C’est ça l’amour de Claire BURGER (2018)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Vendredi 25 juillet, 9 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

Etre père ? Se retrouver seul, enfin pas tout à fait – avec ses enfants – parce que son épouse, refusant tout statut patriarcal – quand bien même on est un homme déconstruit, doux et toujours en proie au doute – a quitté la maison pour vivre sa vie, après avoir sans doute beaucoup assumé, comme tant de femmes, pendant 17 ans, ses filles, les courses, le ménage et le mari…Une femme qui veut enfin être libre (on le voit peu au cinéma), sans se soucier du qu’en-dira-t-on, non pour rencontrer tout de suite un autre homme (cela se fera en son temps), mais pour se mettre en accord avec elle-même, sans colère ni haine : elle garde même de la tendresse (c’est ça l’amour) pour son ex-époux, auquel elle confie leurs filles, pour qu’il s’affirme enfin, fasse ses preuves, avant qu’elle ait trouvé un appartement décent pour les accueillir dans de bonnes conditions. Elle sera même présente quand, drogué par la plus jeune, Frida (prénommée en hommage à Frida Kahlo et jouée par Justine Lacroix), Mario (génial Bouli Lanners) fera un malaise, qu’il sera entouré (c’est l’affiche du film !) par ses deux filles, Frida encore enfant (14 ans) et Niki (comme Niki de Saint-Pahlle, incarnée par Sarah Henochsberg) et son ex-femme. Un tableau bouleversant de douceur et de tendresse dans ce lit conjugal et qui ferait presque oublier que la famille a éclaté, mais qu’elle est prête, non à se reconstituer (c’est bien fini) mais à se retrouver en de graves circonstances : stupeur, peur, rire final dans cette scènce centrale qui dit l’amour, la séparation, et la permanence. Se dominer, se dépasser mais quelle intelligence, quelles ressources de force et d’amour, quelle indulgence pour soi–même et pour l’autre ne faut-il pas puiser en soi (ce n’est pas hélas le cas dans toutes les familles) pour se dire que la vie continue, que la paternité comme la maternité solitaires feront vivre la famille, grandir les enfants par-delà les rancoeur et les déchirures ! Se dire qu’il y a encore de l’amour quand il n’y a plus d’amour… C’est ça l’amour, qu’on ne peut enfermer dans une définition unique, qui peut revêtir tant de formes – comme l’acceptation, si douloureuse soit-elle, que le bonheur de l’autre peut se jouer en-dehors de nous, voire contre nous…Le deuil en somme. « On fait tous le même chemin / Qu’il est long lorsqu’il faut le faire / Avec son mal au creux des reins » – chantait Barbara dans Le Mal de vivre.

Etre père séparé ou divorcé ? Un statut où l’orgueil en prend un coup mais sans se mettre en colère, où l’on se réinvente, où l’on se féminise et se révèle (on ne peut, il est vrai, guère faire autrement !) car seul un père seul peut s’élever à la hauteur d’une femme, se rendre compte de ce que vivent nombre de mères polyvalentes, de mères qui doivent subir, si elles ne se sentent guère épaulées, une double charge mentale, celle du foyer et celle du travail. Devoir affronter pleinement son rôle de père en se détachant peu à peu de l’illusion qui vous porte encore quelque temps, que votre femme pourrait revenir – « repose-toi un peu de moi » – alors qu’elle vous a clairement fait entendre que c’était fini – mais vous ne l’avez pas entendu, vous n’avez pas voulu comprendre, vous n’en êtes encore qu’aux prémisses du deuil, de cette séparation, de cet amour inachevé qui vous pousse à multiplier les occasions de rencontrer celle que vous aimez encore…Vous l’appelez sous différents prétextes, pour donner des nouvelles des filles (qui vont bien, rien à dire), vous l’appelez car ça fait du bien d’entendre ta voix, même si ça fait plus de mal encore, l’amour est toujours un peu maso.

Mais, « c’est ça l’amour » – cet acharnement à aimer, à espérer en vain, contre toute attente : elle réfléchira peut-être, qui sait ? sera touchée par votre fidélité à vous-même, à elle et surtout par votre tendresse et omniprésence de père qui fait tout ce qu’il peut, entre coups de gueule quand les filles veulent sortir (la petite surtout, ne serait-elle pas lesbienne ? et la grande qui fait une fête avec alcool et drogue dans la maison, dégueulasse) et accès de tendresse mais il ne fait pas trop se laisser choyer, infantiliser par ses propres enfants… Rester digne, offrir une image de père à la fois attentif, bienveillant, sévère au besoin alors qu’on est en morceaux, triste à en mourir…Surtout ne pas montrer sa souffrance, « gérer » sa tristesse (le mot est affreux, je sais) car, même si l’on sait que l’ex-, digne et respectueux, n’en profitera pas, les enfants, eux, pourraient, sentir les failles et, plus ou moins inconsciemment, en profiter, jouer l’un des parents contre l’autre ? Car on veut les garder le plus souvent possible, les avoir à la maison…

Car « c’est ça l’amour » aussi, cet équilibrisme sans fin entre une disponibilité permanente à ces jeunes (qui vous reprochent, la petite surtout, d’être responsable de la séparation) et un effacement salutaire (pour vous autant que pour vous) pour favoriser leur soif d’indépendance (la grande surtout, qui sort, a un copain beur, qu’elle larguera, il est vrai, quelque temps après, sans trop de ménagement – comme la petite s’est fait larguer par sa copine qui voulait juste l’embrasser un peu, pour essayer, sans être amoureuse). Vous vous souvenez, vous ne vouliez pas qu’elle dorme à la maison, surtout pas dans le même lit ; vous en avez fait un cirque, elles se sont même barricadées ; vous avez fait sortir Frida, pour lui parler, vous étiez un peu ridicule et pourtant dans votre rôle. Elle vous a haï, elle qui vous aime tant, malgré son égoïsme, son intransigeance jugeante, son minois boudeur – c’est ça l’amour aussi, cet amour-haine et elle obtiendra que sa soeur et elle aillent vivre chez leur mère. Amour-haine qu’éprouve si fort la grande, plus proche de son père – pour sa mère, à qui elle reproche, au café, de les avoir abandonnées, de prendre son pied puisque – leur avoue-t-elle – elle a rencontré un autre homme.

Père solitaire, père fracassé mais père aimé par vos filles, il faudra bien aussi, au bout de votre chemin de deuil, que vous vous reconstruisiez – comme vos filles doivent à leur manière se réparer. Ne pas vous culpabiliser comme tant de pères qui renoncent à sortir pour s’inventer une nouvelle vie, ne pas penser toujours à vos filles. Impossible quadrature de vies parallèles mais croisées. Mais vous avez de la ressource, vous avez trouvé un cours de théâtre dans cette petite ville de Forbach, où Claire Burger est née, où les mines ont fermé, où elle a dû, comme Frida, avec sa grande soeur, vivre auprès de son père divorcé. (Notez que, dans son souci de réalisme et de charge émotionnelle, la cinéaste est allée jusqu’à tourner son film dans la maison même de son enfance, et vous, Boulie Lanners, le barbu, le bourru, le tatoué, vous qui n’avez pas d’enfant, vous êtes allé jusqu’à vous enfermer tout un week-end dans votre maison de Liège avec les deux jeunes acteurs pour vous imprégner de votre rôle, pour mener tous ensemble cette vie familiale que vous ne connaissez pas. Un sacré rôle de composition, vous le reconnaissez vous-même, l’un des meilleurs de votre carrière – comme si l’art était plus fort que la vie, qu’il vous donnât même des sensations et des émotions jamais éprouvées. Et beaucoup d’hommes se sont reconnus en vous et vous ont remercié après la projection du film. Vous n’étiez toutefois pas un homme totalement déconstruit : quand s’était approchée de votre voiture dans un parking nocturne une camionneuse qui vous demandait de baisser le volume de votre musique, vous l’aviez d’abord prise pour une pute. Le short, le décolleté, ah! les stérotypes…)

Alors, comme vous êtes nerveux et impatient d’échapper à vos tourments – vous l’avez montré en vous énervant, au centre d’aide sociale de la préfecture où vous bossez, contre une collègue bien peu empathique avec un migrant venu faire renouveler sa carte de séjour (certes, le boulot structure quand on va mal, mais jusqu’à un certain point !), vous sortez… Vous allez à ce cours de théâtre d’Atlas – belle mise en abyme de la douleur et de la solitude – où des Forbachois de toutes origines et situations – fonctionnaires, chômeurs, divorcés comme vous – se retrouvent, pour construire un spectacle sur la ville, fait de bric et de broc, de phrases qui leur tiennent à coeur, sur leur quotidien, leur travail, leurs espoirs – phrases de chacun que tous répèteront pour créer une communauté vivante et vibrante. Faire spectacle de son intimité : l’art est la vie. Bien sûr, Armelle, votre ex-, y travaille comme éclairagiste, vous n’êtes pas venu ici tout à fait par hasard. Vous êtes bien tenté de monter au dernier étage pour lui parler, mais le gardien vous barre la route : pour la petite histoire, il n’est autre que le père de la cinéaste, ouvreur de…théâtre dans la vie : incroyable, votre double est votre obstacle. Qui sait ? Peut-être vous protège-t-il contre vous-même...C’est ça l’amour ! Vous ne vous sentez d’abord pas à votre place : un camarade de plateau vous fait d’ailleurs remarquer cruellement que vous confondez le cours de théâtre avec un groupe de parole ou un psychiatre. Il est vrai que, levant les yeux vers le projecteur, vous interpellez directement votre femme sur les enfants, la maison, devant tout le monde – non sans une certaine impudeur qui peut mettre mal à l’aise votre spectateur. C’est pourtant elle qui, à la fin, fera la lumière sur vous – lorsque vous donnerez enfin tous votre spectacle, que vous aurez fait votre chemin, que vous aurez embrassé dans votre lit Antonia, votre animatrice de théâtre, après une soirée bien arrosée : « je voudrais t’embrasser mais pas un vrai baiser, une façon pour moi de recouvrir quelque chose » – lui lancerez-vous. Et elle vous aura dit d’essayer, de vous laisser aller, et vous aurez échangé un vrai et long baiser d’amour. « C’est ça l’amour », le désir inavoué, informulé, ce pari sur l’autre, vos sensations et ses sentiments, ces lèvres tendues vers on ne sait qui, vers on ne sait quoi. Faire confiance, lâcher prise… Et vous serez tombés amoureux et pendant le spectacle, vous vous serez embrassés à pleine bouche, à la stupéfaction du spectateur (du film je veux dire) car dans la salle, on a compris que tout le monde s’embrassait ainsi, que c’était la règle du jeu. Alors, le baiser, intime ou collectif, l’art ou la vie, vrai ou fictif ? On s’y perd ! Qu’importe : ça bouge. La résilience. Mario est sauvé, sur ce chemin de lumière que lui tend de son projecteur son ex-épouse le guidant – suprême et sublime paradoxe – vers une autre femme…

Mario est sauvé, comme il l’a été peu à peu par ses enfants : « nos enfants seront plus beaux et plus heureux que nous », dit je ne sais plus quel personnage dans le film. C’est ça l’amour, croire, vouloir, parier que nos enfants réussiront mieux que nous, qu’ils seront tout au moins plus heureux. Savoir aussi qu’ils nous admirent, qu’ils sont venus nous voir au théâtre, qu’ils ont vécu en direct, par la magie de la culture avec les expos, les ballets à la télé, l’oépra dans la voiture (la culture plus sensible et intelligente que la vie ?) la naissance artistique, la renaissance existentielle de leur père ! Les dernières images, étonnantes, montrent le père apprenant en pleine campagne à ses filles hilares comment maîtriser un feu d’hydrocarbure, comme à la télé : mais c’est lui qui maîtrise à présent…

Merci Claire pour votre deuxième long métrage, le premier en solo, bercé par Honesty, un concerto de Mozart, Sparring partner de Paolo Conte, pour ce film sublime, bouleversant, sans apitoiement, où chacun reconnaîtra sa vie fragile, fébrile, plus ou moins fracassée.

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