Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)
Jeudi 24 juillet, 21 h 00 (Cycle et rencontre avec Claire Burger, « le réel sensible »)

Langue étrangère, troisième film de Claire Burger présente aux Ciné-rencontres, sélectionné à la Berlinale 2024, est assurément l’une de mes plus belles et fortes émotions du festival : à ma troisième vision, mon enthousiasme ne se dément pas, conforté par la rencontre avec la réalisatrice, animée par Bernard Payen et Josefa Heinsius, jeune actrice magnétique et mystérieuse issue du théâtre, avec ses yeux d’un bleu profond et son sourire timide, dont c’est la première apparition au cinéma. Ce film sur les frontières (amicale et amoureuse, personnelle et familiale, linguistique et politique), d’une grande poésie et d’une rare sensibilité, me semble brasser une grande richesse thématique, du « réel sensible » (selon la formule du programme) à la vérité de la fiction – n’en déplaise à des critiques du Monde ou d’Avoir à lire qui trouvent le propos trop chargé et pas assez charpenté, malgré ses deux parties et points de vue : d’une part, le séjour de Fanny, jeune Strasbourgeoise, à Leipzig chez Lena, sa correspondante allemande, d’autre part de Lena, originaire de cette ville de l’ex-RDA chez Fanny, dans la ville du Parlement européen. (Claire Burger est originaire de Forbach, ville près de la frontière franco-allemande).
Six motifs me semblent irriguer subtilement cette oeuvre : la relation amicale et amoureuse entre Fanny et Lena, la famille, recomposée et dysfonctionnelle (avec des mères plus ou moins en conflit avec les adolescentes), la quête d’identité – de l’adolescence (de l’enfance ?) à l’âge adulte, la notion de langue (avec la connotation linguistique et érotique du film pour la cinéaste), la politique et l’engagement militant (Claire Burger ayant voulu incarner l’Europe, le « couple » pour les Français, voire « l’amitié » franco-allemande pour des Allemands plus… distants ?). Ce dernier opus de la réalisatrice pose surtout, à tous ces niveaux, la question de la vérité, à l’ère de la post-vérité fascisante et des idéaux ou des illusions politiques malmenés, tandis qu’au niveau des personnages, Fanny s’invente une vie, une soeur black block – affabulation ? mensonge ? désir d’être aimé de Lena ? Chaque aspect tisse habilement l’intime et le collectif.

C’est une belle histoire d’amitié amoureuse et homosexuelle – et qui vient de loin. Fanny en effet est pour le moins mal accueillie, pour ne pas dire pas accueillie du tout par sa correspondante, qui non seulement ne vient pas la chercher à la gare, avec sa mère, mais ne se dérange même pas à son arrivée à la maison. Lena ne souhaitait pas avoir de correspondante – ce genre d’appariement est parfois plus l’affaire des parents et du lycée que des jeunes eux-mêmes. Et tout dans leurs caractères les oppose : autant Fanny est timide et mal à l’aise en allemand, autant Lena paraîtra extravertie, plus à l’aise en français, notamment avec son militantisme et sa franchise avec sa mère. Reçue en « étrangère » par Lena, Fanny parviendra pourtant à l’émouvoir : sommée par sa correspondante de repartir alors qu’elle se baigne dans le jacuzzi, elle se confie alors sur son malaise – « C’est l’enfer au lycée comme à la maison » avoue-t-elle – amadouant la jeune Allemande contre toute attente. Souffrance sincère ou jeu habile pour conquérir enfin Lena ? L’habileté de Claire Burger est d’achever son prologue par cette nouvelle direction…A quoi tiennent parfois les rencontres ? A un premier contact difficile, à une répulsion-attraction… L’échange sur la langue, dans la même piscine, le désir d’engagement politique, les soirées dans les boîtes gay, la drogue aussi – tout va rapprocher les deux jeunes femmes, jusqu’à l’imposture de Fanny sur sa soeur. Entre elles se noue une belle histoire, hésitant entre l’amour et l’amitié, toute de sensualité et de soif d’absolu, y compris dans cet étrange trio où Fanny s’offre aux baisers d’un garçon sous le regard complice et bientôt actif de Lena. L’épilogue, aussi conflictuel que le prologue était indifférent, marque le basculement dans la relation amoureuse avec ses déchirements (Lena ayant voulu partir à la révélation des mensonges de son amie) et son acceptation de l’autre, si décevant qu’il ait pu être.

Le film soulève aussi la question des rapports générationnels entre ces jeunes filles et leur mère, celle aussi de la nécessité de se définir à l’adolescence en-dehors de ses parents, voire contre eux – surtout quand ceux-ci ne renvoient pas comme ici une image très stable ni rassurante : l’une des rares faiblesses du film est d’offrir une vision peut-être trop similaire (et peut-être un peu stéréotypée ou pas assez développée) des deux mamans dans un souci de symétrie un peu rigide. Susanne (Nina Hoss) est une mère inquiète, à qui sa fille reproche de se faire « entretenir », qui vit mal sa solitude et le remariage de son ex-mari, Tobias, venu lui rendre visite avec ses deux enfants : le repas tourne court car Susanne, qui n’a toujours pas appris à ses parents sa séparation d’avec Tobias, lui fait une véritable scène de jalousie quand celui-ci, sur la terrasse, plaisante avec Fanny, la correspondante, qui se met à swinguer devant lui. La tension était déjà montée avec Oma et surtout Opa, dit « le Monstre », vieil homme raciste, « ostalgique », électeur de l’AFD, qui s’étonne que le père de Fanny, Anthar (Jalal Altawil), parle l’arabe et que sa mère Antonia (Chiara Mastroianni), interprète au Parlement européen, puisse connaître et traduire cette langue ! La situation est encore plus compliquée du côté de la famille française : Antonia révèlera les affabulations de Fanny (une soeur black block, une agression dans le train, une copine enceinte désireuse d’avorter) – personnage borderline que Claire Burger dit avoir eu du mal à créer tant elle a dû éviter de la rendre antipathique, au prix d’un changement de point de vue au coeur du film. Elle souffre elle aussi. Elle est ou serait trompée par son mari, comme le lui assène sa fille. Mais qu’en sait-elle ? Une embrassade un peu appuyée d’Anthar qui nie devant Lena toute infidélité. Là aussi, la vérité est affaire de point de vue, de croyance, ou d’hésitation sentimentale, de pas, de frontière franchie, ou non ? Le spectateur s’en trouve un peu désorienté, entre ignorance et mythomanie.

La question de la langue est évidemment au coeur du film dont elle constitue le motif structurant, le fond et la forme, en somme : sont mis en scène une mère interprète, deux séjours linguistiques, avec les difficultés inhérentes à la rencontre entre une jeune fille française et sa correspondante allemande, surtout dans cette terre alsacienne longtemps disputée entre les deux pays – avec des niveaux de connaissance et un degré de volonté de parler la langue de l’autre différents – le tout accentué par l’accueil de Fanny et Lena dans la classe de l’autre. Fanny, ostracisée par ses camarades, se retrouve en difficulté quand les autres lycéens accueillent Lena avec un salut nazi – et cela ne se passe pas mieux quand son exposé en visioconférence dans la classe de Lena est interrompu par les jeunes Allemands qui critiquent les Français pour leurs « grèves » et leur « racisme dans les quartiers ». Plus subtilement, la langue permet l’apprentissage et l’apprivoisement de l’autre, d’abord rejeté ou ressenti comme « étranger » : mieux, elle est instrument de désir amical et amoureux. Symptomatiquement, le jacuzzi, lieu d’abord froid où Lena ordonne quasiment à Fanny de rentrer à Strasbourg, devient refuge amical (face aux tourments familiaux) puis nid d’amour où l’on jouit de la musique des mots, où l’on s’interroge sur leur genre, où l’on désigne les nuages (« die Volke » et non « das Volk »)ou des parties de son corps (« der Fuß », « die Bruste ») pour suggérer et apprivoiser son désir… Le langage du corps est sans doute instrument de vérité. La mise en scène fluide, au steady-cam, le travail sur la lumière bleutée, sur l’iridescence, notamment dans les bouillonnements du jacuzzi, permettent aussi de suggérer le flottement des points de vue, la labilité du monde : saluons le travail du chef opérateur Julien Poupard et, pour la musique originale, néo-punk, gothique et techno, celui de Rebecca Warrior.

C’est enfin un film politique, au sens noble du terme, sur la croyance et la volonté de changer le monde : à travers l’évocation d’une double culture, on suit le parcours individuel de deux jeunes femmes qui se cherchent, l’une dans l’engagement écologique (« Friday for future »), l’autre dans la fiction mensongère d’une soeur dont la photo aurait été captée sur les réseaux sociaux et dont Fanny feint de rechercher la trace, de manif en bar gay, pour mieux conquérir son amie. (Notons au passage que Claire Burger interroge ici le statut plus ou moins véridique de l’image : la photo exhibée par Fanny sur son portable ne renvoie à aucun référent réel, en tout cas pas à une soeur fantasmée, alors que la fiction cinématographique et la distance linguistique se mettent au service de la vérité des sentiments et du rapprochement franco-allemand). De politique, la cinéaste nous parle plus encore à travers les discussions familiales – sujet brûlant, à éviter mais inévitable – dans les classes des correspondantes et dans la rue, avec les manifestations violentes et ces black block (dont serait Justine, inventée par Fanny) : faut-il y voir, comme le suggère Première, « une fascination sociétale démesurée pour les groupuscules d’extrême gauche » chez Claire Burger ? Je ne crois pas : la réalisatrice rend compte d’une réalité militante et radicale, à l’époque de Greta Thunberg ou des Gilets jaunes – le film a été conçu pendant le Covid et elle veut témoigner de la libération de la jeunesse. Plus profondément, Claire Burger évoque comme un arrière-plan menaçant la montée de l’extrême droite qui me semble être le message principal du film, et ne peut que faire écho à notre actualité brûlante. Le populisme et la peste brune semblent s’insinuer partout : dans la nostalgie du grand-père de Lena, dans la réflexion scolaire de Lena sur les Allemands qui n’auraient pas soldé leur passé nazi, ou les manifestations du lundi (les « Montagsdemonstrationen ») de Leipzig avant la chute du Mur de Berlin récupérées comme par hasard par l’AFD… Les jeunes filles se voient finalement arrêtées lors de manifestations : rêve ou réalité ?

De cette valse-hésitation sentimentale, de ces chassés-croisés familiaux géographiques, nous retiendrons enfin la peur de l’avenir qui saisit ces jeunes femmes en quête d’identité. « J’ai peur de tout – avoue Fanny – du futur, des fascistes qui sont partout et qui peuvent prendre le pouvoir, de vieillir et de devenir encore plus lâche ». Oui, c’est bien la question essentielle aujourd’hui en France…