Martin Eden- Pietro Marcello (2)

Présenté par Marie-Annick Laperle

Film italien (octobre 2019, 2h08) de Pietro Marcello Avec Luca Marinelli, Jessica Cressy et Carlo Cecchi 

Synopsis : À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.

Entreprendre l’adaptation du roman de Jack London, Martin Eden, au cinéma paraissait difficile, sans le moderniser et le déplacer géographiquement à Naples et sa banlieue déshéritée. 

Pari d’autant plus réussi que les principaux personnages sont conservés et que l’intrigue romanesque du film est celle du roman.

La politique économique, très dure, du monde des affaires industrielles se conjugue avec la vie familiale et amoureuse des protagonistes. 

Tombé amoureux d’une jeune femme oisive  de la bourgeoisie napolitaine, Martin Eden veut surmonter son inculture en s’appropriant les connaissances d’un milieu plus développé, au prix d’un effort souvent maladroit qui trahit ses origines modestes d’aventurier. Aujourd’hui, on parlerait plus volontiers de “déclassé” …

Il se vit dans un monde de l’entre-deux. Journaliste, il peut témoigner de conditions sociales humiliantes qu’il fréquente sans les partager réellement.

L’une des scènes centrales du film se déroule pendant un repas familial où les différences sociales s’affrontent sans ménagement. Martin Eden en vient paradoxalement à reprocher à la bourgeoisie d’affaires d’être “socialiste”. Elle fait toujours davantage d’efforts, voire de compromissions, pour intégrer les travailleurs à la production industrielle. Ce qu’il appelle une morale d’esclave, de chien lors d’un meeting improvisé devant des ouvriers manifestants, en grève. Surtout incultes …

Son discours agressif résonne comme une mise en garde contre une dérive potentiellement totalitaire du progrès économique et social. Ce qui s’est effectivement produit dans le passé de l’Europe … Nationale-socialiste puis nationale-communiste …

Mais de quel passé historique parle-t-on dans le film ? Aucune allusion à la religion qui semble absente, ni à l’Europe contemporaine, oubliée. Alors s’agit-il de réhabiliter insidieusement la vieille Italie nationale-communiste, qui a sombré avant même d’avoir gouvernée un jour ?  

L’aspect libertaire de Martin Eden s’affirme, alors que la rupture amoureuse le laisse blessé, dans un échec d’autant plus grand que les références qui l’agissaient s’effondrent autour de lui … Transfuge social plutôt que trahison d’une  classe qui lui importe peu. Ce que l’on appelle aussi bénéficié de l’ascenseur social.

Les dernières images montrant Martin Eden nageant vigoureusement vers le grand large, renvoient aux dernières phrases du roman, énigmatiques. La mer, source de vie sur terre, le ramène-t-elle à un agrandissement de lui-même, le régénérant ?

Une tentative désespérée pour atteindre la Terre toujours promise …Traverser la mer pour entrer dans l’océan. Un sentiment océanique …

Quel rôle joue ici la langue italienne dans son passage de l’anglais à l’italien  ? Bien que foncièrement italien, ce film manifeste quelque chose d’américain, la Californie étant à l’origine de la vie de London.

Michel Grob
novembre 2019

Ceux qui travaillent-Antoine Russbach

                                          

Prix du public – Festival d’Angers

Film suisse (septembre 2019, 1h42) de Antoine Russbach avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay et Louka Minnella

Synopsis : Cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, Frank consacre sa vie au travail. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, Frank, prend – seul et dans l’urgence – une décision qui lui coûte son poste. Profondément ébranlé, trahi par un système auquel il a tout donné, le voilà contraint de remettre toute sa vie en question.

Présenté par Françoise Fouillé, mardi 26.11.2019  à 20h30

                                        

   « Ceux qui travaillent » débute par une douche matinale glacée. Frank, cadre supérieur dans une entreprise de fret maritime n’est pas un tendre. Premier à arriver sur son lieu de travail et dernier à en repartir, il a fait sien ce slogan devenu fameux : « travailler plus pour gagner plus ». Ce credo ajouté à son arrogance, sa rigidité, sa routine immuable et son mépris pour ceux qui ne travaillent pas autant que lui, en font immédiatement un personnage antipathique. Et quand il prend la décision de se débarrasser d’un clandestin monté à bord d’un de ses cargos, afin d’éviter un retard de livraison, il perd le dernier degré d’estime que le spectateur a pour lui. Qui est Frank ? Un monstre ? Certains spectateurs le penseront certainement.

   Ce film a le mérite d’éviter ce manichéisme et grâce à l’interprétation remarquable d’Olivier Gourmet, à exploiter les failles du personnage. Conduit à la démission par son entreprise, Frank passe de cadre bourreau de travail à chômeur paumé, tétanisé par la honte de l’inactivité. À l’occasion d’une sortie shopping, il apprend le véritable motif de sa disgrâce : il coûte trop cher à son entreprise ; concurrence oblige. Au cours d’un repas familial, deux anecdotes sur son enfance permettent au spectateur de prendre la mesure de toute la misère affective et matérielle sur laquelle Frank s’est construit. 

   Qui est Frank ? C’est le résultat de la rencontre entre un être élevé dans la dureté et l’absence d’empathie et un monde du travail impitoyable où l’empathie n’a aucune place. Le film ne fait donc pas le procès d’un homme capable de décider d’une vie sur un simple coup de téléphone. Le vrai coupable, car il faut un coupable bien sûr, c’est le capitalisme sans pitié qui broie les travailleurs, du cadre supérieur au simple employé de supermarché. Oui, certes. Mais peu à peu, tandis que Frank montre à sa petite dernière le matériel humain et vivant qui se cache derrière les écrans des ordinateurs de son bureau, le spectateur comprend que les véritables méchants, c’est nous les consommateurs. En achetant des produits venus de l’autre bout du monde, nous cautionnons un système où seuls comptent les rendements et les délais. Nous avons une fâcheuse tendance à rejeter la faute sur l’autre (il faut un coupable). Et comme l’écrit le cinéaste, « il n’y a pas de bons et de mauvais. Le crime de Frank, nous avons tous participé à le commettre.

   Enfin, si le film pose des questions, il ne donne pas de réponses. De même qu’il n’offre pas de rédemption au personnage de Frank qui signe un nouveau contrat pour un poste chargé d’ombre. Conscient, selon moi, d’être devenu une simple pompe à fric, il vend définitivement son âme pour garder  sa famille monstrueuse accrochée à ses portables, chacun dans sa bulle de confort.

   Qu’aurions-nous fait à sa place ?

MARTIN EDEN-Pietro Marcello

Coupe Volpi – Prix d’interprétation masculine

Film italien (octobre 2019, 2h08) de Pietro Marcello Avec Luca Marinelli, Jessica Cressy et Carlo Cecchi

Synopsis : À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.

Présenté par Marie-Annick Laperle le 7.11.2019

 Adapter au cinéma le roman « Martin Eden » de l’écrivain américain Jack London était une gageure. Pietro Marcello, réalisateur italien prometteur, réalise l’exploit d’une adaptation libre, personnelle et audacieuse dans laquelle le cinéaste parvient à se détacher complètement du roman et en même temps à en restituer exactement l’univers et l’esprit.

   Le spectateur se retrouve plongé au cœur du roman. On suit Martin Eden au plus près dans son son travail acharné qu’il soit physique ou cérébral, dans son ascension sociale, dans sa passion amoureuse pour Elena la belle aristocrate qui l’éblouit par sa culture et son raffinement. On le suit pas à pas aussi dans sa déchéance physique et intellectuelle, dans son dégoût de lui-même qui le conduit au suicide.

   Pourtant dans le film, nous sommes bien loin de la baie de San Francisco puisque le réalisateur transpose l’action dans la baie de Naples. Nous sommes bien loin aussi du milieu ouvrier états uniens des années 1880- 1910 puisque Pietro Marcello choisit de filmer les révoltes ouvrières qui ont secoué l’Italie avant la prise de pouvoir de Mussolini. A la narration chronologique du roman, il oppose une narration toute en flash backs et en ellipses parfois violentes. Cette narration volontairement chaotique nous transporte brutalement d’un moment à un autre et d’un lieu à un autre ; le réalisateur utilise alors des images qui s’opposent violemment. On passe de la luxueuse demeure de la famille d’Elena Orsini au logement misérable de giulia, la sœur de Martin. Ce procédé donne une force et une vigueur particulières à chacune de ces images dont le pouvoir se trouve exacerbé. Sur ce plan Pietro Marcello ne se refuse rien, passant d’images concernant le récit proprement dit à des images d’archives, réelles ou fabriquées, à des images de souvenirs qui traversent le héros sans oublier des images documentaires montrant les rues de Naples et ses habitants. La caméra glisse sur des visages de femmes et d’hommes marqués par une vie difficile, des gens simples dont le regard touche celui du spectateur. Ce sont les corps et les âmes malmenés qui peuplent le récit de l’écrivain Martin Eden.

   Une autre réussite du film est d’oser le mélange des genres sans frontières ; Pietro Marcello passe du romanesque au documentaire, à la critique sociale comme à la trajectoire intime. La critique sociale y a, me semble-t-il , une part importante. L’image où Martin rencontre sur la plage des migrants, renvoie clairement à notre époque contemporaine marquée par un individualisme mortifère. La loi du plus fort et de la compétition conduisent au rejet de l’autre et laissent apercevoir le spectre de la dictature. Les images d’autodafé de livres nous disent qu’Orban et Salvini sont tout près de nous. L’écrivain Martin Eden comprend qu’il est devenu un produit rentable pour la classe dirigeante cultivée et qu’en trahissant ses origines , il a vendu son âme. Amer désenchantement.

Notes sur 2 films que je viens de voir.

Ciné Paradis, vu 3 billboards de Martin Mcdonagh, avec Frances Mc Dormand, si vous vous demandez s’il faut voir ce film, dont les radios, les journaux ont parlé tant et plus,   empruntez le Télérama du 20 au 26 janvier, il raconte tout, vous ferez des économies, c’est encore mieux que le ciné à 3€50 du même journal. J’ai vu ce film au nouveau cinéma de Fontainebleau, dans une très belle et confortable salle…ça ne saurait consoler de la lourdeur et des grosses ficelles du film et aucun fauteuil n’est assez confortable pour quelqu’un qui s’ennuie.

Alticiné, vu hier, une femme douce de Sergei Loznitsa, je vous livre un extrait de la très belle critique de Jacques Mandelbaum pour « le monde » :

« Voyage infernal et dantesque, qui voit la pauvre femme, percluse dans une incompréhension et une douleur muettes, chercher à rencontrer l’emprisonné et se heurter, de scène en scène, à l’éventail complet des rétorsions d’un système oppressif qui réduit l a société à une geôle. Le bus rempli de mégères venimeuses. Le train occupé par des patriotes obtus. Les matons sadiques. Les flics corrompus. Les matrones perverses. Les alcooliques déments. La pègre partout, et les filles qui vont avec. Le tout dans un environnement sordide où la délégation pour les droits de l’homme, tenue par deux délégués tremblants, relève de la pure bouffonnerie».

L’univers du film serait un peu celui d’un peintre tel Lucian Freud, aucun détail sordide (mais réaliste en fin de compte) ne nous est épargné. Sauf qu’ici le réalisateur a une prédilection pour le sépia et les teintes obscures. Ses intérieurs sont des cloaques, ses extérieurs sont des zones décrépites,  « crapoteuses », ou des espèces de « non-lieux ».

Trop c’est trop, serait-on tenté de dire, mais contrairement au film du dessus, le réalisateur a l’outrance lucide et volontaire. Il a quelque chose à dire. Il y a une sorte de métaphore d’un gros proxénète dit à la femme quelque chose comme «  tu veux ton mari, tu n’en retrouveras que des morceaux… Et c’est ça que tu veux ?  » Et la métaphore plus générale du film dit quoi ?

 

 

Addict et Rétro

Semaine Télérama, soirée Opéra, sorties Alticiné … passer sa vie au cinéma et puis le temps d’un jour, de plusieurs même, ne pas y aller … Ressentir le manque du Grand écran, une belle sensation assurément !

Pas pour aujourd’hui « Une femme douce », ni pour demain « La villa », pour mercredi ?
pas pour jeudi « Maria by Callas » (à 20h), et vendredi ?

Mercredi et vendredi, en profiter pour revoir, à la maison, en « petit » quelques films des frères Taviani.

Les Frères Taviani : une suggestion pour la prochaine rétrospective.
Vittorio a 88 ans et Paolo 86 ans. Il ne faudrait pas trop tarder.
Voir « Padre Padrone » sur grand écran, le rêve …
Revoir « Cesare deve morire » sur gtand écran !
Qu’en dites-vous ?

Paolo et Vittorio Taviani – Ciné-club de Caen

Marie-No

2018! Bonne année, bonne année cinématographique !

 

Nous ne savons  pas s’il existe beaucoup de sites comparables à celui   des Cramés de la Bobine, c’est une mine d’informations pour tous les cinéphiles. Il est à la fois avenir,  avec ses présentations complètes de la programmation et passé puisqu’il en garde trace, et quelles traces !  Il y a aussi ses diaporamas, ses événements, son malicieux quiz et une nouvelle rubrique « cinéma d’ailleurs ». Et puis il y  a son Blog,  une expérience  dont nous voudrions vous toucher quelques mots :

Nous l’avons ouvert il y  a  juste 2 ans et nous proposions ceci :

« Vous aimez le cinéma, les cramés de la bobine, vous aimez son site, nous espérons que vous aimerez son Blog… Mais un blog, pour quoi faire ?

Pour prolonger les débats du mardi et tous les autres débats sur la sélection des Cramés de la Bobine. Pour continuer la discussion. Les débats c’est une manière de croiser nos regards, d’échanger sur les films, c’est le lieu ou chacun dit ce qu’il veut, ce qu’il pense, et ou on peut se dire « bon sang, mais c’est bien sûr !» ou encore « je ne suis pas en accord avec cette manière de voir… »

Aucun débat ne peut épuiser un film, il donne toujours à voir  plus que nos commentaires… et nous avons souvent hélas, l’esprit de l’escalier, c’est quelquefois après le film qu’on a le plus à dire. Et certains d’entre nous n’aiment pas trop parler en public. Alors pourquoi ne pas continuer la conversation ici ?
…Et puis on peut aussi, tout simplement y écrire, j’aime ou je n’aime pas ce film, sans plus de justification.  Vous avez aimé, vous n’aimez pas, dites le ici. Avec vos avis nous améliorons ensemble notre sélection ».

C’est ce que nous avons fait avec passion, dans notre diversité, dans un esprit de débat. Impossible de savoir combien nous avons de lecteurs, c’est un des charmes des blogs, mais les auteurs sont sûrs d’être lus, le Blog a ses fidèles, ses « accros » même qui guettent les nouveaux articles dès le mercredi !

Nous avons actuellement 14 rédacteurs réguliers et aimerions en avoir davantage en 2018.
Et si vous vous lanciez ? C’est le premier article le plus difficile.

Ces 14 auteurs ont produit, depuis la création du blog, quelques 190 articles et 68 commentaires !

107 articles, rien que cette année !
Articles de Marie-No, Françoise, Laurence, Marie-Annick, Claude, Michel, Georges et ceux de trois nouveaux auteurs Pauline, Marie et Klaus qui ont fait des débuts de blogueurs remarqués et à qui nous souhaitons la bienvenue !

Nous écrivons parce que ça nous plaît. Ca nous plaît de nous « refaire le film », de revoir les images qui nous ont marqués, de nous repasser les dialogues, de dire qu’on a aimé le film, un peu, beaucoup, pas du tout.

Nous écrivons avec le souci de vous plaire et en même temps, nous savons que vous n’êtes pas toujours d’accord avec nos réactions.
Et si vous l’écriviez ? Essayez-vous au blog, vous verrez, c’est réjouissant  ! C’est une manière de poursuivre le débat. Un film qui n’est pas rejoué,  réinterprété dans notre for intérieur, est un film inutile. Et le cinéma est une source heureuse de notre connaissance.

Nous souhaitons à tous, auteurs, futurs auteurs, lecteurs, futurs lecteurs,

une très bonne année cinématographique 2018

Les auteurs du blog des cramés de la bobine.

A serious man-Retrospective des Frères Coen (3)

A serious man

Les films des frères Coen (pour les 3 que j‘ai vu), se prêtent peut-être particulièrement bien à une interprétation ou une lecture « méta.. », à une projection subjective d‘un éventuel « sens » au fond de la perception plus ou moins immédiate des images et des sons.

« A serious man » débute avec une scène d‘apparence peu en relation avec le reste du scénario : par un temps d‘hiver un jeune homme revient à la maison d‘une sortie au stettl (« mir », village juif en Europe de l’est). Sa femme, le bébé sur le bras l’attend devant le feu ouvert. l’homme raconte qu’il a rencontré le rabbin Groshkover et qu’il l’a invité à prendre la soupe. Sa femme lui repond que Groshkover est mort depuis trois ans. Elle en est sûr. Mais on frappe à la porte et Groshkover apparaît dans l’ouverture. La femme est persuadée qu’il s’agit d’un « dibbouk » et finit par lui planter un pic à glace dans la poitrine. Groshkover-dibbouk dit à voix basse « on sent quand on n’est pas désiré », sort et disparaît dans la nuit hivernale.

Dibbouk ou dibuk : selon le folklore yiddish le méchant esprit d’un être mort qui torture une personne à laquelle il s’est attaché (documenté depuis le 16e siècle). L’ethnographe, journaliste et écrivain Sh. An-Ski 1, créa une pièce de théâtre (en russe et en yiddish): « Le Dibbouk », qui a eu sa première à Warsowie en 1920, un mois après la mort de l’auteur. En 1937 le très prolifique réalisateur et producteur polonais Michał Waszynski2 fait sortir la pièce au cinéma. Le Film est peut-être le plus élaboré, probablement le plus connu des films en yiddish et une référence aussi pour Joel et Ethan Coen3. Chez Anski (et dans le folklore) l’esprit de l’amant – mort de chagrin car refusé par le père de sa fiancée – incube celle-ci qui se refuse à un mariage « plus avantageux », et se meurt. De chagrin, on dirait, mais pour son entourage le dibbouk l’a fait mourir. Tous acceptent l’insuccès du rituel de l’exorcisme, ils subissent l’autorité du dibbouk comme celle du père avant. Chez les Coen – différence significative – le dibbouk n’est pas l’esprit invisible d’une personne morte qui s’attache aux vivants mais – pour la jeune femme – celui qui apparaît vivant bien qu’elle le sache mort. Le dibbouk malfaiteur fait partie de son savoir. Elle sait quoi faire, elle agit brutalement. A-t-elle chassé le dibbouk ou tué le rabbin? Où l’impulsion courageuse mue par la connaissance de faits et nos « croyances » nous mènent  sinon au doute et aux angoisses ?

Le film nous conduit ensuite dans une sorte de « garden city » où des villas modestes, quasi uniformes, espacées par des surfaces de gazon, prêtent une vue calme, rangée, voire ennuyeuse. Joel et Ethan Coen, semble-t-il, ont grandi dans une telle cité-dortoir près de Minneapolis, 400 km au sud du Canada sur le Haut Missisippi dans les années 1960, du temps de la sitcom F troop à la télé (une farce de la guerre nord-sud de 1860) et du groupe rock « Jefferson Airplane ». Leur mère enseignait l’histoire d’art au St. Cloud State College, leur père l’économie à l’Université de Minnesota. Le scénario nous fait entrer dans le quotidien de ce voisinage, en particulier dans une famille juive peu pratiquante. La mère Judith qui se prépare et prépare son mari à divorcer pour vivre avec le meilleur ami des deux qui a perdu sa femme (mais l’ami meurt dans un accident de voiture), le père Larry, professeur de physique en attente de sa « tenure » (poste à vie), surpris par les propos de sa femme et leur ami Sy, la fille Sarah adolescente préoccupée par sa coiffure et ses sorties avec des copines, le garçon Danny qui prépare sa bar-mitsva en apprenant par coeur un passage de la Torah à l’aide d’un disque vinyle, se querelle avec sa sœur et fume des joints. Pendant le cours d’écritures hébreu au collège juif, qui ne l’intéresse donc pas, il écoute une cassette de Jefferson Airplane. Il se fait surprendre et voit son petit appareil confisqué. Ce qui l’amène, en compagnie d’un camarade à un cambriolage nocturne du bureau du professeur – sans succès.

On suit également le père à son lieu de travail (au tableau noir des équations, le chat de Schrödinger, illustration de la « relation d’incertitude » de la mécanique quantique et de l’intervention rien que par l’observation : l’observateur l’agent de vie et de mort du chat ?). Larry, bouleversé par trop d’adversités dans l’actualité de sa vie (plus ou moins graves, drôles ou moins drôles), « gentiment » expulsé par Judith et Sy au Motel à côté, se demande naïvement où est sa faute. Doutant désespérément de lui-même et conseillé par Judith,  il se tourne vers les autorités religieuses. Le rabbin junior, ensuite le vieux rabbin lui servent des réflexions de farceurs sur Sa volonté (celle de Dieux) épicées par des observations banales réalistes et « hyperréalistes »4 – version dérisoire des sophismes talmudiques salutaires d’un rabbin Small5. Ce qui fait penser et objecter Larry : ne suis-je pas un homme sérieux ? Sa recherche dans cette voie se termine par le refus de sa Sagesse Suprême, le vieux rabbin Marshak, de le recevoir. Je suis tenté de penser à une « théologie » qui reconnaît dans les édifices religieux un noyau « anti-autoritaire » qui renvoie les humains à leur organisation du social et une personne à « maîtriser son destin ».

Épisode culminant du film : la mise en scène de l’initiation liturgique (du grec leitourgia : « le service du peuple ») du jeune homme, sa bar-mitzva, la célébration de sa majorité religieuse. La grande synagogue dans toute sa splendeur du chabbat. Le jeune homme – nous savons qu’il ne sait pas lire – crée un doute, un silence pénible dans le rond de la salle pleine sur tous les rangs jusqu’à ce qu’un des anciens commence à entonner le passage de la semaine de la Bible sur lequel on lui a mis le yad, le pointeur qu’il tient. Il peut alors poursuivre avec ce qu’il a appris du disque et à la fin la cérémonie a élevé, semble-t-il, les esprits de l’ensemble des convives notamment ceux des parents.

Suivant la coutume Danny a encore à se rendre à l’étude du même Rabbin Marshak, incarnation de la sagesse suprême, qui n’a pas voulu recevoir son père. Il entre, le pas hésitant dans le cabinet meublé à l’ancienne, et s’assoit en face du vieux vénéré silencieux derrière son bureau sous le tableau du Caravage «le sacrifice d’Isaac »6. Aprés un long silence, le rabbin tire de son tiroir – l’enregistreur de cassette confisqué par le professeur, cite les noms des membres du groupe et la phrase de la chanson d’amour de Jefferson airplane « quand la vérité se révèle étant des mensonges » (when the truth is found to be lies), pousse l’aparail vers Danny et prononce la quintessence de sa sagesse : soit un garçon bien. Voilà la chute dramaturgique de la séquence rabbinique du film, de l’excursion théologique.7

Et après ? Oh oui, doutes et angoisses persistent, des adversités bien pire menacent  l’homme sérieux et ses proches : un éventuel diagnostic médical fatidique, le champignon noir d’un tornado qui s’approche, mais le film s’arrête là. Sauf pour la bande-son qui fait écouter une chanson entrée dans le « patrimoine » folklorique du yiddish avant la première guerre : « Dem Milners trern » (Les larmes du meunier), texte et musique (l’accompagnement au piano rappelant les chant du meunier de Franz Schubert ?) de Mark Warshawsky8, interprété par le chanteur Sidor Belarsky9. Voici la traduction des paroles :

 

O combien d’année sont passées

Depuis je suis meunier ici

Les roues tournent

Les années passent

Je deviens vieux, ridé et gris

 

Il y a des jours

Je voudrais me souvenir

Je n’ai eu qu’un peu de bonheur

Les roues….

 

Je n’obtiens aucune réponse

J’ai entendu dire

Qu’ils veulent m’expulser

Loin d’ici et de mon moulin

Les roues…

 

Exclu du bonheur

Je continue à vivre

Sans femme, sans enfants – seul ici

Les roues…

 

Où vivrai-je ?

Qui prend soin de moi ?

Déjà je suis vieux

Déjà je suis fatigué

Les roues tournent

Les années passent

Je deviens vieux, ridé et gris.

 

L’auteur de la chanson a voulu évoquer, paraît-il, l’expulsion des juifs de la Russie « proprement russe » vers les provinces conquises, périphériques de l’empire tsariste.

A serious man – un essai sur le doute, les angoisses ? Deux ingrédients de la vie en particulier présents dans l’héritage juif – et pour cause. Mais quelle différence entre l’atmosphère jadis en Europe de l’est, celle de « Dem Milners Trern » et celle du Minnesota des années 1960, celle de l’izba du jeune couple et celle de la synagogue pleine à craquer de convives. « A serious man » – une personne sérieuse – n’est-ce pas de chercher le dibbouk, l’esprit néfaste en nous, en nos actes ? Affronter les aléatoires de la vie, les angoisses, sachant que vouloir être « quelqu’un de bien » ne réussi pas toujours vu l’irrationalité dans le monde, dans nous-mêmes et parfois nous conduit a compromettre (un peu?) le Serious man10?

NB :  vous pouvez vous reporter aux notes placées dans « Commentaire ».  Blog Cramés.

 

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Adieu Mandalay (3)

Grand Prix au Festival International du Film d’Amiens
Du 7 au 13 juin 2017
Soirée-débat mardi 13 à 20h30

Présenté par Laurence Guyon

Film birman (vo, mai 2017, 1h43) de Midi Z avec Kai Ko, Wu Ke-Xi, Wang Shin-Hong

 

 

 

Il y a certes une interprétation par spectateur mais je prétends avoir bien étudié le film et ses personnages. Concernant Liang, Georges nous dit : « D’abord, ne plus être pauvre ». Je ne suis pas d’accord. Liang recherche avant tout une dignité, un statut social conforme à ses études menées jusqu’à la fin du lycée. Elle sait qu’avec des papiers, dans un premier temps, elle gagnera moins d’argent qu’à l’usine. Ce qu’elle vise, c’est un ailleurs plus digne et c’est précisément ce qu’elle achète en se livrant une seule fois (j’insiste) à la prostitution. Comment, d’une autre manière acquérir ces papiers hors de prix ? Et c’est précisément ce besoin de reconnaissance sociale qui fait qu’elle ne fera pas de la prostitution son métier. Elle n’a pas suivi le chemin de sa cousine et de sa colocataire, elle n’avait cependant aucune naïveté sur la nature de leur activité.

S’il n’y avait pas eu cette fin tragique, elle serait à Taïwan, comme le réalisateur et aurait une vie épanouissante dans un métier choisi, conforme à ses études qu’elle aurait même prolongées.

Merci Marie-No pour « Mandalay » par Frank Sinatra.