Io e il secco de Gianluca SANTONI (2024)

Journal de bord des Ciné-rencontres (par Claude)

Samedi 19 juillet, 17 h 00 (Compétition long métrage pour le prix Solveig Anspach)

« Tu as trois marques au visage et le poignet cassé », « dis que tu es tombé » – l’ordre intimé à l’hôpital par Fabio (Andrea Sartoretti) à son épouse au visage tuméfié et le regard à la fois candide et grave du petit Denni (Franceso Lombardi) à travers une lucarne en disent long sur la situation et le propos du premier long métrage de Gianluca Santoni au titre révélateur – Io et il secco (Moi et le sec) ou My killer buddy. La violence masculine est saisie à hauteur d’enfant, avec l’acuité étonnée et la rage impérieuse de l’innocence, qui inspire au héros de ce récit d’apprentissage – de la vie, de ses blessures – et de ce film de potes (« buddy film ») l’idée tenace et farfelue d’engager un tueur à gages, Secco, de son vrai nom Sergio (joué par Andrea Lattanzi), pour se débarrasser de son père et délivrer enfin sa mère Maria (Barbara Ronchi). Il s’avère toutefois que le tueur, cousin de l’amie Eva, n’est qu’une petite frappe, trafiquant de drogue sans envergure : une étrange amitié ou, à tout le moins, une complicité va naître entre l’enfant qui vole l’argent planqué dans le coffre de l’entrepôt possédé par son père industriel et le maigre Secco, qui n’a pas les épaules assez larges pour accomplir la mission qui lui a été confiée mais compte bien profiter de cette opportunité pour faire main basse sur les 500 euros promis. Un personnage haut en couleurs que ce Secco longiligne (dont le frère a un casier judiciaire), aux cheveux teints en blonds, un petit crucifix tatoué sous l’oeil. Un faux dur qui n’est pas sans rappeler le vrai dur, lui, Rusk, l’assassin à la cravate de Frenzy d’Hitchcock, et sa coiffure peroxydée.

Une chronique sociale (le cinéaste admire Ken Loach) sur les sévices conjugaux demeurant à l’arrière-plan mais dramatisés, intensifiés et comme intériorisés par un point de vue interne (le regard d’un enfant), le tout déplacé et comme apprivoisé par une improbable histoire d’amitié traversée de fulgurances poétiques et oniriques – tels sont les trois ingrédients qui font la réussite de cette comédie dramatique, de ce conte romanesque s’achevant en road-movie côtier, tourné en Emilie-Romagne, sur la côte adriatique, entre Ravenne et Cesenatico. Ce film, issu de son court métrage de fin d’études Indimendicable, pour lequel le cinéaste a puisé dans son enfance avec le personnage de Denni, a reçu une mention spéciale « The Hollywood reporter – Rome, un regard sur l’avenir » » au festival du film de Rome.

Il offre une parabole émouvante sur l’enfance trahie, la perte de l’innocence, les conséquences du patriarcat, et la découverte de soi en marge des conventions. Dans une inversion des rôles étonnante avec son grand frère Secco, Denni, enfant de 10 ans, prend la mesure de la situation dramatique de sa mère, qui risque à tout moment un féminicide, et agissant comme un adulte quand tant de voisins indifférents ou de professionnels inefficients ne feraient rien, ose l’invraisemblable que seul un enfant pourrait concevoir : éliminer son père ou plus exactement le faire liquider. Denni en colère s’imagine doté de super-pouvoirs sur son…père : le cinéaste dit avoir été très marqué par Harry Potter ! Subtile subversion de l’obsession freudienne, il ne s’agit pas ici de remplacer son père auprès de sa mère pour des raisons affectives et fondatrices mais bien d’assouvir un désir d’amour et une soif de justice face à la violence la plus intolérable : celle du foyer, des êtres aimés…Marqué par le cinéma de Vittorio de Sica et de François Truffaut, leur regard sur l’enfance, auquel font peut-être écho le vol du vélo de Denni ou les larcins de ces jeunes « Doinel », le réalisateur s’inscrit ici dans la lignée de Roberto Benigni et de l’enfant Giosué témoin de la violence suprême des camps de concentration ou, plus directement, du court métrage La Peur, petit chasseur de Laurent Achard : un enfant, devant une maison, un chien, un fil à linge, perçoit des coups et des cris provenant du domicile familial où sa mère est battue par son père sans que jamais aucune scène de violence ne soit montrée ni que l’enfant y pénètre.

L’intérêt de ce film réside toutefois plus encore dans l’amitié insolite, décalée, source de léger grotesque qui émerge de l’improbable relation entre un enfant, incroyable commanditaire d’un meurtre, et un adulte infantile, couard et magouillleur en guise d’exécutant. Leur pitoyable deal, digne d’un mauvais film de gangster, se délite (ou s’accomplit ?) en une errance d’abord douteuse puis confiante dans la grisaille hivernale d’un triste faubourg, aux abords d’une cimenterie, ou d’immeubles inachevés, sous le ciel de plomb des plages de l’Adriatique, dans une étrange station balnéaire. Mieux : ces deux jeunes deviennent l’un pour l’autre des pères de substitution – Secco protégeant Denni des brutes du quartier qui ont volé son vélo, l’enfant aidant en retour l’ado attardé à devenir le père qu’il refusait d’être en reconnaissant l’enfant qu’il a fait à une foraine.

A l’instar de la chanson « Sere Nere » de Tiziano Ferro, qui mêle la souffrance, la colère et la tendresse, le film, dont le scénario a été écrit par Michela Straniero lui-même réalisateur, se déploie finalement dans la fantaisie et l’onirisme, dans une course folle de vélos sous une lune digne de Méliès ou dans le rêve conjoint des deux amis dans une piscine vide et abandonnée…

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