L’Etranger de François OZON (octobre 2025)

On attend toujours avec un mélange d’impatience et d’inquiétude l’adaptation cinématographique d’une oeuvre littéraire en se demandant si le réalisateur en proposera une vison fidèle, à la lettre, au risque de la platitude ou du conventionnel, ou une réécriture, voire une refonte personnelles et originales, au prix de l’éloignement ou de la trahison : un peu le même débat en somme que pour la traduction d’un livre dans une autre langue, traduttore traditore, selon la célèbre formule de Du Bellay. Avec L’Etranger d’Ozon, film fascinant en noir et blanc, on n’est pas déçus : on plonge à Alger en 1938 sous la lumière crue chère à l’auteur de Noces, cette réverbération du soleil qui expliquera, à défaut de le justifier, le meurtre « absurde » d’un Arabe par Meursault aveuglé par le reflet sur la lame du couteau tenu par sa future victime. Un meurtre absurde sur une plage, dans le cadre d’une querelle qui au départ ne concernait en rien Meursault : son ami et voisin Raymond, violent avec sa petite amie arabe, invite dans son bungalow Meursault et son amie Marie et lors d’une promenade sur la grève, ils tombent sur le frère de la jeune femme battue qui veut venger sa soeur avec trois ou quatre compagnons…Raymond, qui se maîtrise difficilement, confie son revolver à Meursault, lequel, assoiffé, partira seul pendant la sieste des autres en quête d’une source près de laquelle se trouvera l’Arabe. Raymond joué par un Pierre Lottin excellent de veulerie et de roublardise…

Fidèle à la lettre du récit de Camus, Ozon en retrouve et en restitue remarquablement l’esprit : il en développe les virtualités tout en y apposant sa touche personnelle sans trahir ou même altérer le message (si l’on peut dire) du romancier de La Peste. Ainsi, la coloration anti-colonialiste des premières images (un commentaire condescendant, ethnocentré sur la casbah d’Alger issu d’actualités d’époque) et le choix de prêter comme premiers mots au personnage en prison la formule « j’ai tué un Arabe » au lieu de « Aujourd’hui maman est morte » rappellent-ils l’engagement douloureux de Camus aux côtés de ses compatriotes (avec Misère de la Kabylie), et ce déchirement entre la cause indépendantiste et son loyalisme à l’égard de la France qui lui fut si injutsement reproché. De même – autre distorsion, ou plutôt innovation créatrice par rapport au récit linéaire de Camus dans ce film construit sur des flashbacks ou des flashforwards comme ce vieillissement de Benjamin Voisin en Meursault barbu et hirsute dans l’attente de son exécution coincïdant avec l’émergence en lui de la parole et sa prise de conscience du prix de la vie, Ozon nous propose une scène onirique où Meursault, au bas d’une colline surmontée par l’échafaud qui lui est promis, voit et étreint le fantôme de sa mère. L’idée du cinéaste est heureuse de faire intervenir symboliquement cette mère qu’on a tant reproché à Meursault, jusque dans le réquisitoire de l’avocat général, de ne pas avoir aimée : il n’a pas pleuré à son enterrement, a fumé et s’est même endormi près du cercueil qu’il n’a même pas voulu faire ouvrir pour se recueillir devant la dépouille…Insensibilité manifeste, pudeur et incapacité à formuler ses sentiments, ou encore intuition de l’absurdité de l’existence qui rend vaines toute démonstration de tendresse, toute expression de révolte jusquà cette superbe rencontre avec l’aumônier en prison…? Mieux, la vision de la mère, qui suggère que nos affects nous appartiennent, que nous seuls pouvons les res-susciter au fond de notre coeur et de notre conscience au-delà de tout jugement extérieur et moralisateur, permet au cinéaste de rappeler l’opposition farouche de l’écrivain à la peine de mort avec un passage célèbre de Réflexions sur la guillotine : il s’agit du récit par Camus d’un petit matin où son père, en bon citoyen désireux de voir puni un criminel, a assisté à une exécution capitale mais en est revenu écoeuré et bouleversé, tremblant et vomissant… Démonstration par l’exemple, par l’expérience, de la cruauté de la peine de mort.

Par ailleurs, François Ozon a choisi de développer, d’actualiser une potentialité narrative présente dans le récit de Camus. L’histoire d’amour minimale, presque virtuelle, entre Meursault et Marie, présente seulement dans les premières pages de L’Etranger – le rendez-vous à la piscine, les questions de la jeune femme au « héros », à l’anti-héros plutôt, « M’aimes-tu ? », « Veux-tu m’épouser  » – donnent lieu à de nombreuses scènes : Marie, que Meursault retrouve au bord de la mer, sur un ponton, apparaît plus sur la plage avant le meurtre ; ses interrogations sentimentales ponctuent leurs promenades en ville et mettent mieux en valeur l’incertitude fondamentale de Meursault qui ne sait s’il aime vraiment sa compagne, ce qu’est l’amour, s’il ne dirait pas la même chose à une autre femme. Mieux : Marie assiste au procès de son ami et le soutient jusqu’au bout, venant lui réaffirmer son amour au parloir, à travers deux grilles séparées par un sinistre espace ; les silences de Meursault, ses rares paroles froides et factuelles contrastent avec les cris d’amour et les adieux déchirants de leurs voisins et voisines – hommes et femmes séparés par la prison. Faut-il souligner la beauté simple et sensuelle de Rebecca Marder dans le rôle de Marie et le jeu inspiré de Benjamin Voisin, à la fois viril et absent au monde, solaire et mystérieux jusqu’à la visite de l’aumônier qui vient lui parler de Dieu et tenter d’ouvrir son âme, pour ne pas dire le convertir ? Alors, Meursault, vieilli et mûri, engourdi il y a peu par la chaleur du tribunal, laisse éclater une saine colère, au point qu’il en vient presque à la violence avec ce prêtre incapable de s’ouvrir à sa différence et à sa souffrance, comme le procureur le condamnant sur son insensibilité apparente aux obsèques de sa mère : celui du récit osait même le comparer à un parricide jugé juste avant lui !

L’indifférence au monde, la lumière crue du réel, la vérité seule des sensations (ou des sentiments enfouis) – à moins qu’il ne s’agisse de l’absurdité même de la vie – voilà la seule morale, la seule maxime d’un auteur sans autre « message » que la vie, nue et aveugle, revendiquée par Meursault à la face de l’aumônier :

« Toutes vos certitudes ne valent pas un cheveu de femme ! »

Claude

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