Bagger drama de Piet BAUMGARTNER (2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres de Prades (par Claude)

Mardi 22 juillet, 17 h 15 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

Bagger drama, ou le drame de l’excavatrice, est le premier long métrage du réalisateur suisse Piet Baumgartner. Il a reçu au festival Max Ophüls 2025 de Sarrebruck le prix du meilleur réalisateur et celui du scénario Fritz-Raff, et au festival San Sebastian 2024 le prix du nouveau réalisateur. Deuxième des films en compétition longs métrages pour le prix Solveig Anspach, il nous a émus pour la sensibilité, la profondeur, la persévérance avec laquelle le cinéaste filme le deuil, l’absence, le sentiment de vacuité et de vanité de tout qui accable une famille dans la communauté rurale du Seeland après la mort de la fille – chacun, le père, Paul, la mère, Conny, le fils, Daniel, réagissant différemment, par l’enfermement dans le travail ou le chagrin, ou encore le désir de fuite, d’exil… Comment communiquer vraiment entre proches en toute (im)pudeur tant le silence est pesant, la douleur indicible ? Comment dire sans le montrer ce traumatisme initial, cette mort absurde, sans cesse tue et pourtant sans cesse présente ? En filmant les répercussions psychologiques de l’événement, et non l’événement lui-même. Comment filmer sans ennuyer, sans lasser le spectateur, la pesanteur du désespoir, dire la monotonie sans fin de ces jours sans espoir après l’accident de Nadine, dont le canoë a chaviré et la tête s’est fracassée contre un bloc de béton au bord de la rivière ? Piet Baumgartner évite, lui, tous les écueils en instillant un peu d’humour dans toutes les situations tragiques, en chapitrant son Heitmatfilm (film sur le foyer et la tradition) pour mieux isoler et approfondir sur quatre ans le caractère, l’évolution, la résilience de chaque personnage, en ouvrant son histoire sur un curieux ballet des pelleteuses qui donne son titre au long métrage. La famille gère en effet une entreprise de location, de vente et de réparation d’excavatrices – bien et héritage familiaux, tradition à préserver et poursuivre par-delà le drame survenu et dont les ondes imprévisibles menacent d’engloutir la petite communauté de travail.

Face à la souffrance et à la mort, le travail et le réel nous arriment à la vie. Le ballet géant des pelleteuses, cette étrange chorégraphie de leurs bras se levant, de leurs godets rapprochés puis éloignés suggèrent l’inébranlable permanence de la matière face à la fragilité de l’existence, la mécanique implacablement tranquille face à une famille détraquée et dysfonctionnelle. On pense aux poèmes en prose sur des objets modernes et insolites, de Jacques Lacarrière, regroupés dans le recueil Ce bel et vivace aujourd’hui : supermarchés, smartphones, aéroports, raffineries de pétrole. Tout est une question de regard et de perspective : il faut savoir purifier son regard de la convention, des canons esthétiques, de l’exotisme familier – comme Baudelaire dans les « Tableaux parisiens » des Fleurs du Mal ou Francis Ponge dans Le Parti-pris des choses – pour se pencher vers des objets quotidiens et en percevoir la poésie cachée, les troublantes analogies avec le monde humain. Ainsi en est-il de ces grues gigantesques emmanchées d’un long cou, qui n’ont rien à envier aux animaux des fables de notre enfance. « Je suis né dans un monde – écrit Lacarrière – un siècle et un milieu où les premiers objets que je perçus , quand je fus assez grand pour le faire, furent des Bugatti, et non des diligences, des avions Caudron et Bréguet et non des montgolfières. Ces engins me parurent toujours familiers, je dirai même naturels et je me rendis compte en les voyant que la Beauté n’avait nullement déserté ce siècle mécanique, qu’Elle aussi pouvait habiter le métal, le verre ou le béton. »

Le premier chapitre met en scène le fils, Daniel, qui tente de se remettre de son deuil, tout en se consacrant à l’entreprise familiale. Il rêve d’étudier aux USA, mais se sent obligé de rester dans la société, car son père veut lui en confier un jour la direction. Daniel passe du temps avec Philipp, un nouvel employé, à qui il fait découvrir le « ballet des pelleteuses ». Un soir, ils conduisent deux pelleteuses jusqu’au drive-in de McDonald’s, puis exécutent une chorégraphie avec les godets au bord de la rivière, sous les projecteurs. Daniel raconte à Philipp les circonstances du décès de sa soeur et évoque les conséquences du drame sur la famille. Ils sont surpris par le père de Daniel en train de s’embrasser dans la rivière : Paul, conventionnel et sans doute homophobe, réagit très mal.

Dans le deuxième chapitre, Paul (Phil Hayes) occupe le devant de la scène. Il se consacre corps et âme à son travail et tombe amoureux de la nouvelle cheffe de chœur. Comme il refuse d’aborder le sujet de l’homosexualité avec son fils, la situation entre eux se tend de plus en plus. Paul fait de son mieux, mais Daniel ne souhaite qu’une chose : partir. Il doit reporter une nouvelle fois son rêve d’étudier aux États-Unis lorsque sa mère, Conny, tente de se suicider avec des médicaments. Paul vient à son secours et s’efforce de préserver l’unité familiale. Il se sent contraint de faire interner sa femme dans un hôpital psychiatrique.

Le troisième chapitre nous éclaire sur le point de vue de Conny (Bettina Stucky). Sortie de l’hôpital psychiatrique, elle doit reprendre le train-train quotidien de la gestion de l’entreprise familiale. Paul annonce son intention de partir. Conny refuse et tente de le retenir. Elle découvre alors que son mari entretient déjà une liaison avec la cheffe de chœur. Tout ce à quoi Conny s’accrochait s’écroule. Elle décide de prendre une décision radicale : elle démissionne de l’entreprise familiale et réclame son dû. Paul résiste, ce qui provoque une violente dispute qui se termine dans les champs de mai.

Quatre ans après l’accident, les trois se retrouvent à l’aéroport. Daniel, venu des États-Unis, apprend de ses parents qu’ils divorcent et qu’il doit reprendre l’entreprise familiale. Mais Daniel refuse catégoriquement. Paul doit annoncer à ses employés la fermeture de la société de dragage. Dans la scène finale, les membres de la famille se réunissent une dernière fois, certains séparément, au bord du fleuve, pour honorer la mémoire de leur fille disparue.

La réunion, la communion peut-être d’une famille fracassée dans le souvenir et la prière muette. Par-delà la séparation ou des chemins professionnels ou amoureux différents, le ballet retrouvé de ces êtres qui n’auront jamais su se dire leur amour.

Claude

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