Derrière les Palmiers, Meryem Benm’Barek

En même temps qu’une histoire tragique, une tragédie à l’antique, Meryem Benm’Barek voulait nous montrer le monde de la bourgeoisie française, à Tanger, dans ces espaces résidentiels un peu enclavés, où se reconstituent des microcosmes aux accents néo-coloniaux. Ces lieux existent partout où il y a eu une vie coloniale, du Maroc comme du Sénégal, aux Antilles et ailleurs. Le lieu résidentiel est une sorte d’enclave, un quartier où l’on réhabilite d’anciennes demeures coloniales avec leurs jardins et leurs piscines. De cet endroit, les habitants ne rencontrent que ce qui est utile pour y vivre, les commerçants et artisans, les serviteurs, enfin, leurs alter ego de voisinage, tous aisés. Pour Mehdi, ce lieu va devenir magnétique.

Sans doute alors « Derrière les palmiers » accumule-t-il quelques clichés, mais les clichés ne le sont pas devenus pour rien… Or, Meryem Benm’Barek, si l’on se fie à ses interviews, a vécu ou vu d’une manière disparate les situations qu’elle décrit ; elle les rassemble dans son film qui est aussi une galerie de personnages avec leurs attributs. Ce n’est donc pas tant de cette histoire qui parle d’elle-même, que des personnages, de leurs environnements et de leurs modes de vie dont je vais parler.

Concernant les personnages, notre regard peut se porter sur Selma, cette jeune femme, orpheline, sincère, qui, dans un geste de confiance, aimant et absolu, donne à Mehdi la seule chose qu’elle peut offrir… ce qui lui coûtera la vie. (La question des rapports sexuels hors mariage et celle de l’avortement sont sévèrement réprimées : 2 ans de prison pour les femmes, 5 ans pour les médecins.)

Il peut se porter sur Mehdi, ce jeune homme, issu d’une famille petite-bourgeoise, soudain fasciné par Marie, si libre lui semble-t-elle. En fait, Marie, pour Mehdi, c’est elle, sa manière d’être au monde, et son environnement de rêve. Face à elle, Mehdi devient doucereux, s’exprime en pesant ses réponses. Mehdi, occupé à paraître, s’incarne, nous le verrons, comme un type sans consistance, qui navigue à vue et finira par sombrer.

On peut aussi s’intéresser à Clotilde et Bernard, ce couple résolument bourgeois. On pourrait trouver leur attitude par trop caricaturale, pourtant, si l’on en juge par ceux qui observent cette « gentry », en exagérant, on n’exagère jamais assez.

On songe alors à Marcel Proust en son temps : dans Un amour de Swann, il dépeint le salon des Verdurin, de riches commerçants, avec leur snobisme, leurs ostracismes, ou encore à l’étage du dessus, cette noblesse décadente, celle des Guermantes, qui affecte une fausse simplicité et une sorte de puérilité qui sont autant des marqueurs de leur classe. J’évoque cela pour en revenir à Clotilde, Bernard, et Marie, leur tendre progéniture. À eux trois, ils conjuguent ces deux formes de distinction sociale, armés de leur style, leur fortune, leur aisance, leur culture.

Dans cette famille, Marie, encore bien jolie avec sa quarantaine, avec sa voix si douce, si délicate, si libre de son corps… Clotilde, cette héritière, mère noble, altière, capable d’aborder tous les sujets avec une égale autorité, plus encore ceux d’argent. Bernard, un peu effacé, celui qui a un statut professionnel, qui a des relations. Souvenons-nous de la présentation par Marie de Mehdi aux parents :

Comme Mehdi avait fait des études d’architecte avant d’échouer à le devenir, c’est de cette manière que Marie le présente à ses parents… C’est une question de standing. Lors de cette première rencontre, leur conversation arrive sur l’architecture des musées. Clotilde expose ses goûts sûrs (teintés de néocolonialisme inconscient). Le jeune Mehdi tente de dire qu’il veut faire de l’architecture pour tout le monde. Bernard, avec un paternalisme inconscient, désamorce la tension : « Quand j’étais jeune, j’étais impétueux comme vous ».

Dans leur belle demeure… des objets de décoration, et Clotilde a confié à Marie « l’insigne » responsabilité de la décoration intérieure en question. La maison porte cet imaginaire colonial, avec ces objets, ces statuettes, ces tableaux et tapis et, comme les temps ont changé, une touche d’art abstrait.

Marie, qui ne connaît le travail que par ouï-dire, n’hésite jamais à conseiller Mehdi, à faire des projets pour lui, à lui présenter « des gens intéressants », à lui conseiller des lectures (sans chercher à connaître ses goûts).

On se souvient de cette soirée entre voisins, avec ses mondanités, ses pseudo-effusions au menu, et, comme dans Proust, on s’y fait un devoir d’être léger, léger et futile, on y parle de tout et de rien. Jusqu’à ce que l’alcoolisme mondain faisant son œuvre, la propriétaire du lieu, qui avait dépassé la dose, en chasse ses invités à coups de jet d’eau… (On n’invente pas ces détails.)

Telle se présente la toile de fond dans laquelle Mehdi se prend d’un coup à considérer son avenir comme une impasse, à rêver de voir le vaste monde, « de devenir quelqu’un », et se retrouve pris au mot de ses chimères. C’est ainsi que ce « Pinocchio » est allé d’un château en Espagne à sa déchéance morale, après avoir détruit la vie et causé la mort de Selma, avec, en héritage, toute une vie pour y songer.

Georges

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