
Voici un film comme on en voit de plus en plus, à la fois documentaire et fiction, qui tout compte fait est un bon moyen d’approcher une réalité. Romane Bohringer actrice reconnue a attendu d’avoir 45 ans pour réaliser en 2021, avec son compagnon Philippe Rebott son premier film « L’amour Flou » où nous faisons connaissance avec le « sépartement », autrement dit, l’art de se quitter une bonne fois pour toute… mais pas trop.
2025, en ce moment à l’Alticiné, il y a « Dites lui que je l’aime » dans ce film s’entrecroisent deux histoires familiales qui sont aussi deux histoires d’abandon.. Celui de Clémentine Autain et celui de Romane. Une similitude entre elles, l’une des mères part lorsqu’elle avait 12 ans, l’autre 14, toute deux meurent dans la trentaine.
Romane a rencontré Clémentine à l’occasion du tournage de « l’amour flou » pour lui demander si elle pouvait y parler de sa mère Dominique Laffin. Clémentine n’y vit aucune difficulté car elle-même préparait un livre sur sa mère.

Plus tard, Clémentine lui a envoyé son livre « dites lui que je l’aime ». Romane s’y est immédiatement projetée, il y avait dedans bien des similitudes avec sa propre histoire. Sauf que l’histoire de Clémentine était en ordre (si l’on peut dire), la sienne non, trop de zones d’ombre, trop d’interdits, trop de laissé en plan… une crypte diraient les psychanalystes (1). Alors elle a décidé de fusionner les deux histoires dans son scénario, et comme personne ne pouvait jouer Clémentine, c’est elle qui est devenue l’actrice de sa propre histoire. Dans l’une des séquences, elle lit à voix haute son propre livre. Et c’est un passage émouvant du film, Clémentine ne lit pas, elle vit authentiquement et son visage raconte son histoire qui est aussi celle de sa mère, cette mère partie, puis trop tôt disparue.
Leurs mères avant leur départ, c’est : distractions à trois sous, fugues et addictions, course aux rencontres de hasard ; « cris, scandales, la saleté (2) » puis un jour, évanouissement, errance.
Et pour ces deux enfants, c’est un vécu d’abandon dans tout ce qu’il a d’implacable… plus tard viendra cette rumination sur la filiation qui laisse comme un fond de « souvenirs hérités (3) » de répétition folle à l’échelle des générations, l’écho lointain d’autres choses également graves. Il y a dans cette histoire, les secrets, la honte. Il y a de pénibles souvenirs écrans qui font écran à pire encore. Et puis cette interrogation brûlante, pourquoi m’as-tu abandonnée, m’as-tu aimée ?
Et les hommes sont aussi dans cette histoire… Yvan Dautin avec Dominique Laffin, Richard Bohringer avec Maggy Bourry, l’un et l’autre avaient leur muse…mais chacun des deux a fait le choix douloureux de protéger son enfant, à quel prix ?
Le cinéma d’auteur français souvent frileux, fait beaucoup de film sur l’intime et c’est aussi vrai d’ailleurs pour les romans français d’aujourd’hui, c’est un peu comme les nouilles au beurre, tout le monde aime ça. Ici, comme dans l’excellent Carré 35 d’Eric Caravaca, le sujet déborde l’histoire personnelle, car c’est aussi une histoire de dépassement, c’est pourquoi, je vous propose d’aller voir « Dites-lui que je l’aime ». Il le mérite -Vraiment-
Cette chanson du père de Clémentine n’est pas s’en rappeler une expérience vécue.
1) Nicolas Abraham et Maria Torok-L’écorce et le noyau- Champs essais 1987
2) Interview de Romane Bohringer
3) Peter Nadas -ce qui luit dans la nuit- Noir sur Blanc 2025