prison d’Evin en juillet 2022 et avait été libéré sous caution le 3 février 2023. Fin avril 2023, il a pu quitter l’Iran pour la première fois depuis près de 14 ans pour un séjour en France où vit sa fille, après que les autorités lui eurent délivré un passeport.

Un simple accident fait écho à l’expérience personnelle de la prison pour le cinéaste mais aussi à la souffrance de ses co-détenus, image en miniature de la société traumatisée par la répression policière et religieuse – comme un hommage à ses amis à travers cette galerie de personnages que Vahid retrouve et emmène dans son van pour authentifier le « tortionnaire » et légitimer sa vengeance : le héros, emprisonné et torturé pour avoir réclamé lors d’une manifestation plusieurs mois de son salaire d’ouvrier, veut enterrer dans une fosse en plein désert celui qu’il pense être Eghbal la Guibole, lequel a perdu la jambe droite en Syrie avec Daech et a gardé des cicatrices à la jambe gauche, comme peut le constater le spectateur. On ne peut pourtant se défendre de douter devant les dénégations véhémentes d’Eghbal qui dit n’avoir perdu sa jambe qu’un an auparavant dans un…accident et invoque la fraîcheur toute récente de ses plaies. Le seul arbre, décharné, au pied duquel devisent Shiva (la mariée) et Hamid le pharmacien, le personnage le plus revendicatif, suggère bien l’absurdité d’une situation digne d’En attendant Godot, cité par les personnages mêmes : « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Les anciens détenus, ivres de justice, ne savent plus s’ils tiennent le bon coupable et sentent en eux-mêmes se brouiller les repères du Bien et du Mal. L’idée de départ de Panhani était bien celle-là : « imaginer ce qui se passerait si l’un de ceux qui m’entouraient en prison, une fois sorti – explique-t-il dans un entretien accordé à l’AFCAE – mettait la main sur quelqu’un qui lui avait fait subir tortures et humiliations. »

Se déploie au fil du scénario toute la palette des réactions humaines, parfois fluctuantes pour un même personnage – telle la photographe arrêtée pour avoir manifesté avec un voile au bout d’un bâton, réticente à exhumer le passé puis violente au point d’assommer Eghbal d’un coup de pelle lors d’une bagare avec Vahid et de hurler sa rage impuissante auprès du tortionnaire ligoté à un arbre, hurlant qu’il « regrette » ses méfaits : le couple de mariés est lui-même partagé, entre l’apaisement (pour l’époux Ali ) et la colère pour la femme, Goli, qui se précipite sur le van pour régler son compte à Eghbal. Et si l’ami libraire contacté, Salar, refuse de s’engager et se contente de mettre Vahid en relation avec Shiva, Hamid, lui, est le plus déchaîné dans sa volonté de se venger de celui qui les injuriait, leur mettait la corde au cou et se réjouissait sadiquement de leurs souffrances : il disparaît pourtant et sa vengeance restera inassouvie. Faut-il oublier et pardonner ou aller jusqu’au bout, sinon de son ressentiment, tout au moins d’une certaine idée de la justice, et de la réparation ? Et quand un tel débat moral est difficile à trancher, la vie vient parfois à votre rescousse et vous contraint à une humanité, à une compassion que vous refusiez pourtant éperdument. Et c’est là que l’humour du cinéaste (aves ces policiers près du van suspect se faisant payer un bakchiche par…carte bleue !) fait mouche : le portable sonne dans la poche du tortionnaire prisonnier du van, assommé et enfermé dans son van, les yeux bandés comme ses…victimes. C’est sa petite fille qui appelle à l’aide : sa mère a fait un malaise (on se souvient qu’elle craignait les cahots de la voiture dans la première scène) et l’accouchement est proche. Elle a déjà perdu les eaux quand toute l’équipe, oubliant sa rancune, va chercher la mère et l’emmène à la clinique, où Vahid se fait passer pour le tonton face aux injonctions d’une administration tatillonne qui réclame la présence du père et ses papiers d’identité !

Cet épisode burlesque ne retarde qu’un temps la quête tragique de la vérité qu semble nous échapper même à l’heure des « aveux » du tortionnaire après ses dénégations forcenées ou la dilution de sa responsabilité dans la prétendue exécution des ordres donnés : on se prend à compatir aux souffrances du père qui n’a pu voir son fils nouveau-né et dont le seul crime avéré et involontaire dans l’intrigue est d’avoir tué un chien ! Là résident sans doute, au-delà du pamphlet explicite (insultes proférées à l’écran, femmes cheveux au vent) toute la force du film, son paradoxe et sa secrète ironie qui semble inverser et subvertir le cours de l’Histoire. Car de même qu’on peut douter pendant la deuxième guerre ou sous toutes les dictatures de l’authenticité des aveux de Résistants extorqués sous la torture, barbarie fatale ou inutile (on peut avouer n’importe quoi pour ne plus souffrir !), de même ici, que valent les déclarations d’Eghbal giflé ou frappé de coups de pelle ? C’est le supposé tortionnaire qui est torturé – et la violence apparaît comme une réponse dérisoire à la violence, en ces temps où l’on a célébré tout récemment l’abolition de la peine de mort avec l’entrée de Robert Badinter au Panthéon.

Et si Eghbal est fnalement laissé au pied de son arbre, avec un cutter pour défaire ses derniers liens, que penser de la dernière image du film où Vahid, rentrant chez lui, est filmé de dos dans un long plan-séquence, avec, hors champ, le son entêtant de la jambe de bois qui a scandé le film comme un leitmotiv de l’obsession vengeresse ou de l’impossible résilience des anciens détenus ? Est-ce le retour et la révélation du tortionnaire qu’était bien in fine Eghbal, ou le fruit de l’imagination littéralement hantée de Vahid qui, décidément, ne parviendra jamais tout à fait à se libérer du passé et de la douleur ?

Claude

Berlinguer, la grande ambition d’Andrea SEGRE

A l’heure où l’extrême droite avec Georgia Meloni exerce le pouvoir en Italie depuis 3 ans (octobre 2022) et se propage comme une lèpre dans maints pays, où les hommes politiques français donnent le triste exemple de l’intransigeance démocratique ou des compromissions parlementaires pour former ou défaire un gouvernement, il est salutaire et surtout indispensable de voir Berlinguer, le dernier film d’Andra Segre, dont la projection a été pour moi le point d’orgue du festival italien des 11 et 12 octobre organisé par Georges et les Cramés et animé par notre fidèle et facétieux Jean-Claude Mirabella. Ce fut pour moi – et je crois pouvoir le dire pour la plupart des spectateurs, à en juger par la qualité et l’animation du débat – un grand moment de cinéma, tant ce film, qui mêle fiction et documentaire, chronique politique et familiale nourrie de nombreux documents d’archives, semble porté par un véritable souffle épique tout en nous faisant entrer dans l’intimité d’un homme intègre et chaleureux, déterminé et torturé, on le serait à moins : il s’agissait pour le leader incontesté du parti communiste italien, saisi dans une tranche de vie dramatique, entre 1973 et 1978, de tenter de bâtir un « compromis historique » entre la démocratie chrétienne et le « grand frère » soviétique, entre la bourgeoisie et les masses ouvrières, entre la corruption du libéralisme et la raideur doctrinale du communisme à l’époque de Brejnev. Autant dire que, sans tomber pourtant dans l’hagiographie ou le manichéisme – Berlinguer a ses moments de faiblesse et le parti ses pesanteurs d’appareil – Andrea Segre nous montre, avec ce leader et penseur communiste à visage humain, un héros intranquille de la politique qui nous réconcilie avec ce noble métier si souvent décrié pour les discours verbeux, les magouilles incessantes, et les promesses non tenues de quelques-uns.

Oui, un héros, Berlinguer l’est sans aucun doute, pas seulement pour avoir échappé à un attentat des services secrets lors d’un voyage à la rencontre du PC bulgare ou pour soutenir de ce fait et par son charisme la comparaison avec Salvador Allende, le président élu et renversé par le coup d’Etat de Pinochet en 1973 – jalon premier de ce film auquel renvoient les dernières images sur l’enterrement quasiment national de Berlinguer avec 1 million et demi de personnes. Pas seulement parce qu’il a voulu garder secrète la nouvelle de l’attentat manqué contre lui, pour ne pas nuire à la cause communiste ou offrir une sombre satisfaction à ses adversaires – ce qui n’a pas empêché le gouvernement italien de lui envoyer l’avion présidentiel comme pour un chef d’Etat : c’est dire le prestige et l’autorité morale de ce leader reconnu par ses adversaires et salué en haut lieu. Un beau sens du sacrifice et de la corde raide, de cette ligne de crête sur laquelle se tenait un homme droit et courageux, qui n’hésite pas à faire passer le sens de l’Etat avant ses intérêts privés, son bonheur, sa vie même : à cet égard, l’une des scènes les plus marquantes du film, d’une émotion sobre et vraie (je n’oublie pas que Jean-Claude a horreur de l’émotion) est celle où, après l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, chef de la démocratie chrétienne par les Brigades rouges, Enrico réunit dans le salon ses trois enfants après avoir longuement parlé avec son épouse. Au message implorant d’Aldo Moro (sincère ou dicté par ses geôliers ?), Berlinguer répond qu’à aucun prix, il ne faut céder aux ravisseurs, que sa vie importerait peu au regard de la raison d’Etat s’il venait lui aussi à être enlevé et que sa famille et son parti fussent soumis à un aussi odieux chantage…On admire, au-delà d’une question inquiète d’un garçon, la force d’âme et la dignité de cet homme qui semble se communiquer à ses proches dans une acceptation muette, confiante et inébranlable du destin et des servitudes de la vie publique où l’on ne s’appartient plus.

Ce moment est sans doute un climax du film – Jean-Claude ne m’en voudra pas d’utiliser un anglicisme : s’y rejoignent et y culminent l’itinéraire politique de cet homme accablé par la mort de son allié démocrate-chrétien, un leader plus pur et sincère que Giulio Andreotti, et avec lequel il aurait pu transformer ses 30 % d’électorat populaire en expérience unique de gouvernement conjoint, et le contexte familial, discret mais omniprésent. Enrico ne cesse de consulter sa femme, qui le soutient indéfectiblement et le recentre au besoin. Son bureau est aussi le salon où jouent ses enfants autour de lui ; il lève souvent le nez de ses dossiers ou de ses notes fébrilement jetées sur de petits carnets, pour prendre sa fille dans ses bras ; il fait de la voile avec ses enfants…C’est un homme empathique, un instant brisé par le sort d’Aldo Moro et la mort dans la voiture de l’attentat de ce traducteur bulgare qui s’épanchait sur Fellini.

Il faut aussi souligner la performance exceptionnelle de l’acteur qui l’incarne, Elio Germano, un beau rôle de composition quand on sait que le même comédien jouait le mafieux Matteo dans Lettres Siciliennes de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, propsé aux Cramés samedi après-midi…Elio Germano est littéralement habité par son personnage dont il rend la cordialité franche et fiévreuse – mains jointes, tête renversée, veines saillantes – l’humble charisme malgré sa corpulence moyenne, son sourire timide, ses épaules un peu voûtées – comme si ce corps ployait à la fois sous le poids du monde nouveau à construire et de l’élan spontané qui le porte toujours vers les autres. Oui, cet élan le porte et nous emporte grâce aux scènes de foule, aux images d’archives – de réunion en meeting, de poignées de mains aux ouvriers pour la Fiesta dell’unita en âpres débats de cabinet sur l’abstention, la participation ou l’opposition au pouvoir, de discussion sur Fellini dans une voiture bientôt heurtée de plein fouet par un camion assassin en prise de parole dans le silence glacial, à peine ponctué par deux séries d’applaudissments, d’un Soviet suprême. Pas un titan, pas un messie ni même un homme providentiel, mais un grand homme, porté par sa foi dans les lendemains qui chantent et ce sens infini du bien commun en vertu duquel, à l’âge de 62 ans, devant une assemblée, il finit de prononcer son discours, malgré un malaise cardiaque, jusqu’à son dernier souffle.

Claude

Les Filles désir de Prïncia CAR

« Eh ! frérot », « tu kiffes ces gadji (jeune femme extérieure à leur communauté pour les Gitans), « embrasse pas une prostituée, tu vas attraper l’herpès », « les putes, elles baisent au moins » : Les Filles désir, film cru et poétique de Princïa Car, au titre alléchant et ambigu (les filles qu’on désire ou les filles qui désirent être aimées ? libres ?), nous plonge d’emblée au coeur d’une bande de jeunes du quartier poupulaire de La Thys : ce groupe de six moniteurs de centre aéré (Omar – le chef – Tahar, Ismaël, Ali et Momo) se retrouve autour d’une verre, pour une baignade et une fête foraine mais leur belle complicité, leur jovialité bagarreuse et bavarde va vite se heurter à l’arrivée inopinée de Carmen, amie d’enfance d’Omar, dont le passé de prostituée et l’attitude séductrice, apparemment désinvolte, perturbe et déstabilise les garçons. Il faut dire qu’à la sensualité et à la provoc’ un peu facile elle ajoute un langage encore plus dru que celui des mecs qui, avec leurs préjugés sexistes et virilistes, se disent choqués par sa trivialité et son franc-parler quand elle donne des conseils de « drague » ou assène leurs quatre vérités à ces petits coqs frustrés et maladroits qui n’hésitent pas à interpeller les filles de loin…du bout du quai ou lui rappellent son passé « honteux » : « après la baise, tu restes ou tu ghostes ? » ou « les putes, ça baise au moins »…Ces mots peuvent surprendre le spectateur mais ils disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et témoignent d’une belle maturité, d’une expérience vraie de la vie et de l’amour – paradoxalement pour une « pute » : l’amour, ce n’est pas qu’une question de physique, c’est d’abord de la tendresse, des préliminaires et de l’attention à l’autre, du dialogue après l’acte. Une telle fraîcheur, une telle spontanéité sans chichis ni fausse pudeur font du bien.

Car ces jeunes gens sont craquants et ce premier film attachant, fruit d’un travail collaboratif de 4 ans de 3 femmes (la réalisatrice, la scénariste Léna Mardi, l aproductrice Johanna Nahon) avec une troupe de théâtre et de cinéma créée il y a 8 ans improvisant sur une vague trame de situations et de rôles prédéfinis, filmés par la cinéaste dérushant ensuite en studio les scènes pour les retravailler le lendemain avec ces acteurs amateurs au prix parfois d’une vingtaine de prises, jusqu’à 4 h de travail pour une scène – le tout tourné en 24 jours à peine (sur septembre-octobre 2024), avec 15 jeunes et un éducateur tous associés à l’écriture (co-auteurs en somme) pour 1000 euros de budget : un film non seulement choral mais surtout collaboratif, sorti en juillet dernier, très remarqué à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2025. Un film d’une grande fraîcheur, solaire et amusant, qui, à rebours des représentations misérabilistes ou stérotypées de Marseille (drogue, violence, etc.) célèbre une cité de la mer et du soleil, où il fait bon se baigner – si dur qu’il soit de rendre le bruit des vagues par-delà le tumulte des voix – un microcosme de soin (pour les enfants), d’amitié et de sororité au-delà des incertitudes ou inquiétudes de l’amour et des blessures familiales – deuil d’un père pour une jeune fille du centre tendrement consolée par Omar, départ d’un mari qui inspire à la mère d’Omar la peur que ce schéma ne se reproduise si son fils « marie » Yasmine.

La force et l’originalité de ce film tiennent d’abord à la vision poétique et insolite de Marseille, loin des clichés véhiculés par les media et entretenus par les discours déclinistes en tous genres, même si l’on ne peut évidemment ignorer un contexte de misère et de violence, notamment dans les quartiers Nord, mis en exergue de façon sans doute réaliste et dramatique mais peut-être tendancieuse par un film comme Bac Nord de Cédric Jimenez. Princia Car a choisi de tirer le film du côté de Mektoub, my love d’Abdellatif Kechiche pour la lumière et la sensualité, ou de Bandes de filles de Céline Sciamma, voire du même Kechiche avec L’Esquive pour la fraîcheur et l’authenticité du langage, la camaraderie à la fois si vivifiante et sclérosante – magie et effet de groupe…La violence n’est que suggérée, en arrière-plan (l’oeil au beurre noir de l’amie de Carmen, prostituée niçoise, la peur d’Omar que Chérif, patron du bar, ne joue les proxénètes auprès de Carmen qu’il emploie dans son snack) ou domestiquée, telle cette rixe sur la plage lorsque Chérif veut régler son compte à un moniteur qui a touché sa soeur, laquelle aurait tourné autour de ce dernier…Désir légitime ou séduction un peu trop appuyée ? Jeu innocent ou maladroit qui se heurte au préjugé religieux du grand frère musuman sur la pureté des filles, lesquelles – explique Princïa Car dans son dossier de presse – sont soumises à des injonctions contradictoires, sommées d’être à la fois désirables et respectables, sexy mais pas trop, expérimentées et quelque peu vierges (si l’on ose dire), toujours cette oscillation, cette double postulation à laquelle est soumise la femme, entre « maman » et « putain »…Interrogations et interpellations timides et osées des filles qui passent par les garçons… à distance, pour meiux dissimuler leur gêne et leur inexpérience…Rodomontades d’un moniteur crânement décidé à se dépuceler avec une prostituée vers laquelle le déposent ses amis mais se défilant finalement (peur du sexe ou de sa réputation ?) pour aller acheter des burger avec les 100 euros qu’on lui a avancés !!

Ce premier film n’est donc pas pas aussi léger qu’il y paraît, malgré ses dialogues parfois brouillons, aux répliques en mitraillettes et pas trop articulées de ces ados craquants et frustrés, une psychologie plus complexe que nos représentations de la banlieue ou d’une certaine jeunesse nous le suggèrent, et des thèmes drôlement bien incarnés et subtilement traités par de jeunes acteurs (Housam Mohamed pour Omar, Leïa Haïchour pour Yasmine, Lou Anna Hamon pour Carmen la bien-nommée, femme fatale, insolente, perturbatrice) : la difficile affirmation de soi face au poids du groupe, les stéréotypes sociaux (sur Marseille), sexuels ou sentimentaux (le regard sur l’autre – male gaze ou female gaze – des garçons sur les filles qu’on « baise » ou celles qu’on « épouse », des filles aussi sur leur avenir, leur mektoub, etc.), religieux (sur le mariage et la virginité), le désir surtout et l’amour bien sûr, si proches et si différents, entre peur d’aimer et engagement sentimental, l’amitié fraternelle ou la sororité, nous en parlions…Comment montrer le désir, suggérer la sexualité de ces jeunes gens découvrant (ou jouant ?) l’amour sans les sexualiser, sans donner dans le sexe facile et racoleuse : le film, où pas une scène d’amour charnel n’est montrée, réussit ce pari !

Personne en effet n’est seulement ni vraiment ce que le groupe pense ou attend de lui (car l’assignation identitaire dont souffre globalement notre société commence là pour s’élargir aux communautés) ; personne surtout ne se réduit à l’image qu’il renvoie ou croit renvoyer, à l’étiquette qu’il se donne. Ainsi, Omar (Housam Mohamed) , qui apparaît d’emblée comme un garçon « carré », selon la formule ironique de Carmen, la femme fatale, sauvage et séductrice de Mérimée ou Bizet transposée ici dans les faubourgs marseillais, un responsable de centre aéré aimant at apaisant, prompt et habile à régler les querelles entre bandes, offre une belle façade qui se fissure : on le sent en effet perturbé, voire hostile face au retour de Carmen puis protecteur à son égard contre Chérif et le groupe rejetant cet élément étranger au risque de mettee en danger sa relation avec Yasmine qui se sent négligée, voire oubliée, surtout lorsqu’il cède à la demande de son amie d’enfance de la conduire à Nice pour récupérer ses affaires et en somme solder son passé. Ce faisant, il cède autant à son propre désir qu’au sien et dans une belle scène où il lui a procuré l’appartement d’une cousine, à peine sorti, il revient sur ses pas et se donne à la jeune femme.

Révélatrice et catalyseuse, Carmen l’est aussi avec Yasmine (Leïa Haïchour), jeune Magrébine effacée et timide, quelque peu gênée par ses rondeurs, qui se croit promise à Omar (il veut la « marier ») et ne comprend pas par quels préjugés le jeune homme ne veut pas céder à ses avances sur le pas de la porte (sans doute pour se préserver avant le mariage), se dit choqué quand elle se masturbe (comme…lui) ou la houspille lorsqu’il la surprend s’amusant en jeune femme épanouie à la fête foraine, sans lui, mais avec Carmen, de rivale devenue son… amie… Quant à Carmen, dont le prénom est tout un programme, le métier de prostituée un stigmate pour le moins marquant et infamant aux yeux du groupe, elle impose, grâce au jeu tout en nuances, entre séduction et émotion de Lou Anna Hamon, une tout autre vérité pour le moins paradoxale : fardée, provocante sur la plage ou la jetée, elle est aussi cette jeune femme brisée qui traîne la honte de son passé, la souffrance de ses parents séparés, tombe dans les bras de son amie niçoise, ou, avec son maillot de bain-papillon, incarne elle aussi le rêve commun d’une vie bien rangée – avec maison et mari – que lui inspire la vue de l’appartement prêté par Omar. Il n’est pas jusqu’à la mère d’Omar qui ne nous surprenne lorsque le jeune homme lui présente son amoureuse : long silence gêné, peur que son fils ne la quitte (comme elle a été elle-même abandonnée par son mari), peur d’un mariage, d’une vie commune précoces – tout l’inverse en somme du bonheur et de la bénédiction immédiate d’une mère par-delà la requête émouvante adressée finalement à la jeune femme : « prenez soin de mon fils, c’est le seul qui me reste à présent ».

Comme si dans ce conte poétique et naturaliste, le mektoub – le destin en arabe – demeurait toujours une promesse incertaine ou n’offrait jamais, selon la belle formule de Carmen, que des « rêves périmés » – fût-ce d’escalader un portail, de partir sur la route, direction Barcelone – comme dans le court métrage de 2019 de Princïa Car, avec la même équipe, Barcelona. Une amitié insolite, qui peut sembler un peu tardive, peu vraisemblable, pas assez préparée par le scénario entre les deux « meilleures ennemies » mais qui peut aussi apparaître comme l’échappée naturelle, à la fois inattendue et mûrie des deux jeunes femmes, l’image d’une émancipation féminine enfin assumée, qu’épouse une caméra plus fluide, passant de la caméra à l’épaule ou de plans-séquences laissant advenir le jeu improvisé, retravaillé et débordant des acteurs amateurs, aux plans larges sur la mer, à l’envol de ces deux hirondelles accompagné par la musique de Vendredi-sur-mer :

« J’ai fait une impasse sur les mots doux

Comme une terrasse en plein mois d’août (…)

J’ai loué une voiture j’suis parti à la mer

Toute seule j’te jure voyage en solitaire. »‘

Du désir subi, de femme-objet ou image stéréotypée, au désir de soi, soif de liberté, amour de la vie.

Claude

« Un autre monde » de Stéphane Brizé (2021)

Journal des Ciné-rencontres de Prades 2025 par Claude

Samedi 26 juillet, 14 h 00

UN MONDE SANS PITIE

            « Un autre monde », voilà un titre apparemment prometteur pour le dernier opus de Brizé programmé cet après-midi, sélectionné à la Mostra de Venise 2021, pour nous appeler au rêve de la passion ou d’un univers social un peu plus humain, si tant est qu’on puisse l’espérer pour ce troisième volet de cette trilogie non préméditée (nous dit-on) qui, après un chômeur devenu agent de sécurité dans La Loi du marché puis un leader syndical se battant pour empêcher la fermeture d’une usine, s’intéresse à un cadre, directeur d’une usine alsacienne d’électro-ménager Elsonn, sommé par sa hiérarchie de supprimer 58 emplois pour en sauver paraît-il 500…Avec Vincent Lindon dans le rôle principal, toujours aussi impérial de sensibilité, de rage et d’énergie. Un homme ici pris entre le marteau et l’enclume, entre ses ouvriers qu’il « manage » avec humanité (même s’il a dû déjà consentir à quelques licenciements) et la directrice France (jouée par une Marie Drucker cynique et implacable), elle-même soumise au dirigeant européen, Cooper, interprété par un vrai chef d’entreprise américain, Jerry Hickey. Le refus donc d’un schématisme marxiste, d’un manichéisme moral que les rares détracteurs de Brizé pensaient pouvoir lui reprocher au vu de ses sympathies ouvrières. Ce refus, cette neutralité en somme étaient pourtant déjà en germe dans les deux films précédents avec la fissuration du front syndical ou le rôle difficile de syndicaliste jaune ou de « méchant » patron qu’avaient accepté d’incarner des acteurs non-professionnels, un vrai cégétiste et un expert conseiller juridique des travailleurs. Sa rencontre avec des cadres dans différents domaines (luxe, publicité, banque, etc.) qui lui avaient avoué leurs scrupules et leur malaise face à des décisions contraires à leur conscience et sa collaboration avec Christophe Desjours, spécialiste de la souffrance au travail, n’ont pu que confirmer le cinéaste dans son dessein de mettre en scène cet entre-deux du responsable aux mains liées, situation cardinale pour scénariser et dramatiser un dilemme moral : comme au terme d’En guerre, peut-on accepter une situation scandaleuse ou ne doit-on pas résister, voire se sacrifier, ou tout au moins jeter l’éponge ?  

                Un autre monde ? Titre parodique, antiphrase assurément pour cette chronique sociale sans concession plus fictionnalisée que les deux précédentes bien que très documentaire – comme son pendant amoureux pour Je ne suis pas là pour être aimé. On pense à la chanson de Jean-Louis Aubert et du groupe Téléphone Je rêvais d’un autre monde qui nous a bercés dans les années 80 mais on n’a pas franchement envie de la fredonner : un monde sans pitié bien plutôt ! À moins que Brizé n’appelle à une utopie nouvelle mais laquelle et comment l’atteindre tant le système semble verrouillé, le travailleur réduit à une variable d’ajustement, et les actionnaires voués à s’enrichir sur le dos de la bête ? Message simpliste ? Peut-être mais la réalité ne s’embarrasse pas de finasseries langagières !

            Un autre monde, titre ironique assurément si l’on songe au contexte dans lequel le film a été tourné : on sortait à peine du Covid en 2021 et on nous avait bassinés, après avoir rendu de vibrants hommages aux travailleurs invisibles sans lesquels la vie n’aurait pu continuer et l’économie aurait été totalement asphyxiée (les soignants, les livreurs de pizzas), sur la perspective du « monde d’après », un monde plus humain, rendant justice aux plus modestes, réduisant les inégalités sociales. Après cette vertueuse parenthèse, il n’a plus été vraiment question de ce rêve éveillé. Tout est affaire de slogan et comme dans En guerre, le langage est affaire de rhétorique, de pouvoir de persuasion en jouant sur les affects, les peurs, les rancunes – surtout de la part de ces décideurs sans âme qui étouffent toute sensibilité, surtout dans les entreprises anglo-saxonnes selon Brizé pour ne plus viser que « l’employabilité » ou la sacro-sainte « rentabilité ». Littéralement stupéfiante est la demande du patron de Philippe Lesmesle de supprimer 58 emplois ou plutôt la forme anecdotique, allégorique qu’elle prend et qui en dit long sur la déshumanisation de ce milieu : lors d’une âpre discussion où il s’agit de savoir qui serait le moins utile des quelques noms avancés, le directeur de l’usine (joué par Guillaume Draux) demande qui on aimerait voir passer sous un… train ou de qui la mort nous affecterait le moins !! Autre exemple des torsions du langage ou des significations opposées que l’on peut donner à un même mot selon ses filtres, ses valeurs, son statut social : le mot « courage ». Là où la directrice France, dont Philippe a bien subodoré les ambitions européennes, trouve courageux de faire socialement ce qu’on réprouve intimement – virer des hommes de leur emploi – le responsable du site ne voit que lâcheté, trahison et indignité : il ne se fera pas faute de l’écrire noir sur blanc dans une superbe lettre en réponse à la proposition de le garder finalement, malgré la décision initiale de le remercier pour faute grave – à condition qu’il dénonce et lâche son collaborateur, le directeur des opérations, trop proche des ouvriers (Olivier Lemaire), viré à sa place… La dignité commande d’autant plus à Philippe de démissionner qu’il s’est trouvé confondu par l’enregistrement à son insu d’une discussion informelle avec les délégués du personnel inquiets des rumeurs de licenciement et que, pressé de s’expliquer, il leur a menti en leur promettant qu’il n’y aurait pas de suppressions d’emploi. Enregistrement diffusé devant ses grands chefs lors d’une réunion, honte pour lui…Le courage enfin, dans sa vie privée comme dans sa profession, ce peut être de partir, de quitter l’autre quand la vie à deux n’est plus possible, que le contrat tacite – matériel, moral, sexuel, que sais-je encore ? – semble rompu.

            Et, de fait, et c’est la force de ce film, ce en quoi il nous touche peut-être le plus, le social et l’intime sont inextricablement liés dans un moment de bascule induite comme dans tous les films de Brizé par une rencontre, une prise de conscience, le cercle vicieux de l’échec, etc. Que le film commence sur un triste travelling sur des photos de famille épinglées sur le mur nu d’un pavillon en dit long sur l’écroulement d’un homme : tout se tient dans la vie comme le suggérait en 1982 sur le mode d’une comédie douce-amère La Crise de Colline Serreau où une séparation entraînait la perte de l’emploi, qui provoquait elle-même la perte de l’appartement… Et dans le rôle principal déjà un certain Vincent Lindon. La deuxième scène de notre film nous plonge dans le bureau d’un juge, avec deux avocats, Philippe (Vincent Lindon) et Anne (Sandrine Kiberlain) qui se séparent. L’épouse, digne, entre douleur et protestation, fêlure et revendication (puisqu’il s’agit de négocier un divorce puis la vente d’une maison) explique que son mari n’était jamais à la maison, qu’il passait tout son temps dans l’entreprise, qu’elle devait même assumer quasiment seule l’éducation de leur fils – combien de week-ends ensemble dans une année !? Et de lancer, plus brisée qu’ulcérée : « je suis mariée à Elson ! » Au point que l’avocat de Philippe doit le défendre en rappelant qu’il s’est sacrifié pour sa famille autant que pour ses employés…Quelle tendresse pourtant dans cette séparation où un regret infini semble l’emporter sur la haine et les rancœurs : témoins ces scènes où les deux ex-époux se retrouvent dans la voiture pour discuter de leur fils dépressif, et devenu quasiment autiste après cette fracture familiale : il a dû être interné ; un autre moment où front contre front les ex-époux apaisent et conjurent leur désamour. Et si le couple ne se recrée finalement pas, la famille demeure après la démission du père, dans une promenade en pleine nature qui le ressource. Comme un fil ténu qui les relie toujours, dans des moments de rire aussi, tel le fil des marionnettes par quoi le garçon (remarquable Anthony Bajon) a peu à peu retrouvé un sens à son existence et nous émeut lors d’un spectacle réparateur. Le handicap comme image et double de la souffrance sociale, déjà présent dans La Loi du marché

            Un autre monde, un vrai monde que la famille – si décomposée soit-elle. Rien à voir avec la brutalité du monde du travail où un big boss américain, visible uniquement sur le grand écran d’une visioconférence, tel le Big Brother d’Orwell dans 1984, vous scrute avec intensité, vous couvre d’éloges pour votre initiative destinée à sauver des emplois (renoncer à ses primes de cadres et de chefs d’entreprise) avant de vous asséner un méprisant « Il don’t give you a fuck » (« Je n’en ai rien à foutre » ! ») et de se réfugier derrière « la loi du marché », Wall Street en l’occurrence. Un monde où l’on ne se résigne pas, où l’on ne prend pas acte cyniquement de la précarité en affirmant comme la cruelle Marie Drucker : « Tout est précaire dans la vie…l’amour, la santé et donc pourquoi pas le travail ? » La réalité sociale est terrible au point que le réalisateur a dû en atténuer la violence pour écrire la fiction…La possibilité d’un bras-de-fer, d’une lutte sociale aurait-elle disparu, comme le pense Ken Loach selon Brizé ?  

            Une ultime émotion avec ce dernier film programmé avec une mise en scène au cordeau : des cadrages serrés des visages, des interlocuteurs filmés seuls, au centre, ou côte à côte lors des réunions, rarement en champ-contrechamp comme pour mieux signifier l’impossibilité du dialogue, nouveau sport de combat, la multiplicité des axes aussi dans certaines scènes pour suggérer une sensation d’encerclement et d’enfermement… Un travail énorme lors du tournage doublé du sacrifice de certaines scènes comme celle où Vincent Lindon devait traverser tout l’espace de l’entreprise, traverser des bureaux pour se retrouver auprès de sa secrétaire et tout casser…Cette scène fonctionnait bien certes, elle était même spectaculaire mais Stéphane Brizé ne la sentait pas : la violence de Philippe semblait prématurée, et trop forte…Il n’y aurait plus eu assez de suspense et d’enjeux ensuite pour justifier la décision finale. Tout est affaire d’intuition et d’équilibre, d’effacement autant que de surenchère.

            Un mot pour terminer sur le jeu exceptionnel de Vincent Lindon que nous empruntons au Magazine Bande à part : « dans son œil vif, ce qui de l’éclair de colère passe soudain à la buée d’émotion, est indescriptible » ; et d’évoquer aussi ce « léger affaissement de la mâchoire » par quoi s’annonce l’orage d’une parole brute et drue. Emotion, déchirement et colère qui caractérisent « les gens qui doutent » – comme le rappelle la belle chanson d’Anne Sylvestre qui conclut le film sur une note d’espoir, comme « Septembre » de Barbara ou « Trois petites notes de musique » d’Henri Colpi dans Mademoiselle Chambon et Hors-saison. « J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer / J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer » : Philippe Lesmesle, déchiré par son divorce et l’impossible choix socio-professionnel qui lui est imposé, est bien de ceux-là…   

« En guerre » de Stéphane Brizé

Journal des Ciné-rencontres 2025 par Claude

Jeudi 24 juillet, 14 h 00

GALVANISER OU DESESPERER BILLANCOURT ?

En guerre de Stéphane Brizé  (2018)

                En guerre enfin tant attendu, le point d’orgue de cette rétrospective Brizé, la violence non plus passionnelle de Mademoiselle Chambon, mais sociale et collective, le désespoir actif non plus d’un homme solitaire comme dans Je ne suis pas là pour être aimé mais d’une communauté d’ouvriers de l’usine Perrin d’Agen (image de Continental, Goodyear Whirlpool, etc.), qui se battent contre les responsables de leur entreprise et le lointain directeur allemand de l’usine Dimke pour tenter de sauver les 1100 emplois menacés. Un film encore plus fort pour moi que Ressources humaines de Laurent Cantet ou Violence des échanges en milieu tempéré.

            En guerre : un uppercut, le coup de fouet de l’après-midi, pas de sieste possible, pas de défaillance somnolente indécente pour un film si prenant, si puissant, et surtout face au maelström d’émotions qui m’assaillent : la colère face aux promesses non tenues de la direction – un accord bafoué sur le maintien de l’emploi pour 5 ans en échange d’un allongement du temps de travail pour un même salaire (40 heures payées 35) et le renoncement aux primes. L’incompréhension face aux réponses des « patrons » rappelant qu’ils ne maîtrisent pas la situation internationale et ne peuvent qu’appliquer les directives d’outre-Rhin, que la rentabilité est insuffisante, le taux de marge trop bas. L’admiration pour ce leader syndical Laurent Amedeo qui ne se démonte pas et rappelle, chiffres en main, que l’entreprise est bénéficaire avec 25 % de dividendes, que les actionnaires ont été largement arrosés ces derniers temps. Et Vincent Lindon de se muer presque en professeur chaussant ses lunettes et réfutant une à une les tristes explications, les prétextes fallacieux des dirigeants – avec un niveau de langage qui le hausse au niveau de ses interlocuteurs, la force de conviction en plus – tandis que le Vincent Lindon de La Loi du marché avait l’air un peu accablé avec sa moustache et son dos voûté. Une vraie métamorphose : de taiseux, un leader intarissable, un flot de paroles, on n’ose dire une logorrhée dans ce contexte dramatique. (L’acteur dans les 10 premières minutes parle plus que dans ses trois autres films avec Brizé). Une longue focale, peu de profondeur de champ, un arrière-plan flou : tout est dramatisé et focalisé sur les acteurs de cette enième table ronde. Qu’importe que la parole soit rude, les mots parfois triviaux, l’œil acéré et l’écume aux lèvres ! Les pisse-froids de l’intelligentsia, les brillants énarques sans âme pourront bien lui expliquer, lénifiants et condescendants, qu’il faut rester poli, ne pas s’énerver ! Diantre ! La forme serait donc plus importante que le fond ? On n’a pas peur des choses (par exemple de mettre des gens sur le carreau, on le voit assez actuellement avec la multiplication des plans sociaux chez Michelin ou Carrefour) mais on aurait peur des mots ? Reproche stupide adressé déjà à Zola qui montrait enfin le peuple dans Germinal et L’Assommoir, fût-il parfois ivrogne et trivial avec la déchéance matérielle et morale qu’il subissait, ou à Annie Ernaux pour oser parler crûment de sexualité, de honte sociale ou de choc des cultures. Le fond me semblera toujours plus important que la forme : que n’ai-je pas entendu au moment des législatives de juillet 2024 pour avoir poussé dans un mail un cri d’alarme accusateur certes assez virulent mais me semble-t-il lucide et légitime face au risque de voir arriver le RN au pouvoir ? Il ne fallait pas parler de la « racaille facho » ou de « la saloperie polie et ripolinée » ? Et pourquoi pas ? Je préfèrerais toujours – écrit André Comte-Sponville – « une brute généreuse » à « un salaud poli » (il parlait des Nazis). Surtout quand il s’agit de filmer, pou reprendre le titre du film de Jean-Marc Moutout, « la violence des échanges en milieu tempéré », faussement poli et tempéré.

            Honte en effet (sans faire bien sûr d’amalgame car Brizé ne juge ni ne foudroie quiconque même s’il exalte le combat ouvrier) à ce directeur expliquant froidement aux leaders syndicaux réunis autour de la table que les ouvriers au chômage devront s’adapter à cette nouvelle donne, voire déménager – énormité dont il se rend compte et s’excuse un peu tard. Toute honte bue aussi visiblement chez la directrice France d’Un autre monde, jouée par l’implacable et cinglante Marie Drucker : « que voulez-vous, tout est précaire, le travail, la vie, le couple » : quand le cynisme se donne des allures de morale, de maxime d’expérience et de sagesse…

            Exaltation aussi quand la lutte, si désespérée soit-elle, prend des allures d’épopée palpitante et finalement tragique avec l’immolation par le feu d’Amédéo : des plans-séquences et un cinémascope vertigineux, une narration comme en temps réel, et parfois ces images muettes, au ralenti, qui nous emportent et nous soulèvent d’un espoir rageur – eût-on déjà vu le film – grâce à la musique percutante de Bernard Blessing. Épopée aussi bien lors de réunions tendures avec la direction requérant parfois 3 caméras que lors de scènes de rue ou de grève. Épopée sur fond de musique rock d’une rare énergie – les 23 jours de tournage semblant épouser le dynamisme combatif des ouvriers – dont on suit toutes les étapes comme dans un documentaire mais avec une force fictionnelle et une dimension dramatique plus marquées que dans La Loi du marché, consacrée il est vrai à un parcours individuel avec ses doutes et ses errances. Ici, avec les divisions syndicales, l’occupation musclée du siège parisien du MEDEF, le ralliement au combat d’une autre usine du groupe, l’emballement violent qui conduit au renversement de la voiture du PDG allemand, Martin Hauser, Stéphane Brizé nous raconte une histoire que l’on vit comme une sorte de thriller social, alors que le travail de casting préliminaire et la présence d’acteurs non-professionnels, tous très crédibles, témoignent d’un effort documentaire impressionnant : la lecture de maints textes de lois sur les plans sociaux, l’attention à l’actualité (la sidérurgie sinistrée à Fumel, dans le Lot-et-Garonne où le film a été tourné), Xavier Mathieu, le syndicaliste de Continental au scénario, plus de 600 personnes rencontrées, ouvriers, syndicalistes, chefs d’entreprise, sociologues, etc. – les 16 vignettes sur les figurants dans le livre Stéphane Brizé  (Festi-cinéMeaux 2025, p. 134-142) le montrent bien.

         Lucidité toutefois et compréhension des enjeux si l’on veut bien considérer tous les points de vue, pour inconciliables qu’ils soient : « ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons », disait Renoir dans La Règle du jeu. Jamais le cinéaste ne tombe dans le manichéisme ou ne cherche à donner une leçon de morale : s’il a clairement choisi son camp, il essaie de com-prendre, c’est-à-dire d’embrasser de l’intérieur les tenants et aboutissants de ce conflit social, les motivations et les arrière-pensées de chacun. La pensée élargie qu’évoque Hannah Arendt dans La Crise de la culture, que représenterait ici le conseiller social de l’Élysée, Jean Grosset dans son propre rôle (il a été questeur du Conseil Économique, Social et Environnemental) : élégant et flegmatique, il intervient régulièrement pour réunir les belligérants de cette casse sociale, calmer les esprits, « élever » les débats mais ne pourra guère apporter aux ouvriers que son soutien moral, du reste retiré après les violences contre Martin Hauser. Après tout, les responsables économiques à tous niveaux subissent la pression de leur hiérarchie et peut-être cèderions-nous de même à leur place. On peut croire Jacques Borderie, le directeur de l’usine agenaise, sincère quand il explique qu’il ne se lève pas tous les matins en se demandant combien d’ouvriers, ni lesquels, il va licencier… Le troisième volet de la trilogie sociale, Un autre monde, ne met-il pas en scène justement un directeur de site pris en étau entre ses employés et ses propres chefs, un homme déchiré, qui plus est en plein divorce ? C’est le système qu’il faudrait dénoncer et remettre en cause, nous expliquait Stéphane Brizé, toujours simple et accessible, lors d’une discussion informelle à la sortie du Lido, ajoutant que notre société manque de narratif, – et que c’est d’ailleurs sur ce terreau, avec leurs récits nationalistes et xénophobes que prospèrent aujourd’hui les extrêmes droites européennes ou américaines. Récits auxquels la fiction cinématographique fait pièce pour notre plus grand bonheur.

Ecœurement pourtant quand une solution intelligente et humaine est trouvée par les ouvriers et pourtant refusée par la direction, comme dans Un autre monde la proposition des directeurs de sites de renoncer à leurs primes pour sauver des emplois : ici, un repreneur local se manifeste mais les patrons de Perrin refusent de vendre (rien dans le Code du travail ne les y obligeant) au prétexte que le projet ne serait pas viable, bien plutôt sans doute par crainte d’avoir un concurrent direct !

Mélange de colère et d’empathie pourtant quand le front syndical se divise entre les idéalistes et les réalistes, les jusqu’au-boutistes et les tièdes, les fidèles et les traîtres – on présentera selon son prisme moral et politique cette épopée dans l’épopée, ce dilemme tragique qui exacerbe autant qu’il l’affaiblit le combat devenu complexe et si l’on peut dire tripartite. Il faut dire que quand on est épuisé par des mois de lutte et qu’on vous promet une prime super-légale de départ, on peut être tenté de jeter l’éponge ! Et l’on vibre de colère et d’angoisse lors d’une réunion finale des grévistes qui ressemble fort à un règlement de comptes : Laurent Amédéo qui a pourtant tout donné, qui trouve à peine le temps d’appeler sa fille sur le point d’accoucher, épaulé par sa collègue Mélanie Rover, soudeuse dans la vraie vie, dont le couple tangue sous la tempête sociale, se voit mis en accusation et tenu pour responsable des violences syndicales, qui ont entraîné la fin des négociations et l’arrestation de 13 militants…Combat fratricide comme dans une tragédie antique entre le leader de la CGT, le meneur en chef (Vincent Lindon) et le syndicaliste indépendant du SIPI, joué par Olivier Lemaire.   

« Sentiment d’exaltation et d’impuissance que procure la découverte d’une vérité pour soi » dans un…film, pour parodier l’éloge de la lecture que déploie Annie Eranux dans Les Années. Le traitement des media par le cinéaste dans ce film ne peut que faire écho à la révolte qui m’habite depuis longtemps face à la spectacularisation souvent obscène de l’actualité, mode talk-show, à la dramatisation (au double sens du terme) du moindre fait divers, à la sidération produite par des images-choc ou à l’imprégnation subliminale de l’information en boucle. D’où ces moments de télévision que propose d’emblée le film, qu’on pourrait croire tirés de vrais actualités mais qui sont autant de réel reconstitué, de « documenteur » : on ne saurait imaginer plus subtile dénonciation des media que ce pastiche des nouvelles fort réussi et comme fondu dans la fiction. Le cinéaste explique d’ailleurs bien lors du débat et dans les entretiens ou dossiers de presse que cette idée lui est venue après l’effet désastreux pour les grévistes d’Air France de l’image en boucle de deux cadres poursuivis par des employés en colère, de la chemise déchirée d’un DRH le 5 octobre 2015. Image d’autant plus terrible lorsqu’elle est ainsi décontextualisée et assénée au prix d’une interprétation univoque : ce sont les victimes de plans sociaux qui paraissent violents alors que la vraie violence est feutrée, et froidement statistique avec les licenciements en série…Si au moins un reportage venait expliquer comment on en est arrivé là, retraçait la genèse d’une colère qui a débordé, le public pourrait vraiment comprendre le conflit, comme les spectateurs d’En guerre épousent sans la juger l’exaspération qui mène aux violences autour de Martin Hauser dont la voiture est renversée et le visage ensanglanté… La fiction sonne ici comme un retour au réel, comme la quête et la « fabrication de l’image manquante » occultée par les media – pour restituer une vérité complexe et multiple.  

Sidération aussi avec cette fin terrible que Stéphane Brizé ne se sent pas le droit de filmer avec sa caméra mais qui est suggérée par un autre medium, le portable, l’image horrible (selfie ? témoin extérieur ?) de Laurent Amédéo s’immolant par le feu pour protester contre la direction allemande de Dimke. Décence et mise à distance, suggestion réaliste qui n’est que plus expressive et bouleversante car il n’y a jamais de caméra de télévision pour filmer un suicide, ou la mort d’un ouvrier atteint d’un cancer ! On pense à la tentative de suicide sur son lieu de travail de Letitia Storti, ouvrière de l’usine pharmaceutique UPSA, représentante FO, retrouvée morte dans un fossé près de Marseille. Anne Plantagenet a retracé son histoire dans Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans.      

Déception aussi que nous partageons en cet après-midi formidable avec Stéphane Brizé, malgré le succès du film, quant aux réactions ou plutôt aux non-réactions dans les milieux politiques et syndicaux. Non que le cinéaste ait jamais eu la naïveté ou la prétention de changer le monde, peut-être toutefois de faire bouger les lignes ou de modifier un peu les mentalités. Les syndicats ont paru gênés par le film notamment la CGT, sans doute parce que le combat se termine mal, et que pour eux on ne montre pas un échec.

En guerre, nous sommes en guerre, plus que jamais, il faut le dire, et Brizé n’a pas cédé sur le titre, sur les mots vrais, même si, pendant le tournage, il en avait proposé habilement « Un autre monde » pour amadouer les producteurs.  

Il ne faut pas désespérer Billancourt, disait Sartre. Certes, mais le générique du film rappelle cette phrase de Brecht : « celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »

« La Loi du marché » de Stéphane Brizé (2015)

La Loi du marché de Stéphane Brizé

Journal des ciné-rencontres 2025 par Claude

Mercredi 23 juillet, 9 h 30

LE PRIX DE LA DIGNITÉ

            Entre la passion inaugurale de Mademoiselle Chambon hier soir et le désamour vaincu in extremis de Quelques heures de printemps, je reçois bien avec La Loi du marché le coup de poing auquel je m’attendais, après pourtant deux visions, au cinéma à sa sortie en 2015 et à la télévision depuis lors. Je ne suis pas déçu et pourtant avec quelle impatience mêlée de colère et d’amour pour ces invisibles érigés en héros de cinéma je brûlais depuis le début des Ciné-rencontres de revoir cette trilogie sociale dont En guerre, épopée collective et tragique qui m’a laissé le souvenir le plus vif, le plus délicieusement douloureux ! Je suis à nouveau saisi par le cynisme des hommes, la stupidité d’un système économique, d’un engrenage où les victimes ne manifestent pas seulement une forme de servitude volontaire aux puissances de l’argent mais s’entredévorent ou, à tout le moins, se désolidarisent. On le voit assez dans cette scène du séminaire de mise en conformité (euphémisme humiliant pour le conformisme social, le langage officiel, aseptisé, vidé de toute émotion, on parlerait aujourd’hui d’ « éléments de langage ») organisé par Pôle emploi et auquel participe Thierry (51 ans, joué par Vincent Lindon) au chômage depuis 20 mois : les autres participants, pas mieux lotis que lui, lui font remarquer qu’il se tient mal, les épaules voûtées, l’air un peu rogue, que, lors de son intervention dans le tour de table, il n’est pas souriant, ne s’exprime pas de manière claire et alerte, en cherchant à capter, sinon captiver son auditoire. Ce sont d’autres chômeurs qui font son procès en communication et le responsable du stage semble ne faire que recueillir la parole qu’il a suscitée : mais lui vient-il à l’esprit, dans cette salle froide au mobilier minimal que le powerpoint, la vidéo n’est qu’un leurre, la rhétorique un luxe, l’éloquence une belle apparence que peuvent seuls se permettre des gens heureux, ou les classes dites supérieures qui possèdent la culture, l’argent, le prestige et l’aisance qui en découlent ? Est-il même capable d’intuition, de compréhension et d’empathie pour le parcours du chômeur, ses compétences sociales, son énergie farouche par-delà la destructuration sociale induite par une longue période d’inactivité ? La seule chose qui compte pour lui est qu’il soit « job ready », « employable » – il n’est que de voir le documentaire de Claudine Bories et Patrice Chagnard Les Règles du jeu sur les stages de préparation aux entretiens d’embauche ou de lire la farce sociale Par-dessus bord de Michel Vinaver pour comprendre en quoi le néologisme et le franglais dissimulent (mal) sous l’apparence d’un management moderne et interactif une violence sociale inavouée et inédite : non plus seulement la lutte des classes mais la guerre de tous contre tous.

Plus grave, au terme de son long parcours pour trouver un emploi, entre réunions inutiles, rendez-vous avilissants avec sa banquière (lui conseillant carrément de vendre son appartement) ou un lointain recruteur potentiel en visioconférence, Thierry accepte de travailler comme vigile dans un supermarché : mal lui en prend car s’il a d’abord l’impression de faire œuvre utile et surtout morale, en apprenant à surveiller des clients indélicats qui volent subtilement un vêtement ou un produit alimentaire – se mutant en véritable panoptique dans une salle de 80 caméras – il en arrive au mépris de sa propre dignité, et du respect dû aux autres employés, en fliquant les caissières, les autres vendeurs, et de préférence cette femme noire que les zooms de la régie TV vont traquer pendant 10 à 15 mn. Comme un mauvais scénario de cinéma fondé sur la discrimination, la suspicion et la délation, même si in fine l’agent de sécurité en chef, Big Brother du commerce, fait preuve d’autant d’intuition que James Stewart dans Fenêtre sur cour d’Hitchcock pour imaginer à partir de fragiles indices un crime qui s’avèrera bien réel…Quand l’éthique affronte la morale supposée et la dépasse, l’individu retrouve l’honneur – et le héros de cette triste quête (un Vincent Lindon plus attristé et pourtant plus fier que jamais) n’a d’autre choix que de démissionner (comme Philippe dans Un autre monde), sans tambour ni trompette, en remisant sa tenue au vestiaire, en plongeant dans une nuit purifiante… Il ne veut plus de ces scènes dégradantes où une employée-modèle, à qui on n’a jamais rien pu reprocher, est filmée en train de dérober un produit cosmétique, où une autre, convoquée par la direction, finit après avoir longtemps nié par reconnaître qu’elle a récupéré quelques bons d’achat laissés par des clients : en quoi cela représente-t-il une vraie ou une grosse perte pour le magasin ? Qu’on me le dise quand des cols blancs mettent des ouvriers au chômage, quand certains financiers ou hommes politiques détournent des sommes folles ? Le suicide d’une employée (responsable d’un commerce de détail), s’il traumatise ses collègues, ne semble pas davantage ébranler les certitudes ni les pratiques de ces monstres froids : il ne s’agit pour eux que d’un épiphénomène, la pauvre (familièrement appelée par son prénom) avait des problèmes personnels dans sa vie, la direction ni personne ne doit se sentir responsable. Soyons clair : il n’y a pas de harcèlement institutionnel qui tienne. Bonne conscience et fatalisme plein de componction, le chef a réuni tout le monde car on est « solidaires » et on aimait bien la défunte dont la mort, bien entendu, nous « bouleverse »…  

            Rupture technique (avec la caméra à l’épaule, les écrans de télévision qui semblent se substituer à la caméra dans les dernières 40 mn du film) et politique (le premier à aborder un problème de société comme le chômage ou la précarité), La Loi du marché est né de la passion scopique de Stéphane Brizé : regarder, observer sans fin, même et surtout – nous explique-t-il – quand on ne sait pas danser, qu’on n’a jamais osé inviter une fille à danser, qu’on a peur d’entrer dans un café de peur d’être observé. La danse est pourtant salvatrice : un cours de rock de Thierry avec son épouse lui permet d’oublier un peu leurs soucis, leurs craintes pour leur fils handicapé dont la baisse inquiétante des résultats explique leur convocation par le proviseur. Alors, oui, le cinéaste se venge, se redécouvre en observant : des mois à recueillir des témoignages, à discuter avec tous les acteurs de cet hypermarché, à en examiner le fonctionnement en bout de caisse, dans le bureau du directeur.

            Le film est aussi le fruit d’une certaine honte sociale que le cinéaste a toujours ressentie chez ses parents avec le sempiternel « Ce n’est pas pour nous » de sa mère et une découverte tardive de la culture, grâce aux seules lectures scolaires, tremplin pourtant un peu dérisoire face à l’appropriation personnelle du monde qu’effectuera le jeune stagiaire de fin d’IUT à Rennes puis le pigiste de FR3 Le Mans. Ceci explique peut-être que Stéphane Brizé, qui ne se pose pas en donneur de leçon mais en témoin engagé et en humaniste jamais manichéen (sa trilogie sociale et notamment les 2 films suivants montrent bien que « chacun a ses raisons »), ait mis longtemps, 4 films, pour s’estimer légitime à traiter des problèmes sociaux : sa modestie et sa créativité s’accommodent mal d’une implication citoyenne directe, de l’appartenance à un parti ou de la signature de pétitions, même s’il n’en refuse pas le principe. Et s’il choisit de centrer sur propos sur son acteur fétiche (Vincent Lindon) excellent dans l’énergie accablée pour un propos proche du documentaire avec des acteurs pour le reste non-professionnels et un budget modeste (1,2 millions d’euros), il me semble injuste et stupide de lui reprocher, comme Libération, Chronic’art ou Critikat je ne sais quel cabotinage de son comédien porte-parole ou un soi-disant misérabilisme complaisant dans l’humiliation sociale. Que ces critiques condescendants se laissent plutôt interroger et émouvoir par le plan-séquence d’ouverture, ce début in medias res comme au théâtre, cette amorce gauche sur l’écran, Vincent Lindon de profil répondant on ne sait d’abord à qui mais on le comprend vite, à un conseiller de Pôle emploi. Il explique dans une pièce blafarde qu’il a fait un stage de grutier mais s’entend dire qu’il n’y a pas de débouché dans ce domaine, qu’on ne prend que des gens qui ont travaillé « en bas ». C’est dans ce réalisme cru de la parole, cette intensité aussi des visages, et le choix d’un cadrage serré pour une situation inhumaine et absurde que Stéphane Brizé s’apparente le plus sans doute à Ken Loach : on pense au début de Sorry we missed you où Ricky se’entend expliquer par son futur employeur, une plate-forme d’ubérisation pour le transport de colis, qu’il sera enfin un « collaborateur » indépendant, avec de vrais garanties et des horaires…décents. Une chance, dira-t-on ? Un leurre et une souffrance sur quoi est bâti tout le scénario pour cette famille en galère de Newcastle – et qui ne vaut guère mieux que la fin de non-recevoir essuyée par Thierry, rôle pour lequel Lindon a reçu le prix d’interprétation à Cannes !

            On entre en douceur et pourtant de plain-pied dans le vécu du personnage, on s’infuse de sa douleur immense comme un cinémascope face au discours lénifiant et technocratique. De sa parole drue, de sa colère rentrée et de sa dignité bafouée, qu’il ne marchandera pas davantage, pas même dans sa vie privée, fût-ce pour un mobil-home exigu et un peu vétuste dont on lui propose un prix indigne. Et qu’il refuse : le prix de la liberté !       

« Une vie » de Stéphane Brizé (2016)-Prades 2025

(d’après le roman Une vie de Guy de Maupassant, publié en 1883)

Journal de bord de Prades 2025 par Claude

Vendredi 25 juillet 21 h 00

« LE TEMPS D’APPRENDRE À VIVRE IL EST DÉJÀ TROP TARD »

(ARAGON, « IL N’Y A PAS D’AMOUR HEUREUX ». LA DIANE FRANÇAISE, 1944)

            Les allées régulières d’un potager, le geste lent et sûr de Jean-Pierre Darroussin plantant ses légumes, le crépitement d’un feu de cheminée, le crissement dans la boue des bottes de Judith Chemla salissant le bas de sa robe tandis qu’elle verse un arrosoir appliqué sur cette bonne terre du pays de Caux, le bruissement du vent dans les arbres, de la houle contre les rochers, le rituel folâtre des jeux de croquet, ou de cache-cache – tout marque dans cette deuxième adaptation romanesque de Stéphane Brizé l’enracinement dans la terre, la fusion des êtres avec les éléments, la symbiose de cette famille aristocratique, baron et baronne du Perthuis des Vaud, avec son cadre de vie, son château enchanté où la richesse et le prestige comptent pourtant moins que l’amour et la sublimation du quotidien, le bonheur pur de cœurs simples – et bientôt le choix pour leur fille d’un mari aimant et aimé. Le réalisme ou plutôt le naturalisme épanouis de cette évocation semblent s’accorder avec le rêve, pour la jeune Jeanne sortie du couvent à l’âge de 17 ans et retrouvant dans la jouissance du présent la bonhommie de son père et la douce nostalgie de sa mère relisant de vieilles lettres – Yolande Moreau bien campée et comme évanescente. Pas de lyrisme romantique pourtant à la manière d’Emma Bovary, l’héroïne de Flaubert, de « méandres lamartiniens, de harpes sur les lacs, de chants de cygnes mourants, de vierges pures qui montent au ciel ou la voix de Dieu discourant dans les vallons ». Non, une vraie transparence au monde, sans attente diffuse ni abandon délirant à des rêves sans fin. Le choix pour l’image d’un format quasiment carré (1.33) n’est pas étranger à ce « parti-pris des choses » (Francis Ponge), à ce goût du détail en même temps qu’il suggère l’enfermement de Jeanne dans ce monde de l’enfance insouciante et nous donnera accès à l’intériorité de la jeune femme dont on suivra le parcours sur 27 années, aux pulsations du sentiment et aux tremblements de la désillusion également restitués par la caméra à l’épaule.    

            Le rêve dès lors pourrait ou devrait n’être que le prolongement du réel (comme si semer était toujours récolter) dès lors que Jeanne épouse un jeune noble du voisinage, le comte Julien de Lamare dont la cour assidue et la délicatesse timide ne laissent guère deviner le mari cupide, infidèle et violent qu’il sera bientôt après la parenthèse enchantée du voyage de noces en Corse, développé en un long chapitre dans le roman de Maupassant, condensé ici en images heureuses de canotages éblouis au cœur des embruns et de baisers étonnés au creux des rochers. Le rêve va pourtant s’étoiler et s’étioler au fil des déceptions, des infidélités de Julien qui le conduiront à une mort terrible – la carriole où il retrouve sa maîtresse Gilberte de Fourville étant précipitée par le mari jaloux du haut d’une falaise. Scène que Stéphane Brizé, après avoir recherché une falaise, songé à l’effet romanesque de corps déchiquetés, a choisi finalement de ne pas montrer (si ce n’est à travers les plans rapides des deux cadavres ensanglantés et de l’époux un trou au côté), ni le suicide probable de M. de Fourville, curieusement occulté par Maupassant pour une raison simple qui fait toute la force et la subtilité du film : le cinéaste a choisi de tout montrer du seul point de vue subjectif de Jeanne, souvent à sa fenêtre, invitée par ses parents à se marier, et incarnée par une Judith Chemla tout en finesse – accroche-cœur candides et cheveux follets sur la délicate nuque (cette nuque qui dit tout des émois et des larmes comme le dos de Vincent Lindon ou de Sandrine Kiberlain dans Mademoiselle Chambon), peau diaphane, regard noir dont l’intensité et la profondeur suggèrent plus la richesse de la vie intérieure qu’une réflexion lucide ou une connaissance vraie de la vie.

Cette actrice de théâtre excelle d’autant mieux à rendre l’évolution et les états d’âme de Jeanne que, pour traduire cette focalisation interne sur l’héroïne dont le spectateur épouse le regard, Stéphane a choisi d’occulter non seulement la mort de Julien mais jusqu’à ses infidélités qui eussent constitué une matière romanesque un peu facile mais stimulante et palpitante. On ne voit jamais en effet les infidélités de Julien, ni même des scènes de sexe avec son épouse – que des moments de tendresse, de baisers furtifs ou des abandons langoureux. Le seul passage où la tromperie est avérée est remarquablement scénarisé et filmé : souffrante et inquiète, Jeanne se lève une nuit pour aller chercher sa servante Rosalie ; la porte entrouverte et le tremblement effaré de la jeune femme, qui refusent au spectateur toute vision explicite de l’intérieur de la chambre, suggèrent d’autant mieux le spectacle surpris de Rosalie et Julien partageant le même lit que la scène suivante, au prix d’un montage accéléré après ce procédé de caméra subjective, suit la course éperdue dans la campagne de Jeanne poursuivie par Rosalie et Julien qui tente de lui expliquer, de justifier l’irréparable…Filmer l’effet de l’adultère plutôt que l’adultère lui-même, le bouleversement plutôt que sa cause. Irréparable que tente de conjurer un prêtre un peu pharisien, assisté des parents de Jeanne et devant qui Julien reconnaît tout, promet de s’amender…jusqu’à la prochaine liaison sans doute. Le cadrage serré, la faible profondeur de champ et les gros plans sur les visages éclairés à la bougie et saisis de profil ou de biais dans l’atmosphère ouatée d’une antichambre (ou du presbytère) donnent beaucoup de force à cette scène où chacun joue sa partition un peu hypocrite : Jeanne désireuse d’oublier, Julien de dos faisant amende honorable et les parents soucieux d’un arrangement rapide et officiel – là ou l’homme d’Église est beaucoup moins patelin chez Maupassant où il défend la jeune femme et dénonce à M. de Fourville l’adultère de son épouse. À cette condensation de l’image s’ajoute un travail remarquable sur le son qui pour mieux concentrer l’attention sur Jeanne préfère la mono à la stéréo, le son venant du centre et non plus du cadre extérieur.   

            Cinéaste de l’intériorité, et de la maturation spirituelle, Brizé relève ici, comme dans Mademoiselle Chambon, Quelques jours de printemps ou Hors-saison, le difficile pari de filmer le temps intérieur, étalé au tournage sur trois saisons et au montage sur dix-sept semaines, ce temps de la vie aussi avec le vieillissement des proches (fruit bien plus d’un travail d’acteur que du maquillage ou des costumes), la perte des êtres proches (ses deux parents) et la faillite des illusions au fil des ans, Rosalie couchant avec Julien, Julien ne cessant de la tromper tout en la réprimandant vertement pour ses dépenses en bois et en vêtements soi-disant inconsidérées, son fils Paul ne réalisant pas davantage ses rêves puisqu’il part à Londres, ne revient jamais et loin d’y trouver un travail, se lie à une prostituée dont il aura un fils et accumule les dettes de jeu que sa mère doit rembourser inlassablement au prix de sa propre ruine et de la vente du domaine familial. À la question plus générale de la transposition cinématographique d’une œuvre littéraire (par un récit fidèlement linéaire, la voix off ou une grammaire comme ici spécifique) s’ajoute ici la difficulté de restituer l’ennui, la pesanteur des jours, l’accumulation des déconvenues qui sont on ne peut moins romanesques. Comment rendre la richesse du roman, des attentes et désillusions de cette perdante sans éclat, sans multiplier les séquences qui dilueraient la conscience de la jeune femme dans un flux d’événements ? Comment dire l’ennui sans céder au statisme, à de longs plans-séquences qui seraient autant d’étapes vers une lente et silencieuse descente aux enfers, d’autant que Brizé a préféré l’empathie avec son héroïne au regard un peu sardonique du romancier ? Le cinéaste a choisi, pour reprendre une expression de N. T. Binh, co-directeur de la revue Positif et animateur de la séquence Brizé, pour ce film minimaliste, un « montage mental » faisant écho sur le plan temporel au point de vue unique de Jeanne : des associations d’idées et un va-et-vient permanent entre le présent, le passé et le futur, des ellipses, des flash-back ou flash-forward, qui nous plongent dans la conscience de cette éternelle victime en appelant à des souvenirs d’enfance face à la morsure du réel ou espérant avec candeur, contre toute évidence, des lendemains qui chantent. Ce feuilletage serait l’équivalent en somme du flux de conscience cher à Virginia Woolf ou du monologue intérieur charriant sensations, méditations, réminiscences chez les romanciers français du XIXe siècle comme Flaubert, Stendhal ou Maupassant. Une des plus grandes expériences de montage, pour le cinéaste, a été celle d’Une vie. « Un moment de travail qui a ouvert des espaces complètement fous. C’est au montage que j’ai trouvé la clé du film, explique-t-il dans Stéphane Brizé (Fest-ciné Meaux 2025, p. 175). Je savais intuitivement, dès le tournage, que le film ne se monterait pas de la manière dont il était scénarisé (…) Je dis à ma monteuse qu’il va falloir bousculer la chronologie. On a alors utilisé la salle de montage comme un laboratoire. J’avais la sensation qu’il fallait superposer des temporalités, entendre des choses qui n’étaient pas au même moment que ce que l’on voyait. Et, un jour, sur une scène, on a superposé une image et un son qui n’avaient normalement rien à faire ensemble. Cela a été comme une épiphanie. J’avais eu raison d’écouter mon intuition. »  

            Comme il l’explique dans le même ouvrage (p. 107-121), le cinéaste a voulu moins transposer un roman que faire une œuvre singulière, un film répondant à une nécessité intérieure – le livre eût-il été découvert il y a bien 27 ans grâce à sa scénariste Florence Vignon mais le temps de la maturation d’un livre en nous, de son appropriation, de sa transsubstantiation est long, surtout quand on en diffère le projet pour réaliser juste avant La Loi du marché. Et il est vrai qu’ici à partir d’un matériau on ne peut plus littéraire, Brizé réalise une film unique par son refus du classicisme, de l’adaptation fidèle, d’une plate chronologie : si Je ne suis pas là pour être aimé, Mademoiselle Chambon ou Hors-saison médiatisent leur propos à travers la danse, la musique ou la chanson, les références poétiques au début du film – les poèmes un peu naïfs du « Dieu créateur » de Maupassant et « J’avais froid » de Marceline Desbordes-Valmore – illustrent plus avec une pointe d’ironie les rêveries amoureuses de Jeanne qu’elles n’accompagnent vraiment son parcours – comme s’il s’agissait pour l’héroïne aussi de convertir les mots en images mentales et poétiques, bercées par le piano forte d’Olivier Baumont. Et non de se payer de mots et de s’abreuver d’images comme Madame Bovary. Adapter une œuvre, explique Stéphane Brizé, ce n’est pas seulement s’en imprégner, la laisser descendre en soi, se décanter pour créer une œuvre personnelle dans ce travail d’« innutrition » cher à Du Bellay dans sa Défense et illustration de la langue française (1649), il faut oublier les situations et les personnages pour mieux les retrouver et les recréer, lutter même contre le modèle, la source, pour être soi. Et s’infuser dans Jeanne, image de la naïveté, de la pureté et de la désillusion qui seraient un peu celles du cinéaste lui-même, comme de ses autres créatures, Thierry dans La Loi du marché ou Philippe dans Un autre monde.

            Dire le rêve, la désillusion, l’acceptation aussi (sinon la résignation) de l’ordre du monde, de la nature (humaine) par quoi Stéphane Brizé rejoindrait in fine Maupassant dans l’ultime phrase du roman prononcée par la servante Rosalie qui prend grand soin de sa maîtresse : « la vie, voyez-vous, ça n’est jamais ni si bon ni si mauvais qu’on croit. »   

« Je ne suis pas là pour être aimé » de Stéphane Brizé (Prades 2025)

Journal de bord de Claude Prades -jeudi 24 juillet, 9 h 30

S’AIMER POUR ÊTRE AIMÉ

« An emotional cripple », selon l’expression de l’écrivain américain Sherwood Anderson dans Winesburg, Ohio (1919), un infirme émotionnel (cela dit évidemment sans jugement de valeur !), tel m’apparaît le personnage de Jean-Claude, huissier de justice de 50 ans, remarquablement joué par Patrick Chesnais dans Je ne suis pas là pour être aimé, le deuxième long métrage de Stéphane Brizé que nous découvrons ce jeudi matin du 24 juillet. La programmation autour du cinéaste oppose la même journée le spleen accablé et sardonique de l’officier solitaire et la puissance collective du combat syndical mené par Laurent Amedeo, leader de la CGT, contre la fermeture de l’usine Perrin – un rôle où Vincent Lindon d’ordinaire si taiseux déploie une intarissable loquacité au service d’une cause et de camarades de lutte. Autre choix – plutôt qu’hasard de la programmation j’imagine ! – les 4 journées Brizé des Ciné-rencontres (après le superbe prélude amoureux et violonistique mardi soir de Mademoiselle Chambon), au-delà du contraste journalier entre films intimistes et films sociologiques, dessinent un monde de solitude, d’incommunicabilité, voire de haine de soi au fil des personnages proposés, tous des anti-héros. À la précarité sociale de Thierry dans La Loi du marché, exacerbée par la marginalité révoltée d’Alain dans Quelques heures de printemps, répondent la désillusion amoureuse de Jeanne, l’héroïne d’Une vie, prolongée par le dégoût de soi de Mathieu, l’acteur pourtant adulé de Hors-saison, qui semble pourtant encore un peu complaisante et burlesque face au désespoir nu, sans fard de Jean-Claude : le désespoir, ce n’est pas forcément la détresse rageuse, ou la souffrance pathétique, c’est comme le disait Kierkegaard, l’absence d’espoir, le refus calme et résigné d’être soi-même, c’est-à-dire de croire tant soit peu en soi. Désespoir explicité par la remarque de Jean, un spectateur averti, membre des Ciné-rencontres, sur la « cuirasse caractérielle » selon le psychanalyste Wilhem Reich : le cynisme, au mieux l’indifférence de Jean-Claude semblent bien le protéger de toute pulsion sexuelle, de toute relation vraie à autrui, et l’enfermer dans des interdits sociaux autant que personnels. Fendra-t-il un jour l’armure ? Et c’est cette carapace que suggère superbement Patrick Chesnais – si tant est que la platitude du quotidien puisse être transmuée par la création littéraire ou cinématographique mais n’est-ce pas cet ennui, ce taedium vitae défini par Sénèque, que tente d’apprivoiser et de sublimer notre cinéaste de film en film, de Jean-Claude à Alain, de Thierry à Jeanne ? Patrick Chesnais, plus subtilement encore que Guillaume Canet dans Hors-saison, se tient sur une ligne de crête entre désespoir et (auto)-dérision et le cinéaste de même entre drame intimiste et comédie sentimentale : l’humour est la politesse du désespoir, selon la célèbre formule de Boris Vian. Et le côté pince-sans rire de Patrick Chesnais, son costume noir, sa silhouette dégingandée mais digne, sa froideur ironique, ses cheveux raides et mi-longs font mouche d’autant que le personnage, arrivé à la cinquantaine et se retournant sur sa vie, ne peut faire qu’un double et triste bilan : le désert sentimental, incarné par sa réticence devant les plantes vertes de son fils et associé Cyril, la glaciale verticalité de ses livres (une bibliothèque de droit uniquement !) et un métier de « merde », comme il finit par le dire à son fils et associé (Cyril Couton) répétant comiquement dans son bureau une décision de démissionner qu’il n’osera finalement pas assumer dans l’étude de son père. Et quel métier effectivement que celui qu’on n’a guère choisi, hérité de son père, qui consiste à accumuler des dossiers de saisie, à consigner les dettes et les meubles des gens, à prendre acte du malheur des autres, telle cette femme noire insolvable obligée de quitter son appartement – l’huissier, si insensible soit-il, a tout de même la décence de tancer un policier qui ricane lors de l’intervention.

Ironie du sort, ce métier fait écho pour le redoubler au propre état d’esprit de Jean-Claude, lui aussi à l’heure du bilan. Bilan d’autant plus amer que son père, qui vit en Ephad, se montre toujours d’une humeur massacrante, alors même que ses autres enfants ne lui rendent plus visite, et que Jean-Claude ne sait plus quoi faire pour lui procurer un peu de joie et de plaisir : jeux de société (monopoly), promenades dans le parc, rien n’agrée à ce vieil acariâtre, qui n’est plus que reproches injustes, récriminations sur le moindre détail, rumination de son passé – offenses, oublis, occasions manquées…Pour la petite histoire, Georges Wilson, qui incarne magistralement le père – tout en massivité et véhémence – impressionnait beaucoup Patrick Chesnais pendant le tournage, ce qui ne pouvait que rendre le jeu des acteurs plus authentique. Quand l’art rencontre la vie…Si son travail ne peut qu’amplifier son spleen, son père est l’image écrasante, caricaturale, spectaculaire de son propre malaise : comment s’affirmer avec un tel père, image des relations parfois difficiles que Stéphane Brizé dit avoir eues avec sa propre mère qui éprouvait un sentiment de honte sociale, et proclamait sans cesse « ce n’est pas pour nous » ? Manque total de confiance en soi pour prendre non pas seulement sa place, mais UNE place, analysé par Annie Ernaux, et syndrome de l’imposteur qui hante Alain refusant dans Quelques heures de printemps de parler de lui, de vivre une vraie relation avec Clémence après une nuit d’amour arrachée au mépris de soi. Syndrome de l’imposteur aussi dans Un autre monde pour Philippe directeur d’un site industriel pris en étau entre ses employés et sa hiérarchie lui imposant des suppressions d’emploi, et en défaut par une promesse de maintien de l’acticité enregistrée par les syndicalistes en colère…Pour Mathieu l’acteur de cinéma en vogue qui a lâché son metteur en scène de théâtre et se dissout, le vague à l’âme, dans les algues et le brouillard d’une thalasso bretonne…      

« Je ne suis pas là pour être aimé » : un titre en forme d’antiphrase, qui suggère par-delà la résignation ou la peur de l’amour le désir d’être enfin aimé pour apprendre à s’aimer. Comme Un autre monde en appelle, par-delà l’ultra-libéralisme destructeur de notre époque, à une entreprise plus humaine, au respect des travailleurs. C’est ainsi que va se produire pour Jean-Claude une prise de conscience de l’absurdité kafkaïenne de cette vie sans amour ni même empathie, à moins que ce ne soit le monde autour de lui qui l’appelle à sortir de lui-même, à vivre enfin ! Quelques pas lourds, machinaux, dans son cabinet, une fenêtre ouverte, des silhouettes graciles perçues de l’autre côté de la rue, un cours de tango auquel Jean-Claude décide de s’inscrire et où il rencontre Françoise, jouée par Anne Consigny, lumineuse de tendresse souriante et d’inquiétude altruiste, son premier grand rôle au cinéma qui lui vaudra une nomination aux Césars 2006 dans la catégorie « meilleure actrice ». elle envisageait même de changer de métier et ce film l’a relancée ! Françoise, conseillère d’orientation timide dont la vie semble pourtant prendre un tournant décisif avec son mariage imminent, tombe amoureuse de cet homme taciturne et tourmenté qu’elle retrouve régulièrement pour danser le tango : elle lui redonne goût à la vie, comme à une dernière chance, même si un sourire éclaire rarement son visage, tant il semble surpris d’être aimé – et elle-même a besoin de sa médiation pour prendre conscience de ses vrais sentiments. Deux « coeurs simples », deux « coeurs en hiver » qui se dégèlent, pour parodier Flaubert et Claude Sautet. Si le violon et le piano suscitent le sentiment amoureux respectivement dans Mademoiselle Chambon et Hors-saison, c’est ici la danse qui rapproche et unit les personnages : l’une des scènes les plus émouvantes est celle du spectacle de tango, Rouge désir, auxquels ils assistent éblouis. Le cinéaste, qui a travaillé avec 2 musiciens de Gotan Project – Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller créateurs d’un thème musical spécifique pour le film – effleure aussi la satire sociale dans deux scènes marquantes : le choix de la robe de mariée et une longue et houleuse discussion sur le plan de table proposé par la mère de Françoise, dont la vanité et le formalisme font pleurer en silence la future mariée…Elle prend conscience qu’elle n’aime plus (ou pas assez) son futur mari et se libère, comme Jean-Claude s’émancipe enfin de l’autoritarisme acariâtre et humiliant de son père en explosant de colère pour lui dire sa lassitude, son exaspération devant son sale caractère, sa rage aussi de n’avoir jamais été valorisé, d’avoir vu toutes ses coupes gagnées au tennis disparaître une à une ! Du moins le croit-il jusqu’à l’ouverture d’une armoire après l’enterrement de son père… Triple libération même puisque Jean-Claude invite son fils, jusqu’ici enfermé dans une compulsion de répétition générationnelle, à quitter ce métier où non seulement il ne s’épanouit pas mais se nourrit surtout du malheur des autres !!

Il faut lire l’ouvrage de Festi-ciné Meaux Stéphane Brizé – des extraits du dossier de presse et le passionnant et circonstancié carnet de bord du cinéaste (p. 40-69) – pour mieux comprendre le parcours du combattant que furent pendant 2 ans, d’avril 2023 à avril 2025, le casting puis le tournage de ce film – plusieurs acteurs pressentis pour le rôle de Jean-Claude s’étant retirés – et des techniciens (coiffeuse, ingénieur du son, professeur de tango), ou producteurs comme Arte ou France 3 désengagés au vu des risques pris ou des restrictions budgétaires. Période et tournage d’autant plus compliqués que Stéphane allait être papa de deux jumeaux le 18 novembre 2004…Pour comprendre aussi comment deux acteurs, associés plus pour l’osmose qui se crée entre eux (par effleurements et rapprochements timides) que pour leur notoriété (notamment pour Anne Consigny) ou leur technique, doivent apprendre à danser, prendre trois mois de cours qui leur permettent de progresser mais semblent remis en cause par un autre tournage pendant lequel Patrick Chesnais semble avoir beaucoup oublié. À moins qu’il ne faille justement oublier la perfection ou même la compétence techniques pour se laisser aller, improviser un pas de danse qu’on ne filmera que de loin, au milieu de 20 personnes, et plutôt en plan taille ou épaule. Et le miracle se produira le jeudi 16 décembre 2004 : les deux acteurs ont tout oublié ou presque, et jouent « sans filet », faisant « monter les larmes aux yeux » du metteur en scène démiurge (ibid. p. 65)…

Apprendre à s’aimer, apprendre à aimer en écoutant l’autre, fût-il un acteur secondaire de notre vie, telle la secrétaire de Jean-Claude qui écoute aux portes la conversation tendue de l’huissier et de Françoise dont un danseur jaloux lui a révélé le mariage prochain. Et elle ose frapper à la porte de son patron : « si je puis me permettre, ne laissez pas passer votre chance, je me retrouve toute seule dans mon appartement, avec mon chien… »

   Claude                     

Hors-Saison de Stéphane Brizé (Prades 2025)

Journal de bord par Claude (3)

Samedi 26 juillet, 9 h 30

« CE SERAIT BIEN DE SE QUITTER VRAIMENT POUR UNE FOIS »

            « Ce serait bien de se quitter vraiment pour une fois », « tu me promets que tu ne reviendras jamais » – ces deux répliques échangées par Mathieu (Guillaume Canet) et Alice (Alba Rohrwacher) donnent le ton de Hors-saison, le dixième opus de Stéphane Brizé, placé sous le signe d’une infinie mélancolie et d’une étrange relation amoureuse entre un acteur déprimé et son ancien amour 15 ans auparavant, pianiste aujourd’hui mariée à un médecin, et mère de famille. Un hôtel de thalassothérapie à Quiberon sert de cadre burlesque et aseptisé à des retrouvailles placées à la fois sous le signe de l’improbable renaissance de la passion et d’un retour de flamme toujours possible – subtile ligne de crête sur laquelle se tiennent les amants retrouvés, au fil de leurs rencontres, au salon de thé, sur un bateau, lors d’un déjeuner avec vue sur la mer ou d’un mariage conclu par une soirée en discothèque. Tout se passe comme si Mathieu et Alice, rarement nommés par leur prénom, revivaient moins la relation qui les a unis avant que le comédien ne rompe sans la moindre explication que la séparation qui a laissé des traces pour n’avoir jamais été préparée, formulée et mûrie. Tout est affaire de temps, pas seulement l’amour mais le désamour, qu’il faut dire, éprouver, dans sa saveur amère, solder de tout compte : vivre et conscientiser sa rupture en somme, qu’elle soit éclatante ou comme ici en mode mineur, sans quoi on est voué à la rejouer sans fin. C’est le thème de la chanson de Vincent Delerm, Ni avec quoi ni sans toi, qu’amène le moment où Alice demande à Mathieu des excuses, ou du moins de explications sur son départ, sur sa fuite : « Montre-moi comment tu t’excuserais / (…) Mais vraiment essaie de faire plaisir à l’autre
Avec plus d’intention, plus sincère, vas-y ».

Le moins qu’on puisse dire en effet est que Mathieu, pour un acteur célèbre, accablé de demandes de selfies, a raté sa sortie – comme il n’a pas su, par peur, par lassitude, annoncer et justifier son départ précipité d’une pièce de théâtre en préparation, plaquant un metteur en scène furieux – comme un message sur son téléphone ne le lui fait pas dire. Même si son épouse, jouée par Marie Drucker, également scénariste du film, vedette de télévision survoltée, sans cesse interrompue, et ici une simple voix (contrairement à la présence cinglante et cynique d’Un autre monde) le rassure en flattant son ego et, pragmatique, l’invite à se concentrer sur les scenarii qu’on lui propose : bref, selon elle, il faut oublier le passé et se tourner résolument vers l’avenir. Pourtant, le propos de ce film intimiste, si différent de la trilogie sociale pour le milieu bourgeois évoqué, et qui semble renouer avec la lassitude existentielle et l’angoisse amoureuse de Je ne suis pas là pour être aimé, est tout en nuances et en ambiguïté : c’est terminé et pourtant rien ne semble jamais vraiment fini – Mathieu et Alice ne vivent-ils pas, comme les héros de Mademoiselle Chambon, une nuit d’amour qui pourrait raviver la passion et changer leur destin ? Hors-saison, dont le titre ne renvoie pas seulement à l’automne ou aux brumes bretonnes, célèbre ce point de bascule entre un passé inachevé et un futur incertain, qui refuse autant la fin ouverte de Je ne suis pas là pour être aimé (Jean-Claude frappant à la porte de Françoise) que la douleur de l’impossible scellant le destin de Jean et Véronique dans la séquence finale de Mademoiselle Chambon – l’attente vaine de l’institutrice sur le quai de la gare, la volte-face du maçon dans le passage souterrain. Dans Hors-saison, on tente sans trop y croire à la fois de ressusciter le passé et de le dépasser à jamais, là où le couple pourtant défait d’Un autre monde (Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain) se sépare d’emblée tout en instaurant pour le fils perturbé et la vente de la maison une nouvelle relation autant que possible respectueuse et même affectueuse.  

            À cet entre-deux, à cette zone grise du hors-saison les acteurs choisis répondent parfaitement : la tristesse émanant de la personne de Guillaume Canet a touché Stéphane Brizé (il a immédiatement pensé à lui pour le rôle) autant que cette spectatrice rappelant qu’elle avait jusqu’ici l’image d’un acteur un peu cabotin, éclatant, triomphant…Quant à Alba Rohrwacher, elle prête à Alice son mystère, sa blondeur évanescente, son accent italien au phrasé langoureux pour dire le regret du passé et le frémissement de l’avenir au fil de longues déambulations dans les rues désertes aux volets clos ou sur le front de mer. Le cinéaste, renonçant à la caméra à l’épaule, les filme longuement, en plans larges, puis serrés, pour mieux capter les fluctuations du sentiment, les accompagner dans leurs pérégrinations qui sont autant de retours vers un passé dont on ne sait trop s’il est fantasmé ou encore brûlant…

            Pour dire l’ennui, motif qui traverse l’œuvre de Stéphane Brizé – l’échappée extra-conjugale de Jean dans Mademoiselle Chambon, la lassitude existentielle de Jean-Claude dans Je ne suis pas là pour être aimé, le malheur amoureux de Jeanne dans Une vie – le réalisateura choisi un registre inattendu, celui du burlesque dès le début du film dont un critique soulignait l’oscillation entre l’univers de Jacques Tati et l’atmosphère douce-amère de l’œuvre de Claude Sautet. À qui nous pourrions ajouter pour la subtilité des dialogues et la palpitation entre l’amour et l’amitié une référence à l’autre invité des Ciné-rencontres 2025, Emmanuel Mouret : si Hors-saison n’offre pas une variation aussi légère que Les Choses qu’on dit, Les Choses qu’on fait, ou semblable ballet amoureux, c’est bien à un art d’aimer ou de ne plus s’aimer, dans une relation nouvelle, épurée, enfin explicitée, qu’il nous invite.Si l’humour chez Mouret adoucit les ruptures, étouffe la jalousie, désire le bonheur de l’autre, le burlesque ne place-t-il pas de même Hors-saison sous le signe de la légèreté, si mélancolique soit-elle, dès lors que les reproches amoureux sont sublimés par la musique de Vincent Delerm, que le retour du passé suscite moins de souffrance que de nostalgie, que les amants retrouvés revivent leur amour sans obstacle, sans se cacher ni craindre la présence du mari ?“

            Le comique naît de la discordance entre la désillusion de Mathieu, son dégoût de la vie (n’avait-il pas songé au suicide assisté en Suisse comme l’Yvette de Quelques heures de printemps ?) et la notoriété pesante que lui impose son statut d’acteur, l’injonction sociale à être toujours brillant, spectaculaire, disponible. À n’être plus rien qu’un client (même prestigieux) de l’hôtel-paquebot, à se trouver confronté à une modernité froide qui rappelle Playtime de Tati (on rit de cette cafetière tactile supposant de trouver la bonne distance ou de cette porte d’ascenseur s’ouvrant et se refermant sans cesse !), à se retrouver couvert d’algues ou lesté de jambes gonflables tout en répondant au téléphone, on n’est plus seulement un acteur fatigué ou en vacances : on n’est plus qu’un homme confronté à l’univers des choses, à l’ennui et à la morsure d’un quotidien lisse et aseptisé, rétif à toute action, à tout sentiment. Quand on n’est pas livré à un coach mystique, qui vous apprend à respirer sur une plage pour mieux rejoindre Dieu !! Ironie du sort, Guillaume Canet occupait la chambre 340 mais tournait avec ses claquettes et son peignoir en chambre 240. Et il fallait sans doute cette transparence de baie vitrée et cette vacuité de couloirs et ascenseurs pour qu’advinssent par contraste un événement, une lettre, un rendez-vous avec Alice, un spectacle hilarant imitant des sifflements d’oiseaux, pour qu’un piano jouât seul la musique de Vincent Delerm. Cette attente fait aussi écho à la période de réalisation du film, celle du confinement, du Covid – période d’inconnu où chacun cherchait sa place, s’interrogeait sur ses choix de vie, dans la peur du lendemain, de tout contact, et de la mort qui rôdait. Stéphane Brizé était alors en train d’écrire son prochain film Un bon petit soldat quand il abandonna ce projet pour Hors-saison, ayant en tête l’image d’une station balnéaire…

            Tout en la parodiant, le cinéaste célèbre paradoxalement cette épiphanie à travers des écrans – de sms, de vidéos, telle cette histoire étonnante de Lucette et Gilberte qui se sont rencontrées tardivement, là où Mathieu et Alice se sont peut-être (et mal) aimés trop tôt et doivent rejouer leur rencontre… Avec, comme dans Mademoiselle Chambon, la médiation de la musique, non plus le violon mais le piano et pour finale non plus Septembre (Quel joli temps !) de Barbara mais les Trois petites notes de musique du souvenir, du deuil de l’amour, chantées par Cora Vaucaire et Yves Montand : « Trois petites notes de musique / Qui vous font la nique / Du fond des souvenirs / Lèvent un cruel rideau de scène / Sur mille et une peines / Qui ne veulent pas mourir. » 

Claude