
Il n’est pas simple d’écrire sur le film de Carla Simon, tant les portes à ouvrir sont nombreuses.
Il est toutefois passionnant de suivre le parcours de la réalisatrice au vu de ses trois films.
Avec ses œuvres toujours très personnelles, elle nous invite là encore dans sa famille et son histoire de vie.
Et nous entraine à l’aube de sa quarantaine, dans un film à la fois proche de ses deux premières œuvres par son approche naturaliste, mais également plus onirique, lorsqu’elle retrace l’histoire de ses parents biologiques, morts tous deux de la drogue et du sida quand elle avait six ans. Pour « combler » les manques, son imaginaire et de nombreuses ressources cinématographiques viendront illustrer cette partie du film.
Elle crée ainsi les moments manquants, relisant le travail de la peintre surréaliste Maruja Mallo ou encore s’inspirant de Monika de Bergman et du More de Barbet Schroeder. On reconnait également le couple d’amoureux de Zabriskie Point quand les futurs parents de Marina courent sur les rochers et font l’amour dans des paysages arides, bruts.
L’histoire qui nous est racontée peut paraitre toute simple. La petite fille de son premier film, Le bel été, a maintenant une vingtaine d’année et doit renouer avec sa famille biologique pour obtenir un document manquant qui lui permettra de s’inscrire à l’université pour des études de cinéma. Document important car il doit confirmer la paternité de son père biologique.
Armée du journal de sa mère biologique, véritable fil conducteur, elle retrace le parcours de ses parents, leurs dernières années. Elle visite les lieux, cherche à savoir. Un petit chat prendra le relais et apportera quelques nouvelles pièces au puzzle.
D’ailleurs le film lui-même nous est raconté comme un journal ou chaque jour nouveau est annoncé.
Mais il n’est pas simple pour Marina, de faire connaissance avec tous les membres de sa famille biologique, réunis non sans mal à cette occasion. On comprend vite que sans la persévérance de l’oncle Lois, la réunion n’aurait surement pas lieu.
L’arrivée de la jeune fille bouscule toutes les histoires qu’ont pu se raconter les parents et la fratrie du père décédé. On ne sait pas trop quoi faire d’elle, les silences sont nombreux …
Dès le début du film, les scènes s’installent en douceur et délicatesse. La jeune fille lumineuse (incarnée par Llucia Garcia dont c’est le premier rôle), ne semble pourtant pas atteinte par l’accueil froid ou gêné.
Elle s’amuse même au début quand son oncle semble se mélanger avec les dates, les faits. Puis s’interroge devant les réactions des oncles et tantes ou bien les mots qui s’échappent chez les cousins. Les non-dits sont assez étouffants. Les secrets semblent vouloir remonter en surface ….
La jeune fille choisi l’écoute, l’attention. Elle prend souvent le parti de reculer, comme pour mieux voir, telle une mise à distance. Elle observe, s’installe dans un coin, se fait discrète, comme si elle n’était pas tout à fait là.
Existante mais finalement absente de ce qui se joue devant elle, à l’image des vingt dernières années. « J’aurais voulu t’élever « lui dit l’un des tantes au détour de son récit. On comprend que son existence est reconnue mais que des choix ont été fait.
Trop occupée à chercher les vérités, elle s’implique assez peu dans la vie familiale, à part peut-être dans la scène de l’araignée avec les coussins, comme l’ébauche d’un lien possible. Lien qui peu à peu se tisse avec Nuno, l’un des coussins (le comédien joue également le père de Marina et l’actrice principale joue sa mère).
A aucun moment, on ne sent le besoin d’une nouvelle famille chez la jeune fille. On la devine proche de sa mère adoptive quand elle lui relate par téléphone les rencontres, les petits événements de la journée. Marina est aimée chez elle, c’est évident et ne semble pas en quête d’amour ni même de reconnaissance dans sa famille paternelle (excepté sur le papier tant désiré).
Au fil du film, on peut se demander si Marina, sans cette rencontre nécessaire et pratique, aurait cherché à créer des liens avec sa famille. Le besoin ou l’envie de rapprochement n’est jamais évoqué.
D’ailleurs, à la fin de son périple familial, elle semble qu’elle repartira sans rien livrer d’elle-même. Ou presque …
Une saine colère lèvera un petit peu le voile et nous laisse amusés et plutôt satisfaits de la rencontre de la piscine et du sac de feuilles. Les grands parents sont particulièrement odieux quand ils refusent de débâtir ce qui a dû leur donner des années à installer mentalement. Ils ont fabriqué leur propre vérité. Ce que l’on nomme tristement, les années sida ont souvent montré combien les réactions de l’entourage des malades pouvaient parfois être violentes.
Le film passe d’une époque à l’autre, rythmé par la lecture du journal décrivant les années 80 à 2004, année où se déroule le film.
Par les lieux revisités et certains protagonistes, on glisse continuellement entre les deux époques. Tel le bateau du père qui passe devant le hublot de Marina quand elle visite sa cabine, comme un petit clin d’œil.
Ces années 80, qui en sortant du franquisme ont donné naissance à La Movida (se traduit par – faire un geste, bouger), mouvement culturel et un grand sentiment de libération vécue par la jeunesse espagnole. Et qui contribua à la modernisation de l’Espagne et lui permit de s’intégrer à l’Europe démocratique. Almodovar et Victoria en sont issues et illustre la fantaisie de cette période espagnole.
Malheureusement avec la fête arrivé la drogue et particulièrement l’héroïne, puis le sida qui fit de très nombreuses victimes et hissa le pays en tête de liste du nombre de victimes en Europe. Les parents de la réalisatrice en firent partie.
Je ne parlerais pas de la fin du film car il y a un peu de suspense dans cette histoire familiale.

Finalement, c’est la mer qui pourra, peut-être, créer les prémices d’une autre histoire familiale. Marina, fille de la mer, comme son nom l’indique semble dans son élément. Et la mer est quasi omniprésente dans le film.
Pour finir, Carla Simon explique qu’elle n’aurait pu faire ce film plus tôt.
La complexité de l’histoire a nécessité pour elle, de mûrir sur le plan personnel, d’être devenue parent, et d’oser prendre des risques grâce à ses expériences et sa culture cinématographique.
Il me semble qu’elle a bien fait car si son film nécessite recul et « digestion » pour mieux l’aborder et le comprendre, c’est un beau film réussi, et qui nous fait découvrir une réalisatrice qui compte et restera tout en s’inscrivant parfaitement dans le riche cinéma espagnol contemporain.
Sylvie Cauchy