URCHIN, Harris Dickinson

Voilà le film d’un tout jeune réalisateur, Harris Dickinson, qui n’aura que 30 ans en juin de cette année (mes excuses pour fausse information hier, je l’ai vieilli d’un an), film qui n’a laissé personne indifférent et a suscité de belles prises de paroles après la projection.

On peut saluer un film aussi solide réalisé à seulement 29 ans, une sorte de gageure quand on n’a derrière soit qu’une courte carrière d’acteur : Les Bums de la Plage (Eliza Hittman, 2017), Sans filtre (Ruben Ostlund, palme d’Or à Cannes en 2022), Baby Girl (Halina Reijn 2024). Je me risque à parler d’exploit cinématographique, puisque le film remporte trois récompenses: prix d’interprétation à Cannes dans la section Un Certain Regard pour l’acteur principal, Frank Dillane, et toujour à Cannes Prix Fipresci; enfin Grand Prix au festival Nouvelles Vagues à Biarritz. Beau palmarès!

Nous sommes à Londres, dans un monde qui est celui que nous connaissons, celui de ceux qui vivent et ceux qui tentent de survivre, ceux qui ont de l’argent en quantité suffisante parce qu’ils ont un travail et donc un logement et qui, pour beaucoup d’entre eux, regardent les autres, ceux qui n’ont ni argent, ni logement parce qu’ils n’ont pas de travail, parce qu’à la loterie de la vie ils ont perdu dès le départ.

C’est le cas de Michael Wiltshire, Mike, qui vit dans la rue, mendiant quelques pièces pour s’acheter un sandwich, cachant son sac à dos derrière une grande poubelle de la ville afin d’être sûr de le retrouver le lendemain, ce sac, seule possession, dans lequel se trouvent les quelques biens personnels de Mike, sans oublier les cartons qu’il cache aussi et qu’il installe soigneusement pour dormir. Mike est un écorché de la vie qui ne sait pas accepter simplement l’aide qu’un business man de la City lui propose, une aide immédiate, eau et nourriture. Il ne parvient pas à reconnaître le ‘bon Samaritain’ qu’est Simon et ne trouve pas mieux à faire que de le frapper pour lui voler sa montre puis la vendre pour 40£. Londres, ville des caméras de surveillance, Mike est vite rattrapé et passe par la case prison. L’essentiel du film se concentre ensuite sur la tentative de réinsertion de Mike, pris en charge par les services sociaux pour le logement et le travail.

Le terme ‘urchin‘ sied parfaitement à Mike: comme les critiques l’ont pour beaucoup expliqué, Mike est un être avec des piquants, comme un oursin ou un hérisson pourrait-on dire. Mais c’est aussi un gamin des rues, un ‘sale gosse’ qui passe son temps à faire des coups pendables. Par son attitude, non respect de certaines règles en cuisine, par exemple, son incapacité à s’exprimer lors de l’entretien de réconciliation avec Simon, son mensonge sur les circonstances de l’attaque contre ce dernier, Mike irrite les autres, et met leur bienveillance à l’épreuve. En 1966, Jacques Dutronc chante sa vie remplie de cactus qui font mal: il y a en effet beaucoup de cactus dans la vie de Mike et on ne s’étonnera pas du choix de cette plante comme cadeau à Nadia, l’assistante sociale, cactus qu’il sort de sa poche avec difficulté. La métaphore est là, il n’est pas bon de se frotter au cactus, à Mike, comme la plante, pique, se replie et sort ses piquants pour se défendre en cas de danger.

Le film nous fait suivre l’errance de Mike, il est de tous les plans, de rue en rue, de soir en soir, de compagnons d’infortune à d’autres, avec quelques éclaircies de vie presque posée: un karaoké, un moment de chaleur humaine devant un feu de camp, un début d’amour avec Andrea qui comme lui vit à la marge, mais à un projet plus réaliste que le sien, et qui finit par ne plus pouvoir supporter de le voir replonger dans la drogue, ne pas prendre les mains qui lui sont tendues, manquer de projets réalistes. Prendre la main est une démarche complexe pour des gens comme Mike, qui n’ont pas eu une vraie enfance, il a été adopté, qui n’ont pas eu les repères d’une cellule familiale, qui ont arrêté l’école trop tôt pour pouvoir en tirer un quelconque bénéfice.

Le film est à la fois sombre et lumineux, violent mais très réaliste. La violence de la rue, l’indifférence des passants, les vols et autres brutalités dont les gens en situation précaire et sans domicile fixe sont les victimes, est très bien rendue tout au long du film et nous plonge dans leur quotidien. Harris Dickinson et Frank Dillane ont un même point commun: tous deux ont travaillé dans des associations caritatives et se sont intéressés de très près à ces meurtris de la vie, expliquant, pour le premier, le choix du sujet de son premier film, et nous comprenant l’interprétation impeccable du second.

Malgré un propos sociétal sombre, le film ne l’est pas totalement. Il montre aussi une société très colorée, très diverse, qui peut se donner du temps dans un parc pour faire de la danse de façon collective, même si elle reste très hiérarchisée et peu encline à se soucier vraiment des autres.

Le corps occupe une large place dans ce film: corps meurtri, corps souple qui danse, ou que l’on essaie de muscler, corps que l’on soigne et lave peut-être pour renaître, corps nu que l’on veut humilier, corps que l’on essaie d’apprivoiser, corps que l’on câline pour se sentir mieux, le corps que l’on habille pour être sexy. Le rapport au corps est essentiel: être bien dans son corps c’est aussi être bien dans sa tête et donc redevenir un être sociable, écouté et respecté, être quelqu’un qui vit et qui compte.

Des images récurrentes et oniriques qui pourraient être la représentation de ce que vit Mike dans sa chair et dans son esprit ponctuent le film. Scènes de longs trous noirs, qui débouchent -ou pas- vers la lumière. Est-ce la métaphore d’un voyage initiatique qui se termine par le vert de la nature? Qui est cette femme âgée qui joue du violon et guide Mike à travers une porte verte ? Ce vert est un soulagement mais comme l’explique Michel Pastoureau, le vert n’a cessé d’osciller : couleur du mal au Moyen-Age, le vert est devenu aujourd’hui celle de l’espoir et de la liberté (« donner le feu vert » ). Le vert est à mi-chemin entre le bleu et le jaune: lorsque Mike quitte le spectacle de danse, les toilettes dans lesquelles il se réfugie ont une tonalité bleue et il en va de même presque à chaque fois qu’il voit – croit voir – la vieille femme (figure maternelle ou sorcière du Moyen-Age?) Mike passe du bleu au vert: il pénètre dans ce qui ressemble tout d’abord à un cloître, ou plutôt une nef puisqu’ensuite il fait face à un autel et y retrouve Nathan: la scène nous guide faussement vers la lumière de la rédemption: celle de Mike est impossile.

Dans ce film, Harris Dickinson se présente en héritier de Ken Loach ou Mike Leigh. Certains lui ont repoché ces scènes oniriques ne voyant ni leur intérêt, ni où elles menaient. A l’exception de la dernière, elles apportent une accalmie dans la trajectoire tourmentée de Mike, dans les tunnels qu’il doit sans cesse traverser et qui le font nécessairement souffrir.

Chantal

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