Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)
Vendredi 25 juillet, 14 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

LA PEUR D’AIMER
Caméra d’or au festival de Cannes 2014, projeté en ouverture d’Un certain regard, Party girl est un film attachant, qui nous donne effectivement une vision empathique et réaliste, sans jamais tomber dans la chronique sociale misérabiliste ou l’étalage de bons sentiments de la télé-réalité avec laquelle il semble pourtant flirter si l’on considère que ce film-frontière (notion chère à Claire Burger) se situe aux confins de la Moselle et de l’Allemagne, du réel et de la fiction, de l’émotion et du pathétique. Le propos et la démarche sont en effet originaux dans la mesure où c’est un film collectif, réalisé par Claire Burger et deux de ses compagnons de la Femis, Marie Amachoukeli et Samuel Theis, qui n’est autre dans la vie réelle que le fils d’Angélique Litzenburger et que les trois autres enfants dans le film de cette « belle de nuit » sont les propres enfants de l’actrice. La dimension documentaire du film est d’autant plus prégnante que les acteurs sont pour la plupart non-professionnels : clients et stripteaseuses du cabaret, famille d’accueil bien réelle… Une affaire de famille qui aurait pu être scabreuse, notamment pour filmer la nuit de noces, cette scène superbe où Angélique (un prénom un peu antiphrastique pour une entraîneuse de cabaret), qui s’est jusqu’ici refusée à Michel (Joseph Bour) et qui a pu faire croire qu’elle se préservait pour le mariage, lui avoue ne pas être amoureuse : vérité des corps qui ici coïncide avec la sincérité des sentiments, le désir ne pouvant s’éveiller chez cette femme d’une authenticité absolue dans son dilemme que si le coeur y est. Dilemme entre une vie de séduction (et de boisson) à être désirée par les hommes et le rêve d’être aimé d’un seul homme, entre soif d’indépendance et volonté de se ranger, liberté fantasque d’une soixantenaire restée adolescente dans l’âme et tentation de se marier, d’être enfin épouse et mère : doit-elle repousser la chance unique qui lui est offerte au moment de la retraite par Michel, un client depuis longtemps amoureux d’elle, ancien mineur de fond, de l’épouser, d’avoir une maison, un jardin, de mener une vie ordinaire mais d’une tranquille plénitude bien méritée ?
C’est sans compter sur le caractère farouche d’Angélique que son nouveau compagnon voudrait forcer à être plus sobre, rentrer à l’issue d’une soirée au restaurant, sur cette indépendance excentrique qui, telle les montgolfières de la fête foraine à Forbach, refuse au fond toute attache. Et la grâce du film est de faire de ce personnage, de ce milieu populaire, où l’on parle tantôt français, tantôt allemand (ou un dialecte mêlé des deux), où les gros mots fusent comme les approximations grammaticales, un univers romanesque : les rêves d’évasion ne sont pas réservés aux seules bourgeoises ou aux aristocrates… Et l’on se prend d’affection pour Angélique, pour ce très beau porttait de femme, lorsque dans la voiture elle se confie à son fils, le cinéaste, sur sa peur du mariage, le sentiment de commettre une erreur en s’enfermant dans un engagement contraire à sa nature profonde. Rares sont les films qui offrent à la fois une scène de mariage aussi spontanée et émouvante, entre cérémonie et flonflons (avec les hommages des quatre enfants à une mère pourtant éparpillée et absente) et une réflexion aussi simple et incarnée sur le désir et le doute, la problématique coïncidence ente le mariage et l’amour. Et qui est vraiment Angélique, entre Yolande Moreau et Lola (ou Belle de jour) et qui, en actrice amatrice capricieuse, eût bien aimé que le film portât son nom, dans sa majesté brisée (selon Première), derrière ses paillettes et ses breloques qui semblent la protéger d’elle-même ?
C’est ça l’amour – pour parodier le titre du deuxième film de Claire Burger – l’honnêteté par rapport à son désir, la peur aussi de blesser l’autre, de le repousser (car on s’identifie à ses sentiments, à ses résolutions) – crainte qui anime aussi Michel laissant tout son temps à Angélique pour l’aimer et le désirer. Paradoxe de la nuit de noces, moment suprême, moment de vérité, redouté des jeunes filles autrefois pour la perte de leur virginité, fantasmé par les romans et jusqu’à l’Eglise mais qui marque ici la fin d’une illusion ou d’un malentendu, la révélation aussi d’un mensonge ou d’une incertitude : car doit-on être amoureux pour aimer ? Faut-il être aussi intranisgeant avec la sexualité ? Le désir ne peut-il pas venir avec le temps, épouser la tendresse ?

C’est sans doute un point de détail – et l’émotion que nous procure un film a sans doute peu à voir avec sa vraisemblance – mais on a un peu de mal à croire que cette mère si peu présente puisse être aussi bien accueillie par ses enfants de pères différents et que surtout, sans qu’on ait trop d’explications sur son passé et les circonstance de sa désertion maternelle, elle puisse aller chercher dans sa famillc d’accueil et ramener la jeune Cynthia qui exprime pour sa vraie mère un amour sincère sans doute mais d’une spontanéité un peu surprenante. L’écriture de la lettre d’Angélique à Cynthia – exercice difficile chez les gens peu cultivés et solennel par rapport à l’évidence et la simplicité de l’oral – constitue d’ailleurs un moment savoureux et révélateur du film pour la gêne et le tensions qu’elle génère autour de la table familiale. Le groupe familial (Séverine, Samuel, Mario et Cynthia) est soudé comme le sont Angélique et ses copines du cabaret : c’est un film collectif, vivifiant !

Au terme de ce mariage d’un jour, Angélique reprend sa liberté, ou Michel, plus accablé d’un sentiment de honte et d’incompréhension qu’en colère face à une trahison ou une infidélité, la lui rend ; elle retourne danser, sans doute au Tanz cabaret. Monte alors le beau riff de guitare de « Party girl », ballade rêveuse et mélancolique de Chinawoman (Michelle Gurevitch) : « Can’t you see / I’me a party girl / Do a twirl / See my eyes glow a glance / Can’t you see I’m a natural ? »