C’est peu dire que la projection de La Disparition de Josef Mengele, d’après le roman d’Olivier Guez, et la soirée-débat du 16 décembre animée par Joël Chapron constitueront un moment fort de l’année 2025 pour Les Cramés et leur public. Le médecin nazi de sinistre mémoire, aux expérimentations sadiques, né en 1911 et mort noyé en 1979 au Brésil sans avoir jamais été arrêté ni jugé et condamné malgré des demandes d’extradition de la RFA et des tentatives d’enlèvement du Mossad (contrairement à Adolf Eichmann, exécuté à Jérusalem en 1962 mais Isra¨¨el craignait de se mettre à dos l’opinion arabe et l’Amérique latine après la guerre des 6 jours en 1967), est en effet l’anti-héros parfait, l’incarnation du Mal absolu. Son itinéraire, entre fuites permanentes (en Argentine avec ses amis pro-nazis, au Paraguay, au Brésil), folie paranoïaque, et revendication cynique de ses crimes (notamment devant son fils Rolf écoeuré) se prêtait d’autant mieux à un film de fiction que Kirill Serebrennikov a choisi, contre toute attente, la forme d’un thriller psychologique et le point de vue interne de « l’Ange de la mort », ainsi nommé à Auschwitz, pour évoquer ce personnage qui nous fait descendre dans le puits sans fond de l’âme humaine : un criminel contre l’humanité (catégorie juridique créée par le tribunal de Nuremberg en 1945), le pire des 23 médecins jugés en 1947 pour ses expériences sur des têtes coupées d’enfants froidement exécutés, l’inoculation de virus comme ceux du typhus ou la variole, ses « essais » sur les jumeaux pour soi-disant « purifier » la race allemande et augmenter les chances de naissances « aryennes », ou la réimplantation de foetus d’animaux dans des ventres de femmes.

Là où un documentaire plus explicite, un film politique ou policier ou encore une fiction sanglante eussent été tentants mais sans doute insupportables, le cinéaste a choisi de ne montrer ni la traque de Mengele par les autorités occidentales, ni trop explicitement ses crimes – si ce n’est dans une séquence assez courte sur les 2 heures 15 mn du film sur ses expériences à Auschwitz – mais la fuite et la folie d’un personnage à la fois odieux et pitoyable. Ce double parti-pris, focal et générique, quoiqu’à mon sens réussi, peut sembler contestable pour les questions éthiques autant qu’esthétiques qu’il soulève. Entrer dans l’âme d’un criminel, nous donner à voir sa cruauté, sa folie, à épouser parfois son humanité déchue crée un phénomène curieux que j’avais ressenti à la lecture du génial et terrible livre de Jonathan Littell, Les Bienveillantes : je m’étais senti déchiré entre une forme sinon de sympathie tout au moins d’empathie envers Maximilien Aue, criminel nazi, de la Shoah par balles, ami fidèle, grand mélomane, fin gourmet, etc. et une impossible identification du fait de ses crimes et de son parcours sans appel. Ici, face à son fils, dans ses dénégations (on songe au Nazi de Music box de Costa-Gavras niant tout devant sa fille avocate en pleurs), dans l’alternance de menaces et de supplications qui rythme ses relations avec le couple de paysans hongrois qui l’héberge au Brésil, on est pareillement gêné, voire tiraillé devant le personnage de Mengele. De même, laisser quasiment hors-champ les expériences horribles de ce criminel, les réduire à des aveux arrachés par son fils ou à une séquence en couleur qui semble moins évoquer la réalité que surgir d’un cerveau malade (comme une hallucination de plus !) peut rappeler, mais en moins élusif, La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer où la Shoah n’apparaissait pour ainsi dire qu’à travers la bande-son puisqu’ON ne voyait que la vie familiale, le quotidien tranquille de Rudolf Höss, le commandant du camp d’Auschwitz.

Comme le fera Steven Spielberg avec La Liste de Schindler et la petite fille en rouge, Serebrennikov choisit donc la fiction, au double risque de paraître édulcorer son propos en montrant de l’intérieur un homme aussi malade de haine, d’idéologie que criminel, un délire verbal plutôt que des actes froids, ou à l’inverse d’en rajouter en montrant l’horreur en couleur, même au prix de la brièveté et du gore qui pourrait sembler auto-parodique s’il ne renvoyait au nazisme : sur un air d’opéra pour le moins décalé, des chairs sanglantes ouvertes, un buste éventré, un coeur arraché par des médecins d’Auschwitz devisant, voire souriant aimablement…Représenter l’horreur nazie, une hérésie ? – comme le pensait Jacques Lanzmann dont le documentaire Shoah semble à jamais avoir fixé dans nos mémoires des visages émaciés, des squelettes sans nom découverts à l’ouverture des camps… »La fiction est une transgression. Je pense profondément qu’il y a un interdit de la représentation. Transgresser ou trivialiser, ici, c’est pareil. Le feuilleton ou le film historique abolissent ainsi le caractère unique de l’Histoire ».
Evénement inouï, la Shoah et ses criminels idéologues, génocidaires, industriels (si l’on peut dire), semblent pourtant ramenés, dans la suprême dérision des premières images, à à la singularité d’un squelette, à la banalité de restes humains – comme il y a selon Hannah Arendt, dans son Eichmann à Jérusalem (1963) une « banalité du Mal » chez ces fonctionnaires nazis réduits à leur médiocre humanité lors des procès de Nuremberg. Le squelette observé par des étudiants en médecine au Brésil, et notamment par des jumeaux noirs, n’a rien que de très banal et dément donc toutes les théories fumeuses sur la prétendue supériorité de la race aryenne. Le démenti est de taille : le misérable squelette exhibé sur la table de dissection n’est autre que celui d’un certain Josef Mengele…! L’homme de la sélection à l’arrivée à Birkenau, choisi comme exemple parmi tant d’autres de l’humanité la plus commune, aux sens banal et noble du terme…
Claude