
Tentative d’interprétation du film « Lumière pâle sur les collines » La Lumière pâle du cauchemar.
Commençons par la fin. Niki entre dans la chambre de sa sœur et examine ses trésors, en particulier des photos. L’une d’elle réunit, en 1958, son père, sa mère, Etsuko, sa sœur aînée, Keiko, très floue, et elle-même dans les bras de sa mère. Le spectateur reconnaît dans Keiko Mariko âgée d’environ onze ans.
Mariko serait le double de Keiko. La grande pianiste était une petite souillon, comme les autres enfants japonais des images d’archives au début du film. Elle était rejetée par ses camarades parce qu’elle avait été irradiée.
Si cette hypothèse est exacte, Sachiko serait le double d’Etsuko. Il semble donc que celle-ci se soit prostituée, ait porté pour cela des couleurs vives, ait eu une fille d’un client, ait nettoyé des tables et fait la vaisselle pour la nourrir, l’ait retrouvée au bord de la rivière et qu’elle ait noyé les chatons sous les yeux de son enfant parce qu’elle allait partir en Amérique avec un combattant hostile à la gent féline.
Etsuko qui, au début du film, a dormi sur le canapé et sort d’un cauchemar, raconte à Niki sa propre histoire comme si c’était celle d’une autre. Ainsi, quand nous rêvons, nous nous projetons dans des ombres différentes de nous jusqu’à ce que nous nous reconnaissions en elles. La lumière pâle qui baigne les collines de Nagasaki est aussi celle de cauchemar. Elle rend confus les êtres et les choses.
Dans le cauchemar qui la hante et qu’elle met en forme pour sa fille cadette, deux périodes se fondent, 1947-1951 et 1952.
Parce qu’elle a été irradiée, elle a épousé Jiro, irradié lui aussi. Vraisemblablement l’enfant qu’elle portait en 1952 n’a pas vécu.
Elle a quitté Jiro, dont elle était la bonniche, pour épouser un journaliste anglais, le père de Niki. Elle est devenue Mme Sheringham. La grande pianiste Mariko-Keiko est bien la fille d’Etsuko professeur de violon, comme la journaliste Niki est la fille d’un journaliste.
Néanmoins la vie des ombres rêvées, Sachiko et Mariko, ne s’articule pas parfaitement avec celle d’Etsuko et de Keiko. Nous ignorons où était la fille aînée âgée de cinq ans quand Etsuko vivait avec Jiro et recevait son beau-père. Cette lacune souligne l’incohérence du récit d’Etsuko et intrigue peut-être Niki au point de la conduire au dénouement, mais on aurait aimé que l’énigme fût résolue.
Le film a été tourné dans trois pays, l’Angleterre pour le joli jardin japonais d’Etsuko, le Japon pour les scènes de rue et la vie avec Jiro et la Pologne pour la grande cabane de Sachiko, située près d’une rivière où sont noyés les chats. Le choix de la Pologne peut s’expliquer par la nationalité des producteurs, par sa lumière pâle de pays du Nord et tout simplement par la modernisation de Nagasaki : la ville est aujourd’hui trop urbanisée pour qu’une reconstitution d’un paysage de 1945-1951 y soit possible.
Le tournage de scènes nocturnes en Pologne, quand Keiko fugue, évite que le spectateur ne s’étonne de découvrir des plantes polonaises au Japon. Lorsqu’un cinéaste oublie la flore, il nous inflige une contradiction entre la saison imaginaire et la saison filmée, par exemple des fleurs de printemps ou d’été en automne. Ce n’est pas le cas ici.

Deux thèmes majeurs apparaissent, d’abord celui du changement. Etsuko a appris à préparer l’omelette et le hachis, a quitté son mari, est devenue anglaise, alors que son beau-père s’accroche à l’idéal militariste du Japon. Le film traite aussi des relations douloureuses au sein de la famille. Etsuko subit Jiro. Jiro n’aime pas son père, qui se réjouissait de le voir partir pour la guerre. Sachiko traite durement Mariko. Les deux sœurs se détestent.
Isabelle