Reedland-Sven Bresser

Ce premier long métrage de Sven Bresser est frappant par son esthétique, c’est un film lent, d’allure contemplative ( plans larges des paysages et gros plans sur les visages) avec de nombreux et puissants sons ambiants, dont celui du vent souvent renforcé par une musique au didgeridoo.

Le film laisse apparaître des correspondances serrées entre les Hommes et leur milieu. Un milieu a la fois très ouvert, avec ses immenses espaces humides, mouvants au gré du vent dans les roseaux, les champs et ses vues sur ciel changeant,  et en même temps les hommes qui s’en nourrissent y vivent isolés, repliés et défensifs. Leur vision de l’autre est souvent méfiante. Et cette méfiance se dessine par cercles concentriques. La menace capitaliste chinoise qui va détruire leur métier et leur raison de vivre, (menace la plus objective). Les préjugés xénophobes sur ceux du village voisin, les trotters, enfin méfiance puis l’hostilité progressive avec le paysan d’à côté. Celui-ci qui pense qu’il faut s’adapter et que c’est le progrès, d’ailleurs il a acquis un tracteur et Johan qui estime qu’ainsi la terre va se tasser et que les roseaux y disparaitront. Ce voisin là a un fils- Ce fils qui cache une moto, il fera l’objet de la suspicion de Johan. Menaces donc, comme ces cieux orageux au dessus d’eux…

A l’image de cette tâche noire étoilée comme le cosmos, mais qui n’est que flaque de pétrole au milieu des roseaux, découverte par Johan, le film montrera un profond contraste entre les grands espaces ouverts et l’esprit fermé des gens qui y vivent.

Et puis, il y l’habitus ascétique, travailleur et pauvre de Johan, un veuf, coupeur de roseaux, un homme à la fois rude et gentil. Comme voué à l’effet du lieu. Un jour, il va découvrir une jeune fille morte, couchée sur le ventre, jupe relevée, culotte baissée, figée, ses pieds livides, là, parmi les roseaux.

Johan trouvant que la police est bien trop lente et peu motivée décide d’enquêter lui-même, les thrillers nous habituent à nous identifier à l’enquêteur. Et en effet Johan a tout l’air d’un chevalier blanc idéal. Mais Sven Bresser nous conduit ailleurs, c’est l’intériorité du personnage qui l’intéresse. Johan le « justicier » est aussi un sage grand-père qui garde Dana les jours sans école, lui raconte le soir des contes cruels à la manière des frères Perrault. Il est aussi un homme avec ses pulsions.

Un homme donc, en proie à ses fantasmes, à des désirs qu’il faut bien assouvir. Pour cela il y a le sexcam. Alors que sa petite fille dort, Sven se masturbe devant un spectacle partiel de camgirls, (sinon il faut repayer) mais ça fonctionne aussi bien. Ce faisant sa pratique est celle de millions de personnes. C’est triste est banal. Pourtant d’un seul coup notre image de l’homme change. Si c’était lui ? On ne saura rien de cette histoire criminelle.

Le projet de Sven Bresser c’est de montrer comment le crime modifie le regard des hommes sur les femmes, et révèle en eux leur potentiel prédateur. On ne saura donc jamais qui est le coupable de cette affaire de viol meurtrier, on peut imaginer que si c’est un proche, des prélèvements ADN dénoueront l’affaire. Alors considérons Johan et les autres. Celui-ci et ceux-là.

Un Johan entre ça et surmoi. Entre ses pulsions et désirs sexuels fantasmatiques et sa volonté que les lois du rapport des hommes et de la nature soient immuables bienveillantes et protectrices. Entre ces deux pôles, nous voyons Johan, un bon grand-père qui aide sa petite fille à faire un beau spectacle, un rude travailleur un peu taiseux, au noble visage et aux mains calleuses…

Et les autres hommes dont Sven Bresser, jouant de notre suggestivité, à l’occasion d’un spectacle de fin d’année scolaire nous les montre en contrechamp, une jeune fille qui interprète une jolie chanson… Des hommes dont il nous suggère, nous fait suspecter des désirs mâles, réifiants et malsains.

Au total, Sven Bresser a construit un scénario à grand coup de polarités, telles : tradition/modernité, jeune fille qui chante/jeune fille morte, cosmos/condensat noirâtre, ouverture du paysage/fermeture d’esprit, pulsion du ça/loi du surmoi, cheval blanc/ pierre noire, coupable/coupables.

S’il réalise un beau film, rutilant, il laisse les spectateurs avec un crime en plan sur les bras, c’est une manie un peu vaniteuse de réalisateurs, de plus en plus répandue, que de compter sur une sorte de hors champs qui se prolongerait bien après le film…

Georges

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